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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 13:57

L’été dernier, lors des " aventures de la raison ", Alexandre Lacroix nous a convié à une passionnante série d’ateliers autour de textes en relation avec la place du nord en philosophie. Voici la transcription au plus près de cette première session. Le support en est un texte de Nietzsche, et qui se trouve être l’ouverture de son livre " L’antéchrist ".

   

(Je n’ai retranché de cette transcription que les questions des auditeurs, sauf une qui a fait l’objet d’un plus long développement, ainsi que quelques menus détails qui ne nuisent en rien ni au fond ni à la forme de cet atelier).

 

Au large d'Ilulisat.  


 

Regardons-nous en face. Nous sommes des Hyperboréens, - nous savons que trop à quel point nous vivons à l’écart. " Ni par mer, ni par terre, tu ne trouveras la route qui mène chez les hyperboréens " : voilà ce que Pindare savait déjà de nous. Au-delà du nord, de la glace, de la mort – notre vie, notre bonheur… Nous avons découvert le bonheur, nous connaissons le chemin, nous avons trouvé l’issue de ces milliers d’années de labyrinthe. Qui d’autre l’a trouvé ? (*) L’homme moderne, peut-être ? – " Je ne sais de quel côté me tourner ; je suis tout ce qui ne peut trouver d’issue ", gémit l’homme moderne… C’est de cette modernité-là que nous étions malade, - de cette paix pourrie, de ce lâche compromis, de cette " vertueuse " malpropreté du " oui " et du " non " modernes. Cette tolérance, cette largeur de cœur qui " pardonne " tout parce qu’elle " comprend " tout, produit sur nous l’effet du sirocco ! Plutôt vivre dans les glaces que parmi les vertus modernes, et autres vents du sud !…($) Nous avions assez de bravoure, nous n’épargnions ni les autres ni nous-même ; mais, longtemps, nous n’avons su que faire de notre bravoure. Nous devenions sombres, on nous appelait fataliste. Notre fatum à nous, c’était la surabondance, la tension, l’accumulation des forces retenues. Nous avions soif d’éclairs et d’actions d’éclat, nous nous tenions le plus loin possible du bonheur des débiles, de la " soumission "… Notre air était chargé d’orages, la nature en nous, s’assombrissait – car nous avions pas trouvé notre voie. Formule de notre bonheur : un seul " oui ", un seul " non ", une ligne droite, un but… ". 

 


TRANSCRIPTION

Alexandre Lacroix, été 2010.Contexte biographique autour du texte :

 

