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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 09:37

Titre philoScience avec conscience 

 

  

Edgar MORIN

                           Seuil, point, 1990

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


« …ce serait une grossière erreur que de rêver d’une science qui serait purgée de toute idéologie et où ne régnerait plus qu'une seule vision du monde ou théorie « vraie ».  


Science avec conscience  

PP 24-25 (Conditions bio-anthropologiques de la connaissance) : Elle porte en elle un univers de théories, d'idées, de paradigmes, ce qui nous renvoie d'une part aux conditions bio-anthropologiques de la connaissance (car il n'y a pas d'esprit sans cerveau), d'autre part à l'enracinement culturel, social, historique, des théories. Les théories scientifiques surgissent des esprits humains au sein d'une culture hic et nunc. La connaissance scientifique ne saurait s'isoler de ses conditions d'élaboration. Mais elle ne saurait être réduite à ces conditions.

 

P 30 : Les principes occultes de la réduction/disjonction qui ont éclairé la recherche dans la science classique sont ceux-là mêmes qui nous rendent aveugles sur la nature technique, sociale et politique de la science, sur la nature à la fois physique, biologique, culturelle, sociale, historique de tout ce qui est humain. Ce sont eux qui ont établi et maintiennent la grande disjonction nature/culture, objet/sujet. Ce sont eux qui partout ne voient qu’apparences naïves dans la réalité complexe de nos êtres, de nos vies, de nos univers.   

 

P 208 : la connaissance ne peut être le reflet du monde, c’est un dialogue en devenir entre nous et l’univers. Notre monde réel est celui dont notre esprit ne pourra jamais éliminer le désordre et dont il ne pourra jamais s’éliminer lui-même.

 

P 195 : Laplace se passe consciemment et volontairement de Dieu pour concevoir la naissance de l’univers et il fait l’hypothèse géniale de la nébuleuse primitive. Vous connaissez sa réponse à Napoléon qui lui demandait où il mettait Dieu dans son système : « Sire, je n’ai pas besoin de cette hypothèse ».

 

 

P 27 (Réductionnisme) : La réduction unifie ce qui est divers ou multiple, soit à ce qui est élémentaire, soit à ce qui est quantifiable. Ainsi la pensée réductrice accorde la « vraie » réalité non aux totalités, mais aux éléments, non aux qualités, mais aux mesures, non aux êtres et aux existants, mais aux énoncés formalisables et mathématisables.

 

P 28 : Le principe d’explication de la science classique excluait l’aléa (apparence due à notre ignorance), pour ne concevoir qu’un univers strictement et totalement déterministe.

 

P 107 : avant toute prise de conscience, est de penser autrement, c'est-à-dire de ne plus fonctionner selon le paradigme dominant, l'épistémologie technologisée qui nous amène à isoler le concept de technique, qui nous amène à disjoindre et isoler ce que nous devons tenter de penser ensemble. 

 

 

P 29 (Rendre la complexité) : De toutes parts surgit le besoin d’un principe d’explication plus riche que le principe de simplification (disjonction/réduction) et que l’on peut appeler le principe de complexité. Celui-ci, certes, se fonde sur la nécessité de distinguer et d’analyser, comme le précédent. Mais il cherche de plus à établir la communication entre ce qui est distingué : l’objet et l’environnement, la chose observée et son observateur. Il s’efforce non pas de sacrifier le tout à la partie, la partie au tout, mais de concevoir la difficile problématique de l’organisation, où, comme disait Pascal, il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. »

 

P 163: C'est Gaston Bachelard, qui a considéré la complexité comme un problème fondamental, puisque, selon lui, il n'y a rien de simple dans la nature, il n'y a que du simplifié. Mais cette idée n'a pas été particulièrement développée par Bachelard et est restée une idée isolée.

 

P 164 : ...malentendu consiste à concevoir la complexité comme recette, comme réponse, au lieu de la considérer comme défi et comme incitation à penser...

