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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 09:41

ovide.jpg« Qu’on lise Lucrèce et l’on comprendra ce à quoi Epicure avait fait la guerre : ce n’était pas le paganisme, mais le ‘christianisme’, je veux dire la corruption des âmes par l’idée de faute, de pénitence et d’immortalité. – Il combattait les cultes souterrains – tout le christianisme latent ; en ce temps là, nier l’immortalité était déjà une véritable rédemption. Et Epicure eût été victorieux, tout esprit respectable de l’Empire romain était épicurien : alors parut Saint Paul…. » Telle est l’exergue choisie par Elisabeth de Fontenay pour son introduction de la traduction en prose du De Rerum natura paru aux Belles lettres. Si Nietzsche, emporté par sa verve, surestime dans ce passage de l’antéchrist assez largement l’enthousiasme des romains envers la philosophie du Jardin, attribuer la postérité de la secte chrétienne aux éblouissements hystériques de Paul de Tarse, ce contemporain de Sénèque qui se mit à promettre la résurrection des corps tout ânonnant : « Si les morts ne ressuscitent pas, alors mangeons et buvons car demain nous mourront », est sans doute un peu plus qu’une simple formule rhétorique. Certes il y eut ensuite Constantin et son inénarrable mère pour transformer l’agrégat catholique en religion d’état… Mais c’est une autre histoire, et là n’est pas véritablement le sujet de cette causerie, même si les chemins de traverses se révèlent souvent agréables. 

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Ainsi est-ce une contribution tirée du collectif « Hédonisme. Penser et dire le plaisir dans l’Antiquité et à la Renaissance » dont j’aimerai ici brosser l’esquisse. J’avais déjà évoqué ce recueil, il y a quelques mois, au travers de notes de lectures issues du texte d’André Laks intitulé « Plaisirs cyrénaïques ». La présente étude s’intitule : « aimer et souffrir : quelques réflexions sur la ‘philosophie dans le boudoir’ de l’Ars amatoria’ ». L’auteur en est Carlos Lévy.

 

Si la matière première se trouve être ici l’œuvre fameuse d’Ovide, L’art d’aimer, il ne s’agit pas pour autant d’un commentaire ou d’une exégèse de ce monument de l’an 1, mais plutôt une mise en perspective ; voire même une mise en relation de l’Ars amatoria  avec le poème de Lucrèce, et, d’une manière plus générale, avec la philosophie épicurienne. « L’art d’Ovide a été depuis toujours considéré comme un joyau d’impertinence libertine (…). Du coup, les études ont fleuri sur ces aspects, sans que l’on se pose la question de savoir quelle relation une telle œuvre pouvait avoir à la philosophie ».
Plantons le décor : l’auteur du De Rerum natura est mort depuis 55 Av JC, et un peu d’épicurisme survit dans Horace. Quant à Ovide, il est né en 43 Av JC. Et lorsque s’égrènent les premières secondes de notre calendrier, il jouit depuis long d’une grande notoriété à Rome grâce à ses recueils de poèmes. Mais, par un jour de novembre de l’an 8, un coup de théâtre s’en vient obscurcir d’un coup l’horizon du poète latin. Auguste, pour d’obscures motifs, vient de décréter son exil. On a beaucoup glosé à ce sujet. Parmi les hypothèses avancées pour cette mise à l’écart, d’aucuns évoquent le prétexte de pornographie, tandis que d’autres plaident pour des intrigues de palais jamais éclaircies. Quoi qu’il en soit, malgré la mort d’Auguste en 14, il ne sera pas rappelé à Rome et mourra en 17 à Tomis, sur les rives occidentales de la Mer Noire.

Temple-de-Lakshmana---Frise-de-sculptureserotiques.jpg 

Revenons sur les rives de l’Ars amatoria. L’ouvrage se compose de trois livres rédigés en vers, et constitue un véritable manuel de séduction et de savoir jouir. Mais au-delà d’une lecture qui insiste « sur le sourire, la grâce, la parodie (se découvre) le projet et même le pari d’Ovide : construire un système pour penser l’homme et le monde à partir des principes unanimement refusés par les philosophes. Il y a donc chez lui,  un effort de subversion radicale de la philosophie, aboutissant à une ‘philosophie dans le boudoir’ avant la lettre, dans laquelle une anthropologie fondée sur un plaisir bien différent de celui que l’on trouve chez Epicure, et même chez les cyrénaïques, aboutit à un art de vivre où la douleur revêt un sens nouveau ».

 Fresque-Lupanar---Pompei.jpg

Si pour Lucrèce, l’humanité est la seule à connaître une histoire évolutive, et s’il montre «  comment les être humains passent de la voluptas de l’accouplement primitif à d’autres formes de ce même principe » pour Ovide, « l’élément unique de référence est l’acte sexuel, c’est en lui seul qu’il faut chercher la source possible d’une moins grande inhumanité ». Bref « il s’en tient au constat initial, l’homme, comme l’animal, est un être pour l’accouplement : ‘L’oiseau a une femelle à aimer. Le poisson femelle trouve au milieu des eaux avec qui goûter la joie de s’unir. La biche recherche le mâle de sa race…’ »

 

« Ovide joue, d’une certaine manière, Lucrèce contre Lucrèce. Dans son évocation des origines de l’humanité, il rétablit les droits de la Vénus chantée au début de De rerum natura, celle sans laquelle ‘rien ne se fait d’aimable ou de joyeux’ ». (…) « Ce qu’Ovide reproche implicitement à Lucrèce, c’est de ne pas avoir conservé cette orientation tout au long de son poème ».

 

« L’homme, (…) disent les épicuriens, recherche le plaisir et fuit la douleur, d’où la nécessité du ‘sage calcul’ qui permettra de déterminer le maximum de plaisir et le minimum de douleur. Inacceptable, répond Ovide, car on ne renonce pas au plaisir de la séduction et de la possession parce qu’il comporte de la souffrance ». Intéressante confrontation… On pourrait rétorquer ici que la théorie des calculs des plaisirs et des déplaisirs peut être tout à fait activée, et justifier le comportement de tel estimant le plaisir de la séduction bien supérieur à la douleur de l’échec. Mais si l’homo oeconomicus n’existe que dans la tête des économistes d’obédience néo-classiques, l’homo calculus n’existe pas davantage. Restera toujours, et c’est heureux, cette part d’irrationnel échappant à l’algèbre le mieux borné. Ainsi, au final, les deux  thèses ont leur part de vérité – et c’est fort bien comme ça. Tout plus, pourrions nous avec Lucrèce conseiller de se garder de la drogue de la passion. Et demeurer dans le ludique et l’immanent….

 

dynoriginal_p.jpgOvide, à sa manière, intègre la complexité des sentiments et des relations humaines ; il se dégage, en quelque sorte, de ce monde ‘idéal’ peint par les philosophes du Jardin pour se frotter au monde tel qu’il va. D’évidence, ce vocable tiré du répertoire platonicien sied mal aux philosophies matérialistes. Mais reconnaissons qu’il y a tout de même du sophisme dans cette belle profession de foi déclinée dans le quadruple remède, à savoir que la « mort n’est rien pour nous » ; qu’il n’y a donc à craindre d’elle. Or, chacun sait, sauf, peut être s’il est un sage accompli, que cela ne fonctionne pas - et comment ne pas s’effrayer devant l’abîme ouvert béant sous nos pas ? Ce néant éternel dont nous ne pouvons nous consoler. De même, «l’important est de se débarrasser de l’illusion philosophique que l’on pourrait maîtriser la douleur, s’en libérer ». Et « s’adressant à Didon et à Ariane, Ovide leur déclare : ‘ce qui a causé votre perte, je vais vous le dire : vous ne saviez pas aimer’. Qu’est-ce donc que ‘savoir aimer’ ? c’est conjuguer une éthique du plaisir et une esthétique de la douleur ».

 

Baudelaire disait que « le vin rend l’œil plus clair et l'oreille plus fine ». La transcription ovidienne de ce vers en est sans doute: le vin « prépare les cœurs et les rend aptes aux ardeurs amoureuses’».
L’Ars amatoria, œuvre ludique et impertinente. Assurément. Provocation s’adressant « à la philosophie dont la politique augustéenne – d’inspiration en partie cicéronienne – semble n’être qu’une émanation aux yeux du poète ». Mais au terme de cette stimulante étude de Carlos Lévy, comment ne pas acquiescer aussi à cette fonction d’ébranlement des certitudes, à « ce refus radical du consensus sur la passion, sur la douleur, et même sur le plaisir, de ceux que Sade qualifiera de ‘froids et plats moralistes’ » ?

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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