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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 13:23

L’empire du moindre mal
Essai sur la civilisation libérale

Jean-Claude Michéa

coll. Climats, Flammarion

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.



L’unité du libéralisme

Une logique philosophique : il est significatif que les mots mêmes d’ « idées libérales » et de « libéralisme » ne soient apparus, pour ce qui est du français, qu’après Thermidor. C’est avant tout comme projet postrévolutionnaire, c’est à dire rendu possible par la destruction des bases de l’Ancien Régime, que le libéralisme philosophique a pu devenir historiquement agissant, jusqu’à constituer de nos jours, le principal (sinon l’unique) principe actif des politiques gouvernementales et des transformations civilisationnelles de l’Occident (et à travers celles-ci de la planète tout entière).

 

Michea - L'empire du moindre malOn se demandera quel « concours fortuit de causes étrangères » (selon l’expression de Rousseau) a précipité l’avènement de l’exception occidentale, contribuant à rendre intelligible le chemin historiquement inédit, à défaut d’être nécessairement exemplaire, que les sociétés européennes ont choisi d’emprunter à partir du XVII siècle.

Une place essentiellement doit être réservée à l’invention de la science expérimentale de la nature. Le projet moderne par excellence, de rendre les humains « maitres et possesseurs de la nature ». Cependant, c’est surtout en tant que qu’image d’une autorité symbolique nouvelle, l’idéal de la Science, autorité désormais opposable à celle de l’Eglise, que la physique galiléenne a produit deux effets idéologiques les plus important. D’une part, elle a offert une assise métaphysique particulière à la notion de Progrès. ET, de l’autre, elle a favorisé la croyance selon laquelle l’extension de la méthode galiléenne à l’étude de la nature humaine pourrait bientôt permettre d ‘édifier une « physique sociale » et, à travers celle-ci, de créer les conditions d’un traitement enfin « scientifique » et « impartial » du problème politique (tel est le fondement métaphysique de l’autorité contemporaine des omniprésents « experts »).

Si l’idéal de la Science a ainsi joué un rôle fondamental dans la constitution de l’imaginaire moderne, dans ce « concours fortuit de causes étrangères », il semble bien, en effet , que celle qui a contribué de la manière la plus déterminante à catalyser la réponse moderne aux crises de la société européenne, c’est, avant tout, le traumatisme historique extraordinaire provoqué, chez tous les contemporains, de l’ampleur et de la durée des guerres du temps, particulièrement les guerres civiles idéologiques dont la forme principale, à l’époque, est la guerre de religion. Elle affecte de manière plus radicale encore même la nature des rapports humains, et ce n’est certainement pas par hasard que Pascal, après Hobbes, la considérait comme le plus grand des maux. La plus désocialisante qui soit. Corneille n’hésite pas dès qu’il s’agit de la guerre civile, à définir cette dernière comme « le règne du crime ».  C’est vraisemblablement cette hantise de la guerre civile qui explique, en premier lieu, les raisons pour lesquelles les philosophes du XVII et XVIII siècle (et particulièrement ceux qui sont d’origine ou de sensibilité protestante) décrivent presque toujours leur « état de nature » comme un état ou régnerait nécessairement la guerre de tous contre tous. C’est au fond a leurs yeux, une seule et même chose que d’instituer une société conforme aux progrès de la Raison et de définir les conditions qui permettront enfin à l’humanité de sortir de la guerre. La croyance moderne au Progrès ne doit pas être interprétée comme une simple « version sécularisée du millénarisme chrétien ». Elle est fondamentalement le signe d’une aspiration très prosaïque à vivre enfin en paix. La modernité occidentale apparaît donc comme la première civilisation de l’Histoire qui ait entrepris de faire de la conservation de soi le premier (voir l’unique) souci de l’individu raisonnable. Or selon l’interprétation dominante du temps, les deux principales causes de la folie guerrière sont, d’une part, le désir de gloire des Grands, et, de l’autre, la prétention des hommes à détenir la Vérité sur le Bien. A partir de là, il est facile de décliner le système des réponses moderne à la question de la paix civile. D’un coté, il faudra impérativement présupposer que le désir de gloire et le culte des vertus héroïques ne sont, en définitive, que le masque de l’amour-propre et de l’intérêt privé. De l’autre, il sera indispensable d’établir que nos convictions concernant le Vrai, le Beau ou le Bien constituent une simple affaire d’habitude ou de goût. Soit en termes plus contemporains, la philosophie du soupçon (décontrusctionisme) et, de l’autre, le relativisme culturel (multiculturalisme), qui représentent, de nos jours encore, les deux piliers fondamentaux de Temple « post moderniste ». Dans ce cadre précis, l’essence de l’Homme va commencer à être lue de manière privilégiée à travers le modèle du « bourgeois », ce négociant bien commode, que toute l’époque s’accorde maintenant à définir comme prosaïque, paisible et inoffensif.

Le libéralisme philosophique propose l’utopie d’une société rationnelle, plaçant le fondement même de son existence pacifiée dans la seule dynamique des structures impersonnelles du Marché et du Droit. Il s’agit toujours d’imaginer les mécanismes capables d’engendrer par eux même tout l’ordre et l’harmonie politique nécessaire, sans qu’il n’y ait plus jamais lieu de faire appel à la vertu des sujets.

