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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 22:13

Paul-Delaroche-Napoleon-a-Fontaineblau.jpg

 

« Ce qu'il a commencé par l'épée , je l'achèverai par la plume ... » se serait un jour écrié Balzac, grand admirateur de Napoléon. Autre indéfectible partisan du général corse fut celui qui sera nommé sous-lieutenant au sein du 6e régiment de dragons après Marengo, Stendhal. A l’étranger, chez l’ennemi même, certains éprouveront ce genre d’émoi. Ainsi Hegel et son petit mot devenu célèbre : « J'ai vu l'Empereur — cette âme du monde — sortir de la ville pour aller en reconnaissance ». Bien d’autres suivront dans les générations à venir ; des simples admirateurs aux dévots les plus furieux.

 

De la même façon, longtemps, au souvenir de mes leçons d’histoires en classes de primaire et au collège, Napoléon m’apparut tel un phare incontournable dressé sur la tempête de notre récent passé.
Du général de génie, de l’inventeur du Code civil, de l’Empereur de tous les français, qui avait réussi à étirer les frontières jusqu’aux confins de l’Europe, de tout cela on m’avait rebattu les oreilles, aussi bien à l’école que dans mon entourage immédiat.
Je fus un élève placide – à dire vrai moyennement intéressé par la période de l’Empire, préférant nettement le Moyen Age, la préhistoire et les civilisations antiques - , peu porté donc à la contestation de la parole des maîtres et des adultes porteurs de l’autorité.
Ce ne fut que plus tard, lorsque confronté à d’autres avis sur le bonhomme que me prit l’envie de vérifier les dires que j’avais, jusqu’alors, engrangés pour monnaies sonnantes et trébuchantes. Je pressentais bien que cette affaire épique participait sourdement au roman national, que cette biographie du grand homme relevait peut-être, de ce qu’on appellera plus tard le ‘story telling’. Mais je ne songeais point y trouver ce qui me sembla alors relever de la falsification des mémoires.

 

Je lus deux livres à charge.Napoleon-imposture.png
Celui de Roger Caratini tout d’abord,  l’année même de sa parution (1998) Napoléon, une imposture. La préface commençait de la sorte : « Ce livre n’est ni une biographie, ni un pamphlet contre Napoléon Bonaparte : il dénonce l’imposture qui a consisté à le dépeindre comme une des plus grandes gloires de l’histoire de France ». Si l’ouvrage est controversé – y figurerait certains côtés outranciers ou anachroniques -, il n’en demeure pas moins une lecture décapante et argumentée valant détour. 
Ensuite me fut offert Le crime de Napoléon de Claude Ribbe sorti en 2005, livre qui relatait les circonstances du rétablissement de l’esclave et la traite aux Antilles en 1802.

 

Il me manquait cependant une approche plus neutre, plus ‘universitaire, dirai-je, pour parfaire ou contredire mon sentiment sur l’épopée napoléonienne. C’est chose désormais faite avec la lecture de L’empire de Napoléon d’Annie Jourdan, étude synthétique rondement menée et agrémentée d’un glossaire critique fort utile. C’est là un livre que j’ai piqué dans la bibliothèque de ma fille ; il faisait partie de son nécessaire du début d’année scolaire.

 


Voici les notes de lectures – très partielles – que j’en ai tiré. Puissent-elles susciter l’envie de se plonger dans le livre.


Jourdan-titres.jpg

Une vie
Naissance d’une ambition
Un jeune homme solitaire
Empire-Napoleon.jpgA l’école militaire de Brienne, il a neuf ans (…). A cette date, ce n’est pas son génie qui frappe ses professeurs, mais ses lacunes. Médiocre dans les lettres et les langues, peu brillant en histoire et en géographie, s’il excelle, c’est dans les mathématiques et le calcul. (…) Sa solitude, il ne tarde pas à le meubler de lectures…
Entre-temps décède le père, Charles Bonaparte. Napoléon est promu chef de famille et compense le manque affectif et l’isolement par une maturité précoce et un sens pratique inédit.
A en croire Joseph, « ses habitudes étaient celles d’un jeune homme appliqué et studieux (..), un admirateur passionné de Rousseau, amateur des chef-d’œuvre de Corneille, de Racine, de Voltaire », qui lisait Platon, Cicéron, Tite-live et Tacite, Montaigne, Montesquieu et Raynal.
Depuis 1786, il est officier, sorti 42e sur 58 de sa promotion et doit apprendre le métier d’artilleur à Auxonne, ce qui ne l’empêche ni de poursuivre ses études littéraires et historiques, ni d’accumuler les congés dans son île natale.

