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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:21

michea_mysteres.gifDans son dernier essai, paru en mars de cette année, et sous-titré De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Jean-Claude Michéa enfonce le clou, rappelant en liminaire la formule de Castoriadis de 1986 selon laquelle «  il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés ».

Une idée somme tout assez banale pour qui ne verse pas dans le manichéisme de principe, mais qui ne semble cependant pas si largement partagée à gauche. Car comme l’explicite l’auteur dans son avant propos, l’essai a pour origine un échange épistolaire avec un militant PCF / Front de gauche pour qui « l’indignation grandissante des ‘gens ordinaires’ (Orwell) devant une société de plus en plus amorale, inégalitaire et aliénante » ne peut être que le signe exclusif de la gauche . 

 

Aussi il n’apparaît pas inutile à J.C Michéa de rappeler dès les premières pages – et c’est là une invite à peser la chose - que « ni Marx ni Engels n’ont jamais songé une seule fois à se définir comme des hommes de gauche », ajoutant que lorsqu’ils leur arrivait de faire appel à ce genre de terminologie, « la ‘droite’ désignait l’ensemble des partis censés représenter les intérêts (parfois contradictoires) de l’ancienne aristocratie terrienne et la hiérarchie catholique. Tandis que la ‘gauche’, elle même très divisée, constituait le point de ralliement politique des différentes fractions de la ‘classe moyenne’ (…), depuis la grande bourgeoisie industrielle et libérale – généralement acquise aux ‘libertés nécessaires’ d’Adolphe Thiers – jusqu’à la ‘petite bourgeoisie’ républicaine et radicale ». 

Ceci posé, reste à placer sur l’échiquier le mouvement ouvrier socialiste, opposé aussi bien à « la vieille droite monarchiste et cléricale d’un Joseph de Maistre » qu’à la « jeune gauche libérale et républicaine d’un Benjamin Constant, d’un Frédéric Bastiat ou d’un John Stuart Mill ». Et c’est « dans le cadre précis de l’affaire Dreyfus » que Michéa situe la source de la dissolution « la spécificité originelle du socialisme ouvrier et populaire dans ce qu’on appellerait désormais le ‘camp du progrès’ », mouvance qui sera rapidement placée sous la bannière de la ‘philosophie des lumières’, ceci constituant « la généalogie refoulée de la gauche du XXe siècle ».  

 

Et Michéa de raviver ici la mémoire du lecteur de gauche contemporain, lui rappelant que « les deux répressions de classe les plus féroces et les plus meurtrières qui se soient abattues, au XIXe siècle, sur le mouvement ouvrier français (…) ont chaque fois été le fait d’un gouvernement libéral ou républicain (donc de ‘gauche’, au sens premier du terme) »

 

1) lors des journées de juin 1848

2)   avec Thiers en 1871, contre la Commune de Paris

 horace-vernet-barricade-rue-soufflot-2.jpg

L’auteur de L’empire du moindre mal y insiste : « l’opérateur philosophique majeur qui a permis, en un temps extrêmement court » la conversion de la gauche au libéralisme économique, politique et culturel a ses racines dans « cette métaphysique du Progrès et du ‘Sens de l’histoire’ qui définissait – depuis le XVIIIe siècle – le noyau dur de toutes les conceptions bourgeoises du monde ». 

S’y adosse le socialisme dit scientifique (« version dogmatique et simplifiée du marxisme originel ») qui se caractérisait par :

 

1) Un mode de production capitaliste comme constitutif d’une « étape historiquement nécessaire entre ‘le mode de production féodal’ et la société communiste future ».

2) La conviction que la grande industrie « représentait le seul modèle d’organisation de la production – agriculture comprise – capable de satisfaire aux exigences d’une société communiste… »

 Revolution-industrielle.jpg

« Cette croyance religieuse en un sens de l’histoire et au progrès matériel illimité » entraînera trois conséquences : 

 

1) L’appréciation négative des classes moyennes traditionnelles vues comme réactionnaires car cherchant « à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire ». D’ailleurs, ajoute J.C Michéa, « la célébration continuelle, par les nouveaux dirigeants des partis ‘marxistes’ européens, du progrès technologique à tout prix, (…) ne pouvait qu’éloigner un peu plus ces catégories sociales ». Et c’est d’abord, précise-t-il, « cette politique progressiste à courte vue qui allait pousser peu à peu ces classes moyennes traditionnelles à se réfugier sous l’aile protectrice de la droite conservatrice de l’époque (évidemment beaucoup plus lucide quant aux ambiguïtés du progrès) ». 

