Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 18:29

Chretien-de-troyes---La-Lance-qui-saigne-et-le-graal---Ms-.jpg « Ici s’achève le roman de Perceval ».
Fermé le livre, il faut reprendre son souffle…. A mille lieues de ces paisibles introspections narcissiques d’aujourd’hui, qui inondent les têtes de gondoles des officines dites culturelles comme autant de poux dans le pelage d’un chien galeux, de telles chevauchées dans les forêts et les landes de Bretagne ne laissent pas indemnes.

 

Style déroutant pour les modernes que nous sommes que ces archétypes médiévaux embarqués en de si trépidantes aventures. Point une page sans son lot d’intrigues, de combats ou de drames…Et c’est là une œuvre bien énigmatique, pour reprendre les termes de l’introduction de la version sortie en poche du roman de Chrétien de Troyes (1). « Les anciens avaient coutume de s’exprimer avec beaucoup d’obscurité, pour laisser ceux qui venaient après eux la possibilité de commenter le texte et d’y ajouter le surplus de leur savoir » (2). Nous voici ainsi prévenus.

 

Mais qui était Chrétien de Troyes ?

De l’auteur, on ne sait pas grand chose, hormis ce qu’il bien voulu lui-même livrer à la postérité dans les prologues de ses romans. Né sans doute vers 1135-1140 et mort avant 1190, Chrétien de Troyes fut probablement un clerc attaché à la cour de Champagne, et particulièrement à la comtesse Marie de Champagne, comme l’indique ce qu’il relate en préambule du Chevalier de la Charrette : « Puisque ma dame de Champagne veut que j’entreprenne la composition d’un roman, je l’entreprendrai très volontiers en homme qui se met totalement à son service pour tout ce qu’il peut faire en ce monde, sans risque à la moindre flatterie. (...) Mais je me contenterai de dire que ses directives on plus d'effet sur cette œuvre que toute la réflexion et la peine que j’y peux consacrer » (3).

 

Claudine-Glot.JPGPour le reste, plutôt que de donner dans la paraphrase, laissons plutôt la parole à Claudine Glot (4), l'une des spécialistes française de la légende arthurienne, de la mythologie celtique et du patrimoine de Bretagne :

 

« (On se situe) à la cour de Marie de France(il faut entendre ici Marie de Champagne, et ne pas confondre avec la poétesse anglaise Marie de France), fille d’Alienor d’Aquitaine et du roi de France, Louis VII. Cette Marie a épousé le Comte de Champagne ; cour très riche. On patronne, on mécène. L’un des auteurs de cette cour est Chrétien de Troyes. Ce dernier va s’emparer de cette matière arthurienne, qui jusque là est véhiculée oralement par des trouvères ou par des bardes - puisque ce sont des gens de très grande culture qui voyagent dans toute l’Europe - et il va écrire, sur la demande de Marie de France les premiers romans. C’est-à-dire que dans le même temps il va nous amener toute cette légende celtique et il va nous donner la forme majeure de ce qui est encore aujourd’hui notre littérature. Certes, il s’est inspiré lui-même de nombreuses sources, mais on demeure dans la supputation... Et c’est tout de même miraculeux que l’on ait son nom, parce que l’auteur ne signait pas, il était comme un artisan, un anonyme».

 
Son œuvre

La carrière littéraire de Chrétien de Troyes s’étend de 1170 à environ 1185. On lui doit de manière certaine, car signés de sa propre main, cinq romans (du moins, c’est le nombre de ses œuvres nous étant parvenues ; le reste étant perdu ou d’attribution incertaine).

 

Vers 1170 : Erec et Enide
Vers 1176 : Cligès
Entre 1176 et1181 : Yvain ou le Chevalier au Lion - Lancelot ou le Chevalier de la Charrette
Enfin, entre 1181 et avant 1190 : Perceval ou le Conte du Graal

 

Chrétien de Troyes est considéré, à juste titre, comme le fondateur du roman médiéval. Il reprend, selon ses propres termes, le schéma des ‘contes bretons’ et s’efforce de résoudre l’antinomie entre l’amour courtois, adultère par principe et par nécessité, et la morale chrétienne. Délicate opération s’il en est…

 