L’axiome de base du libéralisme politique : Si la prétention de certains individus à détenir la vérité sur le Bien est la cause fondamentale qui porte les hommes à s’affronter violemment, alors les membres d’une société ne pourront vivre en paix qui si le Pouvoir chargé d’organiser leur coexistence est philosophiquement neutre, c’est à dire s’il s’abstient, par principe, d’imposer aux individus telle ou telle conception de vie bonne. D’ou une instance chargée d’harmoniser les libertés à présent concurrentes : le Droit. Et les principes censés guider son exercice sont, dans la terminologie libérale, ceux de la Justice. Pour l’essentiel il s’agit de calculer au plus juste le système de poids et contrepoids qui permettra de maintenir l’équilibre des libertés rivales en leur imposant un minimum d’exigences. En ce sens pour les libéraux, l’Etat le plus juste c’est l’Etat qui ne pense pas. Un Etat sans idées – ou comme disent les libéraux, sans idéologie – et qui, par une sorte de platonisme renversé, mettrait son point d’honneur philosophique à ne jamais s’interroger sur ce qu’est la meilleure façon de conduire sa vie ou d’employer sa liberté ‘naturelle’ (Etat sans idées ni valeurs – On sait que, sur ce point, l’Etat libéral a trouvé, depuis 30 ans, un personnel politique remarquablement adapté à sa fonction). Il constitue une pure ‘administration des choses’. L’autorité du Droit libéral n’est légitime que parce qu’elle se borne à arbitrer le mouvement brownien des libertés concurrentes, sans jamais faire appel à d’autres critères que l’exigence de liberté elle même ; lesquelles se résument, pour l’essentiel, à la seule nécessité de ne pas nuire à autrui. De quel droit, une société libérale pourrait-elle par exemple, empêcher un individu de se nuire à lui même ? Sur quelle base décider que le fait de critiquer une religion (ou de la tourner en dérision) ne nuit pas à l’exercice de la liberté bien comprise des croyants ? Dans quelle mesure, à l’inverse, les enseignements de telle religion sur le statut de la femme ou la nature de l’homosexualité ne portent-ils pas atteinte aux ‘droits des minorités’ ? devant ces questions, multipliables à l’infini, le Droit libéral est obligatoirement en grande difficulté. La pente logique est alors de s’engager progressivement dans la voie d’une régularisation massive de tous les comportements possibles et inimaginables[1]. Ce mode de raisonnement minimaliste peut être étendu à toutes les revendications concevables, y compris les plus contraires au bon sens ou à la common decency. Il suffit de cela savoir manier, même de façon très approximative, ces techniques de la ‘déconstruction’ qui permettent de transformer tous les scrupules éthiques possibles en autant de tabous arbitraires et historiquement déterminés. Il est, cependant à prévoir, qu’il se trouvera toujours d’autres individus – ou associations d’individus – pour estimer que chacune de ces nouvelles ‘avancées du Droit’ porte atteinte à leur propre liberté dans la mesure ou elle sera supposée nuire à leur sensibilité et à leur ‘estime de soi’. Il est donc, à terme, inévitable que ce processus d’extension infinie des droits individuels finisse par déclencher, sous l’effet de la vielle dialectique provocation/raidissement, l’apparition d’une nouvelle guerre de tous contre tous. Le Droit libéral n’a pas d’autre issue à sa disposition, en fin de compte, que d’enregistrer passivement la variation incessante des différents rapports de force qui travaillent l’opinion et la société. A partir du moment ou l’Etat libéral se veux, ‘le scepticisme devenu institution’ il n’existe aucun pare-feu institutionnel cohérent qui puisse prévenir le démontage méthodique de ce qu’Orwell appelait la common decency, ni du simple bon sens. Faut-il alors rappeler que c’est précisément autour de cette question cruciale – celle de la différence entre une société juste et une société décente – que s’étaient noués, au début du XIX siècle, les premiers éléments de la critique socialiste du libéralisme[2] ?   

