Voici la transcription, pratiquement exhaustive (session de questions / réponses exclue), de la passionnante conférence
donnée dans le cadre de Citéphilo par Patrick Wald Lasowski le 16 novembre dernier autour de ses deux derniers livres en date, L’amour au temps des libertins et le Dictionnaire libertin.
Cette conférence étant l’une des rares de la saison 2011 n’ayant pas de support audio ou vidéo, j’ai pensé cette mise en
partage utile (j’invite tout un chacun à consulter les archives sur le site de Citéphilo ; s’y trouvent les
enregistrement de moult rencontres depuis 2007).
L’exercice de transcription est une tâche assez fastidieuse, mais non sans intérêt. Et je l’ai réalisée avec plaisir –
malgré quelques petites fatigues sur la fin. J’espère cependant ne pas avoir laissé trop de coquilles ni d’énormes fautes d’orthographes.
Bonne lecture.
Ps :
j’ajoute avoir fini il y a peu L’amour au temps des libertins, plongée au cœur du XVIIIe siècle tout à fait indispensable pour qui se délecte des détours essentiels de l’Histoire. Un ouvrage
érudit tout en légèreté.
Quant au Dictionnaire libertin, nous l’avons placé en un endroit propice,
toujours à portée de main.
J’ai des beautés piquantes,
De vives, d’agaçantes ;
J’en ai de languissantes,
D’autres dont les yeux doux
Respirent la tendresse ;
Je puis de sa Hautesse
Contenter tous les goûts.
(Etienne Morel Chédeville, La caravane du Caire, 1783).
Que se cache derrière le mot libertin ?
On peut commencer par une réflexion sur le mot, sur
l’histoire du mot, sur son étymologie par exemple, puisque le mot appartient à l’origine à la langue du droit, à la langue juridique du monde romain. Libertinus c’est le fils de
l’esclave affranchi à Rome. Libertus c’est l’affranchi, libertinus c’est son fils ; il y a une petite nuance entre les deux qui va vite d’ailleurs disparaître : l’affranchi a
encore des devoirs à l’égard de son maître. Le fils de l’affranchi n’en a théoriquement plus. Donc ce que l’on peut retenir de là c’est ce mouvement, cette notion d’affranchissement – il y a bien
sûr quelque part de la liberté dans le mot libertin. Et ce mouvement d’affranchissement va caractériser à travers les siècles, sans doute, ce qui va ensuite être entendu sous le nom de
libertinage.
Donc le mot apparaît pour la première fois en français dans des traductions de textes romains, textes d’historiens ou
textes de rhéteurs, textes de romans dans lesquels apparaît un affranchi. Et puis le mot va avoir un rebondissement assez extraordinaire à cause d’une circonstance très particulière et
religieuse. Il faut savoir qu’à Jérusalem il existait une synagogue dite des affranchis, dites des libertins. Cette synagogue a donné lieu d’ailleurs au premier martyre, puisque le diacre Etienne qui cherchait à persuader à la conversion vers le christianisme a été martyrisé par les affranchis libertin
de cette synagogue en question. Et il faut attendre des siècles pour que Calvin retrouve l’usage religieux du mot, en désignant à la vindicte au fond de toutes les croyances, à la fois catholique
et réformée – protestante, une secte dite des libertins qui sévissait alors aux Pays-bas et dans le nord de la France. Cette secte des libertins a donc été vouée aux gémonies et exécrée par
Calvin qui intervient dans plusieurs pamphlets ou opuscules plutôt très violents pour réclamer la destruction de cette
secte et l’exécution de ses membres. Et donc, par des circonstances historiques particulières, c’est le mot de libertin qui revient au XVIe siècle pour désigner l’hérésie religieuse. Au fond, le
geste de Calvin est un geste commun à tous les fondateurs de grandes religions : il faut montrer l’ennemi ; se définir soi-même par rapport à un ennemi qu’on désigne à la vindicte du groupe, de
la communauté sur lequel (on veut) exercer son autorité, son pouvoir en le rejetant.
Il est bien entendu que pour les catholiques les libertins se sont les réformés. Pour les réformés les libertins c’est la
secte en question, qui a en effet des revendications d’existence communautaire, d’existence, on dirait aujourd’hui libertaire, et donc condamnable aux yeux de l’Eglise. Et c’est ainsi que le mot
libertin entre dans la fureur théologique. Au XVIe siècle nombreux sont les catholiques, les jésuites par exemple, qui condamnent les libertins et qui traquent les libertins, l’un des plus
célèbres alors sera le poète Théophile de Viau, qui sera poursuivi par un jésuite, le père Garras, qui
réclamera son exécution ; qu’il soit brûlé par le feu, qu’il soit condamné, et Théophile va passer deux ans en prison à la suite desquelles il mourra d’épuisement et d’humiliation.
Pour replacer le cadre de cette histoire, le libertinage va se caractériser par la notion d’hérésie.
