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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 09:28

« Habituée à prédominer dans tous les domaines, la masse se sent offensée dans ses « droits de l’homme » par le nouvel art, qui est un art de privilège, de noblesse de nerfs, d’aristocratie instinctive »

 

Ortega Y Gasset

La Déshumanisation de l’art - 1925

 

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A propos  de l’impopularité du nouvel art (qui n’est pas défini clairement dans l’essai) :

 

Si je ne partage absolument pas cette vision aristocratique, ou d’un côté il y aurait la plèbe ignare, la masse, fondamentalement incapable de comprendre le nouvel art (car non figuratif en gros), et de l’autre la minorité éclairée, à même de savourer les productions les plus abstruses, je ne suis pas certain non plus qu’au fond Ortéga y Gasset y adhère véritablement – ou du moins s’il cautionne ce dualisme assez commun sorti après tout de son propre chapeau, il n’en goûte pas pour autant l’art nouveau (mais se trouve exempt de l’irritation provoqué par l’incompréhension : « Lorsque quelqu’un n’aime pas une œuvre d’art mais qu’il l’a comprise, il se sent supérieur à elle et l’irritation n’a pas lieu d’être »). Elite de l’élite donc... 

 

Car un bien lire, au fil de l’ouvrage semble se dessiner une progression du point de vue de l’essayiste. 

Au début, en effet, après avoir établi cette séparation quasi étanche ou il se place naturellement du bon côté, en opposition à la masse préférant le romantisme, « premier né de la démocratie » dont l’ennemi fut « justement une minorité choisie, ankylosée dans les formes archaïques de ‘l’ancien régime’ poétique », il glisse peu à peu à la neutralité, revendiquant le regard du scientifique  : 

« Je me limite à en établir la filiation comme le fait un zoologue avec deux faunes antagonistes ».

Et enfin, dans la dernière page  : 

« J’ai été exclusivement animé par le désir d’essayer de comprendre – non par la colère ni par l’enthousiasme. (…) D’aucuns diront que le nouvel art n’a rien produit qui vaille la peine et je ne suis pas loin de penser la même chose ». 

 

D’ailleurs, au final, d’un point de vue rossetien, ne serait-ce pas la plèbe qui aurait raison ? 

On peut se poser la question, lorsqu’on lit, à propos de la masse sous la plume d’Ortega y Gasset  : 

« Si on les invite à prêter attention à l’œuvre d’art, ils diront qu’ils n’y voient rien, car, en effet, ils n’y voient rien d’humain, mais seulement des transparences artistiques, de pures virtualités ». 

Ils ne verraient donc que réel… Et dans le tas de charbon un tas de charbon. 

Kazimir-Malevich---Carre-blanc-sur-fond-blanc---1918.jpg

Ai-je bien lu ? Y-a-t-il une seule manière de lire et d’interpréter le texte ? Difficile de trancher.

 

Et me vient ce passage de l’Histoire de la lecture d’Alberto Manguel :

 

« Ce que Constantin  (1) a découvert (…) c’est que la signification d’un texte est amplifié par les capacités et les désirs du lecteur. Face à un texte, le lecteur peut transformer les mots en message qui résout pour lui une question sans rapport historique avec le texte ni son auteur. Cette transmigration du sens peut enrichir ou appauvrir le texte ; invariablement, la situation du lecteur déteint sur le texte. Par ignorance, par conviction, par intelligence, par ruse et tricherie, par illumination, le lecteur récrit le texte avec les mots de l’original mais sous une autre en-tête, il le recrée, en quelque sorte, du simple fait de lui donner une existence ». 

 


(1) Alberto Manguel a expliqué peu avant comment Constantin à dévoyé les écrit de Virgile et autres grands anciens pour en faire des annonciateur du Christ et du christianisme : « Constantin jugea bon d’oublier discrètement les passages dans lesquels Virgile parlait des dieux païens, Apollon, Pan et Saturne. Des personnages antiques qu’on ne pouvait laisser de côté devinrent des métaphores de la venue du Christ… ». Etc.

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Published by Axel Evigiran - dans Peinture
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commentaires

Axel 20/05/2013 16:21


Cher Frédéric,


 


 


Mes remerciements pour tout à la fois ces développements  et le lien vers le site du Schtroumph émergent.


 


Sur l’art contemporain et l’art moderne : 


Il est vrai qu’en béotien que je suis en la matière, j’avais tendance à mélanger et mettre dans un même sac art moderne et art contemporain. 


