Samedi 5 février 2011 6 05 /02 /Fév /2011 17:10

Le Salon noir - Ni Sapiens, ni Néandertal...

  Transcription de passages de l’émission " Le Salon noir "

26 janvier 2011

 

 

Invités :

Jean-Jacques Hublin

Pascal Depaepe   


 

Denisova cave (cliquer sur l'image)

Cette nouvelle humanité ne serait pas un homme mais une fillette ?

JJH : C’est une fillette parce qu’elle n’a pas de chromosome Y. ce sont vraiment les données génétiques qui permettent de la désigner comme une petite fille. Pour son âge géologique c’est une question qui n’est pas résolue. Le site de Denisova dont vient ce nouvel homme a livré deux ensembles de dates. Un premier ensemble de dates autour de 30.000 ans qui correspond à du matériel paléolithique supérieur trouvé dans la grotte. Et puis des dates infinies ; c’est-à-dire des dates supérieures à 50.000. En gros ça veut dire que le carbone 14 n’est pas une méthode qui fonctionne sur les échantillons dont nous disposons pour ces objets. Malheureusement dans les médias des dates autour de 30.000 et des dates infinies au-delà de 50.000 ça a été traduit par 40.000 ans. L’hypothèse la plus probable c’est que la fillette de Denisova il faut l’associer à ces dates infinies ; c’est-à-dire qu’elle peut avoir n’importe quel âge au-delà de 50.000 ans.

PD: La fillette de Denisova a un minimum de 50.000 ans. Ca peut être 60.000 ça peut être 80.000, ça peut être 110.000 et même davantage. Les autres datations, autour de 30.000, sont sur des couches ne contenant pas, a priori, ce type humain.

   

C’est par la génétique que pour la première fois ce groupe humain est identifié ?

JJH : Oui. Alors dire qu’on a absolument rien sur l’anatomie ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’on a une dent, qui a été découverte à Denisova, et qui porte le même ADN mitochondrial que les restes fragmentaires sur lesquels on a extrait de l’ADN nucléaire. Et cette dent, elle n’est ni moderne ni néandertalienne. Le fait d’avoir un génome fossile très complet ouvre la porte à toutes sortes d’études qui sont menées actuellement, mais en même temps il faut bien voir que tant qu’on n’aura pas une anatomie à accrocher à cet ADN, il va y avoir pas mal de spéculations sur l’interprétation des données qui sont maintenant accessibles.

 

Vous disiez que cette dent n’était ni moderne ni néandertalienne. Elle serait très grosse et très différente de celle de ces deux hominidés ?

JJH : C’est ça ; elle est de très grande taille et puis elle a une morphologie qui n’est pas très néandertalienne. Maintenant, il y a une variation de la morphologie dentaire. Cela serait quand même plus rassurant si on avait un peu plus que cela à se mettre sous la dent si je peux dire.

 

Donc on peut penser que des fouilles sont actuellement entreprises pour trouver d’autres fossiles, et bien sûr la culture matérielle ?

 JJH : Les fouilles se poursuivent activement. Il y a des jeunes collègues de mon département qui vont régulièrement là-bas pour regarder la faune en particulier, voir s’il n’y a pas des restes humains exhumés. Il y en a. pas des choses très complètes pour l’instant, mais on a trouvé d’autres restes humains à Denisova.

 

L’ADN mitochondrial avait été analysé dans un premier temps par le Max-Planck institut. Aujourd’hui c’est l’ADN nucléaire qui vient d’être publié dans la revue " nature " ; une analyse qui nous révèle bien plus d’informations ?

JJH : Sans rentrer dans trop de détails techniques, disons que l’ADN mitochondrial c’est une toute petite partie du génome, très simple, transmis uniquement par les mères à leurs enfants. Donc il n’y a pas recombinaison de cet ADN. L’ADN nucléaire c’est l’ADN du noyau de nos cellules, c’est l’ADN de nos chromosomes si vous voulez, et lui il est beaucoup plus compliqué, c’est une molécule très grande, et surtout qui se recombine au moment de la reproduction. C’est-à-dire que notre ADN c’est le mélange de celui de nos parents, de nos grands-parents, etc. Donc chaque individu est évidemment unique, il a un ADN tout à fait particulier, mais en même temps on peut regarder chaque individu comme une espèce d’échantillon représentatif des milliers d’individus qui l’ont précédé. On peut donc tirer beaucoup plus d’informations de cet ADN nucléaire, en particulier au niveau de la phylogénie.  

 

Cet ADN de Denisova est très différent de celui des hommes modernes ?

JJH : Oui, très différent de celui des hommes modernes, et il est différent, mais un peu moins, de celui des néandertaliens. L’interprétation qu’on en fait aujourd’hui, c’est que ces hommes de Denisova représentent ce que des paléontologues appellent dans leur jargon le groupe frère des néandertaliens, c’est-à-dire une branche de ces hominidés archaïques d’Eurasie qui s’est séparée des cousins néandertaliens d’Europe et d’Asie centrale, a peu près à la même époque que les différents ancêtres des hommes modernes ont divergés les uns des autres en Afrique.

