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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 13:03

Fini-Leonor---Pour-Richard.jpg

Son regard noir intense...
Lorsqu’on lui demande comment elle s’y prend pour peindre, elle répond, énigmatique : « Je suis ».
Entourée de chats, l’égérie mondaine et solitaire, nimbée d’un mystère à l’élégance bizarre ne se laisse pas saisir.

Fini-Leonor---Autoportrait-avec-un-scorpion---1943.jpgQu’il s’agisse de son œuvre ou de sa personne les mots n’y suffisent point ; adepte du masque et du costume, de Buenos Aires aux ruines posées sous le ciel bleu limpide de Corse, elle traine la grâce organique, fière et féline tout à la fois, de ces cariatides atemporelle échappées de leur socle de servitude.

Et lorsque pressée de verbaliser le mystère des visions somnambuliques qui la hante, de décrire les filaments éthérés de ses absences au monde, elle se refuse la moindre incursion au-delà de la métaphore : « Peut-être pourrait-on dire qu’il y a dans mes tableaux une atmosphère baudelairienne et que tout y est peint dans des couleurs que nous imaginons baudelairienne ».

Aucun détours ne pourrait circonscrire l’érotisme trouble qui suinte de ces fantasmagories où le vaporeux le dispute à une sorte de mystique intime irracontable. A la lisière toujours de l’informulable... Aussi, avec ce filet de nostalgie d’ange déchu, nous voici réduits à voguer en cercle concentrique autour d’un impossible centre ; l’œil du cyclone  ne se laissant pas apprivoiser...

Fini-Leonor---La-gardienne---1989.jpg

Chaussés de nos gros sabots nous filons droit au but. C’est que cousus dans la trivialité de l’ordinaire, happés par l’utilitaire et le divertissement nous nous ébrouons sans percevoir la magie de ces petits riens essentiels ; ces épingles qui tissent d’étonnement les esprits capables de mimer l’acuité de l’ivresse. Ce pourquoi, peut-être, le dilettantisme onirique de Léonor Fini nous touche.
 « L’informel la fascine lorsque, d’écorces, de crins, de bouts de bois, de tôle rouillée, elle fabrique des masques ; lorsque, avec ce que la mer rejette sur son rivage en corse, elle construit des objets inutiles ; lorsqu’elle aligne galets, carapaces, poudre de coquillages sur de rustiques et maritimes panoplies » .

Fini-Leonor---Les-apatrides---1994.jpg

« Ce dont on ne peut parler il faut le taire » a écrit un jour Wittgenstein. Se taire, oui, ou se perdre dans l’inquiétude incertaine.

« Parfois j’aimerais, en marge de mes créations, comprendre vraiment comment cela s’est formé et comment cela arrive à la surface, à l’expression. Je voudrais savoir ; j’aimerais qu’il n’y ait pas de choses échappent à la compréhension, à la lumière, que cela soit formulé dans toutes les manières possibles - en sommes maitrisé. Mais cela n’est pas possible et si on s’ingénie à trouver l’explication, on ne sait pas d’où elle vient et si ce n’est pas une illusion, une ingéniosité trompeuse, un leurre ».
Photo---Leonor-Fini---Paris---1937.jpg
Mais il est difficile aux hommes de renoncer à ce qu’il croient être l’essence de leur singularité...
Et si on confère volontiers aux taiseux une sagesse dont ils ne sont, pour la plupart, sans doute pas habités, il advient cependant que les volutes articulées des commentateurs professionnels, celles des simples amateurs ou des naufragés du concept, dans la vacuité subjective même du propos, parviennent à saisir, pour un instant, de ces grains qui font les lits des rivières.
Ainsi, ces extraits d’une lettre que Jean Genet adressa en 1950 à la peintre :

« Votre œuvre hésite entre le végétal et l’animal - les mousses, les lichens, avec les plus antiques représentations animales selon le mode le plus antique : la Fable (...)
Si vous tenez si ferme la bride de l’animal fabuleux et informe qui déferle dans votre œuvre et peut-être dans votre personne, il me semble, Léonor, que vous craignez beaucoup de vous laisser emporter par la sauvagerie. Vous allez au bal masqué, masquée d’un museau de chat, mais vêtue comme un cardinal romain... » 


Fini-Leonor---Le-long-chemin---1974.jpg
Mais l’image d’une Léonor Fini contemplative s’estompe à présent avec  « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante ».
Il y a, certes le tumulte des sens et l’envie de mordre la vie à pleines dents. Mais il ya aussi cette manière de dire les choses sans fioritures ni fausses complaisance.
En témoigne l’extrait de cette lettre à Nadine Monfils qui l’avait sollicitée pour illustrer son livres  Laura Colombe :


Laura-colombe.jpg« Le 13 janvier 1980


Chère Nadine,


Je suis en train d’écouter votre cassette. Je trouve Carole Laure très très belle, un peu antipathique aussi et ses films sont très mauvais !…


J’écoute, j’entends parler de moi… Pourtant, je ne trouve pas une grande affinité entre vos récits et mes tableaux. On en reparlera. Je vous enverrai « Mourmour » qui est parmi mes contes, celui qui me semble le plus proche de vous.


Vous avez une voix ravissante – bon signe !


Je suis perplexe que vous soyez mariée et avec un enfant. Cela me dérange et me paraît très étranger. Une soumission à la vie qui ne ressemble pas à vos contes. Pourquoi ? Mais pourquoi ?


