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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 13:08

Diogène Laërce et le cynisme

Isabelle Guglimina

Presses Universitaires du Septentrion

Fiches de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.



Introduction

L’historiographe de la philosophie, Diogène Laërce, propose un exposé relativement fourni sur les débuts du Cynisme et les premiers cyniques, dans le livre VI de ses Vies et sentences des philosophes illustres : à le lire, ce mouvement naît au Ve siècle avant JC avec Antisthène et s’achève avec Ménédème au IIIe siècle avant JC.

Vivant à l’époque de la seconde sophistique, Diogène Laërce porte sur les débuts de la philosophie un regard influencé par la philosophie de son temps… Après l’avoir longtemps considéré comme un compilateur recopiant ses sources servilement et sans esprit critique, on s’accorde désormais à reconnaître qu’une intention sous tend ses Vies et que la présentation subjective qu’il fait des philosophes doit rendre prudente l’interprétation que nous pouvons en donner.

 

Premier facteur d’unité : la succession

L’origine et l’aboutissement

Antisthène double chef d’école

Diogène Laërce (DL) affirme à maintes reprises qu’Antisthène, disciple de Socrate, est le premier cynique, fondateur et scholarque de ce mouvement : « il fut, le premier, à l’origine du cynisme » ; « à la tête de l’école cynique, il y eut Antisthène d’Athènes ». Mais il affirme en même temps qu’il inspire le stoïcisme en même temps.

Antisthène maître de Diogène

Le livre VI montre à plusieurs reprises une relation directe  entre Antisthène et Diogène. De même Diogène dit, dans les lettres pseudépigraphes, qu’Antisthène lui a fait acquérir « la joie et le savoir » et appris la frugalité, une des composantes du « raccourci », autant d’éléments par lesquels il signe sa reconnaissance à son égard.

La relation Zénon Cratès

Diogene dans son amphore.A l’autre bout de la chaîne, c’est la relation scolaire unissant Cratès et Zénon que signale le livre VI. Zénon : « alors qu’il importait de la pourpre de Phénicie, il fit naufrage près du Pirée. Venant à Athènes, déjà âgé de 30 ans, il s’assis chez un libraire ; comme ce dernier lisait le deuxième livre des Mémorables de Xénophon, Zénon demande charmé, lui demanda ou vivaient de tels hommes ; Cratès passant opportunément, le libraire le lui désigna et dit : « suit cet homme » ; à partir de là Zénon fut l’auditeur de Cratès ». Mais  l’enseignement de Cratès dure peu, Zénon fréquentant ensuite d’autres maîtres. A l’origine de cette rupture se trouve une anecdote significative : alors qu’ils est « bien disposé  à l’égard de la philosophie et qu’il se préoccupe de vivre de la meilleure façon possible », Zénon se montre réservé à l’égard de l’impudeur cynique.

La succession interne

Diogène et Cratès

Si Cratès est le maître de Zénon, il n’en est pas moins l’élève de Diogène, comme le rappelle DL au début de sa Vie : Cratès est « l’un des disciples illustres du chien ».

A propos d’actions typiquement cyniques : « persévère dans l’ascèse, comme tu as commencé, et tache d’affronter aussi bien le plaisir que l’effort » ;  « adresse-toi également aux statues de la place publique pour mendier ta nourriture ».

Après Cratès

Métroclès se convertit au cynisme à l’instigation de Cratès, à la suite de l’incident que rapporte DL :  « ayant un jour lâché un pet en pleine déclamation, il s’enferma chez lui, abattu, voulant se laisser mourir de faim ; à cette nouvelle Cratès (…) alla le voir et, ayant à dessein mangé des lupins, chercha à le persuader, en paroles qu’il n’avait rien fait de mal (…) ; mais finalement, c’est en lâchant des pets qu’il le réconforta, l’imitation de ses actes lui fournissant une consolation ; c’est à partir de là que Métroclès fut son auditeur et qu’il devint homme apte à la philosophie ».

Métroclès n’est pas le seul élève de Cratès. De sa sœur Hipparchia, DL nous dit qu’ »elle tomba amoureuse des discours et du genre de vie de Cratès » et même de la personne de Cratès, qui « était tout pour elle », au point d’accepter la condition qu’il met à leur mariage, « avoir les même activités que lui » ; « ayant adopté le même vêtement, elle circulait avec son mari, faisait l’amour avec lui en public et l’accompagnait aux dîners ». Si deux auteurs seulement, Epictète et Simplicius, se contentent d’affirmer le mariage de Cratès et d’Hipparchia, ils sont en revanche très nombreux à évoquer leur « accouplement en public ».  

Attributs cyniques : « le manteau tout râpé, criblé de trous, ouvert à tous les vents et rapiécé de haillons bariolés », mais aussi le « bâton » et la « besace ».  

Un autre   disciple de Cratès : Ménippe plusieurs fois qualifié de « chien ». Il dénonce « la vaine gloire et l’orgueil » et, apparaissant comme « un homme absolument libre, que rien ne préoccupe », il recommande de « se satisfaire et se contenter de ce qu’on a, sans croire que c’est insupportable ».

Les liens scolaires qui unissent les cyniques se voient constamment renforcés par des liens familiaux et conjugaux, que se soit entre Cratès et son frère Pasiclès, ou Hipparchia et son frère Métroclès.

Contrairement à Métroclès, Hipparchia et Ménippe qui n’ont pas eu de successeurs permettent à leur philosophie de survivre malgré et / ou pendant l’avènement du stoïcisme ; sans avoir l’envergure de leurs prédécesseurs, c’est néanmoins grâce à eux que le cynisme n’a pas complément absorbé par la philosophie qui en est issue, car s’il perdure en partie en fusionnant avec le stoïcisme, il persiste aussi en tant que philosophie autonome, comme en atteste un auteur comme Cicéron.