Du roman
L’emploi ici du terme de roman, qui pour nous coule de source, mérité quelques explications. Pour reprendre la genèse d’une tradition qui précède le genre romanesque, dans le registre épique, on rencontre en tout premier lieu l’épopée, rattachée à l’origine à une tradition orale, et qui est un long poème venant narrer les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un peuple. La charge initiatique de l’épopée est manifeste. Tel est, par exemple, le long voyage d’Ulysse qui du retour de la guerre de Troie, devra passer par de terribles et longues épreuves avant de pouvoir rejoindre son épouse en Ithaque.
Mais revenons-en au roman. C’est dans la période dite de l’antiquité tardive qu’apparaissent les formes narratives associées à ce genre littéraire au contour flou. Ainsi, l’Histoire des amours de Théagène et de Chariclée, d’Héliodore d’Emèse, rédigé au IV s de notre ère se rattache à a ce qui l’on nomme aujourd’hui le roman grec. Mais le Moyen Age ne connaît pas ces textes, et le roman médiéval naîtra des poèmes et chansons de geste, du latin gesta signifiant ‘action’ ou ‘fait exceptionnel’. « Ainsi se termine l’histoire qu’achève Turold », est la dernière phrase de la Chanson de Roland relatant l’épisode de la calamiteuse bataille de Roncevaux (15 août 778) ou le fidèle chevalier de Charlemagne trouvera une mort héroïque face à armée innombrable de Sarrazins.

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Le mot roman quant à lui une création linguistique du XI e siècle. Il est issu de l’adverbe latin romanice, désignant indifféremment toute langue tirée de celle que l’on parlait à l’origine dans le Latium et la Rome Antique. C’est par extension, vers 1140, que le terme roman désignera les œuvres rédigées ‘en langue vulgaire’». Je reprends ici un extrait de l’excellente et exhaustive préface de Michel Stanesco se trouvant dans l’édition de poche de Perceval : « L’émancipation du roman à l’égard du latin ne se réalisera pas en priorité dans le domaine savant des traductions, des poèmes allégoriques et des traités de morale, mais sur le terrain bien plus mouvant et plus souple des jongleurs, des troubadours et des trouvères (….). A ce niveau de l’analyse, le roman se définit surtout par ce qu’il n’est pas : ni chanson de geste, ni vie de saint, ni récit historiographique…. »
Il n’est pas ici inutile de rappeler au lecteur actuel d’une version traduite en prose que, par exemple, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette, fut composé en octosyllabes à rimes plates, comme c’est le cas de la plupart des romans médiévaux, jusqu’à l’invention de la prose romanesque au XIII e siècle.

 

Des contes bretons
« Si la légende arthurienne a pris naissance en Angleterre et au Pays de Galles, dans les contes oraux, elle a été véhiculée également par une tradition historiographique savante. Le premier ouvrage qui fixe les principales données de la légende arthurienne est une chronique latine, écrite vers 1138 par un clerc gallois, Geoffroy de Monmouth (Histoire des rois de Bretagne). Comme l’indique son titre, cette chronique raconte en 12 livres toutes les Perceval-monte-le-cheval-noir--v.-1385-1390.jpg péripéties de l’Angleterre, depuis sa colonisation par Brutus, descendant du troyen Enée, jusqu’à l’invasion de l’île par les Angles et les Saxons, qui marqua la fin de l’indépendance bretonne. Les derniers livres consacrés au roi Arthur, érige ce chef militaire breton qui, dans la réalité, lutta contre les Saxons vers 500, en conquérant capable de faire trembler la puissance militaire de Rome. A l’exception de Lancelot, on retrouve les personnages principaux de l’entourage d’Arthur. Ainsi son épouse Genièvre est-elle déjà une femme adultère, car elle trahit les liens du mariage pour vivre en concubinage avec Mordret, un neveu du roi (…). Vers 1155 un clerc nommé Wace, en fit une adaptation en langue vulgaire : le Roman de Brut, dédié à Aliénor d’Aquitaine. Premier texte de la langue française consacrée à Arthur et à sa Table Ronde, il fournira à Chrétien le cadre et le contexte chevaleresque de ses romans… » (5)

 

Amour courtois - Fine amor. Scène érotique médiévale. L

 

De l’amour courtois
L’amour courtois, où selon l’expression médiévale occitane, fin’amor, était une manière codifiée de se comporter vis à vis d’une dame de bonne société. L’une de ses règles était que « La conquête amoureuse doit être difficile : c'est ce qui donne son prix à l'amour ».
Cet art, ô combien délicat, avait pour colporteurs privilégiés ces fameux troubadours, ces compositeurs en langue d’Oc, ‘trouveurs’ de rimes les plus douces pour leur belle, et qu’ils s’en allaient chanter dans les cours seigneuriales qui voulaient bien les accueillir.

