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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 10:18

Titre philo          Eloge de la démotivation 

 

                           Guillaume PAOLI
                                              Lignes, 2008
  

                                                                    Partie 3

                                                           La drogue du travail

                                                           Annulation de projet   

 

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


 

Voici la troisième et dernière partie consacrée à cet " Eloge de la démotivation " de Guillaume Paoli.

Au risque de radoter un peu, il s’agit là d’un livre à véritablement mettre entre toutes les mains ; particulièrement celles de ceux dont les symptômes de l’addiction au travail commencent à se manifester – pour les malades situés à un stade beaucoup plus avancés, je crains qu’il ne soit trop tard pour leur administrer la présente pharmacopée (d’ailleurs, tout à leur labeur, ils n’ont point de temps à perdre à lire de telles fadaises).

Pour ceux qui auraient ratés les épisodes précédents :

 

Eloge de la démotivation, partie 1

Eloge de la démotivation, partie 2 

 


 

La drogue du travail

DémotivationLe drame de l’addiction commence de façon anodine. Le salarié veut se prouver qu’il est à la hauteur de sa tâche, qu’il ressemble au portrait qu’il avait dressé de lui-même dans sa lettre de motivation : performant, endurant… On le gratifie pour cela, ce qui le pousse à en faire plus. Les tâches à accomplir s’amoncellent, tandis que ses forces le lâchent. Pour échapper à l’idée qu’il se fait presser comme un citron, c’est lui qui va presser les autres, les harceler. Du côté de sa vie privée, c’est le désastre total. Il ne reste plus que la boite à laquelle il puisse s’accrocher, avec une agressivité redoublée. Voilà pourquoi beaucoup de gens qui, selon les critères dominants, " réussissent dans la vie ", sont cependant en permanence frustrés, aigris, vidés. Et qu’ils témoignent même d’une agressivité envieuse envers ceux qui tout en bas de l’échelle, ces chômeurs qui ne foutent rien de la journée.

La normalité de l’entreprise est pathogène. Quelle en est la raison ? " Non seulement le système capitaliste favorise l’addiction, mais il vit de cette addiction ; il est intrinsèquement un système d’addiction. Le capital produit et reproduit le besoin, et ce de façon exponentielle, car l’absence de limites constitue son essence ".

La révolution industrielle : organisation du travail dans des lieux clos soumis à une logique autonome et une discipline de fer. Cette mise au travail forcé des gens s’était déroulée dans des conditions d’une violence inouïe. Sans elle, jamais les hommes (ni les femmes) ne se seraient pliés au régime infamant de l’usine. Jamais ils n’auraient abandonnés spontanément un mode de vie qui, malgré la pauvreté, leur garantissait une marge notable de liberté communautaire. Quant à l’exploitation impitoyable des enfants, qui soulève toujours l’indignation, elle avait précisément pour fonction d’élever une nouvelle génération radicalement coupée de ces traditions qui rendaient les adultes " inutilisables ", pour employer les termes d’un industriel de l’époque.

Hyper Travail et hyper consommation sont deux formes complémentaires de l’addiction. L’addiction est un style de vie et elle concerne l’intégralité de l’individu. C’est pourquoi il est si difficile de s’en déprendre.

 

Annulation de projet

Le sarkozisme est un pétainisme, mais – il faut s’adapter à la conjecture – un pétainisme en string, strass et plume de paon au cul.

On peut bien qualifier d’historique la fameuse exhortation que tint à "  la France qui pense " la ministresse Lagarde du haut de son perchoir : " assez pensé maintenant, retroussons nos manches ! ". Jamais un niveau aussi bas n’avait été atteint dans un hémicycle qui en a pourtant entendu bien d’autres. C’est bien à Vichy qu’il faut aller chercher un équivalent à cet éloge de la " valeur travail ", puisqu’il a été visiblement pompé sur un discours tenu par Pétain le 1er mai 1941. Démotivation

Mme Lagarde prétend avoir lu, et même compris, De la démocratie en Amérique, " livre indémodable ". Tocqueville y juge ce système libéral-démocratique qu’elle entend nous faire aimer : " Il ne brise pas des volontés, mais il les amollit, les plie, les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il hébète, et réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ".