En terminant son livre VI DL fait coïncider la fin du cynisme avec le début du stoïcisme, corroborant l’idée que le cynisme, né sous l’impulsion d’un élève de Socrate, est une étape préparatoire du stoïcisme et ses représentants ne se succèdent que pour y aboutir (corollaire de l’idée selon laquelle Antisthène fonde, avec le cynisme, une philosophie annonciatrice du stoïcisme).

Deuxième facteur d’unité : la doctrine

Une éthique Antisthènienne et pré-stoïcienne

Reconstitution de cette doctrine

DiogeneComment Antisthène conçoit-il la sagesse ? Il en fait le rempart le plus sûr car elle ne s’effondre pas et ne se laisse pas livrer par trahison. Assimilant sagesse et raisonnement, il les désigne à l’aide de la même métaphore du rempart. Les « raisonnements » aboutissant à des conviction qui prennent valeur de vérité, la raison donne à la vertu – sagesse son caractère indéfectible.

« Le bien est beau, le mal est laid ; les vices, considère-les tous comme étrangers à toi-même ».

« Antisthène disait que les gens devenus sensés n’ont pas à apprendre la littérature » et que « la vertu (…) n’a besoin de rien d’autre que la force d’un Socrate ; elle relève des actes et n’a besoin ni de très longs discours ni de connaissances » ; là encore sagesse et vertu sont équivalentes : ne passant pas par un savoir théorique elle reposent sur la réflexion individuelle, qui rend indépendant. Là encore Antisthène suit Socrate, car s’il reconnaît que « l’effort est un bien », il parcourt chaque jour un long trajet pour aller l’écouter ; enfin, puisque la vertu – sagesse doit procurer le bonheur et que ce bonheur repose sur l’autarcie, cette « force d’un Socrate ». Antisthène et Socrate ont cherché à réduire leurs besoins au minimum, prêchant et incarnant la pauvreté et le mépris des biens extérieurs ; en définitive, c’est à chaque fois la volonté qui est sollicitée.

Loin d’être innée, la vertu – sagesse est une qualité dans laquelle tous peuvent progresser et qui n’est plus l’apanage des nobles de naissance.

La vertu –sagesse d’Antisthène comporte une dimension sociale. Etant le but à atteindre pour être heureux à titre individuel, mais aussi en tant que citoyen, l’autarcie sur laquelle elle repose n’est pas synonyme de solitude ou d’égoïsme. Tel est bien aussi le point de vue stoïcien : «  le sage fera de la politique (…), car il réfrénera le vice et poussera à la vertu ».

En ce qui concerne les relations amoureuses, on sait qu’Antisthène les envisages dans une perspective matrimoniale : « le sage se mariera en vue de la procréation, en s’unissant aux femmes dotées d’une excellente nature ».

En quoi consiste l’opposition d’Antisthène entre la vertu du sage et les « lois établies » ? la vertu prenant sa source dans le raisonnement personnel qui permet de reconnaître les vraies valeurs par soi-même, l’individu est à même de réfléchir sur les normes de la collectivité et d’en voir la composante relative et subjective, ce qui se traduit par la remise en cause des préjugés sociaux.

Une éthique Diogiénienne ?

Le moyen et la fin

Comment Diogène conçoit-il l’ascèse ? Disant que « c’est grâce à l’exercice qu’il est aisé de devenir vertueux, il relie l’effort physique à un résultat moral ; à travers ses exemples, il insiste sur sa continuité : citant les artisans, les joueurs de flûte et les athlètes, il loue chez les premiers »un savoir faire hors du commun grâce à la pratique », et chez les autres « leur excellence du fait de la constance de leur propre travail ». « Les gens sont malheureux, du fait de leur folie » ; opposés aux « efforts inutiles »liés au conditionnement socioculturel et visant la réussite professionnelle ou l’enrichissement, « ceux qui sont conformes à la nature » renvoient à l’individu à part entière, étant ceux qui le font vivre en harmonie avec ce qu’exige sa constitution biologique, soit la satisfaction de ses besoins élémentaires, nutritifs et sexuels par exemple. « Le mépris du plaisir lui-même est très agréable si on l’a pratiqué au préalable ». La finalité de cette ascèse : la liberté.

C’est ce sens restreint de nature humaine ou particulière que recouvre une autre occurrence de l’expression « vivre selon la nature » : « comme l’impulsion survient chez les êtres vivants, vivre selon la nature consiste pour eux à se conduire selon l’impulsion ; mais comme la raison est donnée aux être raisonnables (…), vivre selon la raison équivaut pour eux à vivre selon la nature.

Troisième facteur d’unité : une école

Une école Antisthènienne et pré-stoïcienne

La conception Laërtienne d’une école de pensée

Pour DL, les composantes d’une école de pensée : d’ordre pratique et moral, régie par un principe rationnel, elle ne se réduit pas à un ensemble de doctrine sou à des conaissances intellectuelles, mais c’est la vie entière qu’elle engage ; pour acquérir ce statut d’école de pensée, une philosophie doit proposer une idéologie, mais en même temps la mettre en pratique et l’incarner en permanence.

Présentation de l’école cynique

DL inclut le cynisme dans la liste des philosophies qu’il considère comme des écoles : « en éthique, il y a eu 10 écoles de pensée : académicienne, cyrénaïque, éliaque, mégarique, cynique, érétriaque, dialectique, péripatéticienne, stoïcienne, épicurienne ».  Les 5 premières se forment autour de disciples de Socrate, soit Platon, Aristippe, Phédon, Euclide et Antisthène, tandis que les 5 dernières sont liées à un disciple de ces disciples, soit Ménédème, Clinomaque, Aristote, Zénon, Epicure.