 

En Corse, à plusieurs reprises, confronté à de vives déconvenues, Bonaparte en conclut que, vus de près, « les hommes valent peu la peine que l’on se donne (…) pour mériter leur faveur ». Il n’en continue pas moins d’admirer Paoli et de le soutenir. Jusqu’en juin 1793, il se refuse à croire en la perfidie du patriarche.
Menacé d’arrestation, rejeté de ses compatriotes, obligé de fuir au plus vite avec sa famille, Bonaparte n’a d’autre choix que de rentrer en France.
Sa première et véritable mission : la libération de Toulon. Entre juin et septembre 1793, le jeune capitaine s’affirme non seulement comme patriote, mais encore comme patriote jacobin. (…)
Sa lettre du 22 juin 1792 en dit long à ce sujet, où il taxe les jacobins de « fous ». (…) Si, dans la plupart de ses lettres et de ses textes, il célèbre l’union et la modération, il encourage malgré tout Joseph à « ménager ceux qui peuvent être et ont été nos amis ». Déjà apparaît chez le jeune officier l’opportunisme qui lui sera propre et que dénonce à la même époque son frère Lucien : « … je le crois capable de volter casque ».

 


Un militaire cultivé et la découverte d’une ambition
Jean-Auguste-Dominique-Ingres-Napoleon-Ier-sur-le-trone-i.jpgChasser les anglais de Toulon : La fameuse victoire du 29 frimaire an II (23 décembre 1793) ne transforme pourtant pas du jour au lendemain le jeune officier corse en héros national, tout juste en général de brigade. (…)
Dans les 6 mois qui suivent, le général de brigade reçoit le commandement de l’artillerie à l’armée d’Italie et conçoit ses premières stratégies en vue de la campagne à venir. Campagne qui ne verra pas son accomplissement, car le célèbre Carnot s’y oppose, et la chute de Robespierre et de ses partisans coupe net tout espoir d’imposer d’autres vues. Bonaparte, qui a donc échappé de justesse à la répression thermidorienne, doit se contenter d’un poste au bureau topographique de la Guerre.
Bonaparte ne perd pourtant pas son temps (…) mais cultive des relations de tous genres dans l’espoir d’un avenir plus clément. Qu’il ait des raisons d’espérer, c’est ce que confirme la décision de Barras de l’avoir à ses côtés le 13 vendémiaire an IV, pour mettre un terme aux agissements  des sections royalistes : une journée qui transforme l’inconnu du bureau topographique en général Vendémiaire. (…) Ces  premiers succès ne brisent point son rêve d’une brillante campagne italienne et il assiège le Directoire des projets les plus audacieux. (…) Carnot se décide à le nommer commandant de l’armée d’Italie. Entre-temps, le général a rencontré Joséphine de Beauharnais, dont il est tombé amoureux. Il est un proche du directeur Barras. L’une et l’autre lui facilitent l’entrée dans le ‘beau monde’ parisien. C’est ainsi que meurt le 4 germinal an IV Buonaparte et que naît Bonaparte. L’étranger s’est définitivement francisé.

 