 

Lancelot ou le Chevalier de la Charrette

Ce roman a été laissé inachevé par Chrétien de Troyes, ce dernier ayant laissé le soin à un continuateur, le clerc Godefroi de Lagny, de reprendre l’histoire pour la mener à son terme. On a beaucoup conjecturé à propos cet abandon, certains y voyant le malaise de Chrétien face à une histoire mettant en scène un adultère, d’autres, évoquant au contraire la lassitude ou le désintérêt de l’auteur une fois la conjointure accomplie. A chacun son interprétation et sa préférence.
Quoi qu’il en soit, tout commence par l’enlèvement de la reine Genièvre par Méléagant, fils de Bademagu, roi du pays mystérieux de Gorre ou sont détenus nombre de sujets du roi Arthur. Dans le sillage du ravisseur s’élanceront trois personnages : le pitoyable et gonflé d’orgueil sénéchal Keu, puis Gauvain ainsi qu’un chevalier au nom inconnu. Ce dernier, ayant perdu dans un combat le destrier qui lui a été donné par Gauvain, devra consentir pour l’amour de la reine, après une hésitation, à monter dans une charrette d’infamie, conduite par un nain : « On se servait alors des charrettes comme aujourd’hui on se sert des piloris (…) pour les gens convaincus de meurtre ou de vol, pour ceux qui avaient perdu un combat judiciaire, pour les brigands et voleurs de grand chemin : tout repris de justice était placé sur la charrette et promené par les rues ; dès lors il était déshonoré, interdit d’audience à la cour, et privé de toute marque d’estime et de sympathie ». On comprend son peu d’entrain. De là viendra son surnom de chevalier de la Charrette…
Lancelot passe le Pont de l’épée Gauvain et Lancelot pénétreront au royaume de Gorre par deux voies différentes. C’est le moment du choix de l’épreuve. Ecoutons la Damoiselle rencontrée à un carrefour forestier et à qui ils ont demandé leur chemin : « On peut entrer (dans le royaume de Gorre) par deux passages effrayants. L’un s’appelle le Pont Immergé, parce que ce pont passe entre deux eaux, à égale distance de la surface et du fond, avec ni plus ni moins d’eau de ce côté que de l’autre, et il n’a qu’un pied et demi de large, et autant en épaisseur. Il y a de quoi refuser cette perspective et encore est-ce la moins périlleuse. (…) L’autre pont, de loin le plus difficile et le plus périlleux, n’a en effet jamais été franchi par un homme. Il est tranchant comme une épée et pour cette raison les gens l’appellent le Pont de l’Epée ».
Gauvain choisira le Pont sous l’eau et Lancelot, répondra « Il est donc juste que je m’en aille au Pont de l’Epée ». A chacun son épreuve ; et la plus difficile pour le Chevalier de la Charrette.
Lancelot parviendra ainsi, après bien des péripéties à la cour du roi Bademagu. Il y combattra avec succès Méléagant, délivrera les sujets d’Arthur et passera enfin une nuit dans les bras de Genièvre : « Ainsi elle l’a attiré dans son lit, lui réservant le meilleur accueil qu’elle puisse jamais lui faire, car c’est Amour et son cœur qui lui dictent sa conduite, c’est inspirée par Amour qu’elle lui fait fête. (…). Maintenant Lancelot a tout ce qu’il veut puisque la reine accueille avec faveur sa compagnie et ses caresses, puisqu’il la tient dans ses bras comme elle le tient dans les siens ».
Mais hélas pour Lancelot, fait prisonnier sur une traîtrise de Méléagant, c’est à Gauvain, qui a pourtant raté l’épreuve du Pont de l’eau, que reviendra au final l’honneur de ramener la reine Genièvre à la cour d’Arthur…
Mais assez, c’est l’envie de se plonger dans l’histoire que je veux communiquer, et non de se contenter d’un pale résumé de si forte d’intrigues et fabuleuse histoire…

 