Sachant simplement que les hérétiques en question vont très vite être associés à l’idée de débauche. C’est-à-dire qu’un hérétique croise souvent, et
c’est ce que va expliquer Bayle dans son dictionnaire historique et critique à la fin du XVIIe siècle ; il dit : grattez un peu toutes les hérésies et ce que vous y trouverez c’est le désir
vénérien. C’est-à-dire qu’au fond la construction hérétique, la construction religieuse, cache quelque part un désir sexuel. Sans parler du fait que très vite des libertins vont associer
explicitement à la fois la distance prise avec les pratiques, les rites et les croyances de la religion catholique, et en même temps la recherche du plaisir sexuel. Du coup, vous voyez, les deux
sens se croisent. Dans les dictionnaires du XVIIe et du XVIIIe siècle le premier sens du mot libertin désigne l’hérésie. Et cependant, à la fin du XVIIIe siècle, dans la dernière édition du
dictionnaire de l’Académie, le libertin est celui qui mène une vie déréglée. On oublie le sens religieux pour ne garder que la recherche du plaisir, le sens de débauché.
Pour bien caractériser la différence (l’évolution) du mot, ceux qui se souviennent des Pensées de Pascal (noterons que)
ceux à qui Pascal s’adresse, se sont des libertins. Pour qui connaît un peu Pascal ces libertins là ne sont pas du tout
préoccupés par la recherche du plaisir sexuel, mais en effet prennent leurs distances peu à peu avec la foi chrétienne. Dans ce cas là, bien entendu, il s’agit de l’hérésie. En revanche,
Théophile que j’évoquais tout à l’heure, lui, au fond, témoigne de l’association des deux dimensions, à la foi de l’hérésie et de la sexualité effrénée qu’on lui reproche. L’un de ses amis, poète
lui aussi, était par exemple appelé le prince de Sodome et évidemment il y a quelque chose d’intéressant dans cette notion de sodomie qui est ici explicite, c’est-à-dire d’homosexualité, puisque
c’est une double hérésie : une hérésie parce qu’une distance prise avec les dogmes de la foi chrétienne, mais aussi avec la sexualité hétérosexuelle, comme une sorte d’hérésie à l’intérieur même
de la pratique de la sexualité.
Pour conclure, il faudrait juste ajouter une dimension supplémentaire, celle qu’on retrouve dans tous les jugements portés
sur les libertins au long du XVIIIe, c’est la notion de dérèglement. J’avais pris plaisir dans une édition de romanciers libertins pour la bibliothèque de la Pléiade, de recueillir tous les
dictionnaires, depuis le premier jusqu’au dernier du XVIIIe siècle aux articles libertin, libertinage. Et neuf définitions sur dix insistent sur la notion de dérèglement. Je trouve cela
extrêmement significatif : le libertin est l’homme déréglé par excellence, et qui par son dérèglement contribue à dérégler à son tour – influence et décompose l’ordre social au nom de ses
pratiques.
On commence avec la mort de Louis XIV qui met un terme à un monde qui était sclérosé, empêtré dans une religiosité
sordide et maladive et qui voit l’apparition de la régence qui marque l’éclatement du libertinage des mœurs…
Pour le XVIIIe siècle évidemment - souvenez-vous pour les cinéphiles du film de Bertrand tavernier, Que la fête commence,
dans lequel Philippe Noiret incarne le régent Philippe d’Orléans – il y a là, avec Louis XIV
qui n’en fini plus de mourir, ou dont on attend impatiemment qu’il meurt, tellement il impose à la cour des contraintes sous l’influence et avec l’assentiment de madame de Maintenon (des
contraintes sur les apparences qu’il faut préserver et respecter) un climat de bigoterie religieuse à la cour de France. Par ailleurs c’est un règne qui souffre beaucoup de la ruine de
l’Etat, des guerres, (et) même aux yeux d’un certain nombre des aristocrates les plus marqués comme Saint-Simon, (…) Louis XIV est
un roi qui ne sait pas commander, qui ne sait pas régner ; paradoxalement par rapport à l’image qu’on en a, ce n’est pas un grand roi, c’est un petit roi.
Avec la personnalité de Philipe d’Orléans, avec la Régence, il
y a à ce moment là une sorte d’accélération de la société et du mouvement social, opprimé finalement par Louis XIV, et qui retrouve une coïncidence entre l’attente des mœurs, la réalité de la
mutation sociale et son expression au quotidien. Un exemple plus récent, encore que se soit peu être pour les plus anciens d’entre nous : pensez à l’Espagne, à la mort de Franco. Ce qu’on a
appelé ensuite ce mouvement la movida. Et, au fond, la régence c’est l’équivalent de la movida dans le contexte de
l’époque. C’est-à-dire un rattrapage historique. Il faut aller vite dans la recherche des plaisirs, il faut aller vite dans la coïncidence des aspirations d’une société avec sa réalité. Tout cela
est favorisé par la personnalité de Philippe d’Orléans, qui est lui-même un grand libertin, qui a été du reste à bonne école, c’est-à-dire à l’école de l’abbé Dubois qui lui a enseigné, dit Saint-Simon lui-même, les principes (de l’exemple ?) libertins, avant de le tourner vers
la débauche sexuelle proprement dite. Donc formé à la fois intellectuellement comme ce que l’on appelait les esprits forts, et intéressé très vite par l’abbé Dubois lui-même qui est disons à
l’époque son maquereau favori, ou son précepteur maquereau, qui l’introduit auprès des filles du Palais Royal, puisque le Régent est installé dans sa propriété du Palais Royal, implantée au plein
cœur de Paris. Donc il y a là un mouvement d’effervescence extraordinaire, de volonté de rattrapage d’une époque qui veut coïncider avec elle-même, qui s’ouvre à des vérités nouvelles, à des
aspirations nouvelles. Pensez par exemple que le grand roman de la Régence se sont les Lettres persanes de Montesquieu, qui disent bien elles-mêmes cette critique à la fois d’un certain état social
– sur tous les plans : philosophique, politique, religieux, sociologique au fond – et en même temps derrière l’aspiration à la quête du plaisir et à la reconnaissance du plaisir lui-même comme
une valeur. Ce qu’il n’était pas jusque là, puisqu’il était condamné par l’Eglise, qui soit ne savait pas qu’en faire, soit le condamnait explicitement.