L’exclusion du cynisme diogénien

Quelques causes possibles

Lorsqu’il affirme la première fois dans son livre VI que le cynisme est une école de pensée, DL s’avoue en contradiction avec d’autres auteurs (Hippobote). « Hippobote qu’il y a 9 écoles de pensée ou mouvements : l’école mégarique, l’érétriaque, la cyrénaïque, l’épicurienne, l’annicérienne, la théodoréenne, la zénonienne et stoïcienne, l’académicienne antique, la péripatéticienne ; mais il omet la cynique, l’éliaque et la dialectique. Si l’absence des pythagoriciens et pyrrhoniens peut s’expliquer par leur appartenance à la tradition italique de la philosophie et donc par leur absence de relation avec Socrate.

Qu’en déduire pour le cynisme ? a supposer qu’il s’agit pour Hippobote d’une philosophie issue d’Antisthène, il y a entre celui-ci et Diogène trop de différences pour qu’ils puissent constituer, ensemble, une école ; quand bien même le cynisme se subdiviserait en 2 groupes distincts, liés respectivement à Antisthène et à Diogène, les multiples échos qu’ils comportent, le premier avec Socrate et les stoïciens, le second avec les multiples philosophies, peuvent suffire à entamer l’originalité de leur mouvement, donc à exclure des écoles.

D’autres causes

L’exclusion du cynisme hors de l’ensemble des écoles peut correspondre à la volonté de l’évincer des prédécesseurs potentiels du stoïcisme.

Quant à la question de savoir quelle est la position d’Hippobote, en le complétant de nouveau avec les informations supplémentaires de Sextus Empiricus. Lorsque ce dernier relie le raisonnement philosophique au mode de vie, il précise que « ce raisonnement montre comment il semble possible de vivre correctement » et explique cet adverbe « ne doit pas être compris seulement selon la vertu, mais dans un sens plus large ». Sans doute s’agit-il là d’un élément qui peut rendre compte de la position d’Hippobote : ce n’est pas le statut de la vertu qui est en cause, dans la mesure ou Hippobote reconnaît comme des écoles des philosophies qui ont d’autres souverains biens, par exemple les cyrénaïques et les épicuriens qui recherchent le plaisir ; en revanche, l’autre sens que Sextus Empiricus donne à ce terme peut jouer en défaveur des cyniques. Il dit que s’il appartient à une école, c’est que le raisonnement qu’il suit est « conforme aux apparences ».  Si tel est le cas, on a là LA raison de l’exclusion du cynisme par Hippobote, vu le caractère nettement antisocial de Diogène et de ses successeurs : exigeant et constituant une rupture par rapport à l’ordre établi et une désobéissance insolente et impavide à l’égard de tous les diktats venant de l’extérieur et du collectif, le cynisme de Diogène déroge au consensus philosophique qui œuvre pour l’amélioration de l’individu au sein de la société uniquement. Hippobote reprocherait alors au cynisme diogénien non seulement de ne pas formuler clairement ses doctrines, mais encore et surtout de contrevenir au rôle habituellement dévolu au philosophe, soit se préoccuper des conditions d’existence de l’homme en tant que citoyen plus qu’en tant qu’individu.

DL : l’essentiel de ses efforts porte contre ceux qui dénigrent le cynisme diogénien ; et la présence d’Antisthène est une solution, que ce soit pour des questions de personnes (leur fonction et / ou leur nombre), de doctrines (leur quantité, leur caractère théorique, livresque, spéculatif), ou de morale sociale (la « décence » du comportement et des idées qu’il traduit. 

L’absence de liens scolaires privilégiés

Antisthène : un socratique indépendant

Un philosophe étranger au cynisme

Du point de vue des cyniques, Antisthène n’est pas leur chef de file. La plupart désignent Diogène comme le fondateur du cynisme.

Si les propos des cyniques constituent une objection décisive à cette vision d’un Antisthène cynique et fondateur du cynisme, d’autres philosophes considèrent Antisthène comme un simple socratique. Le péripatéticien Cléarque de Soles dénigre les cyniques à plusieurs reprises, mais qualifie Antisthène de Socratique. Cicéron fait l’éloge d’Antisthène ; Julien le relie par 3 fois à Xénophon et à Platon au sujet de l’utilisation des mythes et, s’il mentionne à cet égard Diogène et Cratès, c’est en tant que cyniques et en opposition à Antisthène, qu’il qualifie explicitement de « socratique ».

Certains témoignages insistent sur le « petit nombre de ses disciples » : que cette situation s’explique par les réticences d’Antisthène qui « les chasse à l’aide d’un bâton d’argent ». Le fait qu’il refuse les élèves est peu compatible avec l’idée qu’il ait fondé et diffusé le cynisme[1]   

Quant au Cynosarges, non seulement il n’a jamais été le siège principal et stable d’une école, contrairement à l’Académie ou au Portique, mais encore on n’y voit jamais ensemble Antisthène et Diogène, pas plus que d’autres cyniques. Antisthène : « d’abord il fut l’auditeur du rhéteur Gorgias (…) ; puis il entra en relation avec Socrate et il y trouva un tel profit qu’il poussait ses disciples à se faire condisciples auprès de Socrate ».

Enfin l’étymologie doit être remise en cause : notons l’anachronisme : Cynosarges calqué sur le parallèle Académie  - académicien ou Stoa – Stoïcien, elle est faite d’après un modèle qui lui est postérieur et correspond donc à une création rétrospective. 