Ce qui séduisit Barras, ce fut le contraste entre la faiblesse corporelle du jeune homme et la force de son énergie, l’agitation de son esprit, « le mérite d’une activité courageuse ». (…) Mais sans doute pensait-il également que ce protégé se laisserait aisément diriger et serait un soutien énergique et fidèle au Directoire exécutif.
Envoyé en Italie en 1796, il a conquis en mai le Piémont et la Lombardie (…). Les victoires audacieuses du jeune général, la puissance de ses vues et l’énergie de l’exécution contribuent à raffermir cet ascendant auprès des soldats et des officiers.
A l’admiration s’ajoute bientôt la reconnaissance. Car le paiement de la solde se fait en numéraire, le pillage est parfois toléré. (…) Au fil de ses succès italiens, Bonaparte découvre aussi son talent de stratège. Il instaure des pratiques qui lui concilient les militaires : nouveaux grades, récompenses symboliques ou matérielles, avantages particuliers, armes d’honneur.
Auprès des civils qui le rejoignent à Milan, une autre tactique s’impose. Il ne s’agit plus de briller en tant que général victorieux, mais de séduire par les activités de l’esprit. (…)  Décrit par le botaniste Thouin, Bonaparte fait preuve d’une grande amabilité vis-à-vis de ses visiteurs. Le général en chef, écrit-il, fête ‘beaucoup les personnes invitées, rappelant à chacune ce qu’elle avait produit de plus marquant et parlant de ses ouvrages en homme de goût’. Ce qui frappe ici c’est que Bonaparte soit si bien informé. (…) Un des visiteurs – l’écrivain Arnault – en vient à se demander si la déférence de Bonaparte envers, écrivains, artistes et savants émane d’une véritable sympathie ou d’un calcul politique et si l’amitié que lui voue le général ne découle pas du désir d’avoir ‘à sa disposition un représentant de la littérature de l’époque’. (…) Mieux que personne avant lui, Bonaparte a compris de quel poids pèse l’opinion publique dans la renommée.
Son génie consiste plus précisément à parler à chacun son langage et à témoigner un vif intérêt à quiconque jouit d’une certaine réputation.

Peinture-de-Meissonier--1814-Campagne-de-France---Apres-la.jpg 

Les lettres dont il assaille le Directoire trahissent une autorité impérieuse et la conscience de sa valeur et de sa puissance. Il est le maître de l’Italie. Et il le sait. (…) C’est donc un tout autre homme qui revient en France. Un homme qui, entre-temps, s’est acquis une clientèle, celle de Talleyrand, par exemple.
La campagne d’Egypte qui s’amorce quelques mois après le retour à Paris va permettre à Bonaparte de réaliser un rêve de jeunesse : le fameux rêve oriental… (…) N’a-t-il pas avoué à Bourienne : ‘l’Europe n’est qu’une taupinière. Tout s’use ici. Il faut aller en Orient ; toutes les gloires viennent de là’ ? Le nouvel Alexandre perçoit dans cette expédition le moyen ou jamais de rester dans les mémoires (…).
Le but visé en est précis, même s’il ne s’exprime pas ouvertement : valoriser l’étrange figure de Bonaparte. (…)
Bonaparte savait séduire les hommes par une apparence d’équité, d’humanité, de sincérité, par son activité et son énergie, sa curiosité et son intérêt pour les sciences, les lettres et les arts, et par ses initiatives débordant d’admirables promesses.

  ous l'Empire, Girodet profitant d'une messe au château de

Sur la terre des anciens pharaons, l’aventure sera moins agréable que prévu. (…) (Et si) la création de l’Institue d’Egypte et de La Décade égyptienne contribue au prestige de la campagne et assure Bonaparte d’une curiosité soutenue et d’une réputation scientifique accrue, en fructidor an VII, de plus en plus de voix s’élèvent, jusqu’au Conseil des Cinq-Cents, pour regretter son absence, pour s’interroger sur une expédition qui, avec le recul du temps et la situation déplorable, apparaît comme un piège tendu par Pitt et Talleyrand pour se défaire du Héros. (…) Les pires rumeurs circulent, stimulées par la presse étrangère. Bonaparte serait malade, blessé, voire assassiné. Et puis arrive l’incroyable nouvelle : tel Ulysse, le général débarque à l’improviste. De Fréjus à Paris, la traversée est un voyage triomphale.

 