Le plaisir devient un motif littéraire, un motif philosophique, un motif social dans tous les sens. Au XVIIIe siècle par
exemple, là je vais au-delà de la Régence, les chirurgiens vont commencer à s’interroger sur le fait qu’il faille ou non souffrir quand on est malade ou quand on doit être opéré. (…) L’amour au
temps des libertins commence par un chapitre intitulé ivresse de la Régence qui explique ce que c’est que ce Régent, (…) ce qu’est le système de la Régence, avec d’une part l’abbé Dubois, le
Premier ministre dont on vient de parler, mais aussi le système de Law, l’économiste grand joueur aventurier qui va
créer un nouveau système économique et bouleversant ainsi les images nation. C’est-à-dire créant les conditions de cette effervescence qui est aussi politique, avec des changements d’alliances en
Europe, avec le retour de la cour qui jusque là était à Versailles et qui s’installe à Paris, puisque Louis XV est trop jeune pour régner. Ce changement est capital, comme une sorte de retour
vers la ville, qui peu à peu, au terme du XVIIIe siècle, prendre le pouvoir pour ainsi dire. Il y a trois espaces : Versailles, la ville, la campagne. Et il ne restera plus qu’à la fin du siècle
que la ville et la campagne ; la ville ayant, à travers la Révolution française, à travers le pouvoir révolutionnaire occupé tout l’espace politique. Donc la Régence est un moment fondamental
dans notre histoire.
Vitesse ; l’adverbe vite : réflexion sur le mouvement, la voiture, le déplacement à travers le pays. Le transport comme
terme polysémique, comme source d’un grand mouvement de liberté.
(….) Ce qui m’intéresse dans le Dictionnaire libertin c’est le langage lui-même ; la façon dont tel ou tel mot –
et il y a plus de 450 / 500 entrées dans ce dictionnaire – est porteur de sens ; une espèce de fusion qui témoigne de la spécificité d’un imaginaire qui s’exprime - ou que nous pouvons essayer de
repérer à travers cette constellation de mots solidaires les uns des autres - à travers le libertinage.
Prenez le mot transport par exemple. C’est un mot extraordinaire, auquel j’ai consacré un petit traité, le Traité du transport amoureux, tellement je trouve ce mot pour nous édifiant. De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’abord de
l’intensité d’une émotion : nous sommes transportés par l’amour, la haine, le désir, la colère – pensez au théâtre de Racine dont les personnages sont essentiellement transportés. Il arrive même
que, corrigeant dans des éditions ultérieures ses premières pièces, Racine supprime le mot transport à plusieurs reprises, tellement il en met partout dans la bouche de tous ses personnages.
Pensez à Phèdre : toute la pièce
c’est le transport de Phèdre.
Ce transport là c’est l’intensité d’une émotion qui vous enflamme tout à coup. En particulier
lorsque vous pensez à Manon Lescaut : ‘je fus enflammé à la vue de
Manon’, dit Des Grieux, ‘enflammé jusqu’au transport’ ; ‘moi qui n’avait pensé jusque là à regarder les filles, ni même songé une seconde à la différence des sexes, comme écrit Prévost, la formule est assez extraordinaire, je fus tout à coup enflammé jusqu’au transport’.
Cette émotion transportante elle va, par exemple, dans le roman de Manon Lescaut croiser l’autre sens du mot transport, c’est-à-dire un déplacement dans l’espace. Si vous vous souvenez du
roman, ça ne cesse de bouger, ça ne cesse de transporter en permanence.
(…) Or ce mot transport a aussi un troisième sens, qui est un sens clinique, un sens médical. Pour la médecine on parle
très fréquemment de transport : de façon absolue, lorsqu’on dit il est mort d’un transport, ou quand on caractérise plus précisément d’un transport au cerveau. C’est ce qu’on appellerait
aujourd’hui un AVC, qui frappe tout à coup à la mort le personnage qui en est saisi.
Vous avez toute une somme de sens différents, mais qui s’expriment à travers le même mot et qui se réalise dans le
libertinage à travers naturellement l’intensité du désir – le transport qui émeut les personnages tout à coup enflammé à la vue d’une jolie femme – et c’est aussi le déplacement, et là je pense à
Casanova. Il raconte dans ses mémoires le plaisir qu’il prend à faire l’amour en voyage, et à faire l’amour au moment même ou se déplace un carrosse, un fiacre, un coche par exemple. Il va
jusqu’à énumérer quatre ou cinq de ce genre d’aventures. Et ce qui est très beau dans ce moment là, c’est que les personnages qui ont pu passer la nuit ensembles, comme Casanova le dit lui-même, poursuivent le transport de leurs caresses en carrosse (…).