Une relation peu probable avec Diogène

Tout d’abord la chronologie : On sait qu’Antisthène est né vers 450 – 445 et mort après 360 ; quant à Diogène, s’il on s’accorde pour situer sa naissance entre 412 et 403 et sa mort entre 324 et 321, la date de son exil à Athènes, dont dépend justement la véracité de sa rencontre avec Antisthène, est en revanche plus incertaine (autour de 365). Le laps de temps qui reste entre la date approximative à laquelle Diogène est arrivé à Athènes et celle de la mort d’Antisthène est bien court, et quelle que soit l’interprétation qu’on donne à la « falsification de la monnaie », sa conséquence est certaine : l’exil. « Comme on lui reprochait son exil il dit : mais c’est à cause de cela que je me suis mis à philosopher ». C’est à son expérience personnelle qu’il rattache sa qualité de philosophe, non à une rencontre. D’ailleurs, d’autres témoignages évoquant son exil relient à cet événement sa conversion à la philosophie, laissant toujours Antisthène de coté : Plutarque dit que c’est « à la suite de cet exil qu’il commença à philosopher ».

Deux relations non exclusives

Zénon et ses maîtres Mégariques

Contrairement à DL, d’autres auteurs ne donnent pas à Cratès une importance primordiale dans la formation philosophique de Zénon. Tandis que Clément d’Alexandrie la nie. D’autres inversent les interventions des multiples maîtres de Zénon.

Les autres cyniques

Les autres disciples de Diogène

Monime n’a pas eu de liens avec les seuls cyniques, contrairement à qu’en dit DL. Mais comme Monime et Anaxarque sont plus ou moins contemporains, une rencontre n’est pas à exclure, et sans doute l’influence a-t-elle été réciproque : si Monime a pu être influencé par le démocritéisme à travers Anaxarque, ce qui donne alors au cynisme une ascendance démocritéenne et non plus seulement socratique, Anaxarque a pu subir l’influence du cynisme par le biais de Monime, car c’est à lui que Pyrrhon, « son auditeur qui le suivait partout », peut devoir les éléments cyniques caractérisant sa philosophie et son mode de vie.

Au cours de l’expédition d’Alexandre à laquelle Onésicrite participe, il entre en contact avec les sages indiens que sont les gymnosophistes, notamment leur chef, Mandanis ou Dandamis. En outre DL ne dit pas qu’on participés également à cette expédition d’autres philosophes tels Pyrrhon et Anaxarque, alors que cette situation met en contact le cynique qu’est sensé être Onésicrite avec le démocritéen Anaxarque et le septique Pyrrhon, soit deux philosophes liés à Monime. L’impasse qui est faite sur Pythagore est significative : si lui aussi s’est rendu en inde, il offre bien peu d’affinités avec les cyniques.

Loin de vivre en vase clos et de ne dépendre que les uns des autres, les cyniques reçoivent diverses influences, de même qu’ils en exercent sur la plupart de leurs concurrents. Révélant la complexité des échanges philosophiques de leur époque, les cyniques indiquent que leur mouvement ne se limite pas à une évolution linéaire vers le stoïcisme, mais qu’il est une sorte de confluent ou se rejoignent les philosophies qui lui sont contemporaines.

L’absence d’unité doctrinale

Les divergences entre Antisthène et Diogène

La place et le sens de l’éthique

Les cyniques repoussent le cursus général ; « ils rejettent à la fois la géométrie, la musique et toutes les disciplines de ce genre » ; c’est aussi ce signale la doxographie particulière de Diogène : « Il négligeait à la fois la musique, la géométrie, l’astronomie et les autres disciplines de ce genre, parce qu’inutiles et non nécessaires ». il raille les représentant de ces disciplines, dans la mesure ou ils ne se préoccupent guère de mettre à profit, moralement, leurs conaissances théoriques.

Nature et société

Une autre divergence essentielle : Antisthène envisage la vertu dans un sens à la fois rationnel et social, il n’en va pas de même pour Diogène, qui s’attache essentiellement à la nature, qui plus est d’un point de vue individualiste. « Les cyniques soutiennent qu’il faut vivre frugalement, en adoptant une nourriture qui suffise à sa subsistance et des manteaux élimés seulement ». Diogène s’adonne à la mendicité. Antisthène ne se livre jamais à de tels extrêmes. Il n’est jamais relié au vagabondage et à la mendicité. Il jouit de certains revenus qui lui permettent de vivre sans travailler, et il tire quelques profits de son enseignement ; comme il bénéficie d’une relative aisance qui n’a pas grand rapport avec l’austère dénuement de Diogène, l’éloge qu’il a pu faire de la pauvreté semble plutôt théorique. Diogène épouse les thèse les plus extrémistes : telle l’anthropophagie, puisqu’il ne juge pas « impie de manger aussi de la chair humaine » ; tel est l’inceste puisqu’ »il prône la communauté des femmes qu’il a séduite » ; telle est aussi par conséquent « la communauté des enfants ». Il ne va pas mettre en pratique ces thèses, se contentant de rapporter qu’elles font parties des « coutumes étrangères » et de dénoncer ainsi la relativité des lois en vigueur, à l’inverse des lois de la nature qui sont elles, universelles et immuables.

Notons une dernière différence entre Antisthène et Diogène : la façon dont ils conçoivent l’enseignement : Diogène s’efforce de choquer par le caractère excessif de son comportement, son « impudeur » et son « franc-parler », qui contraire à la courtoisie d’Antisthène, ont tant choqués ses contemporains, mais qui ont pour fonction majeure de donner à son intention didactique son efficacité maximale. C’est en pleine rue qu’il œuvre, refusant la structure traditionnelle qu’est le gymnase, ce qui signifie que la vertu est accessible à tous, mais surtout qu’elle résulte de l’adoption d’un mode de vie simple et naturel et qu’elle est une pratique plus qu’un apprentissage livresque ou une formation culturelle. Les méthodes d’Antisthène et de Diogène aboutissent à une opposition plus globale : la gravité du penseur est remplacée par le rire de l’objecteur de conscience, dont le but philanthropique dépasse largement l’amour et l’amitié d’Antisthène, restreint au cercle privilégié des seuls sages.