L’impossible légitimité
Le 18 brumaire, ou la journée des Dupes ?
A son arrivée à Paris, un enthousiasme général accueille la Vainqueur de l’Egypte. (…) Le bruit court, adroitement colporté, que Bonaparte revient pour conclure un traité avec la Turquie, ce qui permet évidemment d’occulter le fait que le vainqueur a abandonné son armée. (…) Le héros, tout comme à son retour d’Italie, s’enveloppe de mystère. Il affiche une simplicité, une modestie, une réserve qui font l’admiration des parisiens. Il attend son heure et affecte de se plaire auprès des savants, des écrivains, des musiciens et des artistes, tandis qu’il reçoit discrètement de futurs acolytes : Regnaud de Saint-Jean d’Angély, Roederer, Talleyrand et qu’il tente de se concilier les membres influents des deux Conseils.
En ce mois d'octobre 1799, Bonaparte a-t-il été réellement sollicité, ainsi qu'il le prétendra plus tard, par divers partis : démocrates, Clichyens, royalistes, parti de Barras ou modérés, dont Sieyès est le chef ? De fait, les Clichyens se terrent et se taisent, les royalistes complotent certes, mais sans succès. (...) Les démocrates n'ont aucune raison de détruire un édifice qu'ils croient capable de fonctionner. (...) Quant à Barras, ses velléités conspiratrices sont relativement modestes. Il souhaite tout au plus modifier la composition du Directoire (...). Libéraux, idéologues et modérés souhaitent réviser la constitution et renforcer l'exécutif. (...) Aucun des projets n'envisage une dictature, bien au contraire, puisque chacun a conçu un garde-fou – un tiers pouvoir – à opposer à une éventuelle usurpation.
Parmi les conjurés invoqués après coup, il y en a donc peu de réels. Seul Sieyès est prêt. Seul, il cherche véritablement une ‘épée’. (…) Talleyrand depuis l’an IV est un partisan – quoique modéré – du Héros italique. L’idée initiale est d’opérer un coup d’Etat qui permette de réviser la Constitution de l’an III, de manière à renforcer le pouvoir exécutif, sans détruire pour autant la République. L’intervention militaire doit avoir avant tout un effet dissuasif, et le sabre, à peine brandi, réintégrerait son fourreau. C’est compter sans le talent de manipulateur de Bonaparte, qui n’entend pas demeurer dans un rôle subalterne.
Francois-Bouchot.jpgAdvient alors le 18 brumaire, où, sous prétexte d’un complot jacobin, les Conseils décident de se transporter au palais Saint-Cloud, ainsi que le stipule la Constitution. Leur garde est confiée à Bonaparte, qui reçoit le commandement de la garnison parisienne. Ce fameux jour, justement, le général bouge à peine de chez lui, si ce n’est pour aller au Luxembourg prendre connaissance de la décision des Conseils. (…) La date qui est entrée dans l’Histoire ne fut donc qu’une journée préparatoire. Et c’est le lendemain seulement que s’effectua le véritable coup d’Etat. (…) Le 18, tout fut « à la ruse », le lendemain y ajouterait la violence. Arrivé le 19 à Saint-Cloud à la tête de ses troupes, Bonaparte croit facilement impressionner les Conseils. Les députés ne l’entendent pas ainsi et s’insurgent au cri de « à bas, le Dictateur » ! On lui ôte la parole, on se saisit de lui. Le militaire est Lucien, alors président du Conseil, qui sut réconforter son frère et persuader les soldats qui les « représentants du poignard » avaient osé porter la main sur leur général. L’affaire est alors rondement menée. Murat et ses hommes dispersent les députés, en rassemblent suffisamment pour former un simulacre d’assemblée qui se voit confier la tâche de suspendre provisoirement le Corps législatif, de dissoudre le Directoire et de nommer deux commissions législatives et une commission exécutive, avec pour membres : Sieyès, Ducos et Bonaparte.
Pourquoi avoir imposé à l’Histoire la date du 18 brumaire, qui ne fut qu’une journée préliminaire et qui ne peut être confondue avec l’événement ? (…) Quinet ici aussi, révèle la supercherie – et, après lui, bien des historiens actuels. Car, au 18 brumaire la patrie ne courait plus aucun danger. Les armées étaient partout victorieuses, la situation économique , financière et sociale se redressait ; la République se consolidait. Si un danger réel menaçait la France, c’était seul celui que présentait les conjurés.
La partie libérée des soi-disant dangers, restait à Bonaparte à s’imposer dans le nouveau gouvernement. (…) Le jeune militaire réussit à imposer ses vues, entre autres dans la nomination des ministres – son ami Berthier devient ministre de la Guerre. Bonaparte s’affiche en outre comme le conciliateur face à Sieyès qui envisage de faire arrêter les néojacobins du Conseil des Cinq-Cents, et, surtout, il s’entend admirablement à le faire savoir aux français, par l’entremise de la presse. Bref, le 18 brumaire prend une autre tournure que celle qu’avait prévue Sieyès, qui fait bientôt figure de dupeur de dupé. (…) De ce point de vue, le 22 frimaire an VIII est une victoire décisive. Bonaparte, devenu premier consul, l’emporte définitivement sur son acolyte, confiné à la présidence du Sénat. (…) Qu’il en allât (ainsi) incite non point à en conclure à l’ascendant irrésistible du Héros, mais à s’interroger sur les appuis qu’il a trouvés et leurs motivations. (…) Ce qui ne fait aucun doute, c’est que Bonaparte cacha son jeu aussi longtemps qu’il le put et arbora le masque de Washinghton, alors que lui-même se rêvait en César.
Le 18 brumaire est une des plus grosses supercheries de l’histoire de France.