Inutile de vous dire que le fin du fin à la fin du siècle, dans les romans libertins, le bonheur absolu est de faire
l’amour en ballon (il y a une entrée Montgolfière dans le dictionnaire libertin). (…) Un roman comme Le petit-fils d’Hercule, par exemple, montre un personnage qui, gouverneur du
province en Russie, fait venir de la France un certain nombre de ballons, à la fois montgolfière et ballons hydrogène, pour emmener les demoiselles faire un tour en ballon. Vous voyez que l’idée
de cette apothéose que représente à la fin du siècle la montgolfière, comme l’apothéose de ce transport que j’évoquais.
Evidemment il arrive des accidents. Il y a un revers au libertinage. J’ai cherché et trouvé, après beaucoup de temps – je
vous assure que je savais que cela devait exister – quelqu’un qui est victime d’un transport au cerveau au moment où il fait l’amour à quelqu’un dans un déplacement en carrosse. (…)
Ce qui veut dire qu’en effet le mot transport appelle nécessairement une réflexion, appelle un arrêt. De la même manière
que le mot faveur, le mot mouche, le mot vitesse qui prennent un sens tout à fait différent dans la mesure où ils représentent le XVIIIe siècle. Ils en sont la configuration, comme une espèce
d’astre verbal dont on essaye de fixer les éléments qu’ils constituent.
La société change. Il y a des rapprochements étonnant et la courtisane qui est célèbre à la cour commence à se
rapprocher aussi des plus basses couches de la prostitution.
Ce mouvement social est assez extraordinaire. Restent les cadres à la
fois de la pensée théologique, de la pensée chrétienne, les cadres de la monarchie absolue, mais on sent bien qu’a l’intérieur ils sont comme rongés, avec des paradoxes étonnants qui sont, par
exemple, que Louis XV va réclamer, pour être présenté à la cour, des signes de noblesse – une ancienneté encore plus grande que celle qui existait sous Louis XIV, à un moment où il s’aveugle
complément dans les années 1760 sur la généralité du mouvement social des Lumières, et en même temps le même Louis XV
prend ses favorites – les favorites royales, officiellement présentées à la cour – dans des milieux que quelqu’un comme Saint-Simon (considère comme) l’horreur absolue. Déjà Saint-Simon
considérait la rigidité du temps aristocratique : c’est le temps tel qu’en lui même fixé une fois pour toute sous Louis XIII, et rien ne doit changer. Chaque noble, chaque aristocrate est fixé
dans une échelle sociale où chacun a sa place et où le moindre changement, ce qu’exprime Saint-Simon dans ses mémoires, est pour lui une cause de souffrances absolues. C’est le texte de quelqu’un
qui souffre en permanence de ce qu’il voit autour de lui. Et à l’inverse, en effet Louis XV est intéressant par les favorites qu’il prend, qu’il présente à la cour dans une sorte de dégradation
continue aux yeux des contemporains. D’une part avec Madame de Pompadour, celle qui sera la marquise puis la
duchesse de Pompadour, qui appartient au milieu de la grande bourgeoisie des financiers, de la bourgeoisie qui par le pouvoir de la finance occupe de plus en plus de place au sein des ministères,
au sein de la société proprement dite, à travers le système bancaire, à travers le prélèvement des impôts, des charges qu’ils achètent et qui aux yeux de Saint-Simon sont une
façon de trahir et de livrer le royaume à la roture. Et donc Madame de Pompadour après avoir pris ses maîtresses parmi la vieille aristocratie dans
la famille de Nesle, c’est-à-dire Madame de Nesle, puis successivement les trois sœurs de
celle-cilink, ce qui fait dire que Louis XV aime faire l’amour en famille. Et en
effet, du reste, il partage son lit deux des sœurs de Nesle. Là il reste dans le milieu aristocratique.
Personne ne lui en veut, au contraire, il est bon que le roi prenne des maîtresses officielles, qu’il témoigne d’une vigueur sexuelle, qu’il soit d’une certaine façon le géniteur du royaume, ce
qu’il affirmera plus tard au parc aux cerfs. Donc, dans l’étape des amours de Louis XV, tout d’abord le milieu
aristocratique, puis la grande bourgeoisie, et enfin le milieu de la prostitution.Madame du Barry est une prostituée dont le mari que lui donnera son maquereau, comme on dit à l’époque, c’est d’ailleurs l’un des plus connu Jean du Barry (et qui) va faire épouser son frère à l’une de ses maîtresses pour qu’elle puisse obtenir un titre de
noblesse – une petite noblesse de province, mais noblesse quand même – pour pouvoir être présentée à la cour. Ce mariage aura lieu d’ailleurs à quatre heures du matin dans des conditions
semi-clandestines où le mari repartira immédiatement en province après avoir épousé la du Barry, et le mariage est célébré par le père de celle-ci – c’est un ancien moine. Vous voyez le milieu
dans lequel se déroule ce mariage pour pouvoir présenter Madame du Barry à la cour. Mais tout le monde sait qu’elle a eu une vie publique en tant que courtisane extrêmement célèbre – c’est une
des plus belles femmes de Paris à l’époque -. Le duc de Richelieu, quelques-uns des aristocrates dont je fais le portrait la connaissent très bien pour l’avoir pratiqué à plusieurs reprise, et
elle est présentée au roi qu’elle arrive à séduire. Pour les contemporains c’est un déchaînement contre Louis XV à travers cette dégradation de la figure royale dans ses amours. Dans la façon
dont l’image du monarque se trouve avilie par la décadence de ses maîtresses successives. Et loin de flatter le peuple, encore faut-il savoir ce que veut dire le peuple, mais bref loin de flatter
le peuple qui pourrait se trouver honoré de voir que le roi démocratise la fonction de favorite royale, c’est tout le contraire qui se produit, et bien évidemment des pamphlets orduriers vont se
multiplier à partir des années 1760, 1770 et qui vont accabler le roi.
