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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 19:43

Voilà le spectacle automnal auquel je suis allergique.
Plantés là comme des courges, près des habitations, à attendre que leurs coreligionnaires rabattent lièvres, perdrix et autres faisans (1) à portée de plomb…

 

P1020635.JPG

 

J’en ai connu jadis qui équipaient le collier de leurs chiens avec des clochettes pour ne pas leur tirer dessus ;
J’en ai vu d’autres, à marée basse en hiver sur le sable sec d’une baie, s’avancer au large dans leur voiture, prêts à mitrailler les canards et les courlis depuis la vitre ouverte de leur véhicule ;
Il y a ceux encore qui s’en vont servir de rabatteurs du côté d’une réserve ornithologique tandis que leurs comparses attendent alignés sur la limite autorisée ;
J’en ai vu un, pas loin de chez moi un dimanche matin, traverser en courant la route à la poursuite d’un lièvre, fusil pointé en avant alors que surgissait juste devant lui un cycliste ;
J’ai assisté aussi adolescent, depuis le bord de la route avec dégout, à quelques-unes de ces battues où l’on relâche des faisans  d’élevage à peine capables de voler et qu’il faut pousser au cul en claquant des mains pour pouvoir les tirer comme des assiettes ;
Que dire de ceux que j’ai croisés un jour dans des dunes, bien mûr comme l’on dit, occupés hilares à cribler de plomb les canettes de bière qu’ils avaient englouties ;
 930_chasseurs.jpgEt celui qui se vantait d’avoir tué une oie de 9 kilos et qui, tout sourire derrière ses doubles-foyers, brandissait fièrement un cygne ;
Et cet autre petit soldat qui se tenait en embuscade tout contre notre haie pour se faire un carton ;
J’en aurai presque oublié ce patron de PME qui me disait un jour, entre deux invective envers ces « salauds de pauvres », que dans la chasse au chevreuil ou au sanglier, tout ce qui l’intéressait c’était « le coup de fusil » ;
Il me souvient également d’avoir compté il y a une dizaine d’années, un jour d’ouverture de la chasse en bord de mer, le nombre effrayant de détonations assourdissant le ciel à la minute - plus de quarante ;
Un souvenir en appelant un autre, je revois aussi toutes ces landes couvertes des douilles multicolores qu’enfant il m’arrivait de collectionner comme les marrons ;
Je finirai enfin ce sinistre catalogue par une pensée pour ces oiseaux mutilés par les décharges aveugles qu’il m’arrive parfois de trouver au détour d’un sentier, agonisants… Ainsi cette corneille noire que je pu transporter à un centre de soins ornithologique. Le sort d’une femelle de colvert trouvée au bord d’un marécage fut moins heureux : elle mourut malgré nos soins quelque jour plus tard ;
J’aurai tant encore à dire.…

 

On me rétorquera peut-être qu’il s’agit là de mauvais chasseurs, de brebis galeuses, et qu’évidemment les ‘vrais chasseurs’, eux, sont respectueux de la nature et des animaux. Voire même, poussant l’oxymore à son comble, que les légions bottées tout équipées de fusils et de tenues paramilitaires sont dans les faits les seuls véritables protecteurs de la nature…
Bien sûr ! Comment n’y avions nous pas songés ?

 

« Rien que depuis le 1er novembre 2011, il y a eu 5 morts, dont deux non chasseurs, et 2 blessés dans les accidents de chasse. En octobre 2011, ce sont 14 morts et 26 blessés. Depuis le 1er juin 2011, il y a eu 28 morts ; en 2010-2011, 34 morts ; et en 2009-2010, 26 morts. En dix-neuf saisons de chasse, cela correspond à plus de 500 morts (entre 529 et 547 selon les sources) » (2) .