Raffet-Ils-grognaient--et-le-suivaient-toujours.jpg  


Le Premier consul : d’un coup d’Etat à l’autre
La France n’a pas applaudi unanimement à l’instauration du Consulat. A Paris, en effet, le peuple ne manifeste qu’indifférence. (…) En province plusieurs départements refusent de publier le décret du 19 brumaire, qui proclame l’institution du Consulat provisoire. La plupart des clubs jacobins et des cercles constitutionnels protestent contre l’usurpation. un mois après le 18 brumaire, il semblerait même que 20 départements français n’aient pas encore communiqué leurs adresses de félicitations, tandis que 13 seulement auraient adhéré au coup d’Etat dès le 27 brumaire. (…) Dans l’armée, l’allégeance au Héros italique, n’est pas inconditionnelle ni générale. Et fort nombreux sont les mécontents parmi les soldats et les officiers.
Cette image d’une France divisée, méfiante, indifférente, n’était pas pour plaire au nouveau chef de la République. (...) Le coup d’Etat fut suivi d’une épuration du personnel administratif. A Paris, 70% du personnel municipal aurait ainsi été destitué. Plus violentes sont les mesures mises en œuvre dans les provinces, où des tribunaux militaires sont chargés de mettre fin au brigandage, à la désertion, ou tout simplement à l’opposition. En Provence et dans le Bas-Languedoc, 461 personnes sont jugées et 266 condamnés à mort. (…) La repression est sévère dans les mois qui suivent l’instauration du Consulat. (…)
Répressions militaires et judiciaires, mais aussi censure, pour imposer le silence aux voix dissonantes. Dès février 1800, sur 73 journaux, seuls 13 sont maintenus. Au théâtre, Fouché exige un examen préalable des pièces à l’affiche. (…) Le Constitution de l’an VIII est portée au suffrage universel et acceptée à une vaste majorité par la grâce des manipulations du ministère de l’Intérieur qui gonfle le nombre de participations et compte les abstentions comme votes positifs.Fouche.jpg
Les quelques réalisations entreprises au cours des premiers mois ne suffisent pas pour poser Bonaparte en chef suprême. (…) Les brumairiens furent rapidement déçus par le cours autoritaire insufflé au régime ; quant aux démocrates et aux royalistes, nombreux étaient furieux de s’être abusés (…) L’insatisfaction est perceptible dès la deuxième campagne italienne de Bonaparte (mai-juin 1800) Au rythme des déconvenues corses, des trahisons de Joséphine, des intrigues de ses proches et des prétentions de ses frères, Bonaparte s’est dépouillé de ses illusions d’antan. Il est devenu méfiant, soupçonneux. (…) De retour de Marengo, auréolé de gloire et accueilli avec enthousiasme par la population, il demeure taciturne et mécontent.
Les complots plus ou moins sérieux qui se succèdent dans l’été et l’automne 1800 vont lui permettre de se débarrasser des opposants jugés dangereux et de décréter des tribunaux spéciaux, dépourvus de jury (…) Cette nouvelle vague de répression s’amorce par l’arrestation de 130 ‘anarchistes’ et l’exécution des coupables ou d’hommes présumés coupables. (…)
En 1800 – 1801, quand le Premier consul accélère l’élaboration du Code civil, dont les articles sont portés successivement devant le Tribunat et le Corps législatif, plusieurs sont rejetés. A la grande fureur de Bonaparte, qui suspend la présentation des projets. Le Sénat, quant à lui, a la fâcheuse idée de manifester des velléités libertaires (…) Nouvelle fureur de Bonaparte, qui ressent cela comme ‘une injure personnelle’ (…) La réaction violente du Premier consul ébranle l’opposition des sénateurs, mais non celle des tribuns. Qu’à cela ne tienne ! La loi portant que le premier renouvellement du Corps législatif et du Tribunat doit avoir lieu en l’an X, Bonaparte décide sans plus attendre de renouveler le cinquième des deux corps et de se débarrasser « de 12 à 15 métaphysiciens bons à jeter à l’eau ». Parmi eux, Benjamin Constant, qui avait osé révéler les défauts du système et dénoncer le despotisme naissant.