Il y a du mouvement, de l’agitation, sans parler du changement des fortunes, sans parler du rôle que vont jouer le théâtre,
les actrices, dans cette contagion des désirs – le mot est en effet très juste – c’est une forme de contagion que condamnent les mémorialistes, que condamnent les aristocrates à la manière de
Saint-Simon, en disant qu’un mauvais esprit se répand et que ce mauvais esprit, et l’agent de contamination qui dégrade, par le biais du libertinage, par l’accentuation du rôle pris par les
actrices, par les grandes courtisanes très célèbres dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (…). Une espèce de diffusion d’un mauvais esprit, ce serait une nouvelle définition du libertin, après
l’être du dérèglement ce serait le mauvais sujet, la mauvaise langue, le mauvais esprit. Cette contamination par le biais de la sexualité, le biais des mœurs sexuelles des aristocrates, qui gagne
peu à peu (…) l’ensemble de la société.
Les grands seigneurs sont des roués - le terme apparaît sous la Régence – Qu’en est-il du monde des champs et de la
campagne ?
(…) Ici et là il y a, à la fois, une nostalgie – en particulier dans les villes, les quartiers – d’un monde qui serait figé, d’un
monde qui serait rassurant, fondé sur une communauté d’individus qui partagent les mêmes valeurs, qui se connaissent, qui ritualisent les éléments de la vie quotidienne et qui socialement
témoignent d’une certaine solidarité. Or cela est remis en cause par l’industrialisation, par les déplacements de la ville et de la campagne, les mouvements de migrations, liés à la recherche
d’un travail, et dans les campagnes elles-mêmes liés aux travaux et aux jours comme on disait dans l’antiquité, c’est-à-dire aux moissons, aux récoltes, aux embauches d’individus qui se louent à
la Saint Jean par exemple, puis qui vont ensuite quitter la campagne (…)
Dans ce contexte, dans les quartiers ont dénonce au curé les formes de libertinage. Le libertinage à ce moment là n’a plus
le sens aristocratique que nous avons tous en tête à travers Les liaisons dangereuses, à travers Valmont, à
travers les grands aristocrates historiques. Mais ceux que l’on appelle libertins à ce moment là dans le monde de la police, dans le monde des quartiers, ce sont tous ceux qui mènent une vie
déréglée. Par exemple vivre en concubinage c’est être libertin. Pour un enfant, rentrer tard le soir c’est avoir une conduite libertine. Une fille, un enfant qui se dispute avec ses parents, pour
réclamer probablement plus d’indépendance, un peu plus de liberté, sont qualifiés de libertins. Quelqu’un qui dilapide l’argent, le salaire familial pour aller au café, pour aller boire – et
fréquenter ensuite les prostituées – est qualifié de libertin. (…) On voit le curé de la paroisse écrire au commissaire de police - c’est-à-dire la famille se plaint au curé, qui lui même se
plaint au commissaire de police - pour lui demander d’intervenir et éventuellement d’enfermer les fauteurs de troubles.
De la même manière à la campagne, j’évoquais ceux qui se louent, qui traversent au fond une campagne, les errants, les
personnages vagabonds, les personnages sans feux ni lieux, sont aussi considérés comme une menace et, souvent, j’évoque un certain nombre de cas dans lesquels ils vont séduire une paysanne, vont
devenir le père de l’enfant qu’elle porte et l’obliger, après l’avoir abandonnée à porter plainte, quand elle le peut, et obliger dans certaines circonstances, taxée d’infamie de rejoindre la
guilde, de rejoindre le milieu un peu compliqué qui est entrain de se forger de ceux qui trouvent refuge dans l’anonymat des grandes villes pour y fuir l’infamie qui les marquent au
village.(…)
A la fois la campagne et les villes nourrissent ce terreau de la prostitution parisienne qui devient considérable à la fin
du XVIIIe siècle : on compte jusqu’à 80.000 prostituées dans Paris dans les années 1780. C’est dans ce milieu que les grands seigneurs trouvent naturellement et facilement une réserve de filles
pour leurs plaisirs, pour leurs soirées, ou pour même les établir en louant leurs services en en faisant des filles entretenues, à tant par mois, avec un logement, et selon les moyens de celui
qu’appelle l’entreteneur et sa situation dans l’échelle sociale, soit un appartement loué pour elle, soit des domestiques, cela peut aller jusqu’à avoir un carrosse (c’est la consécration
sociale) et de pouvoir quitter l’opéra en entendant le crieur appeler son carrosse devant tout le monde (…).
