Dimanche 18 novembre 2012 7 18 /11 /Nov /2012 09:45

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Dans la Force majeure, Clément Rosset écrivait qu’une des manières de s’accommoder de la réalité était de consister à la nier « ou, plus exactement, à en considérer les composantes malheureuses non comme inéluctables mais comme provisoires et sujette à élimination progressive » (1). Et pour faire bonne mesure, après avoir mis aux orties la « force douteuse de l’espérance », vice, défaut véritable de force ou faiblesse, selon, il ajoutait peu après, mine de rien, qu’au lieu d’avoir « le goût de la vie que l’on vit », l’homme de l’espoir, avec cet « attrait d’une vie autre et améliorée », est à la vérité « un homme à bout de ressources et d’arguments ».

Mais ces facultés « anti-perceptives » sont doubles nous explique Clément Rosset. Car à la « faculté de ne pas percevoir ce qu’on a sous les yeux » s’ajoute celle de « percevoir ce qui n’existe pas (…) (ou de penser ce qu’on ne pense pas)» (2).
C’est cette « faculté de capter des objets inexistants » dont traite dans son dernier opus, L'invisible, tout juste sorti aux éditions de Minuit, le philosophe.

Dans le premier chapitre « L’invisible tel que l’on voit », il sera question, en autres choses bien tangibles, de cette esquisse de visage envisagée par Wittgenstein dans son Cahier brun, un visage composé de cinq traits de crayon et qui, selon les variations et inflexions du dessin suggère des mines, des moues, des airs où « l’un verra l’esquisse d’un certain M. X, l’autre l’esquisse d’une certaine Mme Y, sans cependant pouvoir trouver, ou plutôt « retrouver », une identité précise et satisfaisante derrière la personne ainsi suggérée » (3). Ce visage, indique Rosset constitue en propre « l’hallucination d’un double », ce que Wittgenstein lui-même confirme à sa façon : « Nous sommes apparemment abusés par une illusion d’optique qui, par un effet de réflexion nous ferait apercevoir deux objets, alors qu’il n’en existe qu’un » (4).
Ce processus de perception, nous assure le philosophe de l’immanence, prenant l’exemple de la musique, nous pousse  invinciblement « à rechercher, en deçà de ce que quelqu’un dit, ou écrit, une intention de signifier » (5). C’est là une illusion ; « une illusion (...) qui consiste à s’imaginer qu’il y a un sens, aussi profond que caché, derrière le langage musical ». Et Rosset d’enfoncer le clou, parlant à ce propos d’« inexpressivité musicale » : « La musique n’en dit jamais plus que ce qu’elle dit », sauf, bien évidement, à invoquer des « rêveries personnelles et purement extra-musicales ». Car pour l’auteur du Réel et son double, l’émotion musicale est un motif purement autonome, « ne devant rien aux circonstances extérieures ni à l’humeur passagère de l’auditeur » (6). Clement-Rosset-et-Frederic-Schiffter---2005.jpg Briand.jpg Dans le second chapitre, « Le portrait enchanté », Clément Rosset nous entretient de cette impression singulière causée par la toute première rencontre avec une personne que, jusque là, nous ne connaissions que par la voix, voire dont nous ne savions juste le nom. Chacun l’aura expérimenté, en ces circonstances c’est en général un sentiment de décalage qui domine, d’incongruité, de déception même parfois. C’est que, au fond, « un visage est nécessairement une sorte de trahison par rapport à une personne dont on ne connait que la voix » (7). Et cette rencontre avec la réalité d’un visage « est souvent (...) l’occasion d’une mauvaise surprise née de l’idée que la chose (ou la personne) rencontrée est loin de valoir ce qu’on escomptait d’elle » (8). Ainsi l’anecdote rapportée par Jean Paulhan où « on montrait à une dame un portrait de Briand. « Il n’est pas ‘ressemblant’, dit-elle. Or cette dame n’avait jamais vu Briand ». Pour justification de cet étrange posture, cette femme ne cesse de répéter « qu’elle imaginait Briand autrement ». Mais à la vérité, conclut Rosset, ce n’est pas qu’elle l’imaginait autre mais qu’« elle n’imaginait rien ».