Le dictateur de la République
talleyrand.jpgLe plébiscite de 1802 en faveur du Consulat à vie sonne la victoire de Bonaparte et le véritable début de sa puissance. (…) Le général devenu législateur et magistrat se fait dictateur. (…)
Il en profite tout aussitôt pour modifier la Constitution et mutiler les prérogatives des parlementaires. Le Tribunat et le Corps législatif perdent toute prééminence au profit du Sénat, lui-même placé sous prétexte d’efficacité, mais aussi de sorte à garder le secret des délibérations. Reste donc un simulacre de représentation nationale. (…)
Tout au long de l’année se succèdent ainsi des mesures qui vont dans le sens d’un affermissement du pouvoir, ou plutôt d’une usurpation, puisque Bonaparte impose son impérieuse volonté. (…) Il en va donc ainsi du Consulat à vie, mais aussi de l’institution de la Légion d’honneur (…) Le Concordat ne fait pas non plus l’unanimité, surtout dans les armées, non plus qu’au Tribunat ou au Corps législatif (…) Le rétablissement de l’esclavage et la loi sur l’instruction publique suscitent la désapprobation tant du Tribunat que des députés. (…) En vain. Désormais, seuls importent les intérêts des notables. (…)
Certes, les insoumis et les incorruptibles ne sont qu’une minorité, mais c’est une minorité opiniâtre, qui ne se lasse pas de protester et ne se laisse ni rebuter par la crainte ni séduire par les récompenses. Parmi eux, Volney, Cabanis, Destuttt de Tracy, Garat, Lanjuinais, Lambrechts, Grégoire, Carnot, Constant, Chénier, Daunou, Ginguné, et d’autres encore. (…) Ce qui est certain, c’est que Napoléon dispose tout à la fois des armées, de la police, des finances, de l’administration, des postes, de la presse, des ministères, tandis qu’il contrôle les trois corps législatifs et le Conseil d’Etat. (…)
En 1804, quand il est question de proclamer l’Empire, au Conseil d’Etat, 7 voix sur 20 s’y opposent. (…) Carnot met en garde les français : Napoléon ne va-t-il pas avoir « toute la force exécutive dans les mains et toutes les places à donner » ? En vain. La majorité silencieuse accepte cet ultime abus de pouvoir (…) L’Empire proclamé, les résistances persistent (…). En 1808, Grégoire s’insurge : contre l’adresse de félicitation votée par le Sénat à l’occasion du rétablissement de la noblesse…
Au vrai, et on a tendance à les passer sous silence, les résistances sont perceptibles dans tous les corps de l’Etat. (…) Le clergé, depuis l’excommunication de Napoléon par pie VII, manifeste ouvertement son désaccord ; la bourgeoisie de négoce, de banque et de rente mène une guerre « couverte » contre l’Empereur (…) Les préfets eux-mêmes ne sont pas toujours des modèles d’obéissance. Enfin il y a les individus qui n’accepteront jamais le nouvel ordre des choses. (…) Germaine de Staël et Benjamin Constant, condamnés à l’exil ; Chateaubriand qui, depuis la mort du duc d’Enghien, se refuse à toute concession. (…)
L’acceptation volontaire ou forcée est certes motivée en partie par les intérêts – places, honneurs, titres, récompenses-, par la crainte – exil, destitution, disgrâce, misère-, mais tout autant par l’impuissance. (…) Tel fut le sort du poète Désorgues, enfermé à Charenton pour son célèbre épigramme : « Oui, le grand Napoléon est un grand Caméléon »…  La séduction opère de même, ces fameux « hochets », conçus par Napoléon pour mener les hommes.

