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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 13:35

Dans Continent Sciences du 14 mai dernier, une causerie passionnante autour du dernier livre de Michel Raymond, directeur de recherche en biologie évolutive,  « Pourquoi je n’ai pas inventé la roue ».

 

Michel-rayond---Roue.jpgDes échanges qui donnent belle matière à penser et éclairent, sans l’ombre d’un doute, certains mécanismes sous jacents à l’œuvres dans nos sociétés.
Ainsi, en vrac, la manière dont se ‘reproduisent’ nos élites ; des compétences sociales valorisées à l’école, au travail, etc. ; des méthodes de sélection des individus dans les entreprises, du choix des valeurs auxquels ils adhérent : soumission à l’autorité, motivation, esprit de compétition, flexibilité, etc.
La liste est loin d’être exhaustive….

 

Sur cette façon dont le culturel favorise certains type de comportements, Jean-Léon Beauvois indique : « Les gens ont tendance à mettre sur le compte de leur nature, des comportements, des pensées, des émotions, des performances, alors qu’on l’explique parfaitement par le rôle qu’ils doivent jouer et les situations dans lesquelles ils se trouvent pour joueur ce rôle. C’est le cas par exemple de ces élèves qui se jugent comme des battants, des leaders, des guerriers, tout simplement parce qu’ils sont dans une condition pédagogique ou on attend ça d’eux ».

 

De même Guillaume Paoli, qui a sans doute mis le doigt sur le pourquoi tant de médiocrité dans la conduite des affaires publiques, ou au sommet des firmes : « Ma thèse est qu’il existe un auto-écrémage spontané des intelligences laissant au petit-lait le soin d’accéder au sommet des organisations. Comme l’avait entrevu Yeats dès 1921 : « Les meilleurs manquent à toutes conviction tandis que les pires sont pleins d’intensité passionnée »».
Elevage social, dressage à la docilité… Selon.


 

Mais revenons en à cet entretien. En voici quelques fragments, sous la forme d’une collection d’exemples :

 

Moustiques et DDT
Quand on a trouvé les propriétés insecticides du DDT – la personne responsable a même eu le prix Nobel – on croyait vraiment à l’époque qu’on allait éradiquer les moustiques et tous les insectes nuisibles. C’était l’euphorie de l’après guerre mais on a vite déchanté parce que lorsqu’on traite des populations avec un nombre d’individus énormes la variation qu’il y a est telle que l’on sélectionne immédiatement des individus qui sont résistants. Et donc en traitant avec un insecticide, on sélectionne pour la résistance à cet insecticide, on avantage les individus qui ont une petite résistance, et l’histoire peut être même plus complexe, puisque plusieurs gènes de résistance peuvent intervenir (….). On se retrouve ensuite avec une complète résistance et l’insecticide ne sert pratiquement plus.

 

La sélection domestique ou sélection naturelle ?
A) Le renard argenté7982_renard_enfant_14.jpg
C’est une expérience qui a été faite en Russie au milieu du XXe siècle. Ils ont décidé de faire une expérience de domestication contrôlée. C’est-à-dire qu’ils ont pris des renards argentés sauvages, ils les ont mis dans des cages et il y avait une espèce de protocole : un homme s’approchait de la cage, et tous les renards qui ne fuyaient pas en deçà d’une certaine ligne étaient retenus. Donc c’était une sélection. Et petit à petit ils ont sélectionnés comme ça un comportement qui était de moins en moins fuyant vis à vis de l’homme. Il y avait une variation, c’est-à-dire que les renards s’éloignaient plus ou moins de l’homme dans ces moments là ; ces comportements avaient une base génétique, et donc ils étaient transmis, et l’homme, qui contrôlait la reproduction, ne faisait se reproduire que les renards qui avaient le comportement le plus proche de ce qu’ils souhaitaient. En quelques générations – quelques dizaines – cela a donné des renards extrêmement doux, qui se sont mis à aboyer et à remuer de la queue.

 
B) Rats
evil_rat_by_vilebedeva-d49svnm.jpgSur le rat on a fait l’expérience sur deux lignées. Il y avait le test de la main dans la cage. Ceux qui se laissaient caresser étaient retenus pour la lignée domestique, et ceux qui étaient le plus agressifs pour la lignée la plus agressive. Et effectivement, à la fin il fallait un gant en cotte de maille, parce que cela donnait des rats extrêmement agressifs.

Dans ces exemples c’est une sélection faite par l’homme mais c’est une sélection naturelle ; sauf que c’est l’homme qui contrôle la reproduction et qui décide quel animal va se reproduire. La différence entre la domestication et la sélection naturelle, fondamentalement il n’y en a pas. C’est le même processus, sauf que pour la domestication, l’homme contrôle la reproduction.

  

Nature vs culture
Il n’y a pas une opposition frontale entre l’évolution culturelle et l’évolution génétique, mais on voit qu’il y a plutôt coévolution.