 

P 167 : Niels Bohr disant : « Les interactions qui maintiennent en vie l'organisme d'un chien sont celles qu'il est impossible d'étudier in vivo. Pour les étudier correctement, il faudrait tuer le chien. »

 

P 168 : chacune de nos cellules, y compris la plus modeste comme la cellule de notre épiderme, contient l'information génétique de notre être global. (Évidemment, il n'y a qu'une petite partie de cette information qui est exprimée dans cette cellule, le reste étant inhibé.) Dans ce sens, on peut dire que non seulement la partie est dans le tout, mais que le tout est dans la partie.

 

P 170: Là effectivement, il y a rupture avec la grande idée cartésienne que la clarté et la distinction des idées sont un signe de leur vérité, c'est-à-dire qu'il ne peut y avoir de vérité qui ne puisse s'exprimer de manière claire et nette. Aujourd'hui nous voyons que des vérités apparaissent dans des ambiguïtés et dans une apparente confusion.

 

p 178 : La méthode de la complexité nous demande de penser sans jamais clore les concepts, de briser les sphères closes, de rétablir les articulations entre ce qui est disjoint, d'essayer de comprendre la multidimensionalité, de penser avec la singularité, avec la localité, avec la temporalité, de ne jamais oublier les totalités intégratrices. 

  Egar morin

 

 

P 33 (Protéger la déviance, favoriser le pluralisme) : … il est vrai que le surgissement et le développement d’une idée neuve ont besoin d’un champ intellectuel ouvert, où débattent et se combattent théories et visions du monde antagonistes ; s’il est vrai que toute nouveauté se manifeste comme déviance et apparaît souvent soit comme menace, soit comme insanité aux tenants des doctrines et disciplines établies, alors le développement scientifique, dans le sens où ce terme comporte nécessairement invention et découverte, nécessite vitalement deux conditions : 1) maintien et développement du pluralisme théorique (idéologique, philosophique) dans toutes les institutions et commissions scientifiques ; 2) protection de la déviance. Nécessité de tolérer/ favoriser les déviances au sein des programmes et institutions…

 

P 46-47 : Hanson… « Tout acte spécifique de découverte comporte la capacité de considérer sous une nouvelle lumière le monde de la réalité. L’observation empirique n’est pas un simple fait physique et n’est pas une opération théorique neutre. » Là évidemment, il y a toutes les perplexités, tous les étonnements. Einstein dit de lui-même : « J’étais un enfant retardé, ça me stupéfiait toujours, le temps, alors que les autres trouvaient le temps tout à fait normal. » C’est effectivement le problème du questionnement du réel et le questionnement du réel lui-même est un phénomène très particulier, très singulier.

C’est Pierce qui avait inventé le mot d’abduction pour caractériser l’invention des hypothèses explicatives.

P 84 : … je connais beaucoup d'esprits originaux qui ont été virés. Je connais le docteur Gabel, qui est inclassable, qui a été viré, je connais Lapassade (qui est un peu fou mais, enfin, qui est un esprit très stimulant et intéressant) qui a été viré, Roland Barthes a été viré de la commission de linguistique parce qu'il faisait de la sémiologie. L'institution élimine normalement le déviant, c'est dommage. Moi, j'ai la chance d'être toléré. 

 

 

P 37 (Caractère falsifiable de la science) : Karl Popper était proche des positivistes logiques du Cercle de vienne par sa volonté de créer, de trouver une démarcation entre la science et la pseudoscience. Mais il s’en est différencié en introduisant au cœur de la science l’idée de « faillibilisme ». Il a dit : « ce qui prouve qu’une théorie est scientifique, c’est qu’elle est faillible, elle accepte d’être réfutée. »

Intervient ici ce fameux mot de « falsification » qui a fait couler beaucoup d’encre. A tort ; ce mot de falsification/ falsifiabilité employé par Popper déjà dans un sens non prévu par le lexique en anglais, que signifie-t-il ? Il a voulu trouver un mot fort qui puisse s’opposer à « vérifiabilité ». Il a dit : « Il ne suffit pas qu’une théorie soit vérifiée, il faut qu’elle puisse être falsifiée », c’est-à-dire qu’on puisse prouver, éventuellement, qu’elle est fausse ». C’était ce qu’il a voulu dire et c’est pour cela que les traducteurs en français de Popper ont fait une traduction correcte en employant le mot falsifiabilité.