Frédéric Bastiat (Justice et fraternité, 1848) : Il occupe dans l’histoire du libéralisme français une place décisive pour au moins deux raisons : D’abord il est l’un des premiers libéraux à polémiquer ouvertement avec cette critique socialiste naissante. Ensuite et surtout, il est l’un des tout premier idéologues de ce mouvement à en avoir assumé, sans le moindre état d’âme, l’unité dialectique des deux versants. « Après mur examen il faut reconnaître que Dieu a bien fait, en sorte que la meilleure condition du progrès, c’est la justice et la liberté ». Cette curieuse entrée en matière, ne doit pas inquiéter le lecteur libéral car nous apprenons très vite que ce Deus ex machina, chargé de régler définitivement la question morale, ne connaît pas d’autre incarnation possible que la célèbre ‘main invisible’ d’Adam Smith. Il s’agissait donc d’entendre par là que c’est la libéralisation intégrale des échanges économiques qui, plaçant la société juste sous la protection tutélaire des lois de l’offre et la demande, va se charger d’elle même, par un processus purement mécanique, d’engendrer cette communauté à la fois pacifique et solidaire, sensée constituer l’idéal commun des vrais libéraux et des socialistes. Certes Bastiat n’ignore pas l’objection massive des socialistes de l’époque. « Que pouvait-il résulter de cette liberté industrielle, de ce fameux principe de libre concurrence ? Il n’en pouvait sortir que l’asservissement général, l’inféodation collective des masses dépourvues de capitaux, d’armes industrielles, d’instruments de travail, d’éducation enfin, à la classe industriellement pourvue et bien armée. On dit ‘la lice est ouverte, tous les individus sont appelle au combat, les conditions sont égales pour tous les combattants’. Fort bien, on n’oublie qu’une chose, c’est que, sur le grand champ de guerre, les uns sont instruits, aguerris, armés jusqu’aux dents, pourvus de machines de guerre et de munitions, qu’ils occupent toutes les positions, et que les autres dépouillés, nus, ignorants, affamés sont obligés, pour vivre au jour le jour d’implorer leurs adversaires eux même un travail et un maigre salaire »[3]. Si Bastiat est scandalisé que l’on puisse utiliser un vocabulaire aussi guerrier à propos du monde fondamentalement paisible de l’industrie et du doux commerce (quoi de plus impensable qu’une guerre économique ?) il reconnaît néanmoins à Considérant le mérite d’avoir correctement situé l’enjeu du débat. « La dissidence profonde entre les socialistes et les économistes consiste en ceci : les socialistes croient à l’antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes croient à l’harmonie naturelle, ou plutôt à l’harmonisation nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là. » « La providence – explique ainsi Bastiat – ne s’est pas trompée. Elle a arrangé les choses de telle sorte que les intérêts arrivent naturellement aux combinaisons les plus harmoniques » ; » et c’est la conclusion – ajoute-t-il triomphalement – à laquelle arrive l’Economie politique ». C’est l’économie en fin libre de se développer selon ses propres lois naturelles qui se chargera d’elle même d’éduquer moralement les humains sous l’œil émerveillé de Dieu. En ce sens, la Croissance économique est bien l’énigme résolue de l’histoire[4]. Il suffira donc qu’au siècle suivant Boisguilbert élabore le concept d’ordre économique naturel – en transposant à la sphère des activités marchandes le modèle de la physique cartésienne – pour que la conjonction des deux thèmes modernes ( rôle pacificateur du commerce, mécanique autorégulatrice du marché) rendent philosophiquement pensable le projet d’Adam Smith : montrer comment le simple jeu des lois du marché libre peu engendrer par lui même sans que l’Etat ait à intervenir, un monde à la fois pacifique, prospère et aussi heureux qu’un monde égoïste peu l’être. Si le libéralisme politique finit toujours par retrouver dans le libéralisme économique son centre de gravité naturel, c’est donc bien d’abord que ce dernier, dans son projet comme dans ses principes, constituait déjà, depuis le commencement, la réponse politique parallèle au problème moderne.

Si l’économie a désormais vocation, en lieu et place des anciennes théologies, à définir la voie que l’humanité doit suivre – celle de la croissance illimitée, ce nouveau ‘baume à toutes les plaies’ – c’est bien en réalité, parce que, sous le masque intimidant de la ‘nécessité’, elle constitue elle même, rien d’autre, depuis le début, qu’une idéologie invisible et une religion incarnée.

 

Question de méthode

Ce n’est pas un hasard si les différents discours qui célèbrent à présent la globalisation du capitalisme (c’est à dire le processus, tenu pour inéluctable, qui élimine toutes les frontières concevables au profit d’un marché mondial unifié), reposent tous sur l’idée que l’avenir de l’humanité n’est lisible qu’à partir des seules contraintes de la croissance[5] économique, elle même dépendante du progrès incessant des ‘nouvelles technologies’. Or il est devenu difficile d’ignorer, depuis les travaux fondateurs de Polanyi, que cette représentation de l’Economie comme une sphère séparée et autonome de l’existence sociale constitue une construction historique très récente, dont la projection définit précisément l’illusion moderne par excellence.

Une fois le système capitaliste historiquement constitué, tout le problème reste d’expliquer quels concours de circonstances, en grande partie imprévisibles, ont rendus possibles l’émergence du monde dominé, à présent, par l’imaginaire de la croissance économique (sans tomber dans l’illusion rétrospective)[6]. L’un de ces dispositifs fondamentaux de cette configuration historique contingente est l’idéal de la science[7]. Comme Orwell n’a cessé de le souligner, il est évident que l’apparition et le développement concret des différents totalitarismes demeurent strictement incompréhensibles tant que l’on refuse de reconnaître un rôle central au projet idéologique typiquement moderne, porté par certains secteurs de l’intelligentsia contemporaine, d’organiser scientifiquement l’humanité. Cette remarque vaut pour l’idéologie libérale.