Antisthène Socratique

C’est à son maître qu’Antisthène se réfère lorsqu’il convoque « la force d’un Socrate » ; signalant par là sa dette par rapport au passé plus qu’une innovation, quelle qu’elle soit, c’est à un prédécesseur qu’il se rattache, loin d’être l’instigateur d’un mouvement présentant quelque originalité. De fait c’est à Socrate qu’il reprend le lien entre éthique et logique, sans doute pour lutter contre les même adversaires que lui, les sophistes : hostile a leur relativisme.

C’est encore à propos de la notion d’effort que la dette d’Antisthène à l’égard de Socrate est visible : l’un comme l’autre pensent que pour vivre de façon vertueuse et donc heureuse, l’effort est indispensable, et c’est aussi bien sur les facultés rationnelles que sur les aptitudes physiques qu’ils le font reposer.

Antisthène reste un Socratique, et s’il offre des analogies avec Diogène, c’est de façon superficielle, en relation avec des éléments qui ont pour particularité d’être Socratiques.

Une terminologie et une origine stoïcienne

Diogène et le chienLe stoïcien Apollodore est sans doute « présent derrière les doxographies cyniques, la doxographie stoïcienne et le paragraphe consacré à Ariston » présente plusieurs recoupements  avec le livre VII  fait souvent intervenir le nom d’Apollodore.

En fait, ces éléments nous permettent de mieux cerner la position et l’importance d’Apollodore. Si c’est son Ethique que s’inspire DL pour sa doxographie cynique générale, peu être est-ce à lui qu’il doit aussi le rapprochement entre les cyniques et Ariston. Si Apollodore trouve en Antisthène le double précurseur du cynisme et du stoïcisme, il trouve en Ariston un philosophe susceptible d’incarner  la proximité de ces deux mouvements, de sorte que la succession Socrate – Antisthène – Diogène – Cratès – Zénon (- Cléanthe), il lui reste à ajouter Ariston, mais aussi lui-même, Apollodore.

Reste à interroger le but d’Apollodore : Antisthène en tant que disciple de Socrate, il est un concurrent direct de Platon, de sorte qu’intégré au cynisme préfigurant le stoïcisme, il donne à ce dernier une composante anti-platonicienne. Certes Diogène n’a pas épargné Platon et, même si l’authenticité des anecdotes que livre à cet égard DL est discutable, ne serait-ce que du point de vue chronologique, celles-ci n’en sont pas moins révélatrices d’un désaccord fondamental entre leurs points de vue respectifs. S’opposant à Platon sur la conception même de la philosophie, Diogène rejette sa philosophie dans la mesure ou elle ne dérange pas : s’il qualifie son école de « perte de temps » il le traite lui-même d’ »intarissable bavard » ; le critiquant notamment pour sa théorie des Idées puisqu’il dit qu’ »il voit bien la table mais nullement l’idée de la table ». Il montre qu’il privilégie non seulement les sens sur les spéculations intellectuelles en matière de connaissance, mais aussi les préoccupations quotidiennes éthiques sur la construction des systèmes. Ce sont encore ses définitions qu’il tourne en dérision, notamment celle de l’homme comme «  un bipède sans plume » : apportant un coq plumé, il se sert une fois de plus de l’évidence pour mettre à mal ce qu’il estime être de simples élucubrations d’intellectuel. Quand il fait allusion à l’expérience de Platon en Sicile, c’est avant tout pour critiquer ses compromissions politiques, ce qui dépasse encore une fois le simple plan psychologique, puisqu’il signifie par là l’incompatibilité, à ses yeux, entre le pouvoir et la philosophie, entre l’éthique individuelle et la vie sociale.

Brouille Antisthène – Platon : « on dit qu’Antisthène, qui allait lire publiquement l’un de ses écrits, invita Platon à y assister ; Platon lui demandant ce qu’il allait lire, il lui répondit que ce serait L’impossibilité de contredire ; comme Platon lui démontrait qu’il se réfutait lui-même, il écrivit contre lui un dialogue qu’il intitula Sathon ; c’est à partir de là qu’il furent toujours en froid l’un avec l’autre ». En fait l’objet de leur querelle rejoint un thème déjà dénoncé par Diogène, la théorie des Idées, qu’Antisthène rejette dans une formulation analogue, puisqu’il affirme « voir le cheval mais non l’Idée de cheval ». Partisan d’une conception matérialiste et sensible il n’admet d’existence que pour ce qui est concret et pourvu d’attributions déterminées, Antisthène nie la réalité de l’essence. Le Sathon est « le plus ancien document de la tradition philosophique anti-platonicienne ».

Sorte d’otage du stoïcisme, le cynisme se voit prendre, sous l’impulsion d’Apollodore, un visage qui lui est somme tout étranger, manipulé pour servir des intérêts qui ne sont pas les siens, si bien que le traitement qu’il subit est plus nuisible à sa vérité historique que l’image que propose par exemple Apollonios de Tyr : si celui-ci relègue le cynisme au second plan, il le montre néanmoins dans son authenticité philosophique, celle de la revendication individualiste.

Une école de pensée autour de Diogène

Les doctrines de Diogène

Des écrits

Titres attribués à Diogène : l’Ichthyas et le Thyeste, le Philiscos, la Politeia et les Tragédies, l’Héraclès.

Dans la Politeia il y expose les mesures concrètes devant bouleverser les règles sociales. Elle constitue une présentation du mode de vie cynique tel que Diogène l’incarne, puisque ses caractéristiques, aux antipodes de celles de la cité réelle, concordent avec sa « falsification des valeurs » : il y prône l’abolition de la monnaie et des armes, la communauté des femmes et des enfants, l’égalité des sexes, voire le parricide ou l’euthanasie, s’opposant aux règles politiques, économiques, sociales et familiales qui régissent habituellement une cité.