 

p 39 : L'objectivité, poursuit le directeur de recherche au CNRS, semble une condition sine qua non, évidente et absolue, de toute la connaissance scientifique. Les données sur lesquelles se fondent les théories scientifiques sont objectives, elles sont objectives par les vérifications, par les falsifications, ceci est absolument incontestable. Ce que l'on peut contester, à juste titre, c'est qu'une théorie soit objective. Non, affirme-t-il clairement, une théorie n'est pas objective : une théorie n'est pas le reflet de la réalité, une théorie est une construction de l'esprit, une construction logico-mathématique, laquelle permet de répondre à certaines questions que l'on se pose au monde, à la réalité. Une théorie se fonde sur des données objectives mais une théorie n'est pas objective en elle-même. 

 

P 56 : … ce que Popper appelle le faillibilisme, et que c'est lié à un progrès qui lui-même peut être dépassé et demeure incertain.

 

P 213 : Whitehead, Popper, Kuhn ont, chacun à leur manière, montré que les théories scientifiques sont fragiles et mortelles. La réfutabilité permanente de la théorie scientifique est le trait décisif qui l’oppose aux dogmes idéologiques ou religieux qui sont, eux, irréfutables dans le système de pensée du croyant ;

La science moderne a, de fait, ouvert le dialogue avec l’incertitude et l’incomplétude. En disant incomplétude, je pense aux grands théorèmes d’indécidabilité de ce siècle, depuis celui de Gödel, qui joignent l’incomplétude logique de nos pensées à l’incomplétude empirique de notre savoir.

 

 

P 41 (Objectivité des énoncés scientifiques) : « Mais à quoi voit-on que quelque chose est objectif ? », eh bien ! C’est effectivement au consensus des chercheurs. Nous faisons confiance à ce consensus des chercheurs et, comme dit Popper, l’objectivité des énoncés scientifiques réside dans le fait qu’ils puissent être inter subjectivement soumis à des tests.

 

P 53 : ... l'objectivité scientifique n'exclut pas l'esprit humain, le sujet individuel, la culture, la société : elle les mobilise.

 

P 126 : « Ces principes, dit-il, ont été, en quelque sorte, formulés par Descartes : c'est la dissociation entre le sujet (ego cogitans), renvoyé à la métaphysique, et l'objet (res extensa), relevant de la science...  les théories scientifiques ne sont pas le pur et simple reflet des réalités objectives, mais sont les coproduits des structures de l'esprit humain et des conditions socioculturelles de la connaissance »

 

P 208 … Cela veut dire que notre connaissance est subjective / objective…

 

 

P 43 (Notion de Themata) : … Holton, qui a fait des études très remarquables sur le thème de l’imagination scientifique, a proposé cette notion de themata.

Les themata, c’est quoi ? Une thema (thema singulier/ themata pluriel), c’est une préconception fondamentale, stable, largement répandue et qu’on ne peut réduire directement à l’observation ou au calcul analytique et qui n’en dérive pas.  Cela veut dire que les themata ont un caractère obsessionnel, pulsionnel qui anime la curiosité et l’investigation du chercheur. Prenons par exemple Einstein : Max Born dit d’Einstein qu’il croyait dans le pouvoir de la raison de saisir par l’intuition les lois par lesquelles Dieu a constitué le monde ; c'est-à-dire que Dieu n’est pas totalement métaphorique dans l’esprit d’Einstein. Thema einsteinien (la phrase est d’Einstein) : « La seule source authentique de la vérité est dans la simplicité mathématique.» Bien entendu, c’est invérifiable mais c’est fécond.

 

 

P 44 (Paradigme) : Le paradigme, c’est aussi quelque chose qui ne découle pas des observations. Le paradigme, en quelque sorte, c’est ce qui est au principe de la construction des théories, c’est le noyau obscur qui oriente les discours théoriques dans tel ou tel sens. Pour Kuhn, il y a des paradigmes qui dominent la connaissance scientifique à une époque, et les grands changements d’une révolution scientifique interviennent quand un paradigme cède la place à un nouveau paradigme, c’est-à-dire opère une rupture des visions du monde d’une théorie à l’autre.  

