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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 15:41

Savoir vivreRobert Misrahi est l’un de ces philosophes peu médiatiques, dont je n’avais pas entendu parler jusqu’alors, ou plutôt dont la prégnance en mon esprit fut si évanescente que je n’en avais point consciemment conservé de véritable souvenir. Il aura donc fallu qu’il s’en vienne présenter, en décembre dernier, dans le journal des « Nouveaux chemins de la connaissance » son dernier livre intitulé « Savoir vivre » pour attirer mon oreille et susciter l’envie irrépressible d’en apprendre davantage sur l’œuvre de cet homme discret.

 

Spécialiste reconnu de Spinoza Robert Misrahi est aussi l’artisan d’une œuvre consacrée à la question du bonheur. Ainsi est-il un penseur de la Joie et du Haut désir. En ce sens, à sa manière il est aussi un bâtisseur de système à l’ancienne, un fabricateur de concepts ; bref un philosophe au sens entier, selon la terminologie de Gilles Deleuze, définition à laquelle je ne souscris aucunement. Mais Robert Misrahi est plus que cela. D’une part, sa philosophie se veut praticable ; et l’est-elle, du moins pour lui et peu être ceux d’une complexion en accord à la sienne. D’autre part, l’auteur se trouve aussi du nombre de ceux pour qui la philosophie est destinée à changer la vie. Ainsi, lorsqu’il écrit  que « le Savoir n’est pas son propre but » se détourne-t-il clairement de ceux pour qui la philosophie consiste en une quête de la vérité ultime, tel Marcel Conche, pour se placer aux côtés de ceux qui y voient plutôt un art de vivre. Enfin, on l’aura compris, Robert Misrahi se situe aux antipodes des penseurs pessimistes, tels Schopenhauer, pour qui le bonheur n’est que l’arrêt des souffrances.

 

Ce qui amène à ce petit ouvrage, sorti chez encre marine à l’automne dernier, et sous titré opportunément, pour des motifs que je laisse découvrir au lecteur, « manuel à l’usage des désespérés ». Dans les faits c’est un livre d’entretiens avec Hélène Fresnel, journaliste à « psychologies magazine ». Didactiquement fort bien construit, avec les points de doctrine autour desquels la causerie va s’articuler explicités en préambule de chaque paragraphe, avec aussi les questions de la journaliste grisées en marge, l’ouvrage est l’idéal pour ceux qui souhaitent se familiariser avec les contours de la pensée de Robert Misrahi. Quant à ses réponses, mêlant point théoriques et pratique étayée par des éléments biographiques, le tout dans une langue fort claire, sans gros abus de néologismes, se révèle une invite à aller plus loin.

 

Robert Misrahi se définit comme « philosophe phénoménologue existentiel contemporain ». En pratique c’est un peu le mariage de la carpe et du lapin avec, d’un côté, Spinoza, retenu essentiellement pour sa qualité de « philosophe de l’immanence sans Dieu créateur, sans religion, soucieux de la Joie et du Désir », et de l’autre, Sartre et la liberté radicale ; le tout mâtiné d’une dose subtile d’un hédonisme accommodé à sa sauce. Ainsi, l’auteur d’une trilogie sur le bonheur se révèle-t-il être un habile cuisinier philosophique. Et pourquoi non, après tout ? Exit donc l’encombrante sentence qui voudrait que « Nous nous croyons libres que parce que nous ignorons les causes qui nous font agir ». Certes, les choses ne sont pas monolithiques chez le philosophe Néerlandais, pour qui l’on recouvre quelques degrés de liberté précisément par la connaissance de ce qui nous détermine. Il n’empêche, moins nuancé, et faisant fi de toute possibilité du moindre conditionnement, Robert Misrahi plaide pour la responsabilité totale et entière de chaque individu. Et cette thèse revient au fil de l’entretien tel un leitmotiv : «… nous sommes tous responsables du fait que les financiers spéculent », « Je récuse toute affirmation du genre : « C’est plus fort que moi. Je vois le mal mais je ne peux pas y résister ». C’est une illusion (…) C’est mon désir d’aller vers cela. Le reste relève de la mauvaise foi ». « Nous sommes tous responsables du laxisme de nos dirigeants », « Il y a un premier niveau de liberté : la liberté absolue de nos gestes quotidiens, dans l’immédiat (…) : prendre de la drogue, boire… ». Ainsi le drogué manifeste-t-il, en se droguant, sa liberté. Il est pleinement responsable de ses actes : c’est bien simple, il ne fallait pas qu’il commence à se droguer... D’ailleurs, méconnaissant ici les données des neurosciences, Robert Misrahi décrète qu’il « ne croit pas en l’existence d’un inconscient ». Postulat, ou profession de foi, bien commode pour faire tenir l’architecture de son système. La dépendance chez lui n’existe pas. Ni le moindre déterminisme, qu’il soit d’ordre génétique, social, physiologique, environnemental, etc. ou plus probable, un mélange de tout cela. Le hasard n’a pas davantage d’effets aux yeux de Robert Misrahi, en cela logique avec sa théorie, et ce sont exclusivement « nos multiples choix concrets qui vont construire peu à peu notre personnalité ».