Du cru et du cuit    (voir notamment les écrits de Lévi-strauss) Feu-prehistoire.jpg
L’origine du feu c’est entre 400 et 800.000 ans. Avoir la trace d’un foyer domestique c’est difficile, mais l’utilisation du feu comme cuisson des aliments c’est plus récent ; c’est aux alentours de 200.000 ans.  Là l’homme commence à utiliser le feu pour cuire les aliments. En cuisant un aliment on le débarrasse de parasites, etc. Mais surtout, un aliment cuit est beaucoup plus énergétique. C’est-à-dire qu’on peut plus facilement le digérer et on en retire plus d’énergie. On a besoin de moins de quantité, en moins de temps, etc. C’est un avantage considérable. Les conséquences de cela, alors évidemment cela a eu des conséquences culturelles, mais cela a eu aussi des conséquences génétiques. Les conséquences culturelles : il a fallut entretenir le feu, développer les techniques pour le fabriquer. Toutes les techniques culinaires, variables d’une région à l’autre sont des éléments culturels qui dérivent aussi de cette invention. Mais aussi, notre appareil digestif qui était adapté à une alimentation crue était du coup bien trop grand par rapport à cette nouvelle alimentation plus énergétique. Conséquence de quoi, tout ce qui n’était pas nécessaire a été petit à petit éliminé, parce que ceux qui avaient un instinct un peu plus petit  ont pu réallouer cette énergie pour d’autres fonctions, par exemple le cerveau et se reproduisaient plus : c’est toujours un avantage en reproduction qui permet à une adaptation de se répandre. Le résultat de cela est que notre instinct est 40 % plus court qu’un animal de même poids et ayant une alimentation crue.
Même chose pour les dents : la mâchoire est plus courte car on a moins à mastiquer, les dents sont plus petites…
Si maintenant, d’un coup, on revient à une alimentation exclusivement crue, nous ne sommes plus adaptés biologiquement à cette alimentation et on va commencer par maigrir puis par tomber malade très rapidement.

 

Grand cerveau
La grande question est : quel avantage donne un grand cerveau ? Quelle force élective permet à ceux qui ont une capacité cognitive supérieure d’avoir un avantage reproductif ?
C’est sûrement un avantage social, mais dire exactement quel type d’avantage ce n’est pas aussi évident que cela.

 

Des animaux à roulette et des poissons à hélice
A) La roue
Prenons l’exemple d’Oportunity, le second robot envoyé sur mars. Il a six roues motrices et il a la taille et le poids (l’analogie) d’un petite zèbre. Ce robot a été bloqué 5 semaines par une dune de 30 cm. Aucun animal, de la souris à la girafe ne pourrait être bloqué par une telle dune. On voit bien que la roue, dans les environnements naturels, c’est-à-dire sans route, ce n’est probablement pas une solution adaptée. Toute autre alternative, des pattes, ou même ramper, est bien meilleure. (…) Par sélection naturelle on ne peut pas sélectionner de roue tant qu’il n’y a pas de routes. D’ailleurs on a des exemples dans l’espèce humaine, quand les routes disparaissent, par exemple à la fin de l’Empire romain en Afrique du Nord les routes n’étaient plus entretenues, et bien on a repris le dromadaire et l’âne.

 

B) l’hélice
60 % de l’énergie dans une hélice est convertie en mouvement. Mais si on prend la formidable queue d’un requin on change de registre : d’une énergie donnée c’est 96% qui va être converti en mouvement. (…) Un petit poisson avec une hélice aurait été désavantagé par rapport à son congénère avec un autre moyen, puisqu’il aurait dépensé plus d’énergie pour un même déplacement.

Poissons-a-helice.jpg

Du suicide

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Quand on regarde les quelques cas que l’on connaît dans la nature, on voit que se sont des parents qui se suicident pour avantager leur descendance. Ils se laissent manger par leurs petits, comme chez certaines araignées. Il y a des tas d’exemple. Dans le cas de la mante, la chance de copuler une seconde fois étant extrêmement faible, il vaut mieux qu’il se sacrifie, qu’il donne à manger à la femelle qu’il va féconder… ces suicides sont avantageux pour l’individu qui le fait : avantageux car il a pu se reproduire en se suicidant. Mais on connaît des cas, comme certaines souris, qui sont attirés par un chat et par l’urine de chat. C’est une attirance spécifique. Ces souris vont augmenter la probabilité de se faire manger, donc des souris suicidaires. Pour trouver l’avantage, il faut disséquer le cerveau de ces souris. On voit qu’il y a un parasite. C’est un organisme unicellulaire qui manipule la souris pour sa propre reproduction (il se reproduit dans l’instinct du chat). Là on a un cas d’espèces en interactions et la sélection naturelle ne peut pas optimiser les adaptations pour les deux espèces, et souvent il y’en a une qui l’emporte.