 

 

P 45 (Noyau dur) : L’idée de noyau dur de Lakatos est assez proche de celle de paradigme de Kuhn, c’est-à-dire  que, au noyau de l’activité scientifique, il y a quelque chose qui n’est pas scientifique, mais dont, paradoxalement, le développement scientifique dépend.

 

  Morin Edgar

P 47 : (Spécialisation & enfermement / bienfait de l’ « amateurisme ») Munford dit de Darwin : « Darwin avait échappé à cette spécialisation unilatérale professionnelle qui est fatale à une pleine compréhension, des phénomènes organiques. Pour ce nouveau rôle, l'amateurisme de la préparation de Darwin se révéla admirable. Bien qu'il fût à bord du Beagle en qualité de naturaliste, il n'avait eu aucune formation universitaire spécialisée. Même en tant que biologiste, il n'avait pas la moindre éducation antérieure, sauf en tant que passionné chercheur d'animaux et collectionneur de coléoptères. Étant donné cette absence de fixation et d'inhibition scolaire, rien n'empêchait l'éveil de Darwin à chaque manifestation de l'environnement vivant. »  

 

 

P 48 : (Art et science) Vous voyez du reste, dès qu'on pense à la recherche, avec ses activités de l'esprit, avec le rôle de l'imagination, le rôle de l'invention, on se rend compte que les notions d'art et de science, qui s'opposent dans l'idéologie dominante, ont quelque chose de commun.

 

 

P 49 : (Spécialisation) La bonne spécialisation nécessite au départ une compétence polyvalente ; la mauvaise spécialisation, qui hait les idées générales, ignore que cette haine relève de la plus niaise des idées générales.

 

P 51 : Il est frappant de voir à quel point les mathématiques sont transdisciplinaires par nature, mais aussi comme est forte l'idée de l'unité du monde. Ce qui a animé Einstein c'est l'idée d'un monde unitaire. Dans le newtonisme, dans l'einsteinisme, il y a l'idée de faire, de trouver l'unité des phénomènes hétérogènes. Les grandes découvertes, les grandes théories, ce sont des théories qui mettent l'unité là où l'on ne voit que de l'hétérogénéité. La science d'un côté, cloisonne, compartimente, sépare, divise et de l'autre, elle re-synthétise, elle fait de l'unité.

 

P 118 : il faut remarquer que l'hyper-spécialisation des sciences humaines détruit et disloque la notion d'homme ;

 

 

P 53 (Science et vérité) : La science n'a pas de vérité, il n'y a pas de vérité une vérité qui est scientifique, il y a des vérités provisoires qui se succèdent, où la seule vérité c'est d'accepter cette règle et cette recherche

 

P 66 : … la connaissance progresse pour nous apprendre de l'ignorance ;

Qu’est-ce qui est déterminé par notre entendement, qu'est-ce qui est déterminé par le réel ? Il faut, je crois, poser cette ouverture et cette incertitude.

 

 

P 76  (Expertise) : l'on est dans une société où les problèmes relèvent de plus en plus d'experts. C'est l'expert de ceci, c'est l'expert de cela... Nous nous dépossédons du droit d'avoir un point de vue au profit de l'expert, qui monopolise le droit à la décision puisqu'il a la compétence. Comment une démocratie peut-elle fonctionner sinon de plus en plus à vide, quand le citoyen est disqualifié par l'expert ? Et, malheureusement, les experts sont totalement incompétents dès que surgit un problème nouveau.

 

 

P 92 (Connaissance et information): la connaissance ne se réduit pas à des informations; la connaissance a besoin de structures théoriques pour pouvoir donner sens aux informations… on se rend compte que si nous avons trop d'informations et pas assez de structures mentales, l'excès d'informations nous plonge dans un « nuage d'inconnaissance », ce qui nous arrive fréquemment quand nous écoutons la radio ou lisons nos journaux.

 

 

P 97 (Science et philosophie): … on se rend compte que la coupure entre Science et Philosophie qui s'est opérée à partir du XVIIème siècle avec cette dissociation formulée par Descartes entre le Moi pensant l'Ego Cogitans, et la Chose matérielle, la Res extensa, crée un problème tragique dans la science, c'est-à-dire que la science ne se connaît pas elle-même, ne dispose pas de la capacité auto-réflexive. 