C’est la première page de l’antéchrist ; comme vous le savez Nietzsche s’est effondré au début de l’année 1889, il a sombré dans une forme d’aphasie, de folie. La petite histoire nous dit qu’il a dans une rue de Turin vu un cocher qui fouettait sur les yeux une jument et que cette scène l’a troublée et qu’il est resté là prostré. Mais cela faisait des mois que sa santé mentale se détraquait, il a laissé des lettres assez délirantes. Mais il a laissé aussi à sa mort deux ouvrages quasiment achevés, mais qu’il n’a pas revus et corrigés : un ouvrage autobiographique, une sorte d’autobiographie intellectuelle qui s’appelle Ecce homo et qui est importante parce qu’elle contient des éléments sur le régime diététique, sur la santé de la maladie, c’est-à-dire sur le lien qu’il y a entre le corps et la santé du corps, les équilibres du corps, ses dynamiques et la vie d’un philosophe. C’est donc un document assez unique en son genre. Et puis il a laissé également l’antéchrist. Alors l’antéchrist, le titre déjà est sulfureux, le livre est évidemment provoquant et s’inscrit dans une série d’ouvrages de Nietzsche, notamment la Généalogie de la morale, c’est-à-dire que là le but est d’opérer une forme de retournement, de critique des valeurs morales judéo-chrétiennes, et donc l’antéchrist, puisqu’il s’agit de les retourner ces valeurs, de les inverser, et pour vous donner un exemple, sur la deuxième page de l’antéchrist contient le texte sans doute le plus problématique, prévu pour la publication par Nietzsche, c’est-à-dire un texte où il a cette phrase terrible : " périssent les faibles et les ratés, tel est le premier mot de notre philanthropie ", phrase violente qui peut servir à toutes formes d’interprétations, évidemment phrase incompréhensible si on ne comprend pas que là Nietzsche veut inverser le message du Christ : " Bienheureux les pauvres d’esprits… ". Il inverse le message christique et c’est une manière d’entrer dans son œuvre extrêmement vigoureuse et polémique. Je m’arrête là pour la présentation générale du contexte et du climat de tension quand même extrême dans lequel Nietzsche à écrit cet ouvrage à la fois provocateur et qui contient des saillies et des éléments dérangeants, mais qu’il n’aurait peu être pas laissés ; enfin on ne sait pas très bien jusqu’où il serait allé et à quoi aurait ressemblé l’ouvrage définitif, et on va plonger maintenant dans notre problème, c’est-à-dire le nord . C’est dans ce texte qu’on voit ressurgir une figure mythologique intéressante, le peuple des hyperboréens. Nietzsche est un philologue, il connaît très bien la pensée grecque, et particulièrement les textes les plus anciens, et les hyperboréens l’intéressent pour deux raisons. Alors qui sont les hyperboréens ? Les hyperboréens se sont les peuples mythiques qui vivent au-delà de Borée. Pour les grecques borée c’est le vent du nord, et il y a toutes sortes de récits qui courent sur ces hyperboréens. Il y a un récit de Diodore de Sicile, qui est l’un des plus complets. Les grecs savent certaines choses par des récits de marins qu’il fait nuit longtemps, qu’il fait jour longtemps dans ces contrées, qu’il pleut, qu’il y a du brouillard, qu’il y a des peuples aussi, blonds et ils pensent aussi que le nord est un lieu de séjour pour des dieux. Suivant les récits, on pense que c’est Poséidon qui est au nord, mais d’autres, et c’est l’idée dominante, c’est que les hyperboréens sont proches du séjour d’Apollon. C’est en fait un monde de froid, un monde parfaitement architecturé, de pureté, d’élégance quasi mathématique. Et aussi les hyperboréens, dans l’esprit des grecs, sont débarrassés de la charge de devoir faire la guerre. C’est une peuple qui vit en paix dans une nature extrêmement belle, harmonieuse, et c’est pour cela que les hyperboréens sont liés à la figure d’Apollon. Il existe dans la Grèce antique des lieux de culte d’Apollon, l’hyperboréen. Cela intéresse beau coup Nietzsche puisque le domaine d’Apollon est l’un des thèmes qu’il a le plus travaillé dès le début de son œuvre. Ensuite, il y a autre chose qui l’intéresse, c’est que dans certains textes les hyperboréens sont présentés comme des penseurs présocratiques, c’est-à-dire qu’il ne sont pas encore tout à fait philosophes, et dans le récit notamment de Clément d’Alexandre on classe chez les hyperboréens des gens qui sont en fait dotés de pouvoirs magiques, qui sont un peu des chamans, des mages, des sages, qui sont des figures d’avant la venue des philosophes, comme Aristée, et d’autres un peu plus célèbres comme Pythagore et Zoroastre – c’est Zarathoustra auquel Nietzsche s’est particulièrement intéressé, puisqu’il l’a fait revivre. Et quand Nietzsche reprend le mythe des hyperboréens, même s’il le fait en passant, c’est une figure mythologique en sommeil dont seuls les érudits se préoccupent quand lui l’exhume, évidemment on comprend bien qu’il y a là quelque chose qui l’interpelle, puisqu’il y trouve à la fois une figure d’une humanité apollinienne, et puis une filiation avec Zoroastre, c’est à dire avec une philosophie d’avant la philosophie qui le fascine.

 

Sur le texte : (jusque *)