 

Autre affirmation qui interpelle : « Un être normal (…)  est responsable ». Qu’est-ce donc que cette « normalité » ?  Nous ne le saurons pas.

 

Sur le Misrahi faiseur de système, en voici deux petites illustrations : « Il y a deux niveaux de désir : le désir premier et le désir second qui est le désir réfléchi. Par ailleurs j’appelle Haut Désir, le mouvement synthétique (…) visant une sorte de plénitude concrète et « absolue » ». Pur postulat, avec le Désir érigé en concept. « Ma définition du sujet qui est constitué de trois dimensions : il est réflexivité, Désir et enfin spécularité, c’est-à-dire structure en miroir et relation à autrui ». Outre le « gros mot », à mon sens gratuit, pourquoi ne pas adjoindre une quatrième dimension à cette définition du Sujet ? Pourquoi aussi ne pas substituer, par exemple, au Désir la volonté de Puissance, ou que sais-je encore ? Cela demeure un profond mystère…

 

Pour poursuivre avec les remarques qui fâchent, et sans vouloir être cruel, j’ai prélevé, au fil de la lecture, entre autre, une affirmation qui démontre que certaines philosophies auraient à y gagner à plus sérieusement se frotter aux sciences, ici l’anthropologie, l’éthologie ou encore la paléontologie, pour nourrir leurs réflexions ; cela présenterait avantage d’éviter de commettre quelques lieux communs, telle cette idée de « la rencontre - forcément - violente de deux tribus dans la préhistoire ». Enfin à noter qu’il « faut généraliser le courage des individus », vertu cardinale s’il en est. Bien évidemment, on ne peut qu’être d’accord avec une saillie de si bon sens, même si elle relève d’un vœu pieu !

 Spinoza

Mais assez de mauvais esprit, et intéressons nous de plus près à cette philosophie de la Joie. Et tout d’abord à cette notion de « conversion » n’ayant « aucune vocation religieuse » mais « une signification philosophique », à savoir : « un retournement sur soi à 180 degrés ». Dans la pratique cette conversion n’est pas un retour un l’Inconscient - qui n’existe pas pour Robert Misrahi - mais réside dans un « acte du Sujet ». « Elle comporte trois mouvements simultanés qui doivent être menés en parallèle : 1) la conversion réflexive (… qui est) la redécouverte de mon propre pouvoir créateur. Le pouvoir de créer du sens (... et)  des valeurs. (…) 2) le second mouvement consiste à convertir le désir, (…) à renverser les conceptions négatives pessimistes du Désir selon lesquelles il ne peut pas être satisfait. (… Enfin), cet accomplissement nécessite un troisième temps : la conversion à autrui (… qui) n’est pas un instrument, un outil de ma Joie. Il s’agit de le percevoir désormais comme un centre, comme Sujet ». Cela peut apparaître obscur, ou théorique, mais dans les faits cela se traduit, pour prendre l’exemple de la relation amoureuse, par la belle idée et la mise en pratique du refus de « la loi du talion : elle me trahit, je l’accuse. Elle revient. Je la rejette (…) C’est la méconnaissance de l’autre et le fait de se cabrer sur l’honneur, donc la fierté, l’amour de soi, le narcissisme et de faire capoter toute chance de renaissance. Elle est revenue et j’étais disponible… ». D’aucuns feraient bien de s’en inspirer ; et pas seulement dans la conduite de leur vie intime. Passons… Pour en revenir sur cette nécessaire conversion, et là on ne peut que donner raison à Robert Misrahi sur le constat, « l’explication de (nos) échecs est à chercher du côté du désir de se conformer à son environnement social, dans la crainte d’une rupture fracassante (…) Quand nous échouons, c’est souvent parce que nous réfléchissons mal à notre propre pouvoir, parce que nous tenons plus à l’affliction, à l’affection et à l’intégration immédiate ». Quant à la manière de s’y prendre pour se délivrer ces chaînes, l’auteur incite à « se révolter contre la passivité. Savoir vivre, c’est d’abord savoir se révolter réellement, pas se révolter contre la société mais contre sa somnolence intellectuelle ». Certes, mais tel état d’esprit ne se décrète pas, il ne surgit pas ex nihilo. C’est pourquoi Robert Misrahi propose un travail sur le désir qui, selon lui, « n’est pas une « pulsion » (mais) mêle l’intelligence et la liberté » et en cela il est « notre plus grande richesse ». Le but à atteindre étant le « Haut Désir », ce « Désir raffiné, civilisé, (cette) « pulsion », (ce) « besoin » rendu intelligent, socialisé ». Il y aurait là matière à discuter, mais cela sort du cadre modeste du présent article.