2) Abandon des analyse de Marx, en particulier celle selon laquelle « la richesse des sociétés où règne le mode de production capitaliste s’annonce comme immense accumulation des marchandises » et dont le corollaire peut se résumer par la formule de John Ruskin : « les marchandises ne sont pas fabriquées en fonction de leur utilité réelle mais uniquement afin d’être vendues ». D’où une crise récurrente des débouchés avec pour conséquence une transformation de la société en société de consommation (« dès lors principalement fondée sur le crédit – autrement dit, sur l’endettement structurel du système) ». En découlera tout à la fois la fabrication incessante de pseudo besoins et le dogme de la croissance  perpétuelle– dans un monde pourtant lui bien fini.

3) La liquidation même des fondements du projet socialiste pour lui « substituer insensiblement cette ‘idéologie de la pure liberté qui égalise tout’ » et qui constitue « la marque de fabrique de la philosophie libérale ». 

 

pierre-leroux.jpgLe terme de socialisme, introduit par Pierre Leroux, visait à s’opposer à la montée de l’individualisme généralisé. D’où la propension des socialiste originels, explique Michéa, « à maintenir une image du passé et des civilisations antérieures beaucoup moins négative, en général, que celle proposée par les libéraux ». A cette aune on peut même dire « que si ces penseurs s’opposaient avec autant d’énergie à l’idéologie libérale, (…) c’était d’abord parce que cette dernière se fondait sur une conception de la liberté individuelle qui conduisait nécessairement, à leur yeux, à dissoudre l’idée de vie commune ». 

C’est que pour un libéral (cf. Benjamin Constant), « toutes les formes d’appartenance ou d’identité qui n’ont pas été librement choisies par un sujet sont potentiellement oppressives et ‘discriminantes’ » ; ainsi de la notion de famille, de langue maternelle ou de pays d’origine. Michéa voit, ce me semble à juste titre, dans « cette représentation fantasmatique (symbolisée par le self-made-man qui ne doit rien à personne) », et caractérisée par « l’éloge libéral de l’individualisme absolu », un déracinement intégral, une « atomisation du monde » que représente d’ailleurs bien les idées de « guerre de tous contre tous » et de « désagrégation de l’humanité en monades ». Et de relever alors que la critique socialiste de cette idée d’une humanité ravalée à l’état de monades recoupe en partie celle de la droite traditionnelle française (mais pas pour les mêmes motifs). 

 

A ce stade de l’essai, nous en arrivons aux tensions contradictoires du projet socialiste contemporain avec, d’une part, un courant héritant de la philosophie des Lumières (« la plupart des encyclopédistes approuvaient avec enthousiasme les nouvelles idées libérales, tant sur le plan politique et culturel que sur le plan économique ») et de la Révolution française, et, de l’autre, une critique radicale « de ce nouveau monde libéral et industriel ». 

Et si le socialisme originel, pour reprendre la terminologie de Hayek, est « une réaction contre le libéralisme de la Révolution française », il sera vite infléchi et dissout par la définition libérale de la liberté vue essentiellement comme « propriété purement privée inhérente à l’individu isolé ». 

C’est là qu’intervient le concept de Common decency  repris d’Orwell et cher à JC Michéa, avec l’évocation de Mauss et de « la logique de l’honneur et du don ( source de tout rapport réel de confiance, d’entraide ou d’amitié), logique qui, une fois développée dans un sens moderne (autrement dit, de façon à donner toute sa place au souci de soi et au légitime besoin de solitude et d’intimité), défini le principe et le point de départ obligé de toute conscience morale ». 

 

Pour finir, revenons-en à ce slogan remontant au début du siècle dernier : « Une droite moderne n’est le plus souvent qu’une ancienne gauche . Michéa le complète ainsi : « Ancienne gauche que chaque nouveau pas en avant – ou chaque nouvelle dérive – du libéralisme culturel (…) conduit logiquement à s’arc-bouter sur la défense des valeurs dites ‘traditionnelles’ ». 