 

Ce qui m’amène à cette citation :

« Ceux-là, ils finissent par m’agacer. Comment peut-on tuer une bête sans défense ? Lors d’un accident de chasse, quand l’un a tiré sur l’autre, je me dis que ça en fait un de moins !  Non seulement je le dis, mais je le répète et vous pouvez le dire à qui vous voulez ! ».
(Jacques Chirac)

 

Quant à moi je ne connais de bon chasseur que celui qui ne chasse que par nécessité.
Et de ces notables qui veulent toujours manger de l’Ortolan, qu’ils s’en étranglent…

 


(1) Pour l’anecdote, depuis l’ouverture de la chasse un beau mâle appartenant à l’espèce ‘faisan de colchide’ bien inspiré a pris refuge dans notre jardin. Il est si peu farouche qu’il vient picorer, à quelques mètres de nous, les petits insectes sur le seuil de nos baies vitrées.

(2) http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/agnes-son-violeur-et-les-chasseurs-104779

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Published by Axel Evigiran - dans Ornithologie
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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 17:47

2011 04 - Crete 670

Strabon rapporte dans sa Géographie, (livre X-4, chapitre 14) : « Des trois villes fondées par Minos, la dernière, Phaistos, fut détruite par les Gortyniens : elle était située à 60 stades de Gortyne, à 20 stades de la mer et à 40 du port de Matalon. Quant à son territoire, il est encore occupé par ceux-là même qui l'ont détruite. Comme Phaistos, Rhytium est actuellement tombé au pouvoir des Gortyniens. Dans Homère les noms de ces deux villes sont déjà réunis : «Et Phaistos et Rhytium» (Il. II, 648). Phaistos passe pour avoir vu naître Epiménide, le même qui {le premier} procéda aux purifications au moyen des vers ou formules en vers. Lissên dépendait également du territoire de Phaistos. Quant à Lyttos, dont nous avons déjà fait mention précédemment, elle a pour port Chersonnésos, lieu célèbre par son temple de Britomartis. En revanche, les villes dont les noms figurent dans le Catalogue d'Homère à côté du sien, à savoir Milet et Lycastos, n'existent plus. Les Lyttiens ont pris pour eux le territoire de la première et les Cnossiens celui de la seconde après l'avoir préalablement détruite. ».

 

2011 04 - Crete 713Depuis les ruines du palais de Phaistos, posées en surplomb de la plaine de la Messara sur la colline d’Agios Ioannis, la vue sur les cimes enneigées, même en été,  de l’Asteroussia et de l’Ida est magnifique. Déambulant sous un soleil de printemps parmi les vestiges d’un si lointain passé, comment ne pas être séduit par la paix des lieux (les touristes se font relativement peu nombreux au-delà de Cnossos) ? La tentation est grande, en effet, d’imaginer la douce indolence insulaire de ces minoens, ce peuple si peu belliqueux qu’ils en oublièrent longtemps de fortifier leurs cités. Vision fantasmée sans doute. Il n’empêche, alors que dans tout  le bassin méditerranéen  se trouvait ordinairement répandue la pratique de l’esclavage et de la corvée, de maîtres et d’esclave en dans la civilisation minoenne il semble y en avoir eu que fort peu.

 

Les spécialistes s’accordent sur une apogée de la civilisation minoenne entre 1700 et 1450 av JC ; période donc du rayonnement de cette culture que d’aucuns ont pu qualifier de « thalassocratie minoenne». La Pax Minoica régnait, et les cités, à l’ombre des palais étaient florissantes. Ainsi, pour prendre les principales bâtisses royales, outre Cnossos, où résidait le légendaire Minos, il devait faire bon vivre à Phaistos, Zarkos ou encore en la2011 04 - Gournia 01 plaine de Malia. D’autres cités de moindre importance, telle la cité côtière de Gournia posée sur le dos d’une colline située à quelques encablures du golfe de Mirabello, n’avaient sans doute rien à envier à leurs ainées (1) quant au sentiment de langueur méditerranéenne qui devait étreindre le cœur de ses habitants. Aujourd’hui encore, à jouir de cette vue, de ce climat, de ces couleurs - tout en contraste - et de cette paix (le site est fort peu fréquenté et il nous fut loisible de parcourir les anciennes venelles sans autre dérangement que celui de nos propres pas), on comprend pourquoi les hommes eurent idée de s’établir en ce lieu qu’ils criblèrent de réceptacles d’eau ; d’ou le nom donné,  à sa découverte, à la cité ; Gournia, signifiant ‘abreuvoir’.