On a de suite un ton assez particulier. Qu’est-ce qui déroute ou dérange ? Le " nous " par exemple… De qui parle-t-il ? Nous n’avons pas là un exposé rationnel. Il détourne un élément du style universitaire, qui souvent disent nous lorsqu’ils ont fait une recherche à titre personnel, et il semble parler de lui et en même temps il engage son lecteur dans sa démarche. Il faut voir que Nietzsche procède toujours un peu de cette façon là. C’est pour cela que c’est l’un des premiers philosophes qu’on peut lire, et qui est moins technique par certains côté que les autres, c’est qu’il raconte toujours une histoire, où plutôt il raconte toujours l’histoire de ses idées en même temps qu’il présente ses idées. Il raconte de quelle passion, de quel itinéraire biographique, de quelle sorte de crise l’idée est née. Ca c’est le seul à le faire. Il y a toujours un climat, une tonalité affective, psychologique, qui est là en arrière fond de l’exposé des concepts. Il y a ici une solitude, il y a également la conquête d’une autre vie, d’un bonheur qui à l’air d’être un bonheur supérieur à celui du commun des mortels. Ce " nous ", nous convoque nous lecteurs dans une proximité avec l’auteur. C’est ce qui est bien aussi avec Nietzsche, c’est qu’on peut ouvrir l’un de ses livres un peu n’importe où, on a l’impression qu’il parle de nous puisqu’il fait toujours référence à des problématiques qui sont des problématiques de doute ou de vertige existentiel radical, ou de passion, et donc il nous prend avec lui. C’est évidemment un artifice rhétorique, mais il est déjà question d’un chemin, d’une initiation et d’un parcours, et en même temps il y a une idée ; présentation d’une idée mais présentation aussi d’un chemin affectif. Alors cette idée est un peu cryptée parce que évidemment, les hyperboréens tout le monde ne sait pas qui c’est, et surtout il manque là un jalon important, c’est la manière dont Nietzsche à thématisé ce thème de l’apolinisme. Nietzsche

 

L’être humain est le siège d’un affrontement dans le psychisme humain entre deux principes que lui met à jour en étudiant la tragédie grecque. C’est son premier livre qui s’appelle " L’origine de la tragédie " ; en étudiant des textes tragiques il met à jour deux tendances, que l’on pourrait nommer avec notre vocabulaire d’aujourd’hui, pulsionnelles. Il met à jour un conflit du psychisme humain, entre d’un côté le Dyionisiaque. Alors le problème est que notre moyen d’accès entre ce que lui et les grecs entendent par Dyionisiaque et un peu cassé par l’idée que nous nous faisons de Bacchus, du vin et de l’ivresse. L’élément fondamental pour Nietzsche et les grecs dans le Dyionisiaque ce n’est pas tant l’ivresse qui est une expérience pour nous, contemporains, l’ivresse est quelque chose de profondément solitaire, tandis que dans le référentiel de la tragédie grecque, ou chez Nietzsche, le Dionysiaque c’est un éclatement. C’est-à-dire que le sujet accueille en lui tout simplement le pouvoir des plantes, l’humeur de la vigne. Il faut arriver à se remettre dans l’état d’esprit d’un grec. Il accueille en lui un pouvoir déjà contenu dans la nature qui va modifier son psychisme, qui va l’ouvrir aux autres, qui va le faire voler en éclats. C’est très positif par certains côté puisque ça vous connecte à l’autre homme, ça vous connecte à la nature. C’est aussi très dangereux, et donc il y a une deuxième tendance qui est l’apollinien qui est au contraire le sens de la mesure et de l’individuation, du sujet. C’est-à-dire qu’en fait le Dionysiaque nous révèle un secret qui est qu’il est bon de mourir, nous dit Nietzsche, et que le plus grand malheur est d’être né. Le dionysiaque nous entraîne dans une ouverture telle du sujet que notre mort apparaît presque comme ultime manière de se débarrasser de ces frontières du sujet. Et l’apollinien est tout ce qui rend le monde habitable, c’est-à-dire le sens de la mesure, des mathématiques, de l’art, de l’harmonie et c’est une autre quête. Ce livre a été fait alors que Nietzsche était encore jeune, il a 44 ans, mais il en a plus pour très longtemps à penser et à écrire, lui-même sent les tensions s’accumuler et c’est déjà un livre testamentaire, un peu que " Ecce Homo ", et évidemment, " nous les hyperboréens " c’est une manière de ce placer du côté d’apollon. Ce qui est d’ailleurs surprenant parce que ça ne va pas tout à fait avec l’image qu’on a de Nietzsche. Il se présente comme un apollinien, comme quelqu’un au service de la mesure.

