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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 13:07

Terre à terre

 

 Transcription au plus près de l’entretient de Ruth Stégassy avec Christian Berdot des Amis de la Terre, lors de l’émission Terre à terre du 23 octobre dernier.

 

 

 


Entretien avec Christian Berdot

 

 

Vous êtes le référant des campagnes OGM et des agrocarburants aux Amis de la terre, et vous vous intéressez depuis quelque temps à l’accaparement des terres. Quel lien entre ces trois éléments ?

Soja trangéniqueOn a commencé à s’inquiéter véritablement du dossier OGM en 1996, lorsqu’ils sont sortis des simples recherches de laboratoire, ou des applications sur des bactéries modifiées génétiquement, pour passer aux cultures commerciales sur de grandes surfaces. Comme nous sommes un réseau international on s’est intéressé à ce qui se passait en France mais aussi en Amérique du Sud puisqu’il y avait un laboratoire qui marchait à grand rythme, et ce laboratoire c ‘était l’Argentine. Ce pays a autorisé les OGM sans aucun contrôle ni contrainte réglementaire ou juridique [..] Je parle là du soja transgénique mis au point par Monsanto, et qui a une particularité, qui est qu’on peut balancer sur les champs autant d’herbicide round-up, tout crève sauf le soja en question. Et comme on a de très grands propriétaires en Argentine, ils ont tout de suite compris qu’il y a un gros avantage à utiliser cette technique, puisque ça leur permettait de faire de grosses économies sur la main d’œuvre, et de pouvoir se passer de milliers de travailleurs agricoles. Lorsqu’on regarde ce qui s’est passé en très peu d’années, puisque en 1996, au début de l’industrie agricole des OGM, l’Argentine était encore le grenier de l’Amérique du sud, c’est un pays qui produisait beaucoup de fruits, de légumes, de céréales, de lait, de la viande, et la surface qui était cultivée en soja ne représentait que 10%. Six ans plus tard, la surface agricole qui était couverte par le soja transgénique de Monsanto représentait 90% de la surface agricole de l’Argentine. Et entre temps on avait eu des dizaines de milliers de travailleurs agricoles qui avaient été expulsés des terres, et on avait eu aussi une expansion qui s’était faite aux dépends des petits agriculteurs de l’agriculture vivrière.

Je me rappelle d’un mail que j’avais reçu et qui était relayé par la confédération paysanne, ou des villageois d’un village en Argentine lançaient un cri de détresse en disant : " les bulldozers sont devant notre village, notre village va être détruit ".

Vous avez eu un rouleau compresseur du soja transgénique qui a laminé toute une partie de la petite paysannerie argentine, et on estime qu’il y a plus de 150.000 familles qui ont été expulsées de la campagne et qui sont allées grossir les rangs des pauvres dans les bidonvilles des grandes métropoles argentines. Donc si on fait le bilan, on avait déjà en Argentine le modèle de ce qui allait se passer plus tard dans d’autres pays. On avait au départ un pays qui était autosuffisant, et ce pays aujourd’hui ne l’est plus. Vous avez des secteurs entiers de l’agriculture argentine où il faut importer des produits parce que l’Argentine ne produit plus que du soja. Vous avez des pans entiers de la société argentine qui souffrent de mal nutrition, et en même temps vous avez aussi des problèmes extrêmement importants d’érosion des sols. Certains scientifiques argentins tirent la sonnette d’alarme, disant que le modèle actuel de monoculture intensive hypothèque même l’avenir de l’agriculture argentine. Et bien sûr tous les problèmes liés à l’environnement, avec la contamination des nappes phréatiques et la destruction de nombreux écosystèmes, puisque aujourd’hui l’expansion du soja transgénique se fait aux dépends des écosystèmes et notamment des forêts : on estime qu’il y a plus de trois millions d’hectares qui ont déjà été détruits.

 

 

 Ca c’était l’acte 1…

Oui. Ensuite on s’est rapidement aperçu qu’une partie de ce soja qui au départ était essentiellement destiné à alimenter les animaux des pays riches, puisque les animaux des pays riches ont un niveau de vie plus important que les pauvres de la planète, donc dans le système économique que nous avons il vaut mieux vendre de la nourriture à des cochons ou à des poulets de l’union Européenne qu’à des pauvres qui vivent à Johannesburg ou à Bombay. Mais ensuite on s’est donc rapidement aperçu qu’une partie de ce soja était transformé en huile pour faire des agrocarburants. Et là est arrivé la seconde vague, vers 2005 – 2006, ce sont les agrocarburants…

La question qu’on peut se poser : si on applique ce système là à des pays qui sont déjà e situation de vulnérabilité ou de grande précarité alimentaire, qu’est-ce que ça va donner ? Puisque avec l’Argentine on avait un pays qui avait tous les moyens pour nourrir sa population, on arrive à ce résultat calamiteux.