P 98 : concerne du reste aussi la philosophie, puisque celle-ci cessant d'être alimentée empiriquement, a subi l'agonie de la Naturphilosophie et l'échec de la Lebensphilosophie; … Ainsi la philosophie est impuissante à féconder la science qui est elle-même impuissante à se concevoir.

 

 

P 101 (Assujettissement) : on avait inventé dès la préhistoire des processus très raffinés d'assujettissement ou d'asservissement, notamment sur les animaux domestiqués. L'assujettissement signifie que le sujet assujetti croit toujours travailler pour ses propres fins sans savoir qu'en réalité il travaille pour celui qui l'assujettit. Ainsi, effectivement le chef du troupeau, le bélier, croit continuer à commander le troupeau qu'il dirige, alors qu'en réalité il obéit au berger et finalement à la logique de l'abattoir. 

 

p 117 : Einchmann disait : « J'obéissais aux ordres », quand il parlait des massacres d'Auschwitz. Or Hannah Arendt a très justement dit que Eichmann n'était pas un monstre exceptionnel ; c'était un homme extraordinairement banal, c'était un homme ordinaire, c'était un bureaucrate ordinaire situé dans des circonstances exceptionnelles. Autrement dit, la règle  aujourd'hui s'impose aveuglément : on obéit à la machine et on ne sait pas où va la machine.

 

 

P 104 (Raison, rationalisation, rationalité) : … il faut absolument distinguer raison et rationalisation. La rationalisation, c'est une logique close et démentielle qui croit pouvoir s'appliquer seul le réel et, quand le réel refuse de s'appliquer sur cette logique, on le nie ou bien on lui met les forceps pour qu'il obéisse, et c'est le système du camp de concentration. La rationalisation est démentielle, et pourtant elle a les mêmes ingrédients que la raison. La seule différence, c'est que la raison, elle, doit être ouverte, c'est que la raison, elle, doit être ouverte et elle accepte, reconnaît, dans l'univers, la présence du non-rationalisable, c'est-à-dire la part de l'inconnu ou la part du mystère.

 

P 134- 135 : C'est au nom de ce qu'on croît être la rationalité – mais qui n'est autre que la rationalisation (c'est-à-dire le système d'idées auto-justifiées) – que l'on refuse le jugement des données ; l'émergence d'une idée nouvelle, par le scandale qu'elle entraîne au sein d'un système clos, par la ruine qu'elle menace d'y introduire, est perçue comme irrationnelle, puisqu'elle va détruire ce que le système croyait être sa propre rationalité.

 

P 147 : La raison devient le grand mythe unificateur du savoir, de l'éthique et de la politique. Il faut vivre selon la raison, c'est-à-dire répudier les appels de la passion, de la foi; et comme dans le concept de raison il y a principe d'économie, la vie selon la raison est conforme aux principes utilitaires de l'économie bourgeoise.

 

P 156 : Il s'agit aujourd'hui, devant le déferlement des mythologies et des rationalisations de sauvegarder la rationalité comme attitude critique et volonté de contrôle logique, mais en y ajoutant l'autocritique et la reconnaissance des limites de la logique.

 

 

P 108 (Fait et valeur) : Or la science, dans la conception « classique » qui règne encore de nos jours, disjoint par principe fait et valeur, c'est-à-dire élimine de son sein toute compétence éthique, fonde son postulat d'objectivité sur l'élimination du sujet de la connaissance scientifique. Elle ne fournit aucun moyen de connaissance pour savoir ce qu'est un « sujet ».

 

 

P 135 (Système de croyances) : … tout ce qui surgit de nouveau par rapport à un système de croyances ou de valeurs établies apparaît toujours et nécessairement comme une déviance et risque d'être écrasé comme erreur;

 

 

P 135 (Vérité, indécidabilité et constructions de l’esprit) : Christophe Colomb cherchant l'Inde et trouvant l'Amérique. Pourquoi s'est-il trompé ? Parce qu'il se fondait sur une théorie vraie qui est que la terre est ronde ; un autre qui aurait pensé que la Terre était plate n'aurait jamais confondu l'Amérique avec l'Inde.