 

Difficile de parler de la Crète et de la civilisation minoenne sans évoquer la mémoire de l’archéologue britannique Arthur Evans, premier fouilleur et restaurateur (controversé (2)) du palais de Cnossos. Figure essentielle de l’archéologie crétoise, outre ses considérables travaux in situ (étalé sur 20 ans, entre 1900 et 1920), on lui doit la première grande classification de l’histoire de la Crète en trois périodes : minoen ancien, minoen moyen, minoen récent. Ces périodes sont elles-mêmes subdivisés en  trois sous-parties. Cette chronologie fut révisée en 1958 par un archéologue grec, Nikolaos Platon, ce dernier proposant une périodisation en quatre parties basées sur les découvertes et les évolutions de l’art minoen, plutôt que sur les phases successives de constructions et destructions des palais Crétois. Ainsi se distinguent les périodes pré-palatiale, proto-palatiale, néo-palatiale et post-palatiale. Plus précisément, la période allant de l’introduction du cuivre (2600 av JC) jusque 2000 av JC est décrite comme Pré-palatiale (2600 à 2000 av JC). Suivent le Proto-palatiale (2000 – 1700 Av JC), le Néo-palatiale (1700 – 1400 Av JC), et enfin la période Post-palatiale comprise entre 1400 et 1100 Av JC) (3) . Avant cela s’étendait le néolithique ou s’encre l’archéologie crétoise, avec des premières traces d’habitats peut-être dans le troisième millénaire av JC. Ce n’était alors, lorsque qu’il ne s’agissait pas de grottes, d’abris de pierres presque brutes et de branchages.

 

2011 04 - Crete 673Mais revenons-en à Phaistos. Le toponyme de la cité (Φαιστός) on s’en doute, est d’origine minoenne (en linéaire B Phaistos se lit  pa-i-to). Si le site est occupé depuis les temps néolithiques, la première construction trace de la construction d’un palais remonte aux environs de 2000 – 1900 av JC. C’était alors le centre politique et administratif de l’un des territoires qui se sont formés en Crète. Comme pour Cnossos cette bâtisse ne survivra pas à la grande destruction (l’hypothèse la plus avancée est celle d’un tremblement de terre) qui toucha toute la Crète. Contrairement au palais de Minos, rien ne sera immédiatement reconstruit, le centre politique de la région passant à Haghia Triada, non loin de là, plus proche de la côte. Ce n’est que vers 1600 av JC que les travaux reprennent, avec un palais plus petit que le précédent. Ce dernier demeurera en fonction durant un peu plus de 150 ans ; jusqu’à une nouvelle destruction qui aura lieu vers 1450 av JC (avec les autres palais excepté Cnossos : cause indéterminée). S’en est la fin du palais de Phaistos, et après 1100 AV JC le lieu n’existera plus qu’en tant que noyau fortifié au sommet de la colline.

 

Temple de Létô

Déambulant parmi les vestige, un peu à l’écart cherchant l’ombre sous un grand pin, on débouche en contrebas des principales construction, là ou se trouve les restes un temple remontant au VIIe siècle av JC et désormais attribué à Létô, mère d’Apollon et de la ‘vierge’ Artémis, déesse de la chasse, dont l’un des plus beau sanctuaire (4), comptant parmi les sept merveilles du monde , se trouve de l’autre côté de la Mare Nostrum, à Éphèse en Ionie.