Nietzsche parle souvent de bonheur, de santé, comme il parle souvent de joie. Il y a toujours quelque chose chez lui qui indique la voie de la réconciliation. Il se présente sous le visage d’un hyperboréen, c’est très déroutant pour quelqu’un qui le connaît et qui l’a accompagné dans ses livres précédents, mais ce bonheur c’est toujours une reconquête. C’est-à-dire que c’est de l’apollinien d’après le dionysiaque ; de l’apollinien enrichit par le dionysiaque. D’ailleurs ces thèmes vont se transformer au cours de son existence, parce que sa première définition du dionysiaque, qui lui vient des textes grecs, cette manière dont l’individu vole en éclats et s’ouvre au monde et aux autres, cette première définition elle est aussi orientée, teintée par l’influence que va exercer sur lui la pensée d’Arthur Schopenhauer, qui pense tout simplement qu’il y a dans la nature, au sens le plus large du terme, quelque chose qui est de l’ordre d’une volonté non individuée, c’est-à-dire une volonté non individuelle qui s’exprime, un vouloir vivre généralisé qui s’exprime à travers nous mais qui nous dépasse. Et finalement, ce que va penser le jeune Nietzsche, c’est que l’expérience du dionysiaque, donc l’expérience de l’ivresse, de l’excès, est une expérience qui nous fait voler en éclats, qui nous confronte à une image de la mort et qui, en même temps, nous connecte à cette espèce de vie supérieure, de volonté supérieure cachée dans la nature. Cela change un petit peu par la suite, par exemple dans " Le gai savoir " il revient à Dionysos comme il le fait là, très rapidement. Nietzsche rend une sorte de culte païen à des idoles qu’il a lui-même choisies. Et il rebaptise Dionysos sous le génie du cœur, et là c’est une figure de la profondeur. Il le situe dans la profondeur d’une mare, dans la profondeur de l’eau. Et cette fois ci le dionysiaque indique une figure de l’exploration de soi. Dans le dionysiaque il y a à la fois éclatement du sujet par communion, mais également éclatement du sujet par vertige, chute en soi-même. Au fond, l’expérience du dionysiaque est extrêmement dangereuse, mais pour le philosophe c’est la plus intéressante. On pourra construire un art, un apolinisme et un bonheur d’autant plus fort que le dionysiaque aura souterrainement irrigué ce bonheur. Plus la crise aura été profonde et plus cette réconciliation, cette reconquête d’un bonheur sera quelque chose de l’ordre d’une performance surhumaine. Et c’est ça que nous raconte Nietzsche, et qui est évidemment aussi le propos d’un homme qui lui-même est toujours en conflit entre la maladie et la santé. Ce bonheur, ce n’est pas un bonheur purement, isolément apollinien, ce serait tordre le texte que d’indiquer cela, mais par contre c’est une forme de reconquête, ou de pied de nez, ou de manière de rejeter ou de reconquérir sur le dionysiaque quelque chose qui est de l’ordre de sa propre unité.

C’est au fond un chemin tout à fait initiatique. D’ailleurs je parlais du génie du cœur, mais là il indique autre chose d’intéressant : " voilà ce que Pindare savait déjà de nous, Au-delà du nord, de la glace, de la mort "… Par un chemin qui ne se trouve ni par mer ni par terre…. Petit à petit, plus Nietzsche s’est libéré de l’influence de Schopenhauer, plus il se fait l’explorateur de la profondeur du psychisme, et c’est pour ça qu’il anticipe sur de très nombreux concepts, par exemple de la psychanalyse, de la psychologie – il se dit parfois psychologue par la suite, pas au départ puisqu’il s’insurge contre la psychologie dans son premier livre. Mais ensuite il dit psychologue parce qu’effectivement ce chemin qui n’est ni sur terre ni sur mer c’est un terrain, c’est un chemin de l’esprit, c’est un cheminement philosophique. L’univers de Nietzsche est un peu difficile à s’approprier mais on voit de suite les astuces rhétoriques, la manière de toujours s’adresser au lecteur de façon très directe, pas comme le ferai un universitaire. Il a aussi parfois des pages d’injures, il y a de l’imprécation chez Nietzsche, des déphasages poétiques de l’argumentation, et effectivement, le " nous ", nous parle, nous raconte un chemin ; c’est un chemin philosophique et il y a, en même temps, un concept qu’il va approfondir c’est un concept, une définition du bonheur, de l’apolinisme, du sens de la mesure. Et puis c’est un peu mégalo ce " nous ", il faut quand même le dire. C’est-à-dire ce " nous ", qui d’autre l’aurai fait ? Qui d’autre aurait pu traverser autant de souffrance que moi pour trouver ce type d’idées ? Nietzsche se pose toujours en une sorte de héros de la pensée.  