 

Autre point important du système philosophique de Robert Misrahi, à savoir les trois contenus de la Joie. La première Joie est celle de la rencontre. Et cette « rencontre est la reconnaissance et l’adhésion réciproques à un projet existentiel (…) « J’aime ce que vous faites de la vie ». Sur cette base arrive une deuxième joie, celle de la reconnaissance réciproque qui est à la fois un acte de l’esprit et un engagement ». Quant au troisième contenu de la joie, « il s’agit de la jouissance des beautés de la nature et de l’art, mais aussi de la jouissance réfléchie des plaisirs ». « Pour synthétiser : autonomie, réciprocité, jouissance ». Voici un credo auquel je ne puis que souscrire pleinement.

 

En guise de conclusion, me relisant je m’aperçois avoir été au final plutôt critique - parfois acerbe - avec ce manuel construit un peu à la manière de ces moult guide de « développement personnel » qui inondent les pléthoriques rayons « psychologie » des librairies. Et si par soucis de sincérité je ne retranche rien de mes mots, je tiens à préciser que cette dernière remarque n’est pas ici à prendre dans un sens péjoratif. Certaines des méthodes ou techniques exposées dans ce genre de livres valent toujours mieux que la scolastique philosophique. Et cette philosophie de la Joie, proposée par Robert Misrahi, quoi que l’on puisse en penser au fond, donne assurément matière à réfléchir. Et si, en outre, l’on y trouve son compte alors pourquoi pas ? On l’aura compris, j’en conseille la lecture.

 

Et pour finir je renvoie à un bel éloge que lui a fait Michel Onfray dans sa chronique d’août dernier : « La visite au grand écrivain ».


Robert Misrahi sur « Pylosophie TV », à propos de « L’accès à l’autre » :

http://philosophies.tv/spip.php?article222=


 

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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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commentaires

Tante Léonie 28/01/2011 17:31


Etant une "élève" de Misrahi, (cours sur Spinoza, Akadem.com), votre article m'a ravie : en effet, il est très discret, et le fait de parler du bonheur en tant que souverain bien peut en faire
ricaner plus d'un. D'accord. La source est là cependant.
Souterraine et certaine. Merci d'avoir attirer l'attention sur "Savoir-Vivre".


constance 24/01/2011 10:02


Bonjour,
Oh oui, ajoutez-le, moi aussi j'ai une longue liste devant moi. Je lis actuellement Sénèque et ses Lettres à Lucilius "Goûter un peu de tout ne convient qu'a un estomac blasé". J'ai tendance à
vouloir tout connaître, une curiosité un peu trop importante mais si enrichissante. Et puis, je suis fidèle à MO, que pourrais-je trouver de mieux ?
Je tiens absolument à lire le Hubert Reeves L'Univers expliqué à mes petits-enfants, ainsi que le dernier Misrahi sur le Bonheur. J'espère que vous me ferez découvrir également d'autres
émerveillements.
A bientôt

Constance


Axel Evigiran 24/01/2011 12:04



Hubert Reeves est "Grand Monsieur", nous avons eu la chance de nous en rendre compte cet été. Ces livres sont une merveille de pédagogie... Le dernier que j'ai lu est "Je n'aurai pas le temps" ;
c'est une sorte de bilan, d'autobiographie très belle.


Axel :)



Constance 23/01/2011 16:34


Autant vous le dire tout de suite, j'ai adoré parcourir votre blog. Il est complet, intéressant, intelligent. Cet article est critique mais honnête (j'ai lu moi aussi ce livre il y a peu et en ai
fait un article ciblé "psychologie" sur un blog communautaire où je ne suis qu'un quart et où nous sommes souvent en désaccord, de là vient notre richesse :-)

Je viendrai désormais souvent vous lire, nous avons visiblement les mêmes passions (avez-vous lu le dernier Jollien "Le philosophe Nu" ? Il est vraiment bien !)

Constance

PS : Je vais voir bientôt ACS pour une conférence sur L'esprit de l'athéisme, je m'en vais de ce pas lire l'article que vous lui avez consacré.


Axel Evigiran 24/01/2011 09:16



Grand merci pour la visite sur ce blog, ainsi que pour cet aimable commentaire :)


Je note qu'il me faudra ajouter "Le philosophe Nu" dans mes projets de lecture (ma liste est fort longue ^^)


Très cordialement


Axel



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