 

« Société ouverte » et politique de la nécessité

La belle légende des sources humanistes de l’Occident ne saurait faire oublier la véritable origine du compromis moderne. Il s’agissait seulement de s’accommoder de son existence dans le cadre purement technique d’un modus vivendi établi sur la mise entre parenthèses des différences idéologiques (privatisation des convictions morales ou religieuses). La magnifique « tolérance » sur laquelle la « société ouverte » est toujours supposée se fonder, dans les faits elle désigne, la plupart du temps, qu’une manière minimale de coexister avec ses contemporains. Aujourd’hui, sous le terme séduisant de « métissage »[8] n’est que l’autre nom de cette simple unification juridique et marchande de l’humanité.  

Dans le Figaro magasine (06/01/2007), Alain-Gérard Slama écrit que « les deux valeurs cardinales sur lesquelles repose la démocratie sont la liberté et la croissance ». C’est une définition parfaite du libéralisme. Ce tour de passe-passe, devenu habituel, autorise naturellement toute une série de décalages très utiles. Si en effet le mot « démocratie » doit être, à présent, affecté à la seule définition du libéralisme, il faut nécessairement un terme nouveau pour désigner ce « gouvernement du Peuple, par le Peuple », ou chacun voyait encore, il y a peu, l’essence même de la démocratie. Ce nouveau terme, choisi par les ateliers sémantiques, sera celui de « populisme ». Il suffit dès lors d’assimiler le populisme à une variante moderne perverse du fascisme classique, pour que les effets désirables s’enchaînent avec une facilité déconcertante. Si l’idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose doit vous avertir immédiatement que vous etes en train de basculer dans le « populisme » le plus trouble, et par conséquent, que la « Bête immonde » approche de vous à grands pas. En « citoyen » bien élevé (par l’industrie médiatique), vous savez alors aussitôt ce qu’il vous reste à penser et à faire.

Cette idée de « nécessité », au nom de laquelle les libéraux continuent de justifier leurs choix politiques fondamentaux (il suffit de référer au discours contemporain sur la « nécessaire adaptation aux réalités du monde moderne ») s’inscrit dans une configuration historique complexe : En premier lieu, une critique religieuse, né de la crise des Indulgences, qui va progressivement conduire Luther à forger l’image d’une créature humaine dont le salut ne dépendrait pas de ses œuvres (« le libre arbitre est une fiction car il n’appartient à personne de penser ou de faire quoi que ce soit de bien ou de mal, mais tout obéit à une nécessité absolue »(1520)). Ensuite, un mouvement philosophique qui, afin de soustraire les hommes à l’emprise culpabilisante des Eglises constituées, va également s’efforcer de nier leur libre arbitre et d’inscrire leur existence dans une économie de la nécessité naturelle ou les notions de Bien et de Mal seraient privées de sens. Enfin, bien entendu, l’apparition des sciences expérimentales qui, formant le concept de « déterminisme » rendra immédiatement possible son application à la sphère des affaires humaines.

S’il s’avérait que ces nouveaux dieux de la modernité se montrent incapables de tenir leurs promesses rédemptrices, cela impliquerait que l’humanité moderne n’est toujours pas sortie de l’ère des guerres, et que la fuite en avant du système libéral pourrait bientôt logiquement exiger le sacrifice suivant : celui de la nature et de l’humanité elles-mêmes.

 

Tractatus-juridico-economicus

Comme Hobbes l’avait clairement perçu, l’institution imaginaire des sociétés modernes procède, avant tout, d’une défiance radicale envers les capacités morales des êtres humains et, par conséquent, envers leur aptitude à vivre ensemble sans se nuire réciproquement. De ce point de vue, les pieux récits fondateurs du mythe progressiste reposent, en grande partie, sur une illusion rétrospective.

C’est dans la mesure ou elles supposaient l’homme ‘incapable de vrai et de bien’ que les politiques modernistes se sont trouvées logiquement conduites à limiter leurs ambitions philosophiques à la recherche de la moins mauvaise société possible : Une société qui se présente comme ‘la moins mauvaise possible’ tend idéologiquement à fonder l’essentiel de sa propagande sur l’idée qu’elle est là pour nous protéger de maux infiniment pires. C’est pourquoi une société libérale s’arrange généralement pour ‘être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats’. C’est par conséquent toujours un drame idéologique pour elle, que de voir disparaître telle ou telle figure historique du Mal absolu (comme avec la chute du mur de Berlin par exemple). Et comme la place du pire ne doit jamais rester vide très longtemps, la propagande libérale se trouve dans l’obligation perpétuelle d’en découvrir de nouvelles incarnations, au besoin, cela va sans dire, en les fabriquant de toutes pièces.