Au sein même de la prostitution (il y a) ce moment de gloire peut basculer du jour au lendemain dans une déchéance
immédiate, pour peu que son entreteneur l’abandonne sans prévenir – le contrat entre eux n’a aucun sens juridique – soit, et c’est un cas de figure que l’on trouve dans toute la littérature
libertine, la courtisane en question trompe son entreteneur avec son amant de cœur (…). Elle se retrouve du jour au lendemain dans les ‘caravanes de la galanterie’, le mot est assez joli, tantôt
réduite au quignon de pain, tantôt vivant fastueusement lorsqu’elle appartient – ce n’est réservé qu’à quelques-unes – au sommet de la galanterie.
Putains, maquerelles et courtisanes. De la marcheuse, des maisons de force et la police
Qui dit dérèglement dit, évidemment, l’ordre que ce dérèglement menace. Le XVIIIe siècle a une police conséquente. Sous Louis XV la
police, mais aussi les espions, les services d’espionnage du roi de France, aussi bien au département des affaires étrangères, comme l’on dirait aujourd’hui, qu’à l’intérieur de Paris et des
grandes villes est extrêmement efficace et développé. (…) on crée un département spécialisé pour la prostitution, département pour le jeu, pour l’homosexualité, etc. Il y a une police vigilante,
menaçante qui joue un rôle très important tout au long du siècle. Et cette police est aidée par des mouches – des espions – qui rédigent eux-mêmes des rapports qui sont transmis au commissaire de
police, qui lui-même les transmets au lieutenant général de police, qui les transmet à son ministre. L’idée de la mouche est intéressante, le mot lui-même à une fortune au XVIIIe siècle et je
renvoie à un autre petit traité : Le traité des mouches secrètes, dans lequel
il est question, à la fois, des mouches galantes qu’on pose sur le visage comme un élément du maquillage, mais aussi des espions de police qui bourdonnent dans la ville et qui sont l’un des
éléments essentiels de la surveillance de la capitale.
Entre parenthèses, nous évoquions Casanova, c’est un moment étrange de sa vie, le moment de retour à Venise, et là âgé,
pendant sept à huit ans il va se faire mouche de police, confidente, c’est-à-dire informateurs des inquisiteurs de Venise. Moment assez curieux, assez triste dans la vie de ce séducteur par
ailleurs assez magnifique ; grand amateur de liberté, grand amateur de plaisirs, développant dans chacun de ses plaisirs le goût du sentiment amoureux, et qui devient mouche de police. On connaît
des romanciers, comme le chevalier de Mouy, par exemple, très prolixe XVIIIe siècle va, pour des raisons d’argent, se faire lui aussi
mouche de police. (…).
Pour revenir à la prostitution, toutes les maquerelles sont identifiées, les bonnes mamans comme on dit à l’époque, ou la
mère abbesse ; de l’abbaye libertine, du couvent qui est évidemment le bordel, toutes sont tenues obligatoirement de tenir un registre de leurs clients, et non seulement de leur identité, la
prostituée à laquelle ils ont eu affaire, le tarif que la mère maquerelle a demandée pour ce service, mais aussi les pratiques sexuelles dont ils sont familiers. Par exemple on a des rapports
très circonstanciés sur telle ou telle pratique ; l’évêque de Paris à une pratique amusante, assez compliquée dans le dispositif, puisqu’il faut que la maquerelle loue une chambre de l’autre côté
de la rue où l’évêque à son appartement, de telle manière qu’au moyen d’un télescope il puisse regarder dans la chambre un couple hétérosexuel entrain de faire l’amour. Donc son plaisir, pour
lequel il faut une scénographie assez complexe, c’est celui-ci. Et on a un rapport de police qui explique que ce jour là la mère maquerelle (…), faute d’un homme pour remplir le rôle de l’étalon
demande à une fille de prendre sa place, et donc offre un spectacle lesbien à l’évêque. Et nous avons les circonstances dans lesquelles l’évêque à la fin du spectacle se plaint à la mère
maquerelle en lui disant, vous avez cru me duper mais j’ai l’œil assez vif pour mesurer que vous avez cherché à me tromper en cette affaire. Et il discute du prix qu’il doit payer, en refusant de
régler la somme qui est due parce qu’il y a eu tromperie sur la marchandise.