Fresque sur un sarcophage - Perge -Fête dionysiaque

 Sur le texte : (de * jusque $)

Là nous avons compris l’opération. Il nous par le des hyperboréens et du nord et d’un bonheur très particulier pour critiquer la modernité. Mais qu’est-ce qu’il a contre la modernité ? L’homme moderne ferait trop de compromis. Pourquoi ? Il faut voir que l’on est alors en plein positivisme triomphant. Les oui ne sont pas des oui et les non ne sont pas des non… Au fond il y a un problème avec l’accumulation des obligations et des normes. C’est-à-dire que Nietzsche n’a pas les outils qu’aura Freud au sens de l’analyse des tensions pulsionnelles qui forgent l’individu et qui font que la civilisation est traversée d’un malaise, mais par contre Freud devra tout à Nietzsche au sens que son " malaise dans la civilisation " il n’aurait pas pu l’écrire s’il n’avait pas lu Nietzsche, particulièrement la deuxième dissertation de la " Généalogie de la morale ", où Nietzsche construit un argumentaire contre la civilisation qui est, en fait, assez simple : pour lui la civilisation ça commence par le fait de devoir imposer à l’animal une mémoire. C’est du dressage. C’est-à-dire que tout a commencé par le fait, qu’à un moment donné, un homme a décidé qu’un autre homme avait une dette envers lui. Et cette dette pour l’obtenir, c’est le châtiment. L’idée est que la civilisation est née parce que les hommes se sont dotés d’une mémoire qu’il ont réussis à s’incorporer ; c’était des animaux oublieux, vivants dans un éternel présent, et la civilisation a été rendue possible à partir du moment où l’homme a réussi à s’extirper de ce présent animal très lisse, et de se créer une mémoire. Et cette mémoire il l’a eu très simplement : c’est comme un enfant. S’il a fait une bêtise, vous lui mettez une claque. Et si le lendemain il refait une bêtise vous lui remettez une claque. C’est comme ça que les hommes se sont donnés des claques entre eux, enfin disons luttés entre eux, sans cesse ; Nietzsche nous fait une sorte de récit fantasmé de la préhistoire et des origines de la civilisation. Pour lui, la civilisation est rendue possible par la mémoire. Et la mémoire est rendue possible par le fait qu’on souffre et qu’on est endetté vis à vis de l’autre, du souverain, du chef de la tribu, du marchand, etc. Et si jamais on ne répond pas à leurs commandements, et si on ne rembourse pas notre dette on est châtié. Et donc la société se construit comme un ensemble de dettes qui accroissent sans cesse notre mémoire. Au fond, l’humanité se serait extirpée du monde animal – c’est fréquent chez les philosophes qu’on trouve un récit des origines de la civilisation, qui est un récit moitié historique, moitié mythique, les philosophes non jamais cessés de penser l’état de nature – mais chez Nietzsche c’est ça : c’est l’idée qu’on construit des obligations, des endettements. Et plus la civilisation progresse, plus ce système de normes, de compromis, d’emprisonnement, etc. se resserre sur l’homme qui devient malade de sa mémoire. Nietzsche disait toujours que si un grec regarderait un moderne il aurait l’impression de voir un monstre, une sorte de bibliothèque sur pattes ; une bibliothèque sur pattes parce que trop chargé de savoirs. Car vivant dans une société avancée il y a trop de choses à retenir, trop d’objets techniques à manipuler, trop de normes à incorporer. Et c’est tout simplement du présent animal, qui recèle une véritable possibilité de santé et de bonheur, dont l’homme se coupe. Il s’en coupe car il est une bibliothèque ambulante malade de sa conscience, en tant qu’elle est endettée de manière multiple. L’homme moderne est endetté vis à vis de l’armée, de l’église, de sa famille, de son travail, etc. Donc ce système d’obligations extrêmement serrées, ce maillage qui rend la civilisation malade, et c’est peu ou prou l’argument que nous ressortira Freud, dans " Malaise de la civilisation ", mais lui aura un outil pour le comprendre, et fera le décryptage des tensions qui demandent dans la civilisation de refouler un trop grand nombre d’instincts, un trop grand nombre de pulsions. Et un moment donné avec ce refoulement des pulsions le sujet va être le siège de névroses. Ces arguments sont très proches et quasiment similaires à ceux de Nietzsche. Seulement Nietzsche nous parle en terme de mémoire, de châtiment, de dettes. Et ça c’est le point que Nietzsche avance contre la civilisation, et c’est ce qui lui permet de dire que la modernité, qui est pourtant confortable, elle est riche d’une paix pourrie, de lâches compromis et d’un oui ou d’un non qui ne sont pas un oui et un non. Ce n’est pas un oui ou un non puisque vous êtes pris dans un tel maillage d’obligations que les moments où vous pouvez dire oui ou non à quelque chose qui se présente à vous sont en fait faibles. Les moments où le oui et le non procèdent vraiment de votre libre-arbitre, de votre volonté, de votre force, et bien cela n’arrive quasiment jamais. La plupart du temps il n’y a ni oui ni non : il y a une norme, un conformisme, qui sont imposés par la modernité.