Le Droit Libéral entend formuler ses décisions sans jamais prendre appui sur le moindre jugement de valeur. Pour s’en tenir à un exemple élémentaire, ce n’est qu’à notre époque qu’il devient possible de prendre conscience du fait que nous sommes toujours privés, comme s’en étonne le juriste libéral Daniel Borillo, du droit élémentaire de « fouetter notre partenaire s’il nous le demande, même si cela nous procure du plaisir », alors qu’il s’agit là d’une pratique « qui ne fait de tort à personne et ne nuit pas à la santé[9] ». En praticien exercé de la french theory Borillo n’à aucun mal à démasquer les présupposés moralisateurs cachés qui fondent cette atteinte ‘intolérable’ à la liberté individuelle. Il suffit, en effet, de les soumettre aux procédures rodées de la ‘déconstruction’, pour découvrir aussitôt qu’elles prennent encore parfois appui sur l’étrange ‘notion de dignité humaine’. Le problème, naturellement, est que cette pratique systématique de la déconstruction ouvre,, par définition, un abîme philosophique infini. Quelle limite pourrait-on, en effet, lui assigner, qui ne soit une limite arbitraire, c’est à dire fondée, en dernière instance, sur des préjugés moralisateurs ?

Pour donner une idée de l’univers mental dans lequel pataugent les économistes officiels, on peux se référer à l’exemple suivant[10] : «Si un pays rétribuait 10 % des gens pour détruire des biens, faire des trous dans les routes, endommager les véhicules, etc., et 10 % pour réparer, boucher les trous, etc., il aurait le même PIB qu’un pays ou ces 20% d’emplois (dont les effets sur le bien être s’annulent) seraient consacrés à améliorer l’espérance de vie en bonne santé, les niveaux d’éducation et la participations aux activités culturelles et de loisir ». Un tel exemple permet au passage, de comprendre l’intérêt économique majeur qu’il y a, d’un point de vue libéral (et comme Mandeville est le premier à l’avoir souligné, dès le début du XVIII siècle), à maintenir un taux de délinquance élevé. Non seulement la pratique de la délinquance est, généralement très productive(incendier quelques milliers de voitures chaque année ne demande qu’un apport matériel et humain très réduit, sans commune mesure avec les bénéfices ainsi dégagés pour l’industrie automobile). Mais, de plus, elle n’exige pas d’investissement éducatif particulier (sauf peu être dans le cas de la délinquance informatique) de sorte que la participation du délinquant à la croissance du PIB est immédiatement rentable, même s’il est très jeune.  

Le 18 mars 1968, quelques semaines avant son assassinat, Bob Kennedy prononçait le discours suivant : « Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et les coûts des prisons ou nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer les émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de TV qui glorifient la violence dans le but de vendre des jouets correspondants à nos enfants. En revanche le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaîté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». 40 ans après, on aurait évidemment le plus grand mal à trouver, en France, un(e) représentant(e) de la gauche capable de formuler une critique aussi radicale de l’idéologie de la croissance.

La logique libérale définit un tableau à double entrée. Dans ce tableau, la droite moderne représente le mode d’entrée privilégié par le Marché et son expansion perpétuelle. La gauche moderne représente le mode d’entrée privilégié par le Droit et sa culture transgressive (l’une procède plutôt de Turgot et Adam Smith l’autre plutôt de Benjamin Constant et Stuart Mill). C’est pourquoi le clivage gauche/droite, tel qu’il en est venu à fonctionner de nos jours, est la clé politique ultime des progrès constants de l’ordre capitaliste. Il permet en effet, de placer en permanence les classes populaires devant une alternative impossible. Soit elles aspirent à être protégées contre les effets économiques et sociaux immédiats du libéralisme (licenciements, délocalisations, réformes des retraites, démantèlement du service public, etc.), et il leur faut alors se résigner, en recherchant un abri provisoire derrière la gauche et l’extrême gauche, à valider toutes les conditions culturelles du système qui engendre ces effets. Soit, au contraire, elles se révoltent contre cette apologie perpétuelle de la transgression, mais en se réfugiant derrière la droite et l’extrême droite, elles s’exposent à valider de démantèlement systématique de leurs conditions d’existence matérielles, que cette culture de la transgression illimitée rend précisément possible. Quel que soit le choix politique (ou électoral) des classes populaires il ne peut donc leur offrir aucun moyen réel de s’opposer au système qui détruit méthodiquement leur vie[11].

 

Egoïsme et ‘common decency’

La conversion du Marché et du Droit en objets de culte ne peut engendrer que des commandements théologiques d’un intérêt culturel assez faible (Rivalisez dans la consommation ! Communiez dans la bonne conscience !)

La difficulté à comprendre l’esprit du don ne tient pas seulement aux obstacles culturels dressés par le capitalisme moderne. Une psychologie égoïste s’y oppose tout autant. On sait bien, que le drame de l’égoïste est qu’il ne peut jamais se penser comme tel. Son incapacité pathétique à donner, évidente aux yeux des autres, ne peut constituer aux siens qu’une expression normale de la nature humaine ; ce qui le conduit, en toute bonne conscience, à tenir pour naïve (ou hypocrite) l’idée qu’il pourrait réellement exister dans ce monde des comportements généreux et des humains différents de lui.

Justice d’en haut ;  justice d’en bas : La justice d’en haut est un organe de l’Etat, institué pour protéger les gouvernants de la rébellion, les possédants du vol, et l’ordre des troubles de toute nature. La justice d’en bas vient en aide aux pauvres et aux faibles, aux démunis et aux sans droits.  La justice est à l’origine, quelque chose plutôt de profane ou séculier. Les hommes sont soifs de droit, les dieux de sacrifices. La religion et l’éthique ont des racines différentes et, dans les religions primaires, elles constituent deux sphères séparées. Il faut attendre le monothéisme pour les voir se fondre en une unité indissociable.