Encore, cette scénographie est relativement modeste ; ça peut aller à une scénographie beaucoup plus cruelle, beaucoup plus
violente, que s’autorisent en particulier les grands seigneurs. (….) Les maîtres du plaisir : ce sont les aristocrates qui eux, par leur rang, par leur puissance financière, leur puissance
sociale peuvent aller extrêmement loin et anticiper ce que sera l’imaginaire libertin dans
l’œuvre de Sade dans la réalité de leur temps. On a beaucoup de
témoignages de violences exercées aussi bien à l’égard de la prostituée, qui ne peut guère se défendre, que même de courtisanes un peu plus célèbres, plus élevées dans le rang de la galanterie,
qui doivent subir cependant la violence de ces grands seigneurs. On trouve par exemple, dans la Maison de Madame
Gourdan qui est une célèbre mère maquerelle de l’époque, le lieu est extrêmement décrit : il y a des éléments de police qui permettent d’identifier le rôle de chacune des pièces ; on peut
changer de vêtement, se travestir pour satisfaire le goût du client : ce qui est très recherché à l’époque c’est l’habit de none, l’habit de religieuse, mais aussi l’habit de campagnarde, mais
aussi l’habit masculin, pour ce qui est des femmes. (Il y a ) le lieu où on peut feuilleter l’album des beautés du lieu, c’est-à-dire faire son choix à l’aide d’un livre qui présente toutes les
caractéristiques des prostituées de la maison ; un lieu ou on peut se restaurer ; un lieu où l’on peut se laver, etc. Et dans une des pièces on trouve ce qu’on appelle le fauteuil de Mr de Fronsac, c’est un fauteuil dans lequel la personne qui s’y assied est immédiatement immobilisée, à la fois les pieds et les bras, pour permettre d’exercer les violences qu’on souhaite. On
l’appelle ainsi car le duc de Fronsac, le fils du duc de Richelieu, des aristocrates des plus puissants de l’époque, a été accusé d’avoir utilisé un fauteuil de ce genre pour posséder une jeune
fille qui se dérobait à son désir.
A Londres Casanova est moqué par une jeune femme qui le tourne en ridicule. C’est-à-dire qu’elle feint de céder à ses
avances pour se retirer au dernier moment, elle s’appelle la Charpillon, et un autre aventurier plus ou moins ami
de Casanova lui dit : j’ai un fauteuil dans lequel tu pourrais immobiliser la femme, on peut lui tendre un piège. Et
Casanova refuse de se servir de ce fauteuil. Chez Sade, ce fauteuil
c’est la moindre des choses. Ce n’est même pas un préliminaire.
L’échelle des violences est grande ; la police est là pour le contrôler, sachant qu’elle-même sait quels personnages elle
peut mettre en accusation, et ceux au contraire devant lesquels il vaut mieux se retirer et faire preuve de prudence, en transmettant le rapport au lieutenant de police qui discutera avec son
ministre pour savoir s’il y a lieu ou non de procéder à une réprimande quelconque à l’égard du personnage.
Tout cela est assez complexe à cause du jeu des alliances ; à cause de la volonté soit de punir, soit au contraire de
libérer pour des raisons au fond politiques. Sade lui-même, dans sa vie personnelle sera victime de poursuites permanentes, alors qu’à l’inverse d’autres personnages, dont nous savons qu’ils ont
commis mille fois plus de sévices à l’égard des filles qu’ils ont séduites, vont être, eux, libérés ou ne connaître aucune poursuite. Il y a un système social qui appartient à la monarchie dans
lequel les lettres de cachets jouent leur rôle, c’est-à-dire l’absolutisme du pouvoir, et cette espèce
de despotisme des familles qu’ils peuvent exercer sur leurs enfants.
Des maladies… Du dernier couple royal et des violences d’en bas.
(…) La succession des pouvoirs : la Régence, jusqu’en 1723. Ensuite le long règne de Louis XV
de 1723 à 1774. Le mariage qui a lieu en 70 du futur Louis XVI, et, enfin, le règne de Louis XVI lui-même avec le rôle que va jouer Marie-Antoinette.
Pour la mort de Louis XV, il y a quelque chose de frappant dans ce corps qui se décompose, non pas de la grande vérole (…) mais de la petite vérole qui était un fléau social très important tout au long du XVIIIe siècle, auquel les grands
n’échappaient pas. (…)
Dans le cadre du libertinage, c’est la grande vérole que je prends en charge. (…). Les prostituées sont régulièrement
enfermées dans des conditions épouvantables à l’hôpital général à la Salpetrière pour être soignées de force. Déjà la maladie c’est quelque chose, mais les soins c’est encore pire. On perd toute
sa santé, pour peu qu’il en restait un peu quand on était contaminé de la vérole, à être soigné au mercure dans des conditions épouvantables de promiscuité, de contagion de toutes sortes de
maladies. Ce qui est assez frappant, d’un point de vue symbolique – les contemporains ont bien vu la chose – le corps de Louis XV se dégrade dans les derniers jours à une vitesse extraordinaire,
jusqu’à être un corps décomposé, contagieux, puant que les chirurgiens qui ont pourtant le devoir de faire l’autopsie et de retirer en particulier le cœur du roi, ont refusé de faire l’opération.
Il y a une scène où le grand maître de cérémonie demande au médecin de pratiquer l’opération (…) et ce dernier se tourne vers lui et lui dit : je vous rappelle Monseigneur que vous êtes chargé
d’assister jusqu’au bout à l’opération. Le maître de cérémonie répondit que dans ces conditions on ne fait rien et on enferme le roi dans un double cercueil pour éviter toute contamination. Je
rappelle que Louis XIV, son aïeul, quand on pense au roi soleil, avait fini par la gangrène qui rongeait son pied, sa jambe : fallait-il ou non l’amputer ? Le roi a refusé l’amputation. Sachant
que Louis XIV dans sa jeunesse était très fier de sa jambe, qu’il avait, dit-il, la plus belle de tout son royaume et qu’il exhibait sur la scène du théâtre – privé évidemment – en dansant sur
des musiques de Lully.