Mais le penseur orwellien n’est pas naïf, et sait bien qu’un « tel attachement aux valeurs traditionnelles (…) risquera toujours de se voir instrumentalisé et ainsi conduire aux dérives politiques les plus dangereuses ». Néanmoins, pense-t-il, « il serait encore plus dangereux d’oublier que dans bien des cas (…) ces valeurs ‘traditionnelles’ trouvent leur origine dans ce sentiment naturel d’appartenance qui s’oppose, par définition, à l’individualisme abstrait du libéralisme moderne » et que « l’importance accordée à la transmission familiale et scolaire, ou encore le soucis de protéger un certain nombre de traditions et d’habitudes collectives (…) » n’est ni réactionnaire ni de ‘droite’ en soi-même. 

 michea-1

 


Un mot des scolies 

Comme à son habitude Michéa a enrichi son texte initial de scolies à lire comme autant de petits chapitres indépendants. Leur somme constitue la moitié de l’ouvrage. 

 

Voici, en guise d’apéritif, l’une de ces notes, minuscule mais éloquente en sa concision même. [E]

 

[… un système qui n’hésite plus à récuser toute idée de limite morale ou de frontière…]

 

Lorsque les responsables ‘socialistes’ de l’agglomération de Montpellier décident – en octobre 2012 – de choisir le logo officiel le plus à même de symboliser leur philosophie constante du développement local (puisque la ‘communication’ est désormais la clé de toute politique moderne) la première idée qui s’impose immédiatement à leur esprit novateur est naturellement celle de Montpellier Unlimited (on appréciera, au passage, le vibrant hommage ainsi rendu aux racines occitanes de la région). Mais pourquoi s’étonner d’une telle conversion – devenue banale – au culte libéral du no limit ? Il devrait être évident, au contraire, qu’une ville de gauche digne de ce nom (c’est-à-dire un ‘pôle urbain’ dynamique, moderne est ‘européen’) ne peut plus avoir d’autre raison d’exister, à l’heure d’Internet, que celle d’attirer les ‘acteurs économiques’ du monde entier sur ‘un territoire d’innovation et d’excellence’. De fait, Coca-Cola City aurait tout aussi bien fait l’affaire ».

 

 MontpellierUnlimited.png

 


Une critique des positions de Jean-Claude Michéa par Frédéric Lordon

      Halimi, Corcuff et Lordon contre Michéa


Autres billet autour des travaux de Michéa 


Réplique : causerie autour du Complexe d'Orphée, avec Jean-Claude Michéa

Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

Entretien avec Jean-claude Michéa : la philosophie pour boulangers ?

Le nomade "Attalien" où la nouvelle gauche kérosène

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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commentaires

Axel 25/11/2013 08:37


Bonjour K.role,


 


A mon tour de vous remercier de votre passage. Effectivement la lecture de Michéa est toujours stimulante – que l’on partage d’ailleurs ou pas l’essentiel de ses analyses. C’est le genre de
penseur qui contraint la routine intellectuelle à sortir de ses gongs. 


 


Aujourd’hui, à gauche, les critiques pleuvent autour de ce dernier essai. En autre celles de penseurs également fort intéressants tels Philippe Corcuff ou Frédéric Lordon (dont avons justement
assisté à une conférence passionnante vendredi dernier autour de sa « Société des affects »).


 J’ai mis au bas de mon billet un lien en relation avec ces critiques (mais je n’ai pas eu le temps d’aller encore les lires avec l’attention voulue) – Sur mon ancien billet / fiche de
lecture autour de L’empire du moindre mal j’avais déjà indiqué la critique de Ph Corcuff. 


J’ai un peu un sentiment tout de même de déjà vu sur cette affaire (Sartre / Camus) ; rumeur de traitrise à gauche au motif qu’à droite on ne dit pas forcément du mal de ce dernier livre de
Michéa. 


 


Très bon début de semaine

k.role 24/11/2013 10:37


Bonjour,


Merci pour cette recension. Jean-Claude Michéa pose les bonnes questions, je trouve. Avec lui, on fourbit ses armes !


Dans son livre sur Orwell (Orwell éducateur) il écrit notamment : "Mon intention était de mettre à la disposition du lecteur une sorte de boite à outils philososphique, d'une cohérence
suffisante pour autoriser un démontage élémentaire de l'Imaginaire capitaliste, tel qu'il domine à présent une part croissante de nos esprits. L'idée, en effet, selon laquelle il serait possible
de déconstruire l'emprise étouffante que l'Economie et la Technique modernes exercent sur notre vie quotidienne, sans procéder en parallèle à une décontamination systématique de nos imaginaires
individuels, me parait, à la lumière de décennies d'aventures politiques dont l'échec était programmé, définitivement naïve et utopique ...

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