Cependant, dans cet océan d’allergies au réel, et c’est là à mon sens toute la saveur de la philosophie rossétienne, réside malgré tout une possibilité d’émerveillement. C’est ce qu’explique d’ailleurs, et avec force, Raphaël Enthoven lorsqu’il dit que l’immanence de Rosset est une immanence qui ménage la possibilité de merveilleux ; que c’en est même la condition. « Car il arrive, affirme avec bonhommie Rosset, que certains se satisfassent du fruit qu’ils mangent, lui découvrent parfois davantage du goût que celui auquel ils s’attendaient » (9).
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Je passerai sur le chapitre suivant, « Ce que parler veut dire » (10), pour m’arrêter sur celui consacré aux « Spectres et fantômes ».
Rosset nous y présente la figure (façon de parler pour un épouvantail dont la particularité est d’être sans véritable représentation ou description) du Coco : « Le Coco est une variété espagnole (vite devenue hispanique) de la légion des croque-mitaines et autres créatures fantomatiques dont on effraie les enfants pour essayer de les faire obéir... » (11).
Coco-detail.JPG« Si le peu visible inquiète, l’invisible peut inquiéter davantage », indique C.Rosset. Goya tenta néanmoins de représenter cet indicible dans une estampe intitulée Que viene el Coco.  Mais, précise aussitôt Rosset, dans cette représentation « il est très significatif que Goya ait songé à ne pas laisser voir le moindre fragment du corps du Coco. Puisque celui-ci n’a pas de corps » (12). En outre le monstre est figuré de manière à ce que les spectateurs ne puissent pas voir son visage (si visage il y a). Il n’arrive pas, mais se trouve déjà là, mangeant une bonne moitié du tableau.
« La fusion du tragique et du comique s’accompagne chez Goya d’une autre fusion : celle entre le réel et l’imaginaire». Car l’essentiel, précise Rosset, « est ici que le spectateur voit effectivement le Coco tel que Goya l’a dessiné, alors que les protagonistes du drame ne voient manifestement rien, puisque le Coco n’existe que dans leur imagination (et encore ?) » (13).
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Dans la « Poétique de l’invisible », il sera question, entre autres choses, de Mallarmé, de Raymond Roussel (1877 - 1933) et de leur ressemblance, ressemblance qui se limite évidemment, indique Rosset en fin de chapitre, à « l’exclusion du réel », et « en somme faire quelque chose de rien ».
Un mot encore de Raymond Roussel qui, - et je ne pouvais manquer de relever cette anecdote avienne - dans Impression d’Afrique, évoquera l’épisode où « une pie apprivoisée a été dressée à se poser sur un perchoir attenant au buste (de Kant), qui sert d’allumeur et d’extincteur à une machine électrique. Lorsque la pie se pose sur le perchoir, la machine s’allume, illuminant l’intérieur de la tête de Kant et permettant de rendre visibles au public les pensées géniales qui s’y agitent » (14).

 


 

LIEN VERS LE BILLET DU CHENE PARLANT

Causerie de Raphaël Enthoven, autour de l'oeuvre de Clément Rosset (vidéos)

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Lien vers le site d'ARTE

L'homme invisible

 

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Clément Rosset sur France Culture

Invité par A Veinstein dans l'émission Du jour au lendemain


NOTES

(1) Clément Rosset, La Force majeure, p 27.

(2) Clément Rosset, L’invisible, pp 10-11.

(3) op cité p 14.

(4) op cité.

(5) op cité p 21.

(6) op cité p 33.

(7) op cité p 42.

(8) op cité p 43.

(9) op cité pp 45-46.

(10) Je précise que cet escamotage ne provient pas d’un manque de grain à moudre dans ce chapitre. A la vérité, et plus prosaïquement, reprendre chacun des chapitres de ce livre, m’amènerait bien au-delà du dessein poursuivit dans ce modeste billet, dont le but se résume à vouloir susciter une envie de lecture.

(11) op cité p 61.

(12 et 13) op cité p 70.

(14) op cité p 87.

Par Axel Evigiran - Publié dans : Philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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