Cette corruption du corps royal est intéressante dans la perspective du changement politique qui va survenir et de cette
violence des pamphlets qui s’installent, en gros, dans les années 1770. Il reste à Louis XV quelques années de règne encore, alors même qui a pour maîtresse Madame du Barry, alors que le déficit
de la cour et du royaume est extraordinaire (…) se met en place une littérature d’une violence qu’on appellerait pornographique aujourd’hui, c’est-à-dire d’une obscénité dans la désignation de la
corruption du royaume, avec le roi, les courtisanes, les favorites, les princes qui sont stigmatisés et dénoncés en permanence. Et, au moment ou cette machine, qui devient une machine politique
se met en place, Louis XV décède et cède la place à Louis XVI.
Je pense qu’une des raisons pour laquelle Marie-Antoinette a été à ce point la cible des pamphlets de l’époque, c’est qu’il
fallait bien quelqu’un pour occuper la place. Que la machine politico-pornographique libertine, mais dans le sens de la dénonciation du pouvoir corrupteur de la monarchie était mise en place, et
cette machine il fallait bien la nourrir. Que ceux qui s’étaient eux-mêmes proclamés comme dénonciateurs publics, réfugiés souvent en Angleterre, à Londres ou aux Pays-bas, de temps en temps en
Suisse pour dénoncer par leurs pamphlets la corruption du pouvoir royal, il fallait qu’ils continuent d’alimenter la machine. Il y a, bien sûr, d’autres raisons qui font de Marie-Antoinette la
victime toute désignée de cette entreprise – on va épargner au début Louis XVI -, d’abord parce qu’elle est autrichienne (c’est plus que sa nationalité qui est en cause : quand on dit
l’autrichienne, c’est qu’elle est, au fond, réellement une espionne au service de l’Autriche. Quand elle vient en France, toute jeune, auprès d’elle, comme compagnon pour l’aider à la découverte
de la France, à ses obligations qui sont quand même considérables comme dauphine puis comme reine de France, elle a à ses côtés l’ambassadeur d’Autriche que sa mère a exprès installé à ses côtés.
Nous avons la correspondance entre Marie-Thérèse et son ambassadeur, Marie-Thérèse ne cesse de dire à l’ambassadeur qu’il faut qu’il dise à Marie-Antoinette qu’elle fasse tout pour soutenir la
politique de l’Empire d’Autriche et que la France soutienne en permanence cette politique). (…) Sans rentrer dans les détails des bons et mauvais côtés de Marie-Antoinette, il est vrai que les
choses se précipitent et que cette machine politique en place ne va pas renoncer, sous prétexte que c’est un nouveau roi, que ce roi se réclame d’une certaine forme d’intégrité, veut rompre avec
les pratiques de son grand-père : c’est lui qui va abolir la torture, qui va mettre fin au Parc aux cerfs, c’est lui qui va, comme
un signe d’intégrité morale, renvoyer la du Barry dès le lendemain de la mort de Louis XV (…). Il n’empêche qu’il est débordé à la fois par la
situation, et en particulier le déficit économique catastrophique au moment où il hérite du royaume et débordé par son épouse qui ne mesure pas du tout la conséquence de certains de ses gestes,
et en particulier des dépenses qui ajoutent au déficit. (…) On va trouver comme surnom à Marie-Antoinette celui de madame déficit. Ce nom est lié à celui de la corruption. Comme s’il y avait un
déficit des valeurs, comme s’il y avait un déficit social à cause de la monarchie et qu’il est temps de changer de régime.
Ce n’est pas finalement par hasard, ou par la nature des individus que la monarchie est corrompue, c’est-à-dire à cause de
Louis XV, mais par essence. On va basculer petit à petit de la dénonciation du monarque à la dénonciation du régime lui-même. (…) A quoi va s’évertuer la révolution française et la guillotine qui
marque le point d’arrêt à tous les transports que j’évoquaient il y a quelques minutes.
Du code Napoléon et du divorce.
Je dis du code Napoléon que c’est le tombeau du féminisme ; le tombeau des espoirs que pouvait avoir dans sa mutation la
révolution menée au nom des femmes. En particulier, et c’est un exemple bien sûr, à l’égard du divorce qui est intéressant dans le rapport d’abord qu’il établi dans le changement de mentalité
d’une société, puisqu’à l’origine le mariage est un sacrement, et l’une des grandes clés du XVIIIe siècle, c’est comment on passe d’une société fondée sur la religion vers une société fondée vers
l’état civil, et où le mariage n’est plus un sacrement mais un contrat. Dans la différence entre le sacrement et le contrat, pour prendre un exemple, vous avez toute une société qui est entrain
de se transformer. Il y a un certain nombre d’épisodes liés à l’histoire du divorce, et au code avec Napoléon, il renforce de façon extraordinaire les droits du mari à l’égard de l’épouse.
(…)
En 1792 le divorce est autorisé par la révolution française et on efface complément la condamnation l’homosexualité du code
pénal.(…et ) avec cette ouverture vers le XIXe siècle qui, s’appuyant sur la révolution française, n’en est pas moins répressif d’une autre manière. Là il faudrait écrire l’amour au temps du XIXe
siècle, l’amour au temps de la bourgeoisie dominante, de bourgeoisie triomphante, et ce n’est pas toujours rose non plus.