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Il est toujours bon d’annoter ses livres (1). Non pas que, cachés parmi ces graffitis, se trouvent écrits là quelques vérités fondamentales, quelques absolus de la pensée dans lesquels il serait bon parfois de se ressourcer. Non, bien sûr non. En ces soulignements au crayon, tantôt rageurs, tantôt approximatifs - voire admiratifs - ; dans ces griffonnages empâtés (souvent difficilement décryptables) se lit plus certainement l’humeur du moment. Un instantané qui n’a que peu à voir avec une pensée structurée ; une trace abandonnée dans le silence des bibliothèques (j’entends la trace dans le sens que lui a donné l’historien C.Ginzburg).
André Laks, Introduction à la 'Philosophie présocratique'
C’est en général une expérience assez drôle, au hasard des nécessités livresques, de se replonger dans ces
griffonnages embrouillés - on a les drôleries que l’on peut…
Parfois, c’est piteux que l’on redécouvre nos âneries ; nous aimerions bien biffer trop manifeste maladresse, trop flagrant
jugement à l’emporte-pièce ou contresens. Mais voilà… C’est la loi du genre. Maladroit et abrupt tel est forcément le commentaire inscrit au HB mal taillé (le plus souvent), placé qu’il est sous le joug de la contrainte de la concision extrême, quitte à dénaturer le propos…
C’est aussi à l’aune de ces lapidaires saillies que l’on mesure le chemin parcouru depuis notre première lecture - pour le
meilleur ou pour le pire.
Tels assemblages, lancés à la volée dans la marge, ont parfois également la propriété de nous replonger dans des états que
nous pensions défunts ; de nous faire revoir tel paysage, telle sensation, telle disposition d’âme - en cela ils suintent la nostalgie…
Il arrive que l’on se dise : comment ai-je pu écrire une telle sottise, - cela dépasse l’entendement ! Ou bien : en cela,
je n’ai point changé d’idée - c’est suspect. Ou encore : Par les sangs, que c’est mal dit ! - Mais le fond est si vrai… Voire, Fichtre ! Je n’y suis pas allé avec le dos de la cuillère…
Etc.
Au fond, qu’importe le message. Si le livre est annoté c’est qu’il nous a donné matière à penser ou à méditer.
Annoter un livre est ainsi une marque d’affection autant que le sceau d’une appropriation… Un livre vierge de toute
souillure est un livre dispensable( à moins qu’il s’agisse d’un livre d’art ou d'une BD).
Dans ces affreuses salissures (j’y inclue volontiers les tâches de gâteau, de chocolat, de vin, ou que sais-je encore)
s’est figé le trait d’une sincérité de l’instant ; un réel dont l’interprétation restera toujours hasardeuse…
Si m’a pris l’idée si saugrenue d’écrire d’un trait tout ceci, c’est pour avoir éprouvé cette expérience d’introspection singulière, il y a de cela quelques semaines, rouvrant ‘Le christianisme Hédoniste’ (2006), second volume de la ‘Contre-histoire de la philosophie’ de M.O (j’y recherchais certaines matières à propos de Montaigne).
Ainsi suis-je tombé sur quelques annotations m’ayant fait sourire. Voici pour illustration :
« … une femme est vertueuse tant qu’on ne lui donne pas l’occasion de ne plus l’être ». (P 275)
Hé hé…
« Même chose pour les hommes… »
Ah euh…
Sur la page d’avant j’avais inscrit plus méfiant :
« Montaigne se fait fort de n’avoir jamais eu recours à la justice ».
Et la récupération de son héritage à la mort de son père ?…
Sur la psychanalyse, j’ai relevé quelques passages rétrospectivement savoureux :
« Pierre Eyquem aussitôt disparu, il fait biffer sur les documents officiels tout ce qui trahit une trop récente
noblesse. Il supprime le nom du père – Eyquem – pour retenir seulement celui de sa terre : de Montaigne… Pas besoin d’être grand clerc en psychanalyse pour remarquer ces coïncidences : mort
physique du père, assassinat symbolique du cadavre par l’anéantissement de son nom… » (P 211)
Pas besoin de psychanalyse surtout ; faut pas être grand clerc pour juste constater que son père empêchait l’expression de
ce penchant – Mort, Michel peut affabuler tranquille. Voilà tout.
« Il fictionne un lignage dans le dessein de se constituer une identité – symptôme en psychanalyse de névroses en
relation avec le complexe d’Œdipe… » (P 212)
Encore ces conneries.
« Sur le divan des Essais, Montaigne approche de très près un certain nombre de concepts clés de la psychanalyse
moderne » (P 256)
Illusion rétrospective en marche.
Tournant enfin les pages, je suis tombé tout au bout de l’ouvrage, sur la page blanche juste avant le revers cartonné du dos du livre :
Jardin. Dimanche 22/07/2007 : une bande de gobe-mouche gris. Première coche ici. Tsi bref… Insatiables et virevoltants.
Suivent d’autres considérations oisives qu’il n’est pas lieu de reproduire ici.
(1) Je fais exceptions pour les livres d’arts, les BD et autres beaux livres qu’il serait dommage de flétrir de nos humeurs.