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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 21:34

hermann-hesse.jpgLe « Loup de Steppes », le premier livre de Hermann Hesse que je lus, me fit si fort effet qu’il reste, dans mon souvenir, assez haut placé pour presque côtoyer des œuvres telles que « Là-bas » ou « A rebours » d’Huysmans, « L’homme qui rit », de Hugo, « Salammbô » de Flaubert, - j’en oublie mille ! - ou, pour puiser dans le registre contemporain « Samarcande » commis en 1988 par le tout jeune immortel Amin Maalouf, celui qui succéda à Claude Lévi-Strauss dans le fauteuil 29 de l’illustre confrérie des vampires hexagonaux (et oui, j’ai beaucoup aimé le romantisme noir de la série d’Anne Rice consacrée à ces non-mort finissant, comme attendu, leurs pérégrinations dans les contreforts de New Orleans). Je pourrais aussi, dans un registre fantastique citer ici le fabuleux « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, ouvrage inclassable dont l’ambiance ainsi que les multiples entrées me font irrésistiblement songer à une sorte de labyrinthe aux accents de« Blair witch » littéraire.  


New Orleans et son cortège d’histoires glauques… Le vieux carré français, avec ses musiciens de jazz et ses danseuses ondulant dans la pénombre des bars enfumés ; ce lieu où séjourna cet enfant d’une dizaine d’année qui pouvait s’écrier du haut de 5000 ans : « Je suis un vampire » ! New Orleans, là où Laurent Gaudet, dans « Ouragan », nous plongera dans une scène de sinistre beauté, lorsque les Flamants aux poitrails cramoisis seront dévorés par des nuées d’alligators vomis des bayous… 

 

Mais je m’égare ! 

 

Ce n’est point ici le lieu d’une causerie autour de l’œuvre d’Hermann Hesse. De « Siddharta » ou de « Demian » je ne dirai point un mot.
Mais, choisissant ce recueil de textes périphériques, cette compilation à mon sens plutôt mal nommé « L’Art de l’oisiveté », et qui laisse entrevoir l’homme derrière l’écrivain, j’ose croire pouvoir prendre le parti de l’accessoire : déambulation cependant essentielle à celui animé du désir de saisir le reflet de qui se love au-delà du rideau de nos fictions…

 

Nous avons tous un petit côté réactionnaire, dont nous nous accommodons plus ou moins bien. Des hérissements et des digues… Pour ma part, à la lecture de ce texte, je puis, sans réserve, m’identifier à ce villageois intermittent, qui au nom du droit du sol, crache son exaspération envers ceux qui contrarient sa quiétude. Ainsi, au Crotoy, entre chasseurs, véliplanchistes, ramasseurs de coques, familles criardes inconscientes de la marée montante (et qu’il faudra à grand frais hélitreuiller), m’est-il arrivé, plus que de raison, de déplorer que : « les hordes multicolores aient envahies la baie ».

 

C’est que, piétons, nous n’avons pas de mots assez durs pour qualifier la grossière stupidité de l’automobiliste, son hystérie ou encore sa méchanceté congénitale. Nous rions de cette espèce de régression infantile qui lui fait chérir, comme la prunelle de ses yeux, ce qui n’est en résumé que quatre roues surmontées d’un habitacle plus ou moins inutilement luxueux. Mais une fois motorisés nous oublions d’ordinaire tout aussitôt la sagesse du péripatéticiens que nous fûmes ; et de nous compromettre en cohortes d’imprécations tout étant prêt à massacrer qui égratignera le substitut de notre ego… Personne ou presque n’y échappe… Ainsi ai-je vu des vieillards métamorphosés en Cerbères version moderne, de jolies femmes s’avilir en tombereaux insultes ; bouches déformées par la haine. Etc.
En d’autres termes, nous sommes tous le touriste d’un autre…Et, comme chacun sait, le problème, c’est précisément l’autre !

 

Enfin, quant à l’allusion que fait Hermann Hesse au sujet du problème de la surpopulation généralisée, thème d’évidence politiquement incorrect au plus au degré, je laisse à chacun le soin, dans le secret de son alcôve, de se positionner en âme et conscience…