Des propos révélateurs

Hostile à toute forme de dépendance, il blâme a contrario et implicitement tous ceux qui vont au devant de leur propre asservissement ; outre la servilité, c’est encore l’exploitation sur laquelle repose ces relations qu’il dénonce : « interrogé sur la façon dont Denys traitait ses amis, il répondit : « comme des outres : quand elles sont pleines, il les suspend ; quand elles sont vides il les jette ».

Des adeptes

Si la philosophie de Diogène comporte bel et bien des doctrines, c’est elle et non celle d’Antisthène : prenant à leur tour la liberté pour principe, ils sont indépendants à l’égard de toute possession. Cratès abandonne ses biens au moment d’embrasser la philosophie cynique, et Hipparchia, « ne prêtant attention à aucun de ses prétendants, pas même à leurs richesses, épouse en même temps que Cratès son mode de vie et sa pauvreté. Monime disperse l’argent du banquier chez qui il travaille. Métroclès considère que la richesse est nuisible s l’on s’en sert mal ». A tout cela se rattache l’indifférence envers l’opinion.

Cratès dit qu’ « il faut philosopher jusqu’à ce que les généraux nous apparaissent comme des meneurs d’ânes ». Toujours Cratès : « comme Alexandre lui demandait s’il voulait que sa ville natale fut reconstruite, il répondit : à quoi bon, puisqu’un autre Alexandre, sans doute, à nouveau la détruira ?». 

Mode de vie Diogénien

Ses caractéristiques

La philosophie antique est moins une recherche d’ordre spéculatif qu’une proposition de bonheur passant nécessairement par le concret, la théorie étant seconde et le discours philosophique ne venant qu’après la pratique à laquelle il se subordonne. 

Les cyniques soutiennent qu’il faut vivre frugalement en adoptant une nourriture qui suffise à sa subsistance et des manteaux élimés seulement, méprisant les richesses, la gloire et la naissance noble. Diogène va même plus loin, puisqu’il « se masturbe constamment en public » conformément à son «  habitude de tout faire en public, aussi bien les œuvres de Déméter que celles d’Aphrodite ».

Des adeptes

Bien qu’ils ne revendiquent guère le sobriquet de « chiens », les cyniques n’en assument pas moins ses connotations. Si Hipparchia est loin de s’indigner lorsque Théodore, à court d’arguments, « lui ôte son manteau », c’est qu’elle voit cette nudité comme naturelle, n’ayant rein de honteux ni de répréhensible, mais c’est aussi qu’elle est une habituée de ces pratiques exhibitionnistes, s’adonnant avec Cratès à « l’accouplement en public ».

De multiples échos philosophiques

Les grands principes

N’ayant pas besoin d’Antisthène pour être une école de pensée, le cynisme n’a pas non plus de relations privilégiées avec Socrate et les stoïciens : en fait, c’est avec l’ensemble des philosophies que s’exerce une influence réciproque. Parmi les thèmes communs figure la liberté, notamment sous le terme, « l’autarcie » ou l’autosuffisance. Un des moyens pour l’atteindre consiste dans « l’impassibilité », synonyme de domination de la raison sur les passions.

Démocrite, définissant le bien suprême, évoque « l’égalité d’humeur », selon laquelle l’âme vit dans la sérénité et l’équilibre sans être perturbée.

Toujours en relation avec l’autarcie et les moyens pour l’atteindre, il est une autre attitude « l’indifférence ». Loin de concerner les seuls cyniques et stoïciens, elle caractérise les cyrénaïque.

Complément ou alternative à l’indifférence, l’adaptation aux circonstances est une autre forme de liberté. Aristippe « est toujours bien disposé face aux situations qui se présentent », ce qui lui permet « de jouir du plaisir de ce qu’il a et de ne pas se donner la peine de chercher la jouissance de ce qu’il n’a pas ».

Selon Démocrite, chaque situation est l’occasion pour l’individu d’exercer sa vertu, ce qui signifie qu’il faut s’adapter et jouer le rôle attendu, mais aussi que le monde extérieur n’a aucune valeur objective.

La fonction du philosophe

Comme les cyniques, les autres philosophes dénoncent les attitudes humaines et les conceptions qui les régissent, à commencer par leur attachement à l’opinion ou le préjugé. Tandis qu’Héraclite la qualifie de « maladie sacrée », Pyrrhon affiche un détachement reflétant son indépendance à l’égard des préoccupations traditionnelles. Aristippe, lui, considère que « les sages sont ceux dont les lectures sont non pas nombreuses, mais utiles » ; s’il affirme la supériorité de la philosophie, les cyrénaïques dans leur ensemble en privilégient la partie éthique, rejetant la physique et peu être une partie de la logique, la dialectique. Pyrrhon : « rien n’existe en réalité, c’est toujours en fonction de la loi et de la coutume que les hommes agissent ».

Mode de vie

L’identité du cynique tient à la conjugaison de deux pôles extrémistes, qui sont d’une part une pensée absolument contestataire, et d’autre part un genre de vie qui l’est tout autant.

Un dessein historiographique

En réalisant un livre d’histoire de la philosophie, Dl n’innove pas, mais suit une tradition assez ancienne. Pourtant il fait œuvre originale : comme les sources sur lesquelles il s’appui au livre VI appartiennent à un passé relativement lointain et que certains genres historiographiques sont à son époque en déclin ou obsolètes, il fait revivre toute l’historiographie ; et en amalgamant les genres qui la constituent et les deux versions du cynisme, il la rénove.