Ensuite pour en revenir aux agrocarburants, oui bien sûr cela a été un phénomène planétaire, et en particulier en Indonésie et Malaisie, où des millions d’hectares étaient en train d’être abattus pour laisser la place à de l’huile de palme. Et on a vu les même procédés mis en place, en particulier l’utilisation des milices locales, l’utilisation de certains régiments des armées régulières pour repousser les populations. La présidente permanente du forum des nations-unies sur les questions indigènes, Madame Victoria Tauli-Corpuz, lors d’un forum qui a eu lieu en 2008, pensait que au train où allaient les choses, c’est 60 millions de personnes membres de peuples indigènes qui allaient être mis en danger ou expulsés des terres où ces communautés habitaient depuis des temps ancestraux. Et là je ne parle que des peuples indigènes, c’est-à-dire que le million de petits paysans argentin expulsé de ses terres n’est pas compris. Les millions de personnes qui vont être expulsés en Indonésie ou Malaisie ne sont pas compris dans ces chiffres là. Et 60 millions c’est la population de la France !

 

Ce qu’on aimerait comprendre ce sont les mécanismes, les jeux d’acteurs qui ont permis à cette situation de s’implanter et de perdurer…Indonesia Kalimantan-Palangkaraya Deforestation

 

 Il y a plusieurs cas de figure. On a parlé d’abord de l’Amérique du sud. Pour beaucoup de pays du sud le gros problème c’est que les états qui sont nés de la décolonisation ont repris les structures de l’état colonial. Donc lorsqu’on regarde la structure agricole d’un pays comme le Brésil, 1% des propriétaires terriens possèdent plus de 50% des terres. Au Paraguay je crois que c’est 2% des propriétaires terriens qui possèdent 70% des terres.

En ce qui concerne des pays comme l’Indonésie, c’est un peu plus compliqué. Là aussi l’état indonésien à repris la structure de l’état colonial néerlandais, mais en faisant cela il a aussi nié toutes les spécificités de cette mosaïque de peuples qui composent l’Indonésie, et aujourd’hui c’est l’état central qui décide que dans tel ou tel endroit il y aura des concessions, et en prenant ces décisions il ne tient absolument pas compte des différents peuples qui vivent sur place. Et pour prendre l’exemple de Bornéo on sait qu’il y a des projets de plantation d’huile de palme, des projets très importants, on parle d’une plantation de presque 2 millions d’hectares, par contre on sait de façon certaine que si cette exploitation voit le jour il y aura entre 3 et 5 millions de personnes, et en particulier des peuples indigènes, qui seront expulsés de ces zones.

Ensuite quand on passe en Afrique, là on a un autre problème, c’est celui de la confrontation entre le droit à l’occidentale, et le droit coutumier. Vous allez dans la capitale d’un pays africain, vous allez dans la préfecture locale et on vous dit que ces terres n’appartiennent à personne. Elles appartiennent à personne dans le cadre de notre droit européen. Par contre si vous allez sur le terrain vous vous apercevez qu’il y a un droit coutumier. Vous avez des communautés villageoises qui habitent là depuis des générations, vous avez des pasteurs qui utilisent ces terres, vous avez des peuples indigènes, ce qui fait que ce que l’on présente comme une réserve foncière pour ainsi dire, sans limite en Afrique, est en réalité beaucoup plus petite que ce que l’on nous dit communément. Et vous avez sur beaucoup de ces terres qu’on présente comme des terres libres, disponibles pour l’achat, vous avez en réalité des activités agricoles, des activités pastorales et des gens qui dépendent pour leur survie de ces terres.

  

 Acte III, l’accaparement des terres…

L’échelle essentielle aujourd’hui ce sont les agrocarburants. Il y a deux phénomènes qui se côtoient et il faut tenir compte aussi de la crise alimentaire qui a eu lieu en 2008.

Je tiens à rappeler que cette crise a été essentiellement été causée par le lancement des programmes d’agrocarburants, contrairement à ce que souvent leurs partisans nous disent. Lorsque les Etats-Unis ont lancés leur programme d’éthanol, il est intéressant de savoir que juste avant que le président Bush lance ce programme son frère, Jeff Bush, avait lui crée l’alliance pour l’éthanol, avec notamment un ancien président de la banque inter-américaine de développement et un ancien ministre de l’agriculture brésilien, donc il y avait des intérêts financiers extrêmement importants qui étaient en train de se mettre en place, et c’est là que le président Bush a lancé son programme d’éthanol de maïs aux Etats-Unis. Ce programme a eu des répercutions très importantes, puisqu’une bonne partie du maïs Étasunien a été détourné pour faire de l’éthanol. La première conséquence que ça a eu, c’est une montée des prix forcément, puisqu’il y a eu des tensions sur les marchés. Et le pays le plus vulnérable par rapport au maïs et qui a été touché, c’est celui qui dépendait le plus des exportations de maïs des Etats-Unis, c’est le Mexique. Depuis que le Mexique a signé l’accord de libre échange nord américain avec le Canada et les Etats-Unis, il a perdu plus de 3 millions de petits paysans et maintenant il est devenu dépendant des importations de maïs des Etats-Unis. Donc dès que les prix ont augmentés, les paysans pauvres du Mexique, n’ont pas pu suivre, et le maïs étant la base de leur alimentation, il y a eu les premières émeutes que l’on a appelées les émeutes des tortillas. Donc on voit le lien très clair qu’il y a eu entre ce programme éthanol aux Etats-Unis et les premières émeutes de la faim qui ont eu lieu au Mexique.