 hesse-suisse.jpg


Retour à la campagne

Art-oisivete.jpg« Dieu merci, je me suis évadé de la ville. Les préparatifs de départ et le voyage ne sont plus qu’un souvenir et, après six mois d’absence, me voici de retour à la maison. (…) L’arrivée à Lugano fut en revanche peu réjouissante. Telles des nuées de sauterelles, les étrangers débarquent ici en masse aux alentours de Pâques, et cela faisait longtemps que je n’avais pas été indisposé à ce point par le vacarme des foules envahissantes peuplant la terre. Dans cette petite ville, un quart des habitants viennent de Berlin, un tiers de Zurich, un cinquième de Frankfort et de Stuttgart. On compte environ dix personnes au mètre carré, dont beaucoup disparaissent piétinés chaque jour. Cependant, on ne ressent absolument aucune diminution de la population, car chaque train express arrivant en gare apporte cinq cents à mille nouveaux visiteurs. Naturellement ce sont des gens charmants qui se contentent d’infiniment peu.(…) ils ont le teint blafard et portent de grandes lunettes à travers lesquelles ils contemplent d’un air intelligent et reconnaissant les prairies en fleur. Ces prairies sont désormais entourées de barbelés, alors que, il y a quelques années encore, elles s’étendaient sous le soleil, libres et confiantes, traversées seulement par de petits sentiers. Encore une fois, ces étrangers sont des gens charmants, bien éduqués, reconnaissants et immensément modestes. Ils roulent en voiture et s’écrasent les uns contre les autres sans qu’un seul d’entre eux ne se plaigne ; pendant des journées entières, ils errent de village en village, cherchant une chambre d’hôtel libre, en vain, naturellement (…) D’année en année, le nombre des voitures augmente et les hôtels sont de plus en plus remplis. Même le dernier des vieux paysans, si aimable soit-il,gallery_18.jpeg installe du fil de fer barbelé autour de ses prairies pour les protéger du flot de touristes qui les piétinent. Ainsi disparaissent les unes après les autres les prairies, les belles et paisibles lisières des forêts qui deviennent des terrains à bâtir entièrement clôturés. Depuis des années déjà, l’argent, l’industrie, la techniques, l’esprit moderne se sont emparés eux aussi, de ces paysages parés, il y a peu encore, d’une splendeur enchanteresse (…). Le dernier d’entre nous se pendra au dernier vieux châtaignier du Tessin juste avant que celui-ci ne soit abattu sur l’ordre d’un promoteur.
(…) Alors nous fermons l’œil, souvent même les deux, nous tenons nos portes bien fermées et, de derrière nos volets clos, nous regardons la foule compacte qui, jour après jour, se répand en un défilé ininterrompu à travers tous nos villages, venant se recueillir en masse devant les restes d’un paysage qui fut jadis vraiment beau.
La terre est désormais tellement surpeuplée !
(…) Enfermé dans ma cellule d’ermite, je lis ces ouvrages délicieux, tandis que dehors Lugano_0550-copie-1.jpg(…) la foule compacte des étrangers parcours la campagne. Ces gens sont venus ici parce que passer Pâques à Lugano est aujourd’hui à la mode. Dans dix ans, ils seront au Mexique ou au Honduras (…) Dieu sait où encore ; en tout cas, ils se trouveront toujours dans des endroits où ils se disputeront la dernière chambre d’hôtel, où la poussière de leurs propres voitures les fera tousser et cligner des yeux. »

(1928)

 


Pour tous les va-t-en guerre et autres admirateurs de défilés militaires.

 

Opposions
defile.jpg« (…) je ne puis m’empêcher de penser à l’année 1914. Je songe à l’optimisme soi-disant salutaire de ces peuples qui trouvaient tout magnifique, enthousiasmant et menaçaient de coller au mur chaque pessimiste rappelant que les guerres sont des entreprises fort périlleuses et violentes qui peuvent aussi se solder par une triste défaite. Ainsi les pessimistes furent-ils en partie ridiculisés, en partie fusillés. Les optimistes eurent alors leur époque de gloire, ils exultèrent et triomphèrent (…), jusqu’au moment où, épuisés de tant d’allégresse et de victoires, ils s’effondrèrent brutalement… »

 

(1928)

 


Celle-ci, fort courte, je la livre en son intégralité. Elle reste à toute les époques, ,hélas, d’une brûlante  d’actualité. Et de reprendre avec Cioran : « On ne tue qu’au nom de Dieu ou de ses contrefaçons ».

 

Mise à mort

« Le maître et quelques-uns de ses disciples quittèrent la montagne pour descendre à pied en direction de la plaine. Ils arrivèrent près des murailles d’une grande ville. Devant les portes de celle-ci, la foule s’était rassemblée. En s’approchant, ils virent qu’un échafaud s’élevait à cet endroit et que les bourreaux s’affairaient. Ils étaient en train de tirer hors d’une charrette un homme affaibli par la captivité et la torture et le traînaient vers le billot. Quant à la masse, elle se pressait pour voir le spectacle, huait le condamné et lui crachait dessus. Elle attendait la décapitation avec une gaîté et une avidité bruyante.
« Se qui s’agit-il ? se demandèrent entre eux les disciples, et qu’à-t-il bien pu faire pour que ces gens réclament sa mort avec tant de fureur ? Il n’y a là personne qui ait pitié ou qui pleure.heretique
- Je crois, déclara le maître avec tristesse, qu’il s’agit d’un hérétique.
Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu’ils rencontrèrent la foule, les disciples pleins de compassion s’enquérirent du nom et du crime et celui qui était en train de s’agenouiller devant le billot.
- C’est un hérétique, s’écrièrent les gens avec colère, hé regardez, il baisse sa tête de maudit ! A mort ! Rendez-vous compte, ce chien a voulu nous enseigner que la cité du Paradis n’avait que deux portes ; mais on sait bien, nous, qu’elle en a douze !
Les disciples se tournèrent avec surprise vers le maître et lui demandèrent :
« Comment l’as-tu deviné, maître ? »
Le maître sourit puis se remit à marcher.
« Cela n’était pas compliqué, dit-il tout bas. Si cet homme avait été un meurtrier, un voleur, un criminel, nous aurions rencontré chez les gens un sentiment de pitié et de compassion. Beaucoup auraient pleuré, plus d’un aurait affirmé qu’il était innocent. Mais il en va autrement s’agissant d’une personne qui a une foi différente de celle des autres. Le peuple assiste à son exécution sans aucune pitié, et son corps est jeté aux chiens ».

 

(Vers 1908)

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Published by Axel Evigiran - dans Auteurs éternels
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