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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 09:02

 Thoreau.-Vie-sublime.jpg 

 

Il arrive que la bande dessinée s’empare de la vie des gens de lettres et des philosophes. Le genre est minoritaire et l’exercice n’est guère aisé. C’est qu’il faut se nourrir d’une biographie, d’une œuvre, d’un style, d’une singularité, et en prélever quelques fruits capables tout à la fois de rendre une ambiance, de peindre les tensions d’une époque, sans en grossir excessivement le trait – se gardant des outrances idéologiques ; bref construire une intrigue attachante, assez véridique malgré la subjectivité inhérente à tout regard extérieur, kaléidoscope qui satisfasse au moins autant un lectorat dont la connaissance de la figure mise en scène n’est qu’approximative, que ceux dont le compagnonnage avec l’auteur dont on tire une fiction a rendu l’œil plus attentifs aux détails, ou au rendu de tel ou tel aspect lui tenant particulièrement à cœur.

 

Dosage millimétré donc, d’une part évidemment entre l’image et le texte, entre silence et couleur, mais d’autre part aussi entre la saveur de ce que l’on montre au détour des planches et la douceur - ou l’aigreur - de ce que l’on tait, ou que l’on suggère. Entre les maux et la grammaire de l’art, c’est un équilibre de funambule… 

 

Récent dans les bacs, aux éditions du Lombard, Thoreau. La vie sublime.
Aux 77 pages de la bande dessinée proprement dite, un avant-propos du scénariste, Maximilien Le Roy, celui-là même à qui l’on doit Nietzsche, se créer liberté (d’après L’innocence du devenir, de M.Onfray), nous brosse à gros traits la biographie du reclus volontaire de Walden. S’y ajoute un petit paragraphe dont, à dessein, je ne reproduis ici qu’une seule phrase, et que je livre à l’appréciation de chacun. Cette phrase, la voici : « La biographie ne remplace pas la connaissance directe de l’œuvre, mais elle suggère un radeau théorique pour des horizons pratiques ». Pour le reste, je laisse découvrir à tous ceux qui aurons la bonne idée de se procurer la BD quelles sont les assises, disons idéologiques, qui ont préfigurées la naissance de l’ouvrage. 

Thoreau-dans-les-bois-de-Walden.jpg 

Ajoutons qu’à la fin du livre on trouvera une belle interview, réalisée par M. Le Roy, de Michel Granger, spécialiste de littérature américaine du XIXe siècle.
Le texte est agrémenté de quelques photographie des lieux que fréquenta Thoreau, et parmi eux, évidemment, l’incontournable cabane de l’étang de Walden, baraque de quelques mètres carrés située sur un terrain acheté et mis à disposition de Thoreau par son ami et alors mentor, le philosophe Ralph Waldo Emerson, le fondateur du transcendantalisme.

 

Les dessins de Thoreau. La vie sublime sont de A.Dan, illustrateur qui, avant de se tourner vers la bande dessinée, se consacra à la mise en image d’animaux, d’arbres et de paysages ; parmi eux de belles planches représentant, pour les oiseaux, troglodytes, sittelles, martins-pêcheurs et autres tétras.

 

La vie sublime.. 

Esquissons juste enfin le décor :


L’histoire débute en mars 1845 à Concord. Thoreau à 27 ans et s’apprête à se lancer dans l’expérience qui changera le cours de son existence(1845-1847). En sortira le chef-d’œuvre que l’on sait, Walden où la vie dans les bois (publié en août 1854 et tiré à 2 000 exemplaires). C’est dans cette période que se situe son emprisonnement d’une nuit pour avoir refusé de payer ses impôts, au motif John Brownqu’ils financent l’esclavagisme et la guerre au Mexique. Cet épisode servira d’assise à son livret Résistance au gouvernement civil, rebaptisé à titre posthume La Désobéissance civile. Ce qui n’est pas sans susciter controverse. Mais c’est là un autre sujet.
Les auteurs de cette Vie Sublime mettent ensuite l’accent sur l’engagement de Thoreau dans le mouvement anti-esclavagiste, et on le voit participer à des rassemblements abolitionnistes, donner quelques conférences, et même aider des esclaves en fuite à rejoindre le Canada. Suivra sa défense et le plaidoyer en faveur de l’activiste abolitionniste John Brown, qui finira pendu pour avoir massacré cinq colons esclavagistes et tenté de s’emparer par force de l’arsenal fédéral de Virginie. Car contrairement à l’image lisse et consensuelle d’un Thoreau herboriste solitaire, l’histoire nous montre un personnage qui n’exclue pas la violence et la résistance armée pour défendre sa cause.