 

Mais au delà des vielles pierres, que savons-nous du culte de Léto à Phaistos ? J’emprunte l’extrait qui suit à un excellent guide d’Antonis Vasiilakis acheté sur place :
« On sait par des sources antiques qu’à Phaistos se déroulait la fête des Ekdysia en l’honneur de Létô Phytiè. La fête avait un rapport avec le passage de l’enfance à l’adolescence. Le souvenir de la désse Létô est resté dans le nom des deux îles du golfe de la Messara, les îles de Léto, aujourd’hui Paximadia.
Il faut rechercher l’origine du culte de Létô dans le mythe de Lefkippos, un enfant né fille et que sa mère, Galatée, habillait en garçon, comme le voulait son mari Lambros. Quand l’enfant eut grandi, il fut difficile de cacher son véritable sexe. Pour ne pas qu’il soit découvert par Lambros, Galatée pria la déesse Létô et celle-ci ‘fit pousser’ (d’où l’adjectif Phytiè) chez la jeune fille des organes génitaux masculins. C’est ainsi que lorsque vint le moment pour Lefkippè (Lefkippos) d’échanger les vêtements d’enfant contre des vêtements d’homme, elle apparut en garçon, telle que l’avait transformée la déesse. »
Mais le mythe avait ses variantes, telle celle rapportée par Ovide sur lequel je ne m’étendrais pas. Quoi qu’il en soit, « en souvenir de cet événement, une coutume matrimoniale fut instaurée : le jeune couple s’étendait à côté de la statue de Lefkippos à Phaistos, dans un acte symbolique de fécondité. (…) La fête des Ekdysia (renvoie) aussi à une cérémonie d’initiation, de l’entrée du jeune homme dans la communauté des adultes ».

2011 04 - Crete 689

 

Disque de terre cuite de Phaistos Phaistos.jpeg

Découvert en 1908, le fameux disque d’argile de Phaistos a fait coulé beaucoup d’encre. Recouvert de pictogrammes sur les deux faces (242 signes répartis en 61 groupes), il est un échantillon représentatif de l’écriture « hiéroglyphique » des premiers palais. Les dernières datations le font remonter à l’époque néo-palatiale (1700 av JC) ; contemporain donc de l’écriture en linéaire A.
On n’a trouvé aucun autre texte semblable en Crète, ni ailleurs. Et pour l’heure le disque a résisté à toutes les tentatives de déchiffrage. Si les signes, pour nombre d’entre-eux, représentent des formes humaines, des animaux et des objets du quotidiens, certains demeurent tout à fait indéfinissables. On s’en doute, les interprétations de ce texte vont des plus prosaïques aux plus ésotériques. 

 

Epiménide et Radamanthe

Epimenides.jpegPour finir, et donner un peu de vie à cette promenade sous le ciel de Phaistos, évoquons l’ombre d’ Epiménide de Knossos, poète et chaman qui vécut à Phaistos et actif, selon Platon, vers 556 av JC, ou, selon Aristote, vers 595 av JC.

 
L’essentiel de ce que l’on sait de ce singulier personnage nous vient de l’incontournable Diogène Laërce :
« Mandé par eux [en -595] vint de Crète Épiménide de Phaestos, considéré comme le septième des Sages par certains de ceux qui ne reconnaissaient pas Périandre. De plus, sa réputation était celle d'un homme cher aux dieux et savant dans les choses divines, dans la connaissance inspirée et initiatique » (Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres)

 

Un dernier regard sur ces ruines avant de s’en retourner à la modernité. Et de se rappeler que Phaistos fut gouvernée par Rhadamanthe, le frère de Minos. Mais de ceux-là j’ai déjà brossé le portrait dans un autre billet.

 


 (1) Manière de parler, puisque le site de Gournia semble avoir été occupé depuis le minoen ancien.

 

 (2) Voir le lien sur le nom Arthur Evans (paragraphe ‘fouilles de Cnossos). J’empreinte ici un extrait : « Il procède également à des reconstructions massives en béton du palais selon son imagination, ce qui lui a été vivement reproché. De plus ces reconstructions illustrent bien le fait que chez A. Evans la recherche scientifique ne s’est jamais vraiment détachée de l’imaginaire qu’il s’était forgé des civilisations helléniques. Et lorsque l’on visite Cnossos aujourd’hui on voit un édifice moderne aux décors inspirés de l’art nouveau. »

(3) Repris de l’excellent petit livre, ‘La civilisation minoenne’ par Stylanos Alexiou, Ed Heraklion. D’une source l’autres ces datations peuvent varier.