La common decency (Orwell) : ce qui est visé sous ce terme, c’est l’ensemble des références possibles à l’idée de décence et de vertu morale (l’idée par exemple, que la générosité ou l’honnêteté valent infiniment mieux que l’égoïsme et l’esprit de calcul), alors il est indispensable de réaffirmer le primat socialiste du décent sur le juste, autrement dit du primat de la justice ‘d’en bas’ sur cet idéal de neutralité axiologique, qui constitue le paravent idéologique de toutes les justices ‘d’en haut’.

 

L’inconscient des sociétés modernes

C’est ce refus constant de noyer « l’homme ordinaire » (common man) dans les eaux glacées du calcul égoïste qui permet à Orwell de critiquer à la fois le libéralisme et le totalitarisme. On a insuffisamment souligné que ces deux idéologies rivales s’appuyaient sur une même vision négative de l’homme forgée dans les conditions du XVII siècle européen : (…) Soit on se décide à accepter les hommes « tels qu’ils sont », et il faut alors se résigner à tirer parti de leur égoïsme pour édifier l’empire du moindre mal. Soit on maintient le projet d’un empire du bien (utopie d’un monde parfait) mais son avènement triomphal se trouve subordonné à la fabrication d’un homme nouveau. Si l’idée Orwellienne d’une société décente échappe, en grande partie, à ces contradictions, c’est parce qu’elle s’enracine, à l’inverse dans une compréhension beaucoup plus nuancée et, à l’évidence, beaucoup plus réaliste[12].

Orwell a toujours considéré le désir de pouvoir comme l’obstacle psychologique majeur au développement d’une société décente (…) La question du pouvoir (ou de l’emprise exercée sur les autres) traverse tout le champ des relations humaines[13].

Pathologies de l’ego : la volonté de puissance (qui) apparaît toujours comme une passion triste. Ainsi que Platon l’avait parfaitement compris, il n’y a pas de tyran heureux.

 

« Une figure parentale qui est simplement ‘répressive’, sous le mode de l’autorité symbolique, dira à son enfant :’Tu dois aller à l’anniversaire de ta grand-mère et bien te conduire même si tu t’ennuies à mourir – je ne veux pas savoir si tu en as envie ou non, tu dois y aller !’ Par contraste, la figure surmoïque dira au même enfant : Bien que tu saches très bien à quel point ta grand-mère à envie de te voir, tu ne dois le faire que si tu en as vraiment envie – sinon, tu ferai mieux de rester à la maison !’ La ruse du surmoi consiste par conséquent à faire croire en cette fausse apparence de libre choix qui, comme chaque enfant le sait, est en réalité un choix forcé impliquant un ordre encore plus puissant : non seulement ‘tu dois rendre visite à ta grand-mère quelque soit ton désir’, mais ‘tu dois le faire, et en plus, tu dois être ravi de le faire !’. le surmoi ordonne de jouir de faire ce qu’il faut faire. Preuve en est ce qui se passerait si le pauvre enfant, croyant qu’on lui propose vraiment de choisir librement, répond ‘non !’. On devine d’avance la réponse des parents : ‘Mais comment peux tu refuser ! Comment peux tu être si méchant ? Qu’est-ce que ta grand-mère a fait pour que tu ne l’aimes pas ? »’[14].

Le lent démontage historique des sociétés disciplinaires, qui est l’œuvre principale de la modernité avancée, ne se traduit jamais par l’accès du grand nombre à la belle autonomie promise. Faute d’une critique intégrale des mécanismes de la domination, critique que le matérialisme libéral interdit par principe[15], ce démontage méthodique conduit, au contraire, à la mise en place progressive des sociétés de contrôle, soumise à l’autorité croissante des « experts ».

 

De l’empire du moindre mal au meilleur des mondes

Dans la mesure où l’industrie constituait, dans tous les montages philosophiques libéraux, la forme idéale du détournement des énergies guerrière vers des fins estimées utiles à tous, il existait donc bien, au cœur du libéralisme, un élément originel d’optimisme et d’enthousiasme. C’est naturellement cet élément qui a permis de justifier le culte religieux de la Croissance et du progrès matériel qui est au principe de la civilisation moderne.

La contradiction permanente entre la nécessité de construire le nouvel homme adapté au fonctionnement globalisé du capitalisme, et la fâcheuse obstination des gens ordinaires à vouloir rester humains (ce que les libéraux en bons progressistes, appellent leur ‘conservatisme’, ne peux, en effet, être surmontée qu’en misant sur cet optimisme technologique qui est le pendant lyrique du pessimisme moral des libéraux ». Le nouvel ordre humain que les élites libérales sont déterminées à imposer à l’échelle de la planète, exige que les hommes cessent précisément de ‘se sentir homme’ et se résignent enfin à devenir de pauvres monades égoïstes, condamnées à produire et consommer toujours plus, chacune luttant impitoyablement contre toutes les autres, dans l’attente de son hypothétique « quart d’heure de célébrité ». 