Perceval ou le Conte du Graal
M’étant laissé emporté comme il vient d’être vu dans mon commentaire sur le Chevalier à laMarie-de-France--poetesse-.jpg Charrette, je me contenterai ici de noter le strict minimum. A savoir, tout d’abord, que le roman de Perceval est lui aussi resté inachevé. Mais la cause probable en est ici la mort de Chrétien de Troyes. Cet inachèvement permettra à pas moins de quatre continuateurs de reprendre l’histoire chacun à sa manière, il est vrai en la christianisant.
A l’histoire du fils de la Veuve Dame de la Déserte Forêt perdue, se mêle les aventures d’Yvain, autre chevalier célèbre de la Table Ronde. Mais n’anticipons pas.
Au tout début du roman Perceval est montré non pas comme « sot, à la limite de la sauvagerie » mais  comme « nice (du latin nescius), c’est-à-dire ignorant ; (…) son état est celui de l’innocence, non pas de la bêtise » (6). Ce qui lui vaudra quelques déconvenues, notamment dans l’épisode de la demoiselle dans une tente, à qui il arrachera de force un baiser, scellant ici le malheur de la jeune femme qui devra ensuite subir la jalousie mal placée de son compagnon.
Mais je ne vais point ici me fourvoyer encore à résumer l’histoire. Aussi je me contente juste de préciser qu’alors, pour semer le trouble dans les esprits, le Graal n’était rien d’autre qu’un « plat large et assez profond » pouvant contenir un bon morceau de viande et sa sauce.


Postérité du roman de chevalerie

En quelques mots, pour conclure :
Le roman de chevalerie, si riches en péripéties et bizarreries, fera florès et perdura des siècles durant. Avec Tirant le Blanc (sorti à titre posthume en 1490), de Joanot Martorell (1413 – 1468), lui-même chevalier à la biographie tumultueuse, se fera le pont entre le Moyen Age et la Renaissance ; passerelle qui marquera le déclin du genre. Cela n’empêchera pas Cervantès d’y reconnaître là « le meilleur livre du monde ».  D’ailleurs, le chevalier de la triste figure, appelé à restaurer la chevalerie errante, n’est-il pas celui qui, à force de lire des romans de chevalerie, décide de partir à l’aventure ?… Certes, le cerveau de l’ingénieux Hidalgo s’est desséché sous le poids de telles lectures, mais il y a non moins hommage de Cervantès  à ce genre littéraire si particulier. Genre qui, aujourd’hui encore, continu tant à faire vibrer le lecteur qu’à inspirer des adaptations cinématographiques, que ce soit d’ailleurs dans le registre dramatique ou comique.
Quant à moi, familier pourtant des mondes médiévaux-fantastiques, il m’aura fallut long avant de me pencher sur la source principale des sagas qui transforment si bellement les mornes soirées sans lune en épopées fabuleuses…

 

J’espère ce billet sonner comme une invite à découvrir / redécouvrir cette trépidante, et non moins fascinante et profonde, littérature médiévale.

 

.

(1) Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal, Le livre de poche.
(2) Marie de France, Lais. Il ne s’agit pas ici de la fille d’Alienor d’Aquitaine, mais d’une poétesse du XIIe siècle ayant vécu en Angleterre. Les Lais un recueil de douze courts récits poétiques.
(3) Chrétien de Troyes, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette, folio classique.
(4) Elle était ici l’invitée de Franck Ferrand, pour son émission Au cœur de l’histoire du 09 septembre dernier. Le titre en était : Contes et légendes de Bretagne.
(5) Notice de Mireille Demaule reprise dans l’édition poche de Lancelot ou le Chevalier de la Charrette.
(6)

Ce passage me fait songer à une récente et excellente conférence où Sébastien Charbonnier, auteur de ‘Deleuze pédagogue’, expliquait le concept de bêtise chez Deleuze (distinguée de la sottise). " La bêtise est à la fois ce qu’il y’a de plus redoutable et ce qui peut arriver de mieux à la pensée ". La bêtise permet de dépasser la honte de poser des questions. Et c’est ce que fait ici Perceval, celui qui ne sait pas, lorsque apparaît devant lui un groupe de chevaliers étincelants. Ici l’innocence coïncide avec la bêtise au sens deleuzien du terme, et la bêtise à celui de sottise. Affaire de vocabulaire donc (je préfère la terminologie développée ici plutôt que celle de Deleuze, plus ambiguë et nécessitant clarifications).

Par Axel Evigiran - Publié dans : Auteurs éternels - Communauté : Livre parcours
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