Il y a deux phénomènes au niveau de l’accaparement des terres. Il y’en a un contre lequel on ne peut pas faire grand chose. Si les chinois ont besoin de terres dans l’avenir pour nourrir leur population, il faudra de toute manière nourrir la Chine. Les conditions dans lesquelles cela va se faire on peut toujours en discuter. Et souvent ces conditions dans lesquelles les chinois le font, en important même leurs paysans pour aller cultiver les terres africaines, c’est un gros problème.

Vous avez d’autres pays, comme en particulier les pays du Golfe, qui sont en train d’externaliser, eux aussi leur production alimentaire, parce que ce sont des pays nés dans le désert, et aujourd’hui ils ont une population trop importante, il faut aussi qu’ils assurent leur alimentation.

Mais aujourd’hui les phénomènes essentiels de l’accaparement des terres, c’est un phénomène de spéculation. On retrouve des grands groupes (…) C’est particulièrement vrai en Afrique car le marché est relativement bouché dans d’autres régions du monde et en Afrique il y a encore pas mal de terres que l’on peut acheter à bas prix. Et en plus un des facteurs qu’il y a derrière cet accaparement des terres, c’est la politique de l’union européenne, et en particulier la fameuse directive qui prévoit qu’en 2020 il y ait dans les carburants 10% de carburants d’origine végétale. Ce faisant la commission européenne est en train de créer un marché pérenne, et les investisseurs qui achètent des terrains en Afrique savent qu’ils vont avoir un retour sur investissement extrêmement juteux, donc il y a une ruée, en particulier des entreprises essentiellement européennes, pour fournir le marché européen en agrocarburants.

   

Après les riches propriétaires terriens, on assiste à l’émergence d’une nouvelle caste de gens qui sont là pour faire de la spéculation ?

Je pense vraiment que le moteur de l’accaparement des terres aujourd’hui, à part les pays comme la Chine ou les pays du Golfe, c’est essentiellement dû aux politiques énergétiques qui sont mises en place pour essayer de satisfaire l’approvisionnement de certains pays. Et bien entendu on retrouve derrière ces politiques des tas d’intérêts, on retrouve toutes les institutions financières internationales, notamment le FMI et la Banque Mondiale, qui obligent les pays du sud à changer leur législation pour permettre aux investissements de se faire beaucoup facilement. (…) On retrouve aussi tous les groupes privés, comme le Crédit Agricole, la Société Générale ou la BNP . On retrouve enfin les 4 grands piliers de l’industrie actuelle : les pétroliers, l’automobile, la chimie et l’agroalimentaire avec les grands négociants en céréales (…).

Il y a donc un intérêt commun de tous ces milieux industriels et financiers à développer les agrocarburants parce que de toute façon ce qu’on a en perspective aujourd’hui, ce sont les négociation de Cancun dans quelques temps sur les climats. Et ce qui malheureusement se dessine aujourd’hui, c’est qu’il est à peu près sûr que les grands pays industrialisés vont faire très peu de concessions. Par contre ils vont présenter toute une série de fausses mesures : les marchés carbone, la compensation, les agrocarburants, en nous disant : voilà ce sont les solutions qui vont permettre de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre et de lutter contre le changement climatique. Et aujourd’hui les pays qui vont être le plus touchés par les changements climatiques, sont aussi ceux qui vont être le plus touché par les fausses solutions que les pays du nord, responsables en grande partie de ces changements climatiques, sont en train de mettre en place.

  

Avant Cancun, Nagoya…

C’est aussi la mise en place de fausses solutions, avec ces fameuses compensations, avec la monétarisation de la nature. C’est ce vers quoi on va. Au lieu de prendre réellement des mesures qui nous permettent de lutter contre les changements climatiques, on est en train de prendre des mesures qui vont permettre de spéculer encore plus, d’exploiter encore plus les ressources naturelles, de faire rentrer l’agriculture et les forêts dans les mécanismes du marché carbone. C’est exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire.

 co2carburantverttransparent.gif

 

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Published by Axel Evigiran - dans Ecologie politique
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