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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 09:24

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Hier Jean-Claude Michéa était l'invité de l'émission Réplique, pour une causerie passionnante  autour de son dernier essai, Le Complexe d'Orphée, sous-titré la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès.

 

La transcription étant un art fastidieux, sachant que l'émission est podcastable toute la semaine sur France-Culture et écoutable pendant cinq semaines sur le site de l'émission, je me contenterai ici, en guise de mise en bouche, d'indiquer quelques repères et de reprendre seuls deux ou trois passages de manière exhaustive.

 

Par ailleurs, voici quelques liens vers d'anciens billets autour du travail de Jean-Claude Michéa :

 

Les riches et le défaut d'éthique ; la common decency au crible de la science
Jean-Claude Michéa : Le complexe d'Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès
Jean-Claude Michéa - Le nomade "Attalien' où la nouvelle gauche kérozène
Jean-Claude Michéa - L'empire du moindre mal

 

Quelques jalons

Ce ne sont là que quelques notes prises sur le fil de la discussion ; forcément partielles, incomplètes et rédigées dans un style télégraphique ; invite, je l'espère à aller écouter l'émission en son entier, afin d'en tirer tout le miel.

 

Critique de l'idéologie du progressisme :
Critique de l'idée de progrès, vu comme le sens de l'histoire, inéluctable et irréversible (La globalisation, par exemple, dans ce schéma se présente comme un phénomène devant lequel tout choix est impossible).

 

Progressisme & libéralisme - Hobbes et l'absolutisme :
Deux réponses modernes (suite aux guerres de religion) - Volonté de neutraliser l'idéologie (politique axiologiquement neutre). Objectif : déloger l'ancienne main invisible de l'Etat par celle du Marché.

 

Origine du libéralisme moderne :
Le libéralisme, dans son volet économique nait au fond à l'intérieur de Port Royal et des moralistes à la Rochefoucauld
Libéraux : pessimistes anthropologiques (l'homme est mu par son égoïsme, ne voit que son intérêt) auquel se couple un optimisme radical dans le pouvoir de la raison et dans les rapports de l'homme à la nature.

 

 

Common decency :
Sentiment spontané essentiellement répandu chez l'homme ordinaire qu'il y a des choses qui ne se font pas.
(Définition délibérément floue philosophiquement, dira JCl Michéa ; et de s'en expliquer)

 

Passages de l'émission

J'ai choisi deux passages s'ouvrant par des phrases qui m'ont semblé choc :

 


1) Ce premier passage est fort mince ; le second sera plus consistant. Mais je ne pouvais m'empêcher de relever cette phrase avec Brassens.

 

"David Hume, vous lui donnez une guitare et ça fait Georges Brassens".
Hume est un penseur de la limite et de la modération. Néanmoins, son principal souci est de construire une société où chacun soit libre de vivre comme il l'entend ; donc une société dans laquelle le gouvernement des hommes n'exigerait des citoyens aucun modèle de bonne vie.
(....) La mise en œuvre de leurs intentions (Hume, Smith, etc.) déclenche un mécanisme qui leur échappe et se retourne contre eux

 

2) Cette partie fait réponse à une question d'Alain Finkielkraut, et la reprise à son compte par ce dernier de la définition tocquevillienne de la démocratie.

 

"Sur le plan politique les libéraux ne sont pas des démocrates".
(Ils sont), dès Sieyès, clairement critiques de la république et la démocratie ; c'est-à-dire le régime de la souveraineté du peuple comme une des figures possibles de l'absolutisme - Les libéraux reprochent précisément à Rousseau et aux républicains issus de la tradition florentine de se contenter de transférer le pouvoir absolu du roi entre les mains du peuple, ce qui ne fait pas sortir, disent-ils du despotisme. C'est pourquoi la démocratie ne peut pas être un bon régime et doit être remplacée par le régime représentatif (dans le cas de Kant, la république ; et Kant range la démocratie du côté du despotisme). De fait l'histoire politique du libéralisme ne va pas dans le sens d'un pouvoir croissant du peuple sur son propre destin. A tel point que lorsque la Trilatérale en 75 publie le résultat de ses travaux, elle dit que la gouvernabilité des sociétés libérales (des démocraties ans sens tocquevillien du terme) serait beaucoup efficace avec l'apathie des citoyens, qui devraient se contenter d'être des consommateurs. Et par conséquent, le libéral n'est pas un démocrate, sauf si, comme le dit Orwell, on prend le mot démocrate dans le deuxième sens que ce mot à pris après l'accession d'Hitler au pouvoir : c'est-à-dire la défense des libertés individuelles.