Je n’aime que les vraies rebelles. Vous avez connu une soumission, quoi que vous dites maintenant. Cette surprise m’a un peu désorientée. Vos contes ont une grande grâce et une ravissante imagination. J’écoute votre voix avec plaisir. Il y a un double fond dans cette voix, comme dans certaines boîtes. Dans les contes, il y a des sucettes roses, dentelles, rubans roses et tous ces oiseaux qui, personnellement ne m’attirent pas.


Je trouve beaux les oiseaux, mais ils sortent de ma mythologie. Je n’en ai peint qu’un, dans un tableau « La reine de Saba ». Mais c’est un rapace… son gardien. Les contes que vous dites dans la cassette sont beaux. Mais ne dites pas « chat » pour parler du sexe… dites « hérisson » ou « mouette » ou autres (marmottes ou petit tapis) !


Maintenant, le mot « pervers » que vous chérissez m’est totalement étranger. De vrais crétins disent que je peins parfois des perversités. Je ne le suis pas. Je peux dire : des inversions, parfois ou des mélanges qui sont la réalité profonde des êtres. Je ne me sens pas perverse.
Je pense aussi que c’est inutile de dire « je veux rester toujours une enfant, une petite fille ». Inutile d’en faire une profession car tout être vraiment éveillé reste toujours enfant.


Je vous promets un dessin pour votre couverture. Un de ces jours vous le recevrez. Peut-être tout de suite. Je voudrais en échange une photographie de vous. Je ne sais pas quand on se rencontrera. Pour le moment, je dois finir certains dessins.


La musique est en trop dans votre cassette. Dommage, vraiment.
Je ne sais pas où avez-vous vu, connu tellement d’anges. Les anges sont pour moi des esprits les plus subtils. Ou les animaux… Eux sont des anges !


Bien d’amitiés, chère Nadine.
Léonor ».

Fini-Leonor--Etude-Pour-Poe.jpg
Plus d’un écrivain tomba sous le charme de la tisseuse de chimère à la main gantée laissant entrevoir un scorpion.


Alberto Moravia fut de ceux-là, et son texte de 1945 sublime de finesse :

FiniDeSadeJuliette.jpg
« L’humanité de Léonor Fini révèle une affinité, qui n’est peut-être pas tout à fait inconsciente, avec celle des écrivains tels que Poe et certains élisabéthains moins célèbres. Son goût pour le costume est lui aussi révélateur de ce penchant qui n’est pas seulement littéraire. Mais tandis que chez un Delacroix, costume et histoire, tragédie et mythe, ressortaient sur un plan de romantisme explicite et souvent conventionnel qui n’avait rien de mystérieux, la sympathie de Léonor Fini se tourne vers ce je ne sais quoi d’inexprimé, de rêve et d’inavoué qui se trouve dans ces écrivains « sinistres », pour emprunter l’adjectif à Praz, qui dans plusieurs de ses livres sur les décadents à travers les âges, en a fait un usage large et intelligent. Dans ses dessins et en particulier dans la collection exécutée pour illustrer l’œuvre du marquis de Sade, Léonor Fini s’abandonne et se révèle beaucoup plus que dans sa peinture. Non seulement elle y a repris ce mélange de grâce du XVIIIe et de fureur, de cruauté systématique et d’élégance, de raisonnement et de rêve, propre à l’auteur de Juliette, mais elle a également donné au texte une interprétation bien à elle, complète et libre. L’acharnement et la tristesse, le plaisir macabre et la monotonie malsaine de la machin érotique sont représentés avec une grande force dans ses nus insatiables, ses visages voilés de noire mélancolie. Le tout d’une touche légère et cependant charnue, irritée, rigoureuse dans les contours des membres, détendue dans les plis mousseux des vêtements.
Ce n’est pas par hasard que Léonor Fini a illustré le marquis de Sade. On peut cesser de parler du surréalisme, on parlera toujours de l’intelligence, que ce soit celle de Léonor Fini ou d’autres ».

Fini-Leonor---Flagellation.jpg
Plus proche de nous, et c’est là tout le plaisir des divagations oisives sur la toile, je suis tombé sur un singulier plaidoyer, le Dictionnaire inutile à l’usage de personne de Reine-Jeanne Lainé ; météore illustré d’œuvres de Léonor Fini.

Fini-Leonor---La-peine-capitale---1969.jpg

 


 

Liens

Petite mélancolie : Léonor Fini

Epigrammes pour l'oeil : Léonor Fini

 


P1060196.jpg

Fini-Leonor---Autoportrait.jpg

Photo---Leonor-Fini-by-George-Platt-Lynes-New-York-1936.jpg

 


 

VIDEOS

Léonor Fini en Corse

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Sur l'aquarelle

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Fini-Leonor---Timpe--Timpe--Timpe--Tare---1985.jpg
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Fini-Leonor---La-curieuse---1936.jpg
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Fini-Leonor---La-reine-petrifiee---1970.jpg
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Fini-Leonor---Memoire-de-fragments-passes---1984.jpg

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Published by Axel Evigiran - dans Peinture
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commentaires

Frédéric Schiffter 10/02/2013 16:21


Cher Axel,


 


Beau billet d'amour adressé à cette artiste "impeccable", aurait dit Baudelaire, et à cette très belle femme, élégante et envoûtante. Vous citez mon cher Moravia. Bravo! Leautaud, ce foutu
misogyne, était fasciné par Leonor qui passait parfois lui rendre visite à son bureau du Mercure de France et avec qui elle parlait de poésie et des chats.  


À vous,


 


Frédéric

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