 

Question : pourquoi le terme d’endettement ?

ApollonIl est vrai que le mot dette a pris un sens économique pour nous, mais pour Nietzsche, c’est lui qui emploie le mot, qui parle de dette, effectivement, pour nommer des types de relations et d’interactions sociales, qui peuvent être tout à fait économiques. Il pense que la civilisation est née notamment d’échanges marchands. Il emploie le mot de dette également en un sens plus large, et c’est là que c’est peu être un peu difficile à comprendre, puisque pour lui ce rapport d’endettement, la dette, c’est quasiment le socle, le foyer, de la morale. Au fond, dans notre vocabulaire on pourrait dire : culpabilité. Puisque le sentiment de culpabilité s’est généralisé. Ou péché originel. Enfin on peut nommer de plusieurs manières cette espèce d’obligation dans laquelle on se trouve. Nietzsche appelle ça : la dette. Nietzsche thématise le concept de dette. Alors, avec le développement de l’économie politique pour nous dette, c’est juste un problème de passif et d’actif, de comptabilité. Pour Nietzsche non. C’est vraiment autre chose qui implique beaucoup. Dans la dette il y a l’idée d’avoir une mémoire, une parole, de pouvoir s’engager, donc d’être un sujet autonome, en interaction sociale. Ce mot de dette rejaillit énormément sur la conception du sujet, de la personne. La dette est quasiment ce qui permet à un sujet d’exister en situation de civilisation. Il a une dette vis à vis de ses parents, etc. C’est la dette qui tient la civilisation. Ce mot à un sens très large, très plastique.

Pour Nietzsche il y a un continuum parfait entre la dette, qui est fondatrice de la civilisation et la morale judéo-chrétienne. Mais précisément il attaque sur les deux plans. C’est-à-dire qu’il attaque et la morale judéo-chrétienne et la civilisation moderne. La dette est le concept qu’il utilise, mais ce n’est pas quelque chose de positif pour lui. Et justement le chemin, pour revenir à nos hyperboréens, qui passe ni par mer ni par terre et qui va nous permettre de retrouver le nord, et qui nous permet aussi ce cheminement qui nous permet de juger la civilisation moderne, c’est un chemin de libération vis à vis de la dette, comme du poids des valeurs instituées, notamment par la morale de l’église. (…) Il y a pour lui, chez le prêtre, quelque chose qui soumet, en nous faisant miroiter un monde suprasensible, et nous aide toujours à accepter les soumissions sociales. Il voit le prêtre comme une sorte de personnage rusé un personnage biface, qui est du côté de l’ordre et du pouvoir et qui tient en direction du peuple un discours qui est celui de l’humilité. Il dit : " vertueuses malpropreté du oui et du non ". C’est intéressant parce que les vertus effectivement que vantent le prêtre sont des vertus d’obéissance, de modestie, de tolérance, de passivité et donc pour Nietzsche l’église en général ne fait que vous enfoncer dans cette situation de dette au lieu de vous aider, de vous montrer un chemin qui vous permettrait – le chemin du nord, le chemin d’un paganisme retrouvé, ou d’un apolinisme retrouvé – de vous en libérer. Il voit l’église comme un instrument social de domination qui permet tout simplement de maintenir des gens, qui sont dans des situations telles qu’ils devraient normalement prendre les armes et se libérer, dans un sentiment de passivité d’endurance, etc.