.

 

 (Dans phénomènes, les humains sont massivement pris d'une irrépréssible envie de suicide...)

 

.

Enjeu de la reproduction
harem3.jpgLa reproduction a toujours été un enjeu, même dans l’espèce humaine (1). Dans nos manuels d’histoire on ne le voit pas. On ne décrit pas tout l’enjeu de la reproduction. Mais à chaque fois que les hommes ont accumulés des ressources – et ils ont pu le faire à partir du néolithique -, ils ont accumulé aussi des ressources reproductives. Et donc des harems sont apparus à partir du néolithique, des sociétés extrêmement hiérarchisées avec ceux qui étaient en haut qui pouvaient se reproduire énormément et ceux qui étaient en bas qui se reproduisaient beaucoup moins. Et donc, on peut voir l’histoire comme un enjeu pour la reproduction. Dans ce cadre là, les modes d’héritage, par exemple la primogéniture (on transmet tout au premier fils) sont apparus indépendamment dans toutes les sociétés hiérarchisées (Sumer, Chine, Amérique, etc.) : ça permet de conserver toutes les ressources à un seul homme qui va pouvoir énormément se reproduire, puisque la taille de la reproduction dépend de la taille des ressources. Et donc tous les frères, qui sont potentiellement des prétendants au partage sont écartés par des règles sociales (armée, clergé, etc.) ou tués.

 

L’exemple des Inuits
Des différences génétiques entre les hommes, adaptés à leurs environnements : modification des glandes sudoripares (mélange de nature et culture)
C’est un exemple de l’interaction forte entre les éléments biologiques et les éléments culturels ; le changement chez l’un entraînant une modification chez l’autre, et vis et versa. Les Inuits ont développé un type d’habits extrêmement complexes pour vivre dans ces habitats froids, ce qui a entraîné un avantage pour ceux qui avaient des glandes sudoripares étaient concentrées sur le visage, pour les échanges de chaleur, et le résultat c’est un changement biologique très fort sur la répartition des glandes sudoripares qui a évolué avec cet habillement sophistiqué. Ce n’est pas la seule adaptation qu’il y eut. On sait que l’adaptation au froid du bout des doigts des Inuits est extrêmement développée, leur face est beaucoup plus plate et c’est aussi une adaptation au froid, etc. Il y a tout un ensemble d’adaptations biologiques et culturelles qui ont interagit pour aboutir au résultat actuel. 

Ilulisat 15


(1) Voir Jean-Paul Demoule : Naissance de la figure

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Published by Axel Evigiran - dans Sciences
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commentaires

Axel 05/07/2012 13:57


Cher Nuageneuf,

Merci pour cette contribution.
Je ne connaissais pas ce raptus dont je viens de m’empresser d’aller rechercher une définition :
«… se définit comme une impulsion (désir soudain et impérieux d'accomplir un acte) violente et soudaine ».
Suivent la caractérisation de formes possibles de raptus :
•    D'un raptus anxieux.
•    D'une attaque de panique pouvant cacher une dépression.
•    D'un factus épileptique s'accompagnant alors d'agitation, de fugue et de colère entre autres.
Quand le raptus survient au cours d'une psychose comme c'est le cas dans la mélancolie avant tout, il pousse parfois le patient au suicide ou à l'automutilation.

Sinon, oui le Clavus sonne bien… On pourrait y ajouter le azertus et le qwertus

Quant à l’émission de de J.C.Victor, cela fait deux fois aujourd’hui que l’on m’en dit du bien… Il va me falloir y jeter un œil.

Très bonne journée à vous

Nuageneuf 04/07/2012 16:12


Cher Axel,


Merci pour toute cette mise en ligne et ce savoir que nous avons grand plaisir à lire et à découvrir. Darwin, Buffon et les autres ont bien fait avancer les choses mais que d'énormités et de
concessions à la tout puissante religion chrétienne n'ont-ils pas commis.


 


A ce propos, tentez de trouver sur le net l'émission de J.C.Victor, Le dessous des cartes,(Arte) toute récente, sur le racisme et le génome ! Un bon coup de massue ô combien rassurant. Je
lance un appel aux spécialistes... 


---


On sait ce qu'est un lapsus. Moins peut-être ce qu'est le raptus, cette nano-seconde qui déclenche le passage à l'acte et particulièrement donc le suicide. Il serait temps
d'inventer, pour les fautes de frappe, le mot "clavsus", non ? 

Axel 30/06/2012 17:02


Très certainement un lapsus oui… Car on le sait, c’est le ventre qui mène la danse en ce monde ! Axel

Cédric 30/06/2012 15:00


Amusant, par trois fois "instinct" au lieu d'"intestin" ( lapsus de votre traitement de texte ? ;-) )  ( et puis quelques coquilles plus anodines au début de votre billet ).


 


En tout cas merci, j'ai encore appris des choses !


 


 

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