(4) Il n’en reste hélas pas grand chose : Photographie du Temple d’Artémis.

 

 

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 19:57

Acheteur compulsif de livres….
(Je n’ose utiliser le mot fatal de consommateur)

 

Montaigne-et-autres.jpg

 

Ou l’on voit ses propres vices comme des vertus !
Pour l’avoir repris dans un billet il y a quelques jours, je devrais pourtant tirer leçon de la sentence : « Vicina sunt vitia virtutibus ». Il n’en est rien.
J’en finirai même par douter de l’effet - si ce n’est rhétorique - des formules…

 

 Montaigne-ouvert.jpgCette maladie dont je suis affligé, belle pathologie penseront certains, consiste ainsi à accumuler plus de livres que l’on peut raisonnablement lire. Mais comment résister à l’appel de l’ouvrage sur lequel on vient d’entendre si magistrale et passionnante conférence, si stimulante émission ?  Oui comment ? A ce nombre déjà considérable de livres s’ajoute autant de conseils de lectures, de livres incontournables, de cadeaux et, lorsque l’on n’a point suivi un cursus littéraire, légions de classiques et d’épopées qui vous tendent avec avidité leurs bras tentaculaires.

 


Et lorsqu’en plus de cet appel (satisfait désormais pour bonne part sur la toile en ce qui me concerne), victime d’un détour insidieux, on se retrouve par mégarde noyé dans une librairie bien garnie, une petite voix ne manque jamais de surgir des limbes les plus reculées de l’esprit, lancinante et cajoleuse, pour immanquablement susurrer que l’achat d’un livre est une chose des plus nobles, et que, de toute manière, ce n’est jamais  là une acquisition inutile : forcément, tôt ou tard, le livre sera lu. Et même si ce n’est point par nous-même, il le sera par nos enfants, nos conjoints, nos amis, qui sais-je encore…. On empile donc avec bonne conscience pleines charrettes de ces monuments du savoir et du plaisir dilettante. Puis on tri, on se donne des priorités, toujours chamboulées par l’arrivée d’autres livres naturellement plus alléchants encore – parce que nouveaux sur notre pile déjà branlante sous un poids considérable. Selon l’humeur ou la fatigue on en commence certains, on en laisse d’autres tomber ; provisoirement pense-t-on parfois avec justesse – j’insiste sur le parfois. Il y en a qui demeurent effleurés, d’autres plus chanceux, lus d’un trait. Il y a les pavés et les courts essais ; les pièces de théâtre et les  romans de mille pages. On surnage dans cet océan comme l’on peut… Et puis, si l’on ne veut pas tout oublier aussitôt fermé le livre il y a, pour les plus remarquables d’entre-eux, ces satanées fiches de lecture à compiler : fastidieuse mais utile entreprise….

 

Lit-du-malade.jpg 

Chez moi, ce mal s’est exacerbé depuis que je me suis rendu compte que me contenter d’inscrire sur une fiche les références de mes projets de lectures (1) n’était point suffisant.
C’est que, dans ma naïveté, je pensais la toile pouvoir remédier inconditionnellement à mes boulimiques tant que fantasques envies de materia prima… Il ne suffisait que de quelques clics… Hélas, il m’a bien un jour fallu admettre, après de longues et infructueuses recherches, qu’il arrive parfois que certains livres puissent ne plus être disponibles du tout ! Ni sur la toile ni ailleurs … Et là, forcément, l’affaire prend le tour d’une obsession… C’est ce livre là que l’on veut lire et pas un autre !


Peut-être que certains se reconnaîtront dans ce portrait. Mais qu’on se rassure, comme le dit le dicton « La meilleure des médecine c’est de ne prendre aucun médicament ».