L’époque est révolue depuis longtemps où la masse ouvrière était culturellement coupée de l’activité bourgeoise. Aujourd’hui, mille liens l’y rattachent. Le citoyen lambda peut bien pester contre la spéculation boursière, c’est en elle que sont placées sa santé, son éducation et ses vieux jours. Il râle contre la mondialisation, mais se rue sur la camelote à prix cassés fabriquée par des esclaves asiatiques. Il s’inquiète un peu de l’avenir de la planète et beaucoup de l’augmentation de l’essence. Et si d’aventure il manifeste, ce n’est pas pour défendre la dignité ou la solidarité, mais son pouvoir d’achat.

Sur le Discours de la servitude volontaire, un libéral récusera l’existence de la servitude en régime démocratique, et un gauchiste niera que celle-ci soit volontaire. 1) C’est accorder foi à la vieille fable du contrat social et de la poignée de la main invisible qui a toute occasion viendrait le reconduire. Mais qui peut encore y croire ? On s’en doute bien, personne ne choisirait de plein gré les conditions qui lui sont faites si celles-ci lui étaient proposées comme une simple option parmi d’autres. D’ailleurs, on nous le répète assez, le marché à ses servitudes. 2) A la seconde objection on peut d’abord répondre que des évolutions longues y ont conduit, des mutations en ont permis l’essor, qui étaient en gestation au XVIe siècle. Dans leur généralité, les observations de La Boetie restent aussi actuelles que les maximes politiques de Machiavel (qui en sont en quelque sorte le contrepoint). Mais les anticapitalistes ont toujours eu un problème avec la servitude volontaire, soupçonnant ceux qui l’évoquent de vouloir noyer les responsabilités concrètes des exploiteurs dans la généralité psychologisante du " tous coupables ". (…) On le sait bien, lors même qu’un tyranneau est évincé par la rue, son clone a déjà pris sa place. Un de guillotiné, dix de retrouvés. Surtout, en évacuant cette question gênante, les mouvements contestataires se retrouvent prisonniers d’un double paradoxe. D’abord envisager la servitude sous le seul angle de la coercition, c’est prêter à cette dernière des pouvoirs fantastiques qu’elle n’a pas. L’autre versant du paradoxe est le suivant : quand des individus plus ou moins malintentionnés viennent nous expliquer qu’en réalité jamais nous n’agissons, mais sommes toujours agis, mus par la contrainte économique, l’origine sociale, la manipulation de masse, l’habitus, l’inconscient ou le programme génétique (rayer la mention inutile), qu’induisent-ils en fait ? Qu’étant tous de pures victimes, la question de notre libre arbitre ne se pose même pas.

La déprise  : (méthode appropriée à une lutte asymétrique) La méthode chinoise repose avant tout sur deux principes éminemment discrets : se rendre soi-même insondable, et laisser la formidable machinerie s’enliser inexorablement dans les sables de la motivation. Les arts martiaux chinois et japonais sont fondés sur ce même principe. Toutes ces techniques d’autodéfense sont des applications d’un concept clé de la philosophie chinoise, en particulier taoïste : wei wu wei, le non-agir agissant. Bornons-nous à n’en donner qu’une formulation banale, voire simpliste : l’abstention, la suspension d’activité, le non-engagement sont aussi des moyens d’agir. Au lieu de faire quelque chose à tout prix, de s’activer, de s’agiter en tous sens, il est grandement préférable de se poser la question : pourquoi fait-on quelque chose plutôt que rien ? Il ne s’agit pas seulement de faire de nécessité vertu dans un rapport de forces défavorable, mais bien de renverser la situation asymétrique en se plaçant sur un plan fondamentalement autre. Tel serait le sens philosophique concevable de la dé-motivation.

Ces propos répondent à une nécessité bien concrète, celle de s’inscrire en faux contre le nouveau modèle dominant de l’activité, je veux parler du projet. Aussi est-on tenté de crier à la multitude des activistes de toutes sortes : sortez du réseau, annulez le projet, faites-vous passivistes !

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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