 

P 137 : Karl Popper a dit que les théories ne sont pas induites des phénomènes, mais sont des constructions de l'esprit plus ou moins bien appliquées sur le réel, c'est-à-dire des systèmes déductifs. Autrement dit une théorie n'est jamais, en tant que telle, un « reflet » du réel. Dès lors, une théorie scientifique est admise non parce qu'elle est vraie mais parce qu'elle résiste à la démonstration de sa fausseté.

Popper conçoit ainsi l’histoire des théories scientifiques en analogies avec la sélection naturelle: ce sont les théories les mieux adaptées à l'explication des phénomènes qui survivent, jusqu'à ce que le monde des phénomènes relevant de l'analyse s'élargisse et nécessite de nouvelles théories. Ici Popper a renversé la problématique de la science; on croyait que la science progressait par accumulation de vérités : il a montré que la progression se fait surtout par élimination d'erreurs dans la recherche de la Vérité.

 

P 137 : …le théorème de Gödel a démontré qu'un système logique formalisé complexe avait au moins une proposition qui ne pouvait être démontrée, proposition indécidable qui mettait en cause la consistance même du système. (Constante).

 

 

P 138 (Science et idéologie): … la science comporte de l'idéologie. Toutefois, la science n'est pas une pure et simple idéologie car, animée par l'obsession de l'objectivité, elle noue un commerce particulier avec la réalité du monde des phénomènes, sa vérité cependant, en tant que sciences, ne réside pas dans ses théories, mais bien dans les règles du jeu de la vérité et de l'erreur.

 

 

P 139-140 (Erreur) : Il y a même des erreurs plus profondes, des erreurs tragiques sur la nature de l'Autre, et qui conduisent au désastre. Je pense surtout à la conquête du Pérou et du Mexique, deux formidables civilisations, l'une et l'autre plus évoluées que celle de leurs conquérants, et qui ont été vaincues par un tout petit groupe – qui possédait évidemment l'arme à feu ; mais ce n'est pas le seul facteur déterminant. Les vaincus se sont surtout trompés sur la nature de leur conquérants ; ils ont hésité : « Sont-ils des dieux ou des hommes ? » Ils se sont trompés sur leur capacités de ruse de leurs « hôtes » étrangers : c'est ainsi que Pizarre a pu recevoir dans son camp Atahualpa et sa cour, puis décapiter d'un seul coup l'immense empire inca. 

 

P 140 : déclenchement de la révolution française : la réaction aristocratique, en voulant reprendre au pouvoir monarchique des prérogatives que ce dernier lui avait dérobées à l'époque de Louis XIV, précipita par la convocation des états généraux sa propre mort en tant que classe.

 

 

P 143 (La psychanalyse : une pseudoscience) : La doctrine a trouvé sa preuve une fois pour toute dans sa source qui devient dogme : l’autorité des pères fondateurs ; c’est pourquoi le dogme récite sans cesse en litanie les paroles de ses pères fondateurs ! Il en est ainsi de la psychanalyse…. (Pseudo vérité non biodégradable)

 

 

P 166 (Hasard et ignorance): nous ne pouvons pas prouver si ce qui nous semble hasard n'est pas dû à notre ignorance.

 

P 247 : … le nouvel esprit de la science, inauguré avec Bohr, consiste à faire progresser l’explication, non pas en éliminant l’incertitude et la contradiction, mais en les reconnaissant, c’est-à-dire faire progresser la connaissance en mettant en évidence la zone d’ombre que comporte tout savoir, c’est-à-dire en faisant progresser l’ignorance, je dis bien progresser, car l’ignorance reconnue, inscrite et pour ainsi dire approfondie, devient qualitativement autre que l’ignorance ignorante d’elle-même.

 

P 282 : L’inventivité, la créativité, la liberté cessent d’être attribuées à un deus ex machina, y compris le Dieu du Hasard.   

 

 

P 171 (Concept d’autonomie) : Le concept d'autonomie ne peut se concevoir qu'à partir d'une théorie des systèmes à la fois ouvert et clos; un système qui travaille a besoin d'énergie fraîche pour survivre et doit donc puiser cette énergie dans son environnement; Dès lors, l'autonomie se fonde sur la dépendance à l'égard de l'environnement et le concept d'autonomie devient un concept complémentaire à celui de dépendance...

