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17 août 2010 2 17 /08 /août /2010 07:42

Titre philoEloge de la démotivation 

(Partie 2 - Marchés obligatoires)

 

 

                       Guillaume PAOLI
                                      Lignes, 2008

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


  

J’inverse ici l’ordre du livre et propose tout d’abord un large extrait de cette illustration magnifique - et facilement transposable - proposée par Guillaume Paoli, a propos de la logique l’extension infinie des marchés : Faut-il faire payer ses invités ? Cruel dilemme sans doute pour les âmes libérales… (Une simple petite requête sur la toile suffit à voir que l’auteur a mis dans le mille au sens propre comme au figuré)

Viennent ensuite mes notes de lecture du chapitre « Marchés obligatoires ». La théorie après l’exemple en quelque sorte.


 

 

Faut-il faire payer vos invités ?

 

InvitationTout rapport mettant en jeu deux individus au moins peut être interprété en terme de service. Il ne serait jamais, dans les époques passées, venu à l’idée de personne que tous les aspects de l’existence humaine puissent être conçus comme autant de marchés au sein desquels chacun se trouve en concurrence avec tous les autres. Mais dès qu’un nombre suffisant d’ « acteurs » interprètent leurs propres rapports comme étant soumis à ce modèle incontournable, tous le seront effectivement. Prenons, pour illustrer cela, un cas qui reste en encore extérieur à l’emprise du marché : celui, ordinaire, d’un cercle de connaissances qui s’invitent à tour de rôle pour un apéritif, un repas ou une fête. Evidement il ne viendrait à l’idée de personne de faire payer à ses convives le prix des boissons et aliments consommés, augmentés de la « prestation » que constitue la mise à disposition du logis, le temps passé aux préparatifs, l’occasion offerte à des gens de se rencontrer, etc. L’esprit répugne à la seule idée qu’on puisse agir de la sorte (à espérer). Cela serait manquer aux principes les plus élémentaires de l’hospitalité et de la générosité…

 

Cependant, il est facile de démontrer que faire payer ses invités est tout à fait cohérent du point de vue comptable. Des frais ont été engagés, du temps investi, il faut les amortir. Bien sûr, vous pourrez rétorquer qu’une invitation incite chaque convive à rendre la pareille et que donc, finalement, il s’agit d’un jeu à somme nulle dont chacun profite à tour de rôle. Ce faisant, vous vous enferrez davantage, car je vous répondrai alors : voilà qui prouve bien que cette prétendue générosité n’est qu’une hypocrisie. J’ai adopté ici le point de vue de la personne invitante. Mais je peux me mettre aussi à la place du convive. Je me demanderai par exemple : suis-je certain que cette invitation est vraiment désintéressée ? Une fois le soupçon émis, il faut dissiper l’équivoque. c’est simple : en le payant, je suis quitte de toute obligation ultérieure. L’invitation entre ainsi dans le cadre d’un rapport contractuel à durée déterminée, et je conserve mon indépendance. Commençant à désespérer  de me ramener à la raison, vous vous écriez alors : « mais enfin, il y a des choses qui se font avec des inconnus, mais pas entre amis ! » Cet argument peu être aussi aisément retourné : n’inviter que des amis chez soi n’est pas une liberté, mais une limite. En faisant payer l’entrée de mon domicile, je peux me permettre de recevoir des étrangers, j’élargis par là les possibilités de rencontres, d’autant qu’en contrepartie je peux moi-même m’inviter sans réserves à une multitudes de tables inconnues. Bref j’augmente ma liberté de choix. Mieux : la généralisation de ce système favorisera l’émulation et la concurrence, chaque hôte ayant intérêt à se distinguer des autres par une offre exceptionnelle. Ainsi tout le monde profitera d’une hausse générale de la qualité des soirées. « Dans ce cas, autant se retrouver au restaurant ou dans un club ! », vous emporterez-vous enfin. Mais non : la visite d’un intérieur privé répond à une autre demande, plus personnalisée, plus authentique, plus intime.

Il serait donc parfaitement logique de devoir sortir son portefeuille dès que l’on est invité chez quelqu’un. Si cette pratique n’a pas (encore) cours, c’est seulement qu’elle se heurte à des mœurs, des coutumes qui l’interdisent. On a trop tendance à s’en laisser imposer par la « logique » d’un développement. Si D s’est produit, c’est que A, B et C y ont conduit ; donc D était inéluctable. Mais ce genre de constat n’est possible que rétrospectivement. Ce n’est là au fond qu’une tautologie : ce qui est arrivé est arrivé. Pour revenir à notre exemple, il n’est pas impensable que dans un avenir proche, la règle de faire ses convives ne s’établisse. On dira alors : il ne pouvait pas en être autrement, c’était dans la logique des choses. Mais il est possible, et je l’espère, que les lois de l’hospitalité se maintiendront contre vents et marchés.

Maintenant, imaginez que vous arriviez dans une contrée où c’est une norme admise et respectée que de payer pour une invitation. Que pouvez-vous faire ? Vous pouvez continuer à inviter les gens gratuitement, mais alors vous aurez vite le sentiment d’être le pigeon qui se fait exploiter. Ou alors vous vous abstenez de rentrer dans le jeu et n’invitez plus personne. Dans ce cas, votre sens de la dignité sera sauf, mais ce sera au prix d’un isolement social difficilement soutenable. Enfin, vous vous résignez, la mort dans l’âme, à jouer le jeu, à participer au grand marché des invitations. Dans les trois cas de figure, c’est la norme qui aura gagnée.