 

Par jeu, je viens de recenser la liste de mes livres en cours :

 

* Montaigne – Essais : lecture permanenteCe-n-est-pas-du-jack-daniels.jpg
* Pessoa – Le livre de l’intranquillité : je n’en suis qu’au N°113 après une reprise à zéro pour avoir laissé dormir quelques années le livre. Lecture très occasionnelle et par beau temps uniquement.
* Aristote – Ethique à Nicomaque : j’en suis au livre IV – 4 au bout de deux bonnes années – une fiche de lecture détaillée accompagne cette lecture ; je ne sais pas ce qui m’a pris !
* Jean Meslier – Mémoires contre la religion : commencé cet été et mis en attente depuis lors au chapitre II car j’aimerai m’y plonger d’une traite (je vais devoir sans doute reprendre tout à zéro)
* Lucrèce – De la nature (version en prose). Je n’en ai lu pour l’heure que la préface d’Elisabeth de Fontenay. Mon objectif : plaisir de comparer cette version à celle rédigée en vers – et me rafraîchir la mémoire.
* Clément Rosset – L’anti-nature : j’en suis toujours à la page 56 au bout de un an – Beaucoup de mal à m’y replonger. 
* Spinoza : petit livre présentant une collection de textes choisis et commentés : j’en suis à une bonne moitié, mais cette lecture me pèse et m’apparaît scolaire – je n’en retire pas grand chose à vrai dire (mais n’aime pas ne pas aller au bout de mes livres – par principe).
* Jean Lefranc – Comprendre Nietzsche : je suis presque au bout. Cela ne m’aide pas vraiment à mieux comprendre cet auteur si insaisissable, mais j’y apprends des choses intéressantes, c’est l’essentiel.
* Montaigne – Journal de voyages : acheté cet été et pratiquement stoppé aux trois quarts depuis la rentrée (j’ai par contre lu les lettres avec beaucoup d’intérêt). J’ai du mal à m’y remettre (sans doute ce côté répétitif du journal).
* Darwin – Collectif sous direction d’Alain Prochiantz : regroupe les contributions de professeurs au Collège de France. Certaines m’apparaissent intéressantes (à défaut d’être passionnantes) ; d’autres me tombent des yeux. J’en suis presque à moitié. A lire lorsque l’on est en forme.
* Hemingway – Le vieil homme  et la mer (bilingue) : quelques pages par semaine, comme exercice d’anglais.
* Gradus Philosophique – Un livre de ma fille acheté il y a quelques semaines et qui peut se lire auteur par auteur : j’en suis à Augustin (et c’est classé par ordre alphabétique !).
* Les Gallo-Romais – Acheté cet été sur un site périgourdin. Commencé… Tout à fait intéressant.
* La France au Moyen âge – Claude Gauvard. En cours depuis quelques années ; je lis un chapitre par-ci par-là. Fort bien fait et fort bien écrit, mais fini toujours par se retrouver en dessous de la pile sans que je ne me l’explique.
* Maximes de La Rochefoucauld – J’en suis à moitié. Je ne lis qu’un maxime ou deux à la fois, sinon ça ne sert à rien…
* Huxley – Les diables de Loudun – commencé il y a une quinzaine de jours.
* Arne Naess – Vers l’écologie profonde : Livre d’entretien commencé le week-end dernier. Presque fini. J’aime beaucoup ce genre de livre pour se familiariser tant avec la pensée qu’avec la biographie d’un auteur.
* La renaissance (livre d’art) – Acheté cet été et commencé… Lecture reposante.

 

Fiches de lectures à faire :
* Etienne Klein – Discours sur l’origine de l’univers : commencée. Nécessite relecture d’une bonne part de l’ouvrage (à croiser avec une émission récente sur les multivers).
* Jean-Léon Beauvois – Les influences sournoises.

