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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 09:56

bouteille à la merLors d’une sympathique, tout autant qu’informelle conversation, alors que nous attendions le moment propice pour sacrifier au rituel de salutations marines, et que les hôtes défilaient devant nous apprêtés de leurs plus beaux atours pour l’occasion, Jean Pierre Dupuy nous confia qu’il voyait ses livres comme autant de bouteilles à la mer. Au-delà de ce qui peu sembler la banalité d’une métaphore, nous avons cru y voir une justesse exquise dans le propos ; une vérité d’évidence qu’il serait vain d’éluder d’un revers de manche… Car qui pour prédire l’effet d’un geste, d’un oubli, d’un non-dit, ou d’une petite attention, voire d’un sourire ? A fortiori qui pour prévoir et anticiper l’impact d’un poème, d’une nouvelle d’un essai ?… De gros tintamarres n’accouchent souvent que de brises légères, remuées en vain dans les fumées de salons mondains. Combien de concepts qui n’ont de légitimité que celle que leur prête la fatuité de leurs auteurs – et de l’atonie servile de leur thuriféraires ? Combien aussi de sagesses perdues dans les sables des déserts ? De la multitude à l’individu, et vice versa, rien de prévisible ; vaste horizon de brume et rivages inconnus à perte de vue. Et parfois, en un instant précis, une simple phrase se trouve à même de bouleverser une vie entière… Ni avant, ni après. Rien n’est vain, tout est futile, imprévisible et essentiel. 

 

Je me souviens jadis avoir ramassé dans les sables de la baie de somme, après une méchante marée au large du Marquenterre, une petite bouteille de verre. S’y lovait un message sibyllin dont la teneur m’a échappé depuis lors, mais que j’ai conservé précieusement en un lieu dont, ironie du sort, j’ai perdu souvenance… Mais ainsi en va-t-il de nos errances oisives. Sans doute ne s’agissait-il là que des facéties d’un quelconque rêveur d’écume. Mais l’imagination est si prompte à s’enflammer que la raison n’a d’autre choix qu’intercéder auprès de notre conscience troublée : rendre ce monde lisible à défaut d’être intelligible. Moult vocations sont nées de ces infimes grains de sable portés en notre jardin au gré des humeurs du vent. Autant de signes du hasard mués en destin.

 

Dans le conciliabule feutré de nos lectures, certaines phrases, plus que d’autres suscitent émotions, doutes, approbations, questionnement ou dégoût viscéral. D’aucunes alimentent nos rêveries, tandis que d’autres suscitent réflexion. L’indifférence parfois nous étreint là ou des sensibilités nous apparaissant singulières s’enflamment… Certains ouvrent un livre au hasard pour y méditer la première phrase venue… Pourquoi non ? J’ai pris le parti ici de puiser au fil de mes lectures des phrases, ou des paragraphes m’ayant touchés ; selon ce principe des bouteilles à la mer les voici virtuellement livrées aux vagues… Juste pour l’inutilité du geste : pour les méditer, les commenter, se les approprier ou les rejeter… 

 

Sous la forme d’un clin d’œil, en hommage à Jean-Pierre Dupuy, pour sa gentillesse et disponibilité, et puisqu’il nous a donné l’idée de cette rubrique, je commence par une citation extraite de son essai « Petite métaphysique des tsunamis » (seuil, 2005). Il s’agit d’un paragraphe issu du chapitre « La sacralisation de l’avenir ».

 


  Tsunami

 

« Je fais pleinement mien le constat de Günther Anders : nous sommes entrés sans retour possible dans une ère dont l’horizon est l’autodestruction de l’humanité. (…) Les « gestionnaires du risque » et autres économistes de l’assurance s’effarouchent qu’on puisse mêler dans une sorte de grand cocktail catastrophiste la pollution de l’environnement la dégradation du climat, l’épuisement des ressources fossiles, les risques liés aux technologies avancées, les inégalités croissantes, la tiers-mondialisation de la planète, le terrorisme, la guerre, les armes de destruction massive, et j’en passe. Chaque problème doit être selon eux isolé, décortiqué, analysé pour lui-même, en pesant les coûts et les avantages. Ils ont les yeux tellement rivés sur leurs microscopes qu’ils ne sentent pas que le plancher s’effondre sous leurs pieds. Il faut dire haut et fort qu’une « rationalité » de spécialiste ou d’experts dont le sérieux se mesure à l’épaisseur de leurs œillères n’est pas différente de l’absence de pensée ou de la courte vue dont parle Arendt à propos d’Eichmann. Le premier « risque », tous le disent, est pour une nation ou un peuple de ne pas être « dans la course » que représente la compétition mondiale, comme si l’histoire de l’humanité se réduisait dorénavant à un grand prix de formule 1. Peu importe qu’au bout de la piste on trouve le grand saut dans l’abîme, c’est à qui s’y précipitera le premier. Le nouvel impératif catégorique est la « performance », nous assure un acteur important du capitalisme sans frontière. Carlos Ghosn (Mars 2005) : « Dans ce monde où les frontières s’estompent, un impératif émerge avec toujours plus de force, identique en tout point de la planète : la performance. C’est une langue universelle. Qualité, coûts, délais : elle se parle de la même manière au Japon, en Europe ou aux Etats-Unis. La performance est un devoir ». Cette singerie du discours de la philosophie morale donne la nausée. Pas un moment, ce grand constructeur automobile ne se pose la question suivante : il veut une part plus importante du marché chinois et indien que ses concurrents, c’est cela qu’il appelle la performance, soit. Mais que se passera-t-il lorsque chaque famille indienne ou chinoise roulera sur les autoroutes asiatiques ? Le système climatique mondial n’y résistera pas. Nous le savons à coup sûr. La responsabilité de ce capitaine d’industrie est immense, mais il est incapable de voir plus loin que le bout de son nez. Décidément, Anders à raison : Auschwitz est partout. Quant à ceux qui parlent du « développement durable », ils ne savent pas ce qu’ils disent. Cette expression est une contradiction dans les termes. Qui dit « développement » dit qu’une certaine grandeur croît de façon à peu près exponentielle ; qui dit « durable » ne fixe pas de limite temporelle à cette croissance. Dans un monde fini, c’est une pure impossibilité ». (P 100 – 102)

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Published by Axel Evigiran - dans Bouteilles à la mer
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