 

Sur le texte : (de $ jusque la fin)

On voit bien comment dans ce texte il fait servir le nord et l’apolinisme. C’est un écart. C’est quelque chose, un référent, qui nous permet de sortir de la modernité qu’il dit pourrie.

" Nous devenions sombre, on nous appelait fatalistes ". Là il parle de lui. Enfin il parle du cheminement de celui qui veut sortir de la civilisation, de la paix pourrie, du confort, etc. Du réseau d’obligations qui s’acharne sur lui, et dans un premier temps il y a l’abattement qui le saisit ; on devient sombre. Et en même il y a un rêve de bravoure…

La suite est claire : il y a risque de se trouver dans le bonheur du débile, du troupeau. C’est ça que Nietzsche vomit. En même temps le cheminement pour s’en écarter est un cheminement extrêmement périlleux et chargé d’orages : " notre air est chargé d’orages, la nature en nous s’assombrissait car nous n’avions pas trouvé notre voie ". Et puis son aphorisme, c’est un aphorisme complet, s’achève ainsi : " . Formule de notre bonheur : un seul " oui ", un seul " non ", une ligne droite, un but… ". Cette conclusion fait écho d’un passage d’un chapitre de " Par delà le bien et le mal ", ou il donne le seul principe, l’unique principe pour la morale du surhomme ; le surhomme c’est comme l’hyperboréen, il ne faut pas le prendre au premier degré. C’est une figure mythologique dont Nietzsche se sert pour raconter la conquête du bonheur. Quel est le principe de la morale du bonheur ? Et c’est là qu’il est très inattendu. Il nous dit : choisis un maître, peu importe lequel, et obéis longtemps, sinon tu périras et tu perdras tout estime de toi-même. C’est très étrange puisqu’on voit qu’il voulait se débarrasser de toutes les contraintes, de toutes les obligations, néanmoins il voit dans le libre choix d’un maître – mais là le maître c’est peu être l’œuvre d’art ou l’œuvre philosophique à accomplir, ou peut être un amour à vivre, mais c’est un maître qu’on a choisi et auquel on se voue corps et âme ; c’est quasiment la même chose qu’il nous donne ici en clé pour finir ce texte : " . Formule de notre bonheur : un seul " oui ", un seul " non ", une ligne droite, un but… ".


Quelques liens intéressants :

   

http://chiron.over-blog.com/

http://www.laphilosophie.fr/livres-de-Nietzsche-texte-integral.html

 

Au-delà du nord, de la glace, de la mort – notre vie, notre bonheur… 

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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commentaires

Axel 17/01/2014 09:30


Bonjour,


 


 


Merci de votre passage et de ce commentaire éclairé.


Je recommande d’ailleurs vivement la lecture du Carnet de l’Argonaute, une mine d’or pour ceux qui comme moi éprouvent du mal à saisir la pensée de Nietzsche.


 


Bien à vous ;


Axel

Antoine Michon 16/01/2014 16:01


Bonjour à vous.


Cete petite note pour indiquer que l'hyperborée n'est pas le seul horizon de la pensée nietzschéenne. En retraçant les contours de sa cartographie mentale, nous remarquons que le philosophe
tragique explore plusieurs horizons de l'esprit que nous proposons de distinguer. Dans Aurore, les Aéronautes de l'esprit quittent les rives de la méditerranée idéale et s'envolent en direction
du couchant à la recherche d'une "terra incognita". Notons que cet horizon diffère de celui du Gai Savoir qui nous oriente plutôt vers le sud et l'esprit méditerranéen. Un poème de l'appendice
intitulé "dans le sud" est très explicite à ce sujet et présente une opposition entre l'esprit de légèreté méditerranéen et l'esprit de lourdeur nordique. De sorte que l'hyperborée n'est pas la
destination finale des esprits libres, mais constitue au contraire un point de départ.



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