naplouvre.jpg 


Le machiniste ou l’art de la manipulation
Napoléon excelle dans la manipulation (…) Grégoire affirme que celui qui institue l’Empire donna lieu à de nouvelles falsifications pour grossir la prétendue majorité des votes et compter les abstentions comme autant de votes positifs.(…)
Parallèlement aux infractions discrètes, Napoléon, afin de mieux tirer encore (des récompenses honorifiques), donne aux uns pour attiser l’envie des autres. Aussi ceux qui se voient dotés de sénatoreries sont-ils jalousés par les moins chanceux qui espèrent faire partie des prochaines dotations et, pour ce faire, adoptent l’attitude qu’exige Napoléon. (…) Bref, un autre de ses talents consiste à diviser pour mieux régner.
Les manipulations s’exercent sur les lois et les institutions, sur la presse et l’imprimerie, les élections et le mode de suffrage, mais aussi sur ce qui touche à la conscription ou aux finances (…)


Une œuvre
« Il a toujours gâté la plume à la main ce qu’il avait fait avec l’épée » affirme Stendhal. Propos surprenants de la part d’un admirateur de Napoléon.


Napoléon, politique

Les institutions : nouveauté ou héritage ?
Après la pacification intérieure et extérieure réalisée durant le Consulat, le 21 mars 1804, estcode-civil.jpg promulgué le Code civil, ne comprenant pas moins de 36 lois et 2281 articles. Ce code, le ‘code du siècle’ d’après Napoléon, ratifie les acquis de 1789 : l’égalité civile devant la loi, l’abolition du régime féodal, la liberté individuelle, la liberté de travail, de conscience, la laïcité de l’Etat. Il entérine le droit de propriété – et l’irréversibilité de la vente des biens nationaux. Mais il interprète à sa façon l’égalité des droits, en faveur des employeurs et aux dépens des ouvriers, en faveur des maris et aux dépens des femmes, en faveur du père et aux dépens des enfants. Ces réalisations rapides et spectaculaires feront la fierté du Premier consul et de l’Empereur, à tel point qu’il s’en attribue la paternité. Le code est baptisé Code Napoléon.
Mais c’est passer sous silence tout ce que cette législation civile doit à la Révolution. (…)
Parmi les autres réalisations dont se félicitera l’exilé de Sainte-Héléne, il y a encore les préfets, la justice, les finances et la fiscalité, la Banque de France et l’armée. Mais ici aussi, Bonaparte parachève plus qu’il n’innove. (…)
Le Code pénal, terminé en 1810, diffère de celui crée en septembre 1791 par l’aggravation des peines, mais introduit en revanche le concept de ‘circonstances atténuantes’. (…)
La conscription : décrétée sous le Directoire, à l’époque de la crise de 1798. Sous l’Empire elle deviendra un des devoirs incontournables des français.


Le mépris des hommes
Fouché s’avère indispensable à la police dont le ministère lui avait été confié sous le Directoire, tandis que Talleyrand redevient ministre des Affaires extérieures (…)
Malgré la défiance croissance que manifeste l’Empereur pour son ministre de la Police et les manœuvres intempestives de ce dernier, Napoléon ne se résout à lui ôter définitivement sa place qu’en 1810. Pourtant, dès Marengo, Fouché avait comploté et il complotera jusqu’en 1815, où il est responsable de la seconde abdication.
Aux affaires étrangères se trouve l’autre génie de l’intrigue : Talleyrand. (…) En 1808, il se concerte avec Fouché pour désigner un successeur à l’Empereur (…) Tombé en disgrâce, Talleyrand perd sa place de grand chambellan. (…) Fouché ‘le crime’ et Talleyrand ‘le vice’ se concerteront plusieurs fois encore, toujours au détriment de leur Empereur, et, de plus, en vue de satisfaire leurs propres ambitions. (…) Napoléon fit l’erreur de les sous-estimer (…)
De l’indulgence, Napoléon en a eu aussi paradoxalement pour Chateaubriand, relativement peu inquiété sous l’Empire en dépit de ses impertinences, tandis qu’à l’inverse, Mme de Staël est interdite de séjour en France, en dépit de tout ce qu’elle envisage de concéder. (…)
L’aveuglement tragique de Napoléon démontre à quel point il se voit et se croit irrésistiblement et infiniment supérieur, sous prétexte de son génie, mais aussi des faveurs, fortunes, titres et places qu’il distribue arbitrairement. Oublie-t-il que ces hommes, il les a blessés, humiliés, tyrannisés ?