Le livre VI des Vies : une somme historiographique

La juxtaposition de deux points de vues

La fusion de tous les genres historiographiques au sein d’un même ouvrage n’est pas la seule innovation des Vies qui sont de fait originales également par la coexistence des deux conceptions opposées du cynisme : DL cite des historiographes partisans du cynisme diogénien, à commencer par des biographes.

Le principal représentant du point de vue contraire à celui de Dl reste Hippobote : historiographe du IIIe siècle avant JC – ou au début du deuxième – il a écrit un ouvrage qui s’apparente aux Successions, le Registre des philosophes. Même si Dl ne précise pas, lorsqu’il le cite, que c’est sur cet ouvrage qu’il s’appuie, le contenu même de ses citations trahit cette origine. Affirmant la prééminence d’un enseignement non cynique, Hippobote dément tout rapport non seulement entre les cyniques, mais aussi entre eux et les stoïciens : c’est par le biais des mégariques que ces derniers ont une ascendance socratique.

En ce qui concerne la doxographie[2] en tant que genre littéraire, Dl n’en mentionne aucune dans son livre VI. Sans doute cette absence est-elle significative de la position prise par leurs auteurs à propos du cynisme : comme ils ne l’incluent pas parmi les écoles, les doctrines cyniques ne font jamais l’objet d’un exposé dans ce type d’ouvrages.

Les épigrammes

La part personnelle de DL ne se limite pas au domaine doxographique : il insère les données biographiques des épigrammes qu’il a écrites antérieurement et qu’il a réunies dans un recueil. Il indique ses critères de sélection, la notoriété des philosophes et leur mort. 

A défaut de savoir si les auteurs que signale DL sont pour lui des « sources ou des autorités », ils sont en tout cas témoin d’un passé dont il conserve la mémoire et sauvegarde le patrimoine. A ceux qui persistent dans l’idée que DL n’est qu’un compilateur, il faut rappeler qu’il manifeste ostensiblement sa propre opinion.

DL loin de reproduire servilement ses sources, les manipule en vue d’imposer son point de vue et de le renforcer à l’aide d’éléments disparates.

Place actuelle du cynisme dans les Vies

Diogene et sa lanterneChoisissant de présenter les philosophes qui suivent Socrate en écoles dont les membres se réclament d’un fondateur qui leur donne leur identité doctrinale, DL peut difficilement se passer d’Antisthène. Grouper les cyniques autour de Diogène les laissait indépendants à l’égard de Socrate. Même s’il n’est guère cynique c’est  bien Antisthène qui offre, de tous les socratiques, la plus grande compatibilité avec ce mouvement. En outre le Cynosarges, ou il exerce son activité pédagogique fournit un nom susceptible d’annoncer celui des cyniques et donc de masquer les invraisemblances chronologiques.   

Le cynisme diogénien ne s’intègre pas et constitue une anomalie par rapport aux autres philosophies qui répondent à un schéma successoral ; antisthéniens et pré-stoïciens, il remet en cause la suprématie de Platon et compromet un agencement qui se veut à la fois géographique, chronologique et doctrinal. Mis sur un pied d’égalité, Antisthène et Platon sont tous les deux traités en tant que fondateurs dans les développements des Vies et voient leur philosophie constituer chacune une partie importante de l’ouvrage. En faisant apparaître les cyniques comme liés à la fois entre eux et avec les stoïciens selon le double point de vue successoral et doctrinal, Dl en fait un tout homogène qui communique justement son homogénéité à l’ensemble littéraire qu’ils composent. En d’autres termes, c’est avec les philosophes les plus éminents et les écoles de pensées dites « majeures » que les cyniques, à l’identité philosophique pourtant bien fragile, sont implicitement comparés.

En même temps qu’il apporte une solution puisque cet aménagement fournit une réponse à la question de savoir comment intégrer le cynisme diogénien aux Vies, ce choix génère d’autres problèmes : si certains sont d’ordre littéraire, liés à la composition de l’ouvrage et à l’équilibre de ses sous-ensembles, d’autres relèvent de la vérité historique, puisque la présentation du cynisme repose moins sur une appréhension objective qu’elle ne correspond aux exigences liées à la rédaction d’un livre.

Une conception de la philosophie

Comment DL pourrait-il parler des philosophes sans avoir à leur sujet une opinion personnelle, et au-delà, sa propre idée de ce que doit être la philosophie en générale ? vivant au début du troisième siècle, que ce soit dans une métropole, ou une petite ville de province, il ne peut qu’être au courant de l’évolution de la philosophie, et peu être est-ce en réaction contre ce qu’elle est devenue qu’il limite son ouvrage à la période grecque.

L’objet de la philosophie : l’homme

Des préférences révélatrices

En accordant une telle importance à la personnalité de Diogène, il lui rend la place qui est la sienne, compensant le rôle secondaire qu’il lui fait jouer dans al fondation du mouvement et dans son élaboration théorique. Que DL voie dans le cynisme diogénien une sorte d’idéal philosophique qui le rend incontournable et indispensable tient en fait à ses caractéristiques, comme le montre ses préférences pour des mouvements qui présentent les même. C’est ainsi que, sans être un philosophe proprement dit, il affiche sa sympathie pour le scepticisme. Pyrrhon est le seul septique auquel DL consacre une biographie. Si cette disproportion reflète la prédominance du fondateur, elle traduit aussi l’admiration de DL pour ce philosophe dont il précise justement que « même son mode de vie est en conformité avec ses principes ».

S’efforçant de réfuter les accusations portées contre Epicure et donnant à sa défense l’allure d’une apologie qui, de plus, l’évoque avant tout en tant qu’homme, Dl confirme sa prédilection pour les philosophes sur les systèmes.

Mais c’est encore le platonisme que DL apprécie[3].