 -The_Last_Moments_of_John_Brown--_oil_on_canvas_painting_by.jpg

 

Thoreau s’éteindra en mai 1862, à l’âge de 44 ans.

 
Peu avant, à sa tante qui lui demandait de se réconcilier avec dieu il avait répondu « Nous nous sommes jamais querellés que je sache… ». Et enfin, à un quidam le questionnant sur sa crainte de l’au-delà, cette celèbre sortie : « Un monde à la fois… Un monde à la fois… »

 

« Indien… Caribou… »

 

  ... .... .... .... .... .... .... .... .... ....

Thoreau-dans-les-bois-de-Walden-2.jpg 
Hors champs :

 

Si l’on pourrait regretter l’absence, dans Thoreau. La vie sublime, de la relation de l’auteur de Walden au transcendantalisme et à Emerson d’une part, du commerce du philosophe avec les femmes d’autre part, sur le premier sujet le scénariste s’en explique : « Volontairement, je n’ai pas abordé la question du transcendantalisme (ni la figure d’Emerson) afin de me concentrer principalement sur la dimension politique de Thoreau ». C’est un choix qui se défend, même si à titre personnel je trouve dommage de ne pas avoir au moins effleuré ce volet inaugural dans le parcours intellectuel de Thoreau. Quant à la relation du philosophe botaniste aux femmes, à peine esquissée dans la BD, il faut convenir qu’elle traduit une réalité biographique : « Thoreau ne semble guère avoir été attiré par les femmes. Au plus, on trouve dans sa biographie quelques traces de relations d’estime avec des femmes plus âgées que lui, mais il est resté célibataire… »

 

Pour conclure, je dirai que cette BD est une excellente manière d’approcher la vie de Thoreau. Et tant mieux si cela donne une furieuse envie de lire ou de relire son œuvre, toujours d’une actualité brûlante. Car « un siècle et demi plus tard, dans le contexte d’une crise financière menaçante et avec l’échéance proche d’une crise écologique, ses intuitions prophétiques ouvrent nos yeux sur l’évolution dangereuse de notre civilisation et incitent à s’engager dans des alternatives » (Michel Granger)

 


Autres billets de ce blog où il est question de Thoreau :

 

Walden ou la vie dans les bois

Quelques citations tirées de La désobéissance civile

Tentation de la solitude : De Wittgenstein à Thoreau  

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Published by Axel Evigiran - dans BD
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commentaires

Axel 25/09/2012 20:09


Merci cher Frédéric pour le lien.


 


J’avais justement découvert l’existence de ce journal lors de la préparation de ce billet… Et c’est là encore un ouvrage à ajouter à ma  longue liste de lectures ; le genre de livre de
chevet idéal (mais pour l’heure j’ai récupéré dans un grenier un gros journal de Cioran et n’en suis qu’aux premières pages).


 


De Thoreau j’ai beaucoup aimé Walden (d’une facture plutôt déroutante au premier abord). 


 


Sans doute est-ce là fort subjectif, entretenant moi-même un rapport à la nature assez proche de l’esprit érémitique qui se dégage du livre. Chez Thoreau il y a une sorte de sobriété heureuse ;
mais aussi un regard sur le monde lucide et désabusé…  Dubitatif quant aux notions de progrès, et circonspect dans le commerce avec ses congénères, Thoreau fut par ailleurs un défenseur des
lettres et des humanités dans une société qui ne jurait que par la fureur des hauts-fourneaux…  


 


On se console aisément des quelques longueurs de Walden par la poésie mélancolique qui s’en dégage, par la profondeur de vue de son auteur et la fulgurance de certaines phrases.


 


J’ai dans ma bibliothèque l’édition papier sortie chez Gallimard, avec une traduction commise par un certain L.Fabulet (j’ai lu l’essentiel du livre dehors, sous mes arbres avec pour compagnie
les oiseaux).  


 


La voici en version électronique :  


 


http://www.ebooksgratuits.com/details.php?book=2465


 


Très bonne soirée à vous,


Amicalement


 


Axel

Frédéric Schiffter 25/09/2012 10:49


Cher Axel,


Les excellentes éditions FINITUDE publient la totalité du journal de Thoreau :


http://www.finitude.fr/auteurs/thoreau.htm


 


Je vais lire cet auteur que je ne connais pas bien.


 


À vous,


 


FS


 

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