L’Europe de Napoléon
On peut difficilement imputer aux seules puissances européennes la tragédie impériale. Ce qui précède démontre que si l’Angleterre en porte une part non négligeable, bien des responsabilités incombent à Napoléon lui-même, qui, fort de ses succès, ne sut presque jamais résister au désir de profiter de ses victoires (…) Et ce qu’il regrette, ce qu’il pleure, c’est non d’avoir mis l’Europe à feu et à sang, mais d’avoir échoué dans la réalisation de son grand dessein. napsainthelene.jpg

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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commentaires

Axel 23/05/2012 08:09


Bonjour Michelet,


Je vous remercie de ce docte commentaire.
Passé par chez vous j’ai trouvé moult nourritures fort appétissantes, notamment, sur le sujet qui nous occupe, une belle étude sur le 18 brumaire de l’an VIII que je remets ici en lien :

http://jeanjaures.over-blog.fr/pages/le-18-brumaire-an-viii-rupture-et-continuite-6086393.html

michelet 22/05/2012 04:19


La vie du grand homme fut mouvementé. Vous avez raison, ne pas se fier aux idées-reçues sur un tel personnage est une nécessité, que dis-je, un devoir. En effet, il
a manifé sa propre légende de son vivant et ses Mémoires (re-publiés récemment), que je vous invite à lire, sont un monument historique, de détails et d'anecdotes, mais c'est un peu le César de
La Guerre des Gaules, le beau style en moins (même si Napoléon écrivait bien pour quelqu'un dont le Français n'est pas la langue maternelle). Le Général, puis le Consul m'ont attirés,
comme passionné d'histoire, puis j'ai pris du recul, surtout sur l'Empereur. D'ailleurs, si un épisode est important dans sa vie, selon moi, ce sont bien les Cent Jours (mise à part le coup
d'État de Brumaire). Dominique de Villepin, tout en entrant en contradiction avec sa vision politique, a écrit une trilogie sur Napoléon Bonaparte dont le tome sur les Cent Jours, récit à la
Chateaubriand, parvient à dépasser la "nostalgie" pour nous montrer un empereur en face de ses contradictions, qui cherche à concilier le républicain jacobin qu'il fut et l'homme de pouvoir qu'il
est. De toutes les façons, aborder est se confronter à la Légende dorée, à ceux qui haissent, et l'historien, pour faire son travail dans tout ça a parfois bien du mal. La biographie que vous
détaillez, je ne l'ai pas lu, mais elle est parfaitement acceptable d'un point de vue universitaire. Celle de Bainville l'est beaucoup moins.   

Axel 18/05/2012 10:21


Cher Alphonso,


 


Bien le bonjour depuis les hautes latitudes de France, sous un ciel en demi-teinte.


 


La curiosité aiguisée par ce " Journal du conservateur des domaines français de Sainte-Hélène "..


 


Je tombe sur ceci :


 


" Les deux Mondes s'étaient déjà prosternés aux pieds de leur universel monarque, le catholique Philippe, et sa réale et réelle couronne était l'orbe le plus grand que décrit le soleil d'un
hémisphère à l'autre, cercle brillant au centre cristallin duquel se love, bien sertie, une petite île, soit perle de la mer, soit émeraude de la terre. Une auguste impératrice lui donna son nom
pour qu'elle le fût des îles, couronne de l'Océan. L'île de Sainte-Hélène sert donc, escale et échelle d'un monde à l'autre, de repos à la portative Europe et fut toujours un havre de salut,
maintenu de la divine Providence au milieu des immenses mers, pour les catholiques flottes vers les Indes Orientales "


 


Baltasar Gracián, Le Criticón



Alfonso 17/05/2012 07:34


THE SENTINEL


No word in the English language rhymes
with “MONTH”. p6


Our eyes are always the same size from
birth, but our nose and ears never stop
growing. p6


The Atlantic Ocean is saltier than the Pacific Ocean. p6


This is a story which is perfectly logical to all males. A wife asks
her husband, “Could you please go shopping for me and buy one
carton of milk, and if they have eggs, get 6.” A short time later the
husband comes back with 6 cartons of milk. The wife asks him,
“Why did you buy 6 cartons of milk?” He replied, “They had
eggs.” (I’m sure you’re going back to read that again!) p7


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Journal du conservateur des
domaines français de Sainte-Hélène



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