S’il est exact que l’homme n’est pas égoïste par nature, il est non moins exact que le dressage juridique et marchand de l’humanité crée, jour après jour, le contexte culturel idéal qui permettra à l’égoïsme de devenir la forme habituelle du comportement humain.

La richesse suprême, pour tout être humain – et la clé de son bonheur – a toujours été l’accord avec soi même. C’est un luxe que tous ceux qui consacrent leur bref passage sur terre à dominer et exploiter leurs semblables ne connaîtront jamais. Quand bien même l’avenir leur appartiendrait.


Michea


[1] Considérons par exemple, le cas emblématique de la prostitution. Si le seul critère permettant de départager les actes licites et illicites est, en définitive, le consentement des individus, de quel droit pourrait-on prétendre que la prostitution n’est pas un métier comme les autres (dès lors qu’elle est pratiquée volontairement), probablement destiné à rentrer dans la catégorie ‘service à la personne’ ?

[2] Comme on le sait, la critique du libéralisme chez les représentants du socialisme originel, partait toujours de la contradiction entre les principes formels du Droit et la réalité des faits. C’est une démarche philosophique qui a permis d’ouvrir l’espace de la question sociale.

Lorsque les libéraux actuels affirment, par exemple, que tous les efforts pour limiter les profits indécents des grands prédateurs du monde des affaires conduiraient nécessairement ces derniers à s’expatrier ou à délocaliser les entreprises, ils tiennent pour acquise leur indifférence de principe à tout civisme, à toute moralité et même à tout sentiment humain. Comme le proclame fièrement Laurence Parisot « une grille de salaire n’a rien à voir avec la moralité ».

[3] Victor Considérant

[4] Une question centrale dans la philosophie libérale est celle de l’articulation entre le déterminisme (les individus doivent s’incliner devant les lois du marché) et le libre arbitre (c’est à nous de changer pour être heureux). Il existe, à l’intérieur du paradigme libéral plusieurs manières de résoudre ce problème. La plus simple consiste à soutenir que si les individus sont effectivement déterminés à agir par intérêt, chacun demeure néanmoins responsable de sa faculté de comprendre ou se trouve son intérêt véritable. C’est pourquoi, dans ce jeu de Monopoly qu’est la compétition économique libérale, les individus sont finalement fondés à s’attribuer tout le mérite de leur succès (c’est le fondement mythologique du self made man et de toutes les succès stories). Et à l’inverse ils ne doivent s’en prendre qu’à eux même de tous leurs malheurs. Cette solution représente une façon peu coûteuse de recycler, en simplifiant considérablement, l’idée selon laquelle la véritable liberté réside dans l’intelligence de la nécessité. C’est celle que privilégient les télé évangélistes du Capital dans leur propagande quotidienne.

[5] Affaire Podolinski : socialiste Ukrainien (1850 – 1891).  Il est l’un des tous premiers chercheurs qui a mis en évidence, en s’appuyant, entre autres, sur le second principe de la thermodynamique, les limites écologiques auxquelles doit immanquablement se heurter tout projet d’une croissance économique illimitée.

[6] Aldo Schiavone (l’histoire brisée. La Rome antique et l’Occident moderne, 2003) établit de façon très claire que, dès la fin du IIe siècle, les principales conditions technologiques du décollage capitaliste étaient réunies dans l’Empire Romain. Ce sont naturellement les conditions politiques et culturelles qui faisaient défaut.

Sur l’importance des activités marchandes dans l’Antiquité, pour ne prendre qu’un seul exemple, au Ive siècle avant notre ère, à Nippour et Babylone, on trouvé déjà des « firmes » qui reçoivent des dépôts d’argent, émettent des chèques, se livrent à des prêts à intérêt et vont même jusqu’à investir dans des « entreprises agricoles et industrielles ». Pourtant ce n’est pas évidemment en Mésopotamie que le système capitaliste est historiquement apparu. De même qu’on met en évidence le rôle et l’ampleur des activités marchandes à l’intérieur du cadre féodal. Mais celles-ci ne commenceront à prendre le sens strictement économique qu’elles possèdent de nos jours qu’à la fin du XVIIIe siècle, « lors de la proclamation du marché libre supposément autorégulé ».

[7] C’est toujours au nom d’un savoir présenté comme « scientifique » que les idéologies modernes s’autorisent à déployer leurs effets. Le répondant humain en est la figure désormais proliférante de l’ »expert ».

[8] Quant aux fondements psychologiques réels de « l’antiracisme » perpétuellement affiché par les stars du showbiz ou des professionnels des médias, Rousseau, dans l’Emile, avait déjà tout dit : « Défiez-vous – écrivait-il – de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux ».

[9] Philosophie magasine, mars 2007. En Allemagne les défenseurs du libéralisme sont déjà à discuter du droit d’avoir des rapports cannibales entre adultes consentants.

[10] Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les nouveaux indicateurs de richesse.