 

Doit-on faire de ces hommes de Denisova une nouvelle sous-espèce ? Denisova

JJH : Vous avez noté que dans l’article que nous avons publié dans " Nature " que nous nous sommes bien gardés d’utiliser une dénomination latine bi-nominale. On les a appelés les Denisoviens et je crois que tant qu’on n’aura pas une morphologie à accrocher à cet ADN, cela sera très difficile de répondre à cette question. Il est possible, au final que ce soit une espèce de néandertalien asiatique, morphologiquement assez proche des néandertaliens qu’on connaît plus à l’ouest, ou il est aussi possible qu’ils soient très différents. Il faut bien se rendre compte d’une chose : les distances génétiques nous informent sur le temps qu’il s’est écoulé entre les divergences des différentes branches. C’est quelque chose qui ne nous renseigne pas sur la différence en termes anatomiques ou morphologiques. Pour vous donner un analogue dans la nature actuelle, disons que tous les ours bruns actuels ont divergés les uns des autres il y a plus d’un demi million d’années, mais ils se ressemblent beaucoup. Les ours polaires et les ours bruns ont divergés il y a seulement 150.000 ans, ils sont très différents, et on a crée une espèce particulière pour l’ours polaire. Mais ça c’est pas l’ADN qui nous le dit. C’est parce qu’on a des ours polaires et qu’on peut voir qu’ils ont, à la fois, une anatomie, une écologie, une reproduction, un mode de vie, compléments différents de celui des ours bruns.

 

Est-ce qu’on pourrait dire que les anté-néandertaliens ce sont divisés pour donner naissance au groupe de Denisova ? Et cette bifurcation aurait eu lieu à peu près à quel moment ?  

JJH : Le schéma qui me parait le plus vraisemblable, c’est qu’on a dans le milieu du pléistocène moyen, on va dire autour de 500.000 ans, l’apparition d’hominidés d’un modèle nouveau, avec un grand cerveau, mais qui possède encore beaucoup de caractères primitifs. Et ce sont ces hominidés qu’on pense être à l’origine à la fois des hommes modernes en Afrique, puis des néandertaliens en Europe. Alors maintenant, avec les hommes de Denisova, on raffine un petit peu le modèle, parce qu’on voit que dans ces hominidés du pléistocène moyen d’Eurasie, apparemment il y a deux branches : une branche occidentale qui a donné les néandertaliens, et qui est très bien représentée dans la documentation fossile, et puis cette autre branche asiatique qui s’est séparée assez vite en fait de la branche occidentale. Le challenge maintenant est de voir si dans les fossiles que nous avons en Asie, notamment en Chine, on aurait pas là sans le savoir des Denisoviens. Malheureusement on n’a pas d’ADN sur ces fossiles. On a donc de l’ADN d’un côté, des fossiles de l’autres ; il faut trouver les deux ensembles quelque part.

 

Ces hommes de Denisova auraient-ils été féconds avec l’homme moderne ?

JJH : Oui. Apparemment on a trouvé que cette introgression de gènes, que l’on a déjà observée entre les néandertaliens et puis les hommes modernes non-africains, s’est aussi produite entre les Denisoviens et certains hommes modernes (…) Je reviens à mes ours polaires et mes ours bruns : ils peuvent se reproduire, ils ne le font pas volontiers mais ça peut arriver, et pas seulement dans les zoos mais aussi dans la nature. Si des généticiens venaient de la planète Mars dans 40.000 après que les ours bruns aient complément remplacés les ours polaires à la suite d’un réchauffement climatique, il trouveraient ce que l’on observe a peu près aujourd’hui entre néandertaliens et hommes moderne non-africains. C’est-à-dire massivement un remplacement, mais avec des fuites.

  

Existe-il des différences dans les outillages de ces hommes de Denisova ?

PD : Sur la question de la culture matérielle, il faut être pour le moment assez prudent dans la mesure ou il faudrait que nous ayons des associations extrêmement claires entre les fossiles Denisoviens de la grotte de Denisova et les artéfacts, les objets, les outils actuellement retrouvés dans cette grotte. Il y a des rapprochement stratigraphiques à faire de manière évidente. Néanmoins, cela remet en cause un dogme qui avait été établi, il y a maintenant longtemps, et qui reste encore présent dans un certain nombre d’esprits, qui est l’association à un type humain d’une culture. J’ai moi-même été en partie élevé, lors de mes études, sur des associations de ce type : l’acheuléen c’était Erectus, le moustérien c’était Neandertal. Ces dogmes là ont commencés à voler en éclat avec les découvertes de Sapiens et de néandertaliens au Proche-Orient dans les 90.000, partageant une culture unique, qui est le moustérien. S’il s’avère que les Denisoviens partagent cette même culture moustérienne, dans la mesure où les niveaux les plus récents de Denisova montrent des artéfacts relativement typiques de paléolithique supérieur. Mais si on part de l’hypothèse que Denisova est plus ancien, avant 50.000 en tout cas, actuellement ce que je connais des artéfacts de la grotte sont des artéfacts de caractère moustérien, cela remet, une fois de plus, en cause ce dogme d’association d’une espèce à une culture.

 

D’autres espèces sont aussi présentes. Nous ne pouvons pas passer sous silence ce tout petit être qui s’appelle Florès ?

JJH : Effectivement ; l’arbre phylogénétique humain se complexifie de plus en plus, même pour des périodes récentes. C’est quelque chose qu’il est difficile d’accepter, de comprendre pour nous aujourd’hui, parce qu’il y a un seul homme sur Terre. C’est une espèce très homogène qui s’est répandue partout sur la planète. Mais cette situation actuelle, est une situation exceptionnelle. Si on remonte au-delà de 30.000 ans, on a plusieurs espèces humaines qui se partagent la planète, et c’est encore pire quand on remonte dans le passé. C’est un monde un peu à Star Trek la préhistoire. Et l’un des acteurs c’est cet homme de Florès découvert dans une petite île indonésienne. Cela reste quelque chose assez mystérieux : il y a des questions sur l’âge, sur l’archéologie. Tant qu’on aura pas dupliqué la découverte, la même association (artéfacts / fossiles), le même type humain, cela restera difficile d’être péremptoire et d’avoir des conclusions très fermes.  

 

Par Axel Evigiran - Publié dans : Ethnologie & Préhistoire - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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