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10 juillet 2010 6 10 /07 /juillet /2010 18:04

Titre philoEloge de la démotivation 

(Partie 1 - Pourquoi fait-on quelque chose plutôt que rien ?)

 

 

                       Guillaume PAOLI
                                      Lignes, 2008

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


 

Rafraîchissant et tonique. Impertinent. Une déconstruction indispensable de ce qui constitue l’ossature de la motivation. A mettre d’urgence entre toutes les mains.  

Voici quelques morceaux choisis du premier chapitre (le livre en comprend 6) ; il y est question de la métaphore de l'âne et de la carotte...

 

Si d’aventure vous vous reconnaissiez malencontreusement dans le portrait fait par Guillaume Paoli du malheureux équidé, rassurez-vous rien n’est perdu ; et la lecture de l’ouvrage vous sera d’autant plus profitable…

 


 

Pour faire avancer un âne, il n’est pas de moyen plus éprouvé que l’usage proverbial de la carotte et du bâton. Notons tout d’abord qu’il est bien question de carotte et de bâton, et non pas de l’une ou de l’autre. Le bâton seul, la contrainte physique, ne suffit pas à provoquer une avancée continue et décidée de l’animal. L’âne battu s’ébroue, il fait bien quelques mètres à contrecoeur, mais cesse de marcher à la première occasion. Tout pédagogue le sait bien, la crainte du châtiment doit être couplée à l’espoir d’une récompense. C’est ici qu’intervient la Démotivationcarotte. Pour commencer, non seulement l’âne doit voir la carotte, mais il ne doit voir qu’elle ; il faut donc faire en sorte que tout autre objet de convoitise disparaisse de sa vue. Cet à cet effet que sont utilisées ces judicieux accessoires que l’on nome œillères. Ce peut être par exemple une idéologie assimilant au mal absolu, ou encore une utopie irréaliste, tout ce qui n’est pas la carotte. Une fois l’attention du baudet captée, tout reste à faire. Car nous sommes encore en présence de deux volontés distinctes. L’âne veut manger la carotte, l’ânier veut faire avancer l’âne. La chose aura d’autant plus de chance de réussir que le sujet sera convaincu  d’agir volontairement et libre de toute influence extérieure. Cette phase d’adaptation est facilitée chez les mammifères d’un naturel plus grégaires que les ânes, mettons des collègues. Evidement il n’est pas question que le but puisse être atteint, sinon l’âne s’arrêterait sur le champ pour jouir du fruit de son effort et toute l’entreprise aurait été vaine. Mais il faut empêcher que l’animal abandonne tout espoir de parvenir à ses fins, ce qui compromettrait tout autant sa marche en avant. La satisfaction doit apparaître comme toujours différée, mais jamais compromise. C’est ici qu’interviennent des consultants en pensée positive qui abreuvent les ânes de maximes comme celle-ci, attribuée à Churchill : « La réussite, c’est la capacité de voler d’un échec à l’autre sans perdre son enthousiasme ». Une fois ce stade atteint, le plus dur est passé. Car on va désormais pouvoir compter sur un autre facteur éprouvé qui se nome la routine. L’animal va continuer sur sa lancée, par vitesse acquise, pour ainsi dire, sans plus se poser la question du pourquoi. Plus exactement, cette question va s’inverser pour lui. Il se demandera : quelle raison aurais-je donc de m’arrêter ? Avouons le, le fait que les ânes se fassent systématiquement berner par des procédés aussi élémentaires ne laide pas vraiment en faveur de leur discernement. Il faut tout de même rappeler, à leur décharge, que jamais on ne vit de syndicat de bourriques manifester en revendiquant « plus de carottes et moins de bâton » !

 

Ce que je viens d’esquisser à grands traits n’est autre que la théorie de la motivation telle qu’elle est distillée dans d’austères traités de psychologie et mise en pratique dans de coûteux séminaires. La motivation est donc la fabrication et la propagation de motifs destinés à faire bouger les gens dans la direction jugée utile, ou pour parler la langue de ce temps : à les rendre toujours plus flexibles et mobiles.

Dans tous les secteurs de la société actuelle, la bataille pour la motivation fait rage. Les chômeurs n’obtiennent un droit à l’existence qu’en fournissant les preuves d’un engagement sans relâche dans la recherche d’emplois inexistants. Lors des entretiens d’embauche, ce ne sont pas tant les compétences qui comptent que l’exhibition enthousiaste d’une soumission sans faille. Le devoir de motivation s’impose tout autant au consommateur, à l’adolescent qui doit se former (formater) selon les exigences du marché… Une fois la télé éteinte, restent encore tous ces artistes qui veulent le faire bouger, les militants qui veulent le mobiliser, le temps et la relation qu’il faut gérer, sa propre image qu’il faut dynamiser…. Que de carottes, pour de si malheureux ânes !

Paoli Guillaume

Les motifs intrinsèques aux individus, auxquels les institutions sociales prétendaient répondre naguère ont été systématiquement anéantis par la colonisation marchande. Dans la sphère de l’emploi, tous les indicateurs témoignent d’une baisse de « l’investissement » des salariés dans leur emploi. Dans la sphère médiatique, l’uniformisation des informations semble provoquer une perte de crédibilité tout aussi globale. Plus la motivation des gens est nécessaire aux marchés, plus elle fait défaut. Parmi toutes les raisons qui y contribuent, le syndrome de l’embouteillage occupe une place de choix. La chose est bien connue : chacun s’est acheté la voiture qui lui promettait la liberté individuelle, vitesse et puissance, pour se retrouver finalement à faire du surplace sur l’autoroute  à cause de tous les autres, qui animés par les même motifs, ont fait la même chose que lui. Il n’est même pas exact de dire à ce propos que nous nous retrouvions dans un embouteillage ; la cruelle vérité, c’est que nous sommes l’embouteillage ! Et ce n’est pas tout, car l’accès à l’embouteillage exige un surcroît de travail toujours plus mal payé. C’est logique : plus de monde se retrouve englobé, moins la part proportionnelle de chacun a de valeur. Le fossé entre la terre promise vue à la télé et l’existence concrète se creuse en conséquence. Désormais, chaque individu soumis au marché reçoit en permanence une double injonction contradictoire : réduis tes prétentions salariales, et augmente ta consommation ; sois créatif, sois loyal et n’oublies pas que tu es remplaçable à merci ; fais valoir ton individualité et fonds-toi dans l’équipe ; jouis et sois abstinent…

 

Beaucoup font le constat de cette crise de motivation pour la déplorer. Je crois au contraire qu’il faut accueillir cet état des choses comme une chance. Qui se défie du train où vont les choses fait bien de ralentir le pas. Qui doute de l’issue de la fuite en avant est avisé de se détourner des carottes agitées devant son nez. Si le développement capitaliste a pour condition primordiale la motivation de ses agents, il est logique de déduire que pour les adversaires et les victimes de ce développement, la démotivation est une étape nécessaire.

 

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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