[11] On tient sans doute ici, l’une des sources culturelle majeure de cette inaptitude pathétique de l’extrême gauche française à comprendre les revendications morales des classes populaires (et notamment, leur refus d’idéaliser la délinquance et les conduites de transgression) ; quitte à les offrir sur un plateau doré aux vieux renards expérimentés de la droite libérale.

[12] Le fait qu’un comportement soit légal ne signifie pas pour autant, qu’on doive le considérer comme moralement désirable, ou politiquement juste. (…) La phobophobie libérale (c'est-à-dire la ‘phobie’ de tous les propos susceptibles de ‘nuire à autrui’ en osant contredire son point de vue ou critiquer ses manières d’être) ne peux donc aboutir – à travers la multiplication des lois instituant le ‘délit d’opinion’, et sous la menace permanente de procès en diffamation – qu’à la disparition progressive de tout débat politique sérieux, et, à terme, à l’extinction graduelle de la liberté d’expression…

[13] Ceux qui cherchent à noyer le sentiment de leur faillite personnelle dans l’action collective : le besoin de chercher à tout prix une explication purement sociologique à l’ensemble des comportements humains (qu’il s’agisse de la délinquance, du rapport à l’école ou de sa propre vie personnelle) trouve, sans doute, dans cette analyse une grande partie de ses raisons véritables.

[14] Slavoj Zizek.

[15] Matérialisme libéral : consiste depuis Hobbes et Helvétius, à réduire l’ensemble des valeurs traditionnelles, à une simple mécanique de forces élémentaires (telles que l’intérêt ou l’amour-propre) dont elles ne représenteraient que le masque ou l’effet.

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Published by Axel Evigiran - dans Société
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commentaires

Axel Evigiran 21/04/2010 11:47


Une critique fort intéressante dans le « Journal du Mauss » pour prolonger la réflexion à propos de « L’empire du moindre mal » :
Extrait :
(Lien article complet : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article495)

Jean-Claude Michéa « n’a pas démontré une connexion nécessaire, tant philosophique qu’historique, entre libéralisme politique et libéralisme économique. Ainsi d’autres connexions sont possibles. Si
on s’arrête, par exemple, sur des expériences historiques :
a) la social-démocratie suédoise des années 1970 apparaît marquée par une importante intervention et place de l’État (impôts et redistribution fiscale, services publics, protection sociale), ce qui
est assez éloigné des dogmes du libéralisme économique, avec pourtant un fort développement des droits individuels et collectifs caractéristiques d’un libéralisme politique particulièrement avancé
dans le monde occidental ;
b) en 1973, après le coup d’État du général Pinochet, le Chili devient une dictature militaire (absence de libertés politiques, d’élections, usage de la torture, etc.), et pourtant c’est à ce
moment là que le libéralisme économique se développe ; le Chili étant même une des expériences pionnières du néolibéralisme économique, qui ensuite submergera le monde dans les années 1980 ».

Philippe Corcuff (22 avril 2009)


Voir Aussi le second commentaire suite à l’article (celui de Jean-Michel Dariosecq) qui donne du grain à moudre et relance le débat.


Axel Evigiran 13/04/2010 08:08


Pour poursuivre la réflexion sur le livre de Jean Claude Michéa, j'ai trouvé une analyse critique de "L'empire du moindre mal" fort interessante réalisée par Anselm Jappe

Lien : http://palim-psao.over-blog.fr/article-33837106.html

Extrait :
« D’abord, l’affirmation que « les vertus humaines de base sont encore largement répandues dans les classes populaires » (EMM 207) ne peut que se heurter à une foule d’observations empiriques. Le
fait que Michéa, en suivant Orwell, évite de définir clairement son concept-clef de « common decency » ne peut pas suffire à le mettre à l’abri de toute critique. L’affirmation selon laquelle les «
gens ordinaires » ont largement pratiqué, ou pratiquent encore, dans leur vie quotidienne, un minimum de vertus ordinaires trouve des confirmations, mais aussi de trop grandes exceptions pour
constituer une règle. Où était la common decency des Allemands dans les années trente ? Des Russes à l’époque de Staline ? On répond que ces sociétés étaient déjà largement rongées par la logique
moderne de l’intérêt personnel ? Mais où était alors la décence des Espagnols du XVIIe siècle ? Difficile d’imaginer une société plus indécente que celle décrite par Quevedo dans El Buscón
Bien sûr, dans les communautés traditionnelles, la décence existe effectivement – sous forme de solidarité, d’entraide, de générosité, de l’attitude qui consiste à ne pas nuire aux autres – même si
c’est souvent le souci de sa propre réputation qui la produit. On pourrait la définir comme la suspension partielle de la concurrence à l’intérieur d’un groupe et comme un rôle accru du don par
rapport à l’échange marchand. Le problème est que cette décence est souvent pratiquée seulement à l’intérieur du groupe, en la refusant aux autres. Souvent, elle ne s’applique pas aux étrangers,
aux gens de passage : avec eux, il n’y a pas de « chaîne de dons », pas de retour possible. On a parfois l’impression que cette décence fonctionne justement à condition de ne pas être
universalisée, voire même d’être inversement proportionnelle à son universabilité.».


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