 

 

P 216 (L’événement) : L’événement a été chassé dans la mesure où il a été identifié à la singularité, la contingence, l’accident, l’irréductibilité, le vécu (nous interrogeons plus loin le sens même de ce mot événement). Il a été chassé non seulement des sciences physico-chimiques, mais aussi de la sociologie, qui tend à s’ordonner autour des lois, modèles, structures, systèmes. Il tend même à être chassé de l’histoire qui est, de plus en plus, l’étude de processus obéissant à des logiques systématiques ou structurales et de moins en moins une cascade de séquences événementielles.

 

P 222 : L’indétermination phénotypique, c’est-à-dire l’aptitude à répondre aux évènements, s’accroît avec le développement du cerveau. Comme le dit J.-L. Changeux (« L’inné et l’acquis dans la structure du cerveau ») : « Ce qui semble très caractéristique des vertébrés supérieurs, c’est la propriété d’échapper au déterminisme génétique absolu menant aux comportements stéréotypés, c’est la propriété de posséder à la naissance certaines structures cérébrales non déterminées qui, par la suite, sont spécifiées par une rencontre (je souligne) le plus souvent imposée, parfois fortuite, avec l’environnement physique social et culturel. » 

  

P 223 : … il y a connexion entre événement et système. J’ajouterai même, pour ma part, que l’historicité profonde de la vie, de la société, de l’homme, réside dans un lien indissoluble entre le système d’une part et l’aléa-événement d’autre part.

P 235 (Evolution) : L’évolution n’est pas une théorie, c’est un phénomène de nature cosmique, physique, biologique, anthropologique. Elle n’est pas seulement progression (développement) mais aussi régression et destruction. Elle porte en elle la catastrophe comme force non seulement de destruction mais de création.

 

 

P 256 (Finalité) : Je vais partir du paradoxe que rencontre aussi bien le sociologue que l’acteur politique ou social. Le paradoxe est que si nous appliquons la vision scientifique « classique » sur la société, alors nous ne voyons que des déterminismes. Ce type de connaissance exclut toute idée d’autonomie chez les individus et chez les groupes, exclut l’individualité, exclut la finalité, exclut le sujet.

 

 

PP 271–272 (Autonomie / dépendance) : Plus l’être vivant sera évolué, plus il sera autonome, plus il puisera dans son écosystème vivant de l’énergie, de l’information, de l’organisation. Mais plus il dépendra, de par là même, de son écosystème. Le vivant est donc à la fois autonome et dépendant et, en devenant d’autant plus autonome, devient d’autant plus dépendant. Il est donc auto-organisateur sans être autosuffisant.

 

 

P 302 (Déterminisme / Acquis) : Bien entendu, la bactérie, et, plus généralement, tous les êtres vivants, y compris humains, réagissent ou agissent souvent comme des machines déterministes triviales, c’est-à-dire dont vous connaissez les output lorsque vous connaissez les input (c’est pourquoi le béhaviorisme, en tant que déterminisme environnemental, a pu mettre entre parenthèse non seulement ce qui se passait à l’intérieur de la machine mais aussi la machine elle-même) ? Mais plus un être vivant est cérébralement évolué, mieux il est capable de concevoir des choix, mieux, il est capable d’élaborer une stratégie, plus alors il cesse d’être une machine triviale …

 

 

P 214 (Méthode) : Dans toute pensée, dans toute recherche, il y a toujours le danger de simplification, d’aplatissement, de rigidité, de mollesse, de fermeture, de sclérose, de non-rétroaction ; il a toujours la nécessité, réciproquement, de stratégie, réflexion, art.

La méthode est activité pensante et consciente.

La méthode, disait Descartes, est l’art de guider sa raison dans les sciences. Ajoutons : elle est l’art de guider sa science dans la raison. Une scienza nuova, qui n’est plus liée à un éthos de manipulation et d’arraisonnement, implique une méthode autre : de pilotage, d’articulation. La façon de penser complexe se prolonge en façon d’agir complexe.    


ENTRETIEN AVEC EDGARD MORIN

 

 

 
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Published by Axel Evigiran - dans Sciences humaines
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