Livre-table.jpg


(1) Je privilégie l’achat à l’emprunt car je suis un invétéré griffonneur-souligneur…

(2) Pour l’anecdocte, le livre était celui de Wendy Brown (professeur de sciences politiques de l'université de Berkeley) : Les habits neufs de la politique mondial. Neolibéralisme et néo-conservatisme.

 

 

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 09:49

Titre philoVers la pensée unique 

 La montée de l'intolérance dans l'Antiquité tardive

 

Polymnia Athanassiadi

Les belles lettres, 2010

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


Ce livre est tiré d’une série de conférences prononcées en 2006 au Collège de France, suite à une invitation de l’historien et exégète Michel Tardieu
Polymnia Athanassiadi est professeur d'histoire ancienne à l'université d'Athènes et membre du Conseil scientifique de l'École Française d'Athènes.


Gortyne - pretoireQuelques recensions de l'ouvrage :

  

 

Histoire -passion

Non Fiction

E-tudes

 

 

 

 

 

 

   


 

table-matiere.jpg

Introduction : D’Alexandre à Mahomet

Vers-la-pensee-unique.jpgAprès la période hellénistique s’étend un terrain vague qui prolonge l’héritage de Rome et celui de la Grèce orientalisée et qui, dans le jargon des historiens, s’appelle ‘l’antiquité tardive’.
Le fait crucial en est la transformation de la romanité en chrétienté, ou plutôt l’émergence de la religion comme trait identitaire de l’individu dans un monde de plus en plus globalisé – le passage, en d’autres termes, du fait politique au fait religieux.
Ce qui s’effectue dans cet intervalle n’est pas tant le passage du paganisme au christianisme que la transition du pluralisme à l’intégrisme.
Concept dont la pertinence contemporaine paraît évidente : l’intolérance grimpante dans la société méditerranéenne de l’Antiquité finissante.

 

Pour que l’empire païen fût métamorphosé en empire chrétien, il a fallu Eusèbe de Césarée, propagandiste. On lui doit la réécriture de l’histoire politique, sociale, intellectuelle et spirituelle de l’humanité selon une nomenclature purement chrétienne.
Constantin et ses successeurs immédiats : ont réalisé le modèle eusébien de la gestion d’un pouvoir à la fois temporel et spirituel. Constance surenchérit sur Constantin et Julien sur les deux.
Un regard désenchanté sur cette situation est porté par de rares individus. C’est le cas d’un Procope de Césarée. On dirait un anthropologue avant la lettre, qui promène un regard clinique sur son propre milieu (il est vu aujourd’hui majoritairement non point comme un réprobateur de sa société, mais comme un simple pratiquant d’une rhétorique surannée. L’objectif d’une telle lecture est de mettre en relief, dans un monde qui change vite, l’élément de continuité avec le passé hellénique et d’accentuer dans ce contexte la diversité d’attitudes et la liberté de son expression. Car la vision postmoderne, avec son regard libéral, découvre partout les bienfaits du multiculturalisme). 

 

agora.jpg 


Antiquité tardive

Qu’est-ce que l’antiquité tardive ? Quelle est sa nature, son étendue, sa durée ?
Notre antiquité est celle de l’Empire romain. On envisage aussi l’Autre, ou plutôt les Autres, Perses et Arabes, Berbères et Barbares du Nord. La notion ‘d’antiquité tardive’ présuppose donc une vision globalisée du monde. Du progrès cyclique au progrès linéaire : En abandonnant l’idée de progrès cyclique pour celle de progrès linéaire, on adhérait à un modèle optimiste de l’évolution historique, un modèle qui ne se pliait pas au schéma de la grandeur et de la décadence des civilisations (initialement la philosophie de l’histoire est calquée sur le modèle biologique de la naissance, maturité, vieillesse et mort des civilisations - Spengler). A la rigidité su schéma tripartite Antiquité – Moyen Age – Temps modernes, on a opposé la continuité et la fluidité de l’histoire, jusqu’à ce qu’on soit arrivé – suprême ironie – à fabriquer une période historique aussi artificielle que celles de l’historiographie scolaire voulait abolir.