Je m’aperçois que le distinguo est crucial. 


 


Schtroumph émergent :


Je viens juste de lire le tout dernier billet, « Du phosphène à la 12e biennale d’art contemporain de Lyon »


C’est savoureux et ne fait pas dans la dentelle. Rédigé à la mitrailleuse… Un vrai régal. 


 


L’après-midi s’effiloche sous un ciel toujours aussi et un crachin persistant.


 


Bien à vous ;


Axel

Pascal Klein 20/05/2013 14:35


Je me demande s'il est possible d'effectuer un parallèle entre une intuition de Flaubert et la déshumanisation de l'art vue par Ortega y Gasset. Flaubert ne croyait-il pas si bien dire de la
déshumanisation de l'art lorsqu'il créa dans L'Education sentimentale (1869) un salon mondain et artistique nommé L'Art industriel? Mais n'ayant pas lu l'essai chroniqué, il se
peut que je sois à côté de la plaque.

Frédéric Schiffter 20/05/2013 12:45


Cher Axel,


Les audaces de l'art moderne, du Carré blanc sur fond blanc au Sacre du Printemps, en passant par La Recherche, divisaient le public. Un petit nombre en saisissait
la portée, le sens, la nouveauté esthétique. D'autres paysages que ceux bien balisés de l'académisme apparaissaient. Le grand nombre, quant à lui, était déboussolé en présence de cette
abstraction des formes traditionnelles, réalistes, figuratives. Malévitch, Stravinsky, Proust "déshumanisèrent" la peinture, la musique et le roman, c'est-à-dire qu'ils cherchèrent non tant à
représenter qu'à modifier le mode de représentation, non tant à signaler à notre sensibilité des objets nouveaux qu'à bouleverser notre sensiblité. Le grand public demeura longtemps attaché à ses
habitudes esthétiques. Les Impressionnistes, par exemple, eurent à subir les quolibets de la foule. Leurs toiles semblaient "barbouillées". Malévitch s'est amusé à provoquer ce philistinisme.
Vous aimez une peinture bien carrée? Voyez ma toile. J'y barbouille un carré. Stravinsy compose des partitions pour ballet telles que les petits-bourgeois n'y retrouvent pas leur goût pour les
jolies histoires. Proust érige au rang de personnages des états de conscience, des souvenirs, des petits vertiges, des phrases musicales, la vision d'un pan de mur jaune, la hantise d'une parole
prononcée, etc. De quoi dérouter le lecteur amateur de romans d'aventures. La plus brutale des réactions fut celle des nazis qui organisèrent une exposition de l'"art dégénéré" — réunissant,
ironie de l'Histoire, les plus grands peintres cubistes et expressionnistes.


L'art moderne n'est pas à confondre avec l'"art contemporain". Ce que l'on appelle "art contemporain" qui commence, en gros, avec le Pop art de Warhol, à la fin des années 1950,
n'est qu'une attraction culturelle branchée qui laisse tout le monde perplexe — à juste titre. Un tas de charbon n'est en effet rien d'autre  qu'un tas de charbon. L' "artiste" qui a commis
cette installation et le public ne diront pas autre chose. Personne n'est divisé sur la portée esthétique inexistante d'un tas de charbon — fût-il placé dans une galerie d'art ou un musée. Le
prétendu art contemporain est un académisme de la provocation qui se vend cher sur le marché et qui, pour augmenter sa cote, distille le mensonge selon lequel il est maudit, impopulaire,
persécuté — mensonge-marketing que personne ne gobe. Je ne crois pas que je trahirais Ortega en disant qu'en ces temps démocratiques et consuméristes le récréatif a réussi à se faire passer pour
le nec plus ultra de l'art. Toujours à ce sujet, je vous communique le lien d'un site épatant et décapant, celui du Schtroumph émergent.


 


http://www.schtroumpf-emergent.com/blog/


 


Je vais sortir pour saluer mon ami l'oiseau siffleur,


 


À vous,


 


Frédéric

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  • : Blog généraliste ou sont évoqués tout aussi bien des sujets sociétaux qu’environnementaux ; s’y mêlent des pérégrinations intempestives, des fiches de lectures, des vidéos glanées ici et là sur la toile : Levi-Strauss, Emanuel Todd, Frédéric Lordon, etc. De la musique et de l’humour aussi. D’hier à aujourd’hui inextricablement lié. Sans oublier quelques albums photos, Images de châteaux, de cités décimées, et autres lieux ou s’est posé mon objectif…
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