Marchés obligatoires

Pendant des siècles un marché était clairement délimité dans l’espace aussi bien que dans le temps, par des jours et des heures fixes. Limité, le marché l’était par le volume des transactions qui s’y effectuaient. Le système était donc en équilibre ; il aurait été absurde de penser qu’un marché puisse s’étendre ou croître indéfiniment. Bien qu’issu d’une tradition immémoriale, l’ordre du marché n’était pas spontané, mais soumis à des restrictions impératives. Il était possible de liguer la foule des chalands contre un camelot trop indélicat, de mettre en cause publiquement sa réputation. Il était également loisible de marchander, c’était même souvent la règle. Une fois les emplettes réglées, les gens se retrouvaient autour d’un verre. Achat et vente étaient une occasion de commercer au sens ancien de ce mot : d’entretenir des relations amicales, d’échanger des idées. C’était aussi le moment où l’on débattait de la vie de la cité, c’est-à-dire de politique. L’agora et le forum étaient des places de marché. 

Allégorie 

Les marchés se font rares dans l’économie de marché. A tout prendre, il voudrait mieux parler « d’économie d’hypermarché », avec tout cela comporte de choix imposés, de délocalisations, d’anonymat et de somnambulisme. La spontanéité et la liberté du commerce dont on nous rabat les oreilles ne valent pas pour tous. Essayez donc de vendre quelque chose en dehors du cadre réglementé, vous serez vite soupçonné de travail au noir, de fraude et d’infraction aux normes européennes. Ce qui se nomme aujourd’hui « le marché » n’a rien à voir avec ce que les gens ont entendus, des siècles durant, par ce terme. Qu’est-ce aujourd’hui le marché ? Ceux qui emploient ce mot à tout bout de champ seraient bien en peine d’en donner une définition précise satisfaisante, et pour cause : il n’y en a pas. Les dictionnaires spécialisés proposent des réponses pour le moins évasives : ce serait le « lieu de rencontre plus ou moins matérialisé entre une offre et une demande », un « système d’échange économique »… En fait, le plus simple est d’en donner une définition négative : il n’est pas contenu dans un lieu particulier, il n’est pas limité dans le temps, ni non plus dans le volume des produits vendus, il tend à la croissance perpétuelle et exclut toute autre forme de relation sociale. Sans oublier qu’il échappe au contrôle des sens, à la palabre et à la contestation. « La méthode de raisonnement occidentale procède par élimination, par élagages ; c’est une méthode d’analyse automnale, elle désincarne et enlève la garniture, le feuillage, pour aller voir la structure essentielle, croyant trouver dans les rameaux dénudés l’esprit d’un peuple, alors que, peut-être, c’est son feuillage qui donne tout son sens à l’arbre » (Naïma Benabdelali)

Pour en revenir aux amalgames abusifs auquel conduit le modèle d’interprétation dominant : nulle part ceux-ci ne sont plus patents que dans le cas du marché du travail. Il n’est pas de signe plus manifeste de l’efficacité du lavage de cerveau économiste que le fait que tant de monde puisse utiliser ce terme sans frémir. A commencer par la question de savoir qui est l’offreur et qui est le demandeur ? Et aussi : quelle marchandise est-elle l’objet de la transaction ? Comment le prix est-il déterminé ? Enfin, où se situe la liberté du contrat ? Que ceux qui voient là un échange égal essaient donc de licencier leur employeur ! Ici encore nous avons affaire à une fiction.

Pour cette raison il convient de distinguer le marché de l’idéologie du marché telle qu’elle s’est constituée depuis Adam Smith jusqu’aux néolibéraux, et telle qu’elle nous est servie quotidiennement à longueur d’ondes et de pages. Si le modèle de marché est effectif, c’est qu’il s’est établi par coup de force, et ceux-ci sont de nature institutionnelle. Il en va ainsi lorsqu’une entreprise fait breveter une pratique ancestrale, l’usage d’une plante médicinale par exemple, s’accaparant de la sorte l’usage d’un savoir commun sans que les dépossédés aient le moindre recours pour faire valoir leurs droits. C’est encore le cas lorsqu’une ressource naturelle est privatisée sous le prétexte spécieux que l’accès à cette ressource a été rendu possible par des moyens privés. Il y a peu de temps encore, les traités d’économie classique enseignaient que certaines ressources n’étaient pas des marchandises dans la mesure où, n’étant pas rare, elles faisaient partie du patrimoine commun (l’eau par exemple). L’accès à l’eau potable, par un « heureux concours de circonstances », est devenue rare. Ici comme ailleurs, il n’existe un marché que parce qu’aucun groupe humain n’a eu la force requise pour s’opposer aux diktats des mercantis. Si j’aborde une inconnue dans la rue et lui demande quel est son tarif pour passer la nuit avec moi, il y a de grandes chances que je reçoive une claque pour toute réponse, la dame me signifiant ainsi sans équivoque qu’elle ne s’estime pas soumise à la loi de l’offre et la demande. Pour qu’un marché existe effectivement, il faut que les individus se pensent et se comportent eux-mêmes en tant que contractants. Pourquoi ceux-ci n’ont-ils pas la plupart du temps la sensation de vivre sous la férule d’accapareurs illégitimes ? Parce que l’abstraction du modèle u marché lui a permis de se naturaliser.

Il y a encore 40 ans, le marché n’était un sujet de préoccupation que pour les patrons et les politiciens. La société n’est devenue pleinement un peuple d’acheteurs et de vendeurs, qu’avec l’avènement de l’ère dite « post-industrielle », c’est à dire la prédominance services. Or pour qu’un tel secteur puisse exister, il faut que les prestataires considèrent comme légitime de vendre un service plutôt que de le rendre. Cette légitimité est confortée par l’existence de clients qui font volontairement appel aux prestataires pour, croient-ils, se simplifier la vie. Prendre un raccourci. Mais pour payer ce raccourci, ils devront le plus souvent avoir eux-mêmes des services à vendre.

 

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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