 


Histoire d’une controverse

Peter Brown
En amateur éclairé des disciplines de la psychologie et de l’anthropologie sociale, il a mis leurs méthodes à son service pour avancer des interprétations originales et hardies. C’est ainsi qu’il utilisa la notion de démocratisation de la culture tardo-antique pour l’allier, en prestidigitateur génial, à celle de la contamination des courants spirituels de l’Epoque, proposée par Pierre Hadot – entreprise qui devait lui permettre d’animer un univers lumineux et irénique. L’ère d’angoisse devenait grâce ‘au parfum de révisionnisme passionné’ dispensé par Peter Brown, une ère d’ambition. On aurait pu pourtant souligner les remarquables analogies (plutôt que ‘continuités) entre notre époque et l’Antiquité tardive dans un esprit pessimiste ou cynique, en mettant l’accent sur les intégrismes religieux, le culte de la violence, la ‘démocratisation de le culture’ à pente descendante, et les armées croissantes de nouveaux pauvres parmi les classes moyennes dans l’Occident.   


L’antithèse   

‘The fall of Rome and the end of civilization’ (Bryan Ward-Perkins), est un livre qui souligne la violence des invasions barbares et s’attarde sur le trauma de la dissolution de l’Empire. Cette thèse contredit en tout point l’orthodoxie de la transformation du monde romain et de l’ethnogenèse des nations de l’Europe du Nord.  (…) Indigné contre le relativisme des milieux historiques dans les universités anglo-saxonnes où l’on prêche l’évangile de la continuité, Liebeschuetz conclut que ‘le déclin de l’un est le progrès de l’autre’.   


Miroirs identitaires
On sait le caractère relatif, et même autobiographique, de toute tentative dans le domaine de l’historiographie. Personne ne peut s’évader de son présent. Vérité de la Palice, mais qui mérite d’être répétée : nous sommes tous conditionnés par notre époque, et, ce qui est encore plus poignant, nous sommes les prisonniers de notre propre micro-milieu historique, social et idéologique. Et moi ? Echapperais-je au sort de subjectivisme historique ? Bien sûr que non ! Ayant été élevée dans le système éducatif grec, un système d’un héllénocentrisme outrancier, je salue avec enthousiasme toute violation des orthodoxies nationales et religieuses, sous le signe desquelles je fus introduite à cet autre univers : le royaume des morts – le passé. Pour l’écolier grec, l’Histoire commence avec l’antiquité grecque qui se termine avec les conquêtes d’Alexandre. De là on saute à Constantin, qui, avec sa conversion au christianisme, inaugure la période byzantine dont la gloire s’étend jusqu’en 1453 (…) Et les années passées à Oxford m’ont légué une certaine loyauté envers quelques aspects du modèle anglo-saxon de l’Antiquité tardive…   


L’imaginaire invisibleEmpereur Dece-Trajan
Ce glissement d’un univers anthropocentrique à un monde théocentrique est illustré de manière on ne peut plus frappante par la métamorphose du paysage urbain : à la multiplicité de petites et grandes cités, où l’aménagement de l’espace vital trahit le culte du corps et de l’esprit humain, succède la cité unique avec ses magnifiques monuments, symboles de la majesté du Dieu unique et son représentant terrestre, le basileus ou le calife. (…) Et comme dans les mosquées, de même dans les églises, on trouve de plus en plus ces tribunes élevées d’où le prédicateur adresse ses instructions à la masse uniforme des fidèles. Comment en est-on arrivé là, à la voix unique adressée à une humanité volontairement (ou, peut-être, seulement en apparence) écrasée ?
Cette capitulation de la volonté individuelle, qui va souvent jusqu’à l’effacement total du moi, ce changement d’humeur et de ton dans la collectivité ne pourrait pas être plus fidèlement rendu que par le terme qui couronne toute cette ère : islam, à savoir ‘soumission’.   


Périodisation de l’