La philosophie comme art de vivre

Vivant au milieu de la « seconde sophistique » ou juste après, DL ne peut être qu’influencé par ce climat peu propice à la philosophie : si l’ampleur qu’il accorde à la Vie de Diogène correspond à sa volonté de remettre à l’honneur la dimension pratique de la philosophie, sans laquelle elle n’est plus qu’une simple discipline intellectuelle parmi d’autres.

Mais l’orientation pratique du cynisme diogénien prend un autre aspect : il s’adresse à tous. Puisque c’est en pleine rue qu’ils s’adonnent à leur activité de propagande. Interpellant tout un chacun spontanément, allant au devant de la demande en se rendant sur les lieux de grands rassemblements, ils affirment haut et forts comment vivre ; exhortant les foules gratuitement, ce sont elles qui constituent leur public, no pas une élite sociale et financière. Ne dispensant pas de cours et n’ayant pas de disciples proprement dits, ils ne sont pas des scholarques rétribués, mais des prédicateurs qui veulent convertir : la philosophie, entendue comme éthique pratique, est accessible à tous, et leur œuvre est plus philanthropique que didactique.

C’est là une différence qui s’exacerbe à l’époque de DL : les écoles de philosophie se sont multipliées dans toutes les métropoles de l’Empire, et les chaires officielles que Marc Aurèle crée à Athènes en 178 confèrent à la philosophie le même statut social, voire juridique, que les disciplines comme la rhétorique et la médecine ; l’apprentissage de la philosophie s’effectuant principalement dans le cadre institutionnel, elle devient encore plus l’apanage d’une élite culturelle et économique ; s’il se trouve toujours des prédicateurs de rue, la plupart ne sont en réalité que des pseudo philosophes : n’ayant du philosophe que l’apparence leur imposture se voit vite démasquée par leur ignorance des principes philosophiques dont ils se réclament ; se livrant à toutes sortes d’abus, dépravés et cupides, ils discréditent la philosophie et plus précisément le cynisme, auxquels ils n’empruntent que la méthode, « oubliant » de la relier à l’idéologie qui la fonde.

Une philosophie centrée sur l’individu

Soucieux de mener une vie vertueuse qui ne se confonde pas avec les ou les coutumes sociales, Diogène vise l’autonomie de l’individu : s’isolant de toute collectivité et de toute autorité extérieure, il est à lui-même son seul maître. Présents parmi les hommes sans en adopter les valeurs, les cyniques donnent l’exemple d’une vie libre, démontrant que l’indépendance est possible ; au lieu de fuir ce qu’ils fustigent, ils l’affrontent et se fortifient même à ce contact, se posant en modèles, toujours dans un but philanthropique. Là encore, si leur philosophie exacerbe l’individualisme des septiques et des épicuriens, elle diverge des autres, qui loin de renier la collectivité, se font un devoir de collaborer à ses fonctions : Platon et Aristippe vivent au coté de Denys de Syracuse, Aristote se fait le précepteur d’Alexandre ; non content de coopérer avec le pouvoir, ils vont jusqu’à élaborer des projets politiques visant à l’amélioration de la société. Nombreux sont les philosophes qui vivent sous la protection des grandes familles, créant eux même leur situation d’asservissement. Se développe également le clientélisme qui les philosophe à l’aristocratie : philosophes domestiques jouant le jeu social en vue d’avantages matériels, ils ne sont plus en situation de contestation envers les règles à transformer.

Rejetant toute forme de théologie qui fasse intervenir des notions de providence ou de transcendance, les cyniques érigent la liberté en valeur absolue. Or c’est de nouveau un point sur lequel le cynisme diogénien se rapproche du scepticisme et de l’épicurisme, en même temps qu’il s’écarte des autres philosophies qui rendent l’individu dépendant d’une monde supérieur : qu’il s’agisse de Platon de sa théorie des Idées, des stoïciens pour qui la société humaine est le microcosme de l’univers divin, ou encore des pythagoriciens et leur théorie de la réincarnation. Une nouvelle fois, se situant aux antipodes d’un courant de pensée qui envahit l’époque de DL, le cynisme diogénien peu bien incarner son refus de toute cette vague mystique, puisque en ce III ième siècle ou il vit, la philosophie s’est laissée infiltrée par les courant orientaux philosophiques et/ ou religieux : le christianisme se diffuse, avec l’espoir d’un salut qui, venant,de l’extérieur, dispense en partie les individus de leurs responsabilités. Et derrière l’altruisme apparent de la charité, c’est l’intérêt personnel du salut qui prime.

Conclusion

L’adoption du cynisme unitaire par DL répond donc à une intention délibérée plus qu’à une reprise aveugle de ses sources. Cherchant à faire revivre l’historiographie sous une forme nouvelle et à créer un ouvrage d’un genre inédit, il s’efforce en même temps d’exalter la philosophie grecque : en réaction contre la situation littéraire et philosophique de son époque, il se réfugie dans un passé qu’il contribue par là même à réanimer. De prime abord peu original, il se révèle pourtant novateur ; paraissant superficiel, il opère en fait un choix : s’il n’est pas philosophe au sens sectaire du terme, il l’est cependant au sens large, faute de quoi il n’aurait pas pu entreprendre cette vaste reconstitution.



[1] Notons que l’anecdote ou Diogène réussit, lui à se faire accepter par Antisthène comme élève n’est guère plausible.

[2] Ce terme a été crée à partir du néologisme forgé par H Diels : les doxographi, ou « compilateurs d’opinions ».

[3] Mais Dl n’est pas platonicien : sinon il poursuivrait la présentation de l’Académie au-delà de Clitomaque, car, quand bien même il n’apprécierait pas l’orientation des néo-platoniciens, rien l’empêche d’évoquer l’école jusqu’à Philon. 

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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