 

 

http://www.franceculture.com/emission-l-invite-des-matins-jean-claude-michea-2011-10-06.html

 

Un exemple
Enfin, un exemple concret de ce que peu donner la mise en œuvre du principe libéral dans la vie de tous les jours. (principe libéral : privatisation des valeurs morales, religieuses, philosophiques et autres).  

 france-defiguree   

Un nouveau centre commercial qui défigure un paysage est entrain de se mettre en place. Vous ne pouvez pas faire valoir que le paysage est défiguré, parce qu'on vous ferait valoir en réponse que nous comprenons que votre esthétique personnelle pense que ce bloc de béton est moins beau que la forêt qui existait avant, sauf que c'est une opinion privée et que vous ne pouvez pas faire de cette opinion la règle d'une politique commune. En sorte que, dans cette guerre des dieux que sera le débat sur la beauté ou non de ce bloc de béton, en dernière instance, qu'est-ce qui tranchera ? Le Marché ! Est-ce que ou non le centre commercial va permettre le développement de la croissance locale ? Si oui, il est beau. L'économie et le Marché tiendront lieu de la morale absente.

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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commentaires

Axel Evigiran 09/06/2012 08:57


Cher Frédéric,



Je reviens les idées un peu plus au clair, après avoir relu quelques passage de ‘L’empire du moindre mal’.


 


A la fin de son essai, Michéa cite et donne raison à Arendt :« Ce qu’il y a de fâcheux dans les théories modernes ce n’est pas quelles sont fausses, c’est qu’elles peuvent devenir vraies ». Et de
préciser sa pensée : « S’il est (...) exact que l’homme n’est pas égoïste par nature, il est non moins exact que le dressage juridique et marchand de l’humanité crée (...) le contexte culturel
idéal qui permettra  à l’égoïsme de devenir la forme habituelle du comportement humain ». Ainsi, me semble-t-il, ne verse-t-il pas ici dans un rousseauisme orthodoxe, mais se situe plutôt,
dirai-je, entre deux-eaux. L’homme n’est ni naturellement bon ni naturellement mauvais il n’est ce que le résultat de son dressage social.


 


Sa thèse principale s’adosse à l’idée que le projet libéral prend sa source dans une tentative de conjuration des guerres de religion ayant embrasées le XVIe siècle européen, ces « guerres
civiles idéologiques (...que ) Pascal après Hobbes, considérait comme le plus grand des maux », avant de prendre son véritable essor au XVIIe. Michéa n’oppose pas libéralisme politique et
libéralisme économique (ce que font la plupart de ceux voulant éluder, selon moi une question épineuse ; c’est le cas de la plupart des sociaux démocrates de gauche). Pour lui, au contraire, le
second est l’avatar - conséquence logique - du premier. Dans sa forme économique, le libéralisme, entend adoucir les mœurs : idée du « doux commerce ». Dans son versant, disons politique ou
philosophique, le libéralisme relèverait plutôt d’une volonté de construire une société axiologiquement neutre, régie par le droit se substituant, pour faire simple, à la morale prise au sens
large).
Pour expliquer les causes de l’émergence du libéralisme, Michéa insiste sur la place essentielle qui doit être réservée à l’importance prise par la science, à ce projet de se rendre « maîtres et
possesseurs de la nature » (il parle d’un idéal de la science). Il ajoute : « Elle a favorisé la croyance - dont Hobbes et Spinoza sont parmi les premiers à définir les postulats - selon laquelle
l’extension de la méthode galiléenne à l’étude de la nature pourrait bientôt permettre d’édifier une ‘physique sociale’ et, à travers celle-ci, de créer les conditions d’un traitement enfin
‘scientifique’ et ‘impartial’ du problème politique ».
Ce qui amène plus précisément à Hobbes et le motif pourquoi Michéa l’inclus dans ce mouvement d’ensemble : « C’est vraisemblablement cette hantise de la guerre civile qui explique, en premier
lieu, les raisons pour lesquelles les philosophes du XVIIe et XVIIIe siècle (et particulièrement ceux d’origine protestante) décrivent presque toujours leur ‘état de nature’ comme un état où
régnerait nécessairement la guerre de tous contre tous ».
Je n’ai repris que des éléments succincts, forcément partiaux, et il y aurai beaucoup à développer. Faute de mieux pour l’heure, voici quelques passages du début de L’empire du moindre mal’ sur
ce sujet : « La modernité occidentale apparaît comme la première civilisation de l’Histoire qui ait entrepris de faire de la conservation de soi le premier (voir l’unique) souci de l’individu
raisonnable » ; « L’essence de l’Homme va commencer à être lue de manière privilégiée à travers le modèle du ‘bourgeois’, ce négociant bien commode, que toute l’époque s’accorde maintenant à
définir comme prosaïque, paisible et inoffensif » ; (ce qui) « ...conduit le libéralisme philosophique à proposer l’utopie d’une société rationnelle, plaçant le fondement même de son existence
pacifiée dans la seule dynamique des structures impersonnelles du Marché et du Droit ».


 


Je voulais encore aborder le sujet de la ‘common decency’ d’Orwell, sillon qu’à creusé Michéa depuis, à ce que j’en sais, au moins les années 2000, mais cela ferait décidément trop long pour
cette fois ci.


 


Très bon weekend balnéaire
Amicalement


 


Axel

Pascal Klein 06/06/2012 12:30


Cher Axel,


Le dictionnaire WordReference.com traduit common decency par la simple politesse (good manners). Puis il lui attribue une 2ème acception, d'ordre moral (morality): "he hasn't an
ounce of decency" ( il n'a pas le moindre sens moral).


Si j'ai bien entendu, Jean-Claude Michéa relève le double sens de common, mais pas celui de decency. Il se peut que je pinaille. Quoiqu'il en soit, la discussion fut
passionnante. Merci à tous.


 


 

Axel Evigiran 06/06/2012 09:28


Bonjour Corinne,

La dame était Jane Goodal, la célèbre primatologue.
Je l’ai trouvée pour le coup bien optimiste avec cette belle phrase… Mais que pouvait-elle dire d’autre à la vue de ce suicide collectif ?

La solution pourrait bien hélas ressembler à celle que l’on voit dans film catastrophe dont j’ai oublié le nom : quelques ultra-riches rescapés dans des barges, après avoir laissé crever tout le
reste de l’humanité (à moins que l’on en arrive avant cela à un scénario type ‘Mad Max’).
En climatologie il y a ce qu’on appelle un tiping point, seuil à partir duquel tout est possible (surtout le pire, pour nous). Le problème, c’est que l’on sait que ce point existe, mais qu’on ne
sait pas où il se situe… Un scénario type « Venus » n’est pas exclu… Auquel cas, le Terre se transforme en fournaise, et plus aucune vie possible.

Sur ce domaine, je suis d’un pessimisme noir ; plus on collecte des informations, plus on creuse et plus on recoupe les données, plus on se rend compte que tous les indicateurs sont au rouge. La
remise en cause radicale du monde comme il va aurait déjà dû être engagée aux lendemains du second rapport (Meadows) du Club de Rome (1974) qui vient d’être réédité :

http://www.agirpourlenvironnement.org/blog/trois-questions-dennis-meadows-auteur-du-livre-les-limites-la-croissance-d-3441

Désolé de ces noirceurs matinales.

Axel Evigiran 06/06/2012 08:57


Cher Pascal,

Vous avez repris ce passage de manière plus précise que je ne l’avais fait (il faut dire que j’étais alors dans mon transat avec des écouteurs sur les oreilles et un petit carnet en main…). Mieux
vaut lire votre version donc…

Sinon, je viens de relever certains extraits d’un entretien avec JCL Michéa (celui dont j’ai mis le lien dans le billet – lorsqu’on clique sur son nom). Il explicite un peu ce que recouvre pour
lui cette fameuse notion de  ‘décence commune’ reprise d’Orwell – on mesure ici la dimension morale de sa thèse, relevée par Frédéric, adossée par ailleurs sur le concept de don et
contre-don de M.Mauss :

« Orwell a toujours pensé que la critique du capitalisme prenait sa source dans un sentiment moral d'indignation et d'injustice. (…)Or la compréhension morale qu'«il y a des choses qui ne se font
pas» (Orwell) suppose des conditions anthropologiques très strictes. Elle implique, disait Mauss, un système de rapports en face à face structurés par la triple obligation de «donner, recevoir et
rendre» et qui constitue à ce titre le «roc» (le terme est de Mauss) sur lequel s'édifie toute communauté possible. »

Un peu plus loin : « la common decency trouve nécessairement son point d'ancrage dans ces structures élémentaires de la réciprocité qui fondent depuis toujours la possibilité même d'une vie
collective. »
Ces solidarités premières seraient mises à mal par le « développement illimité du marché et du droit (donc de l'esprit de calcul et de l'esprit procédurier) ».

Très bonne journée.


Ps :
Cette notion de ‘décence commune’ m’a longtemps laissé perplexe, quant à sa possible véracité. Une critique parmi d’autres :
« L’affirmation selon laquelle les « gens ordinaires » ont largement pratiqué, ou pratiquent encore, dans leur vie quotidienne, un minimum de vertus ordinaires trouve des confirmations, mais
aussi de trop grandes exceptions pour constituer une règle. Où était la common decency des Allemands dans les années trente ? Des Russes à l’époque de Staline ? On répond que ces sociétés étaient
déjà largement rongées par la logique moderne de l’intérêt personnel ? Mais où était alors la décence des Espagnols du XVIIe siècle ? Difficile d’imaginer une société plus indécente que celle
décrite par Quevedo dans El Buscón
Bien sûr, dans les communautés traditionnelles, la décence existe effectivement – sous forme de solidarité, d’entraide, de générosité, de l’attitude qui consiste à ne pas nuire aux autres – même
si c’est souvent le souci de sa propre réputation qui la produit. On pourrait la définir comme la suspension partielle de la concurrence à l’intérieur d’un groupe et comme un rôle accru du don
par rapport à l’échange marchand. Le problème est que cette décence est souvent pratiquée seulement à l’intérieur du groupe, en la refusant aux autres. Souvent, elle ne s’applique pas aux
étrangers, aux gens de passage : avec eux, il n’y a pas de « chaîne de dons », pas de retour possible. On a parfois l’impression que cette décence fonctionne justement à condition de ne pas être
universalisée, voire même d’être inversement proportionnelle à son universabilité. »(Anselm Jappe).

J’avais repris ce sujet dans un billet récent « Les riches et le défaut d’éthique », suite à une étude aux résultats tout à fait intéressants.



http://aevigiran.over-blog.com/article-les-riches-et-le-defaut-d-ethique-la-common-decency-au-crible-de-la-science-101013364.html

corinneS 06/06/2012 08:41


Merci cher Frédéric d'avoir pris le temps de ces rappels indispensables. Rousseau n'était donc pas si optimiste que cela concernant la nature humaine ! Michéa ne fait donc que relancer l'argument
leitmotiv de la campagne électorale : il faut moraliser le système capitaliste, sans pour autant le remettre en cause et en changer le fond. Ce n'est pas un "altermondialiste" visiblement. Ou
alors à mi-mots. Le discours me semblait assez confus avant votre brillante démonstration. Le "Non" à l'Europe fut la preuve que la souveraineté populaire des états dits démocratiques n'existe
pas.


Losque vous dites : "la démocratie est le régime même des marchés dérégulés", il y a sans doute là matière à réflexion ! Mais je ne me sens pas de taille. Ce qui me semble évident, c'est que les
olligarchies financières ont institué un totalitarisme d'un nouveau genre, qui n'est même plus attaché à un territoire, transfrontalier ! A la fois omnipotent et insaisissable. Je crains que même
les meilleures intentions ne suffisent pas à changer le cours de choses. On a vu avec quelle facilité la souveraineté des peuples a été réduite à une peau de chagrin lors du "Non" à l'Europe !
Comme vous avez raison Frédéric !


Merci à Axel du lien vers l'émission d'hier soir : rien de bien réjouissant pour la suite ! Mais comme le soulignait une charmante dame dont je ne me souviens pas le nom, il n'y a que lorsque
l'humanité a le dos au mur qu'elle trouve une solution.. Décroissance couplée avec l'utilisation intelligente et raisonnée des progrès scientifiques ? Il semble que cela soit la seule planche de
salut. Mais le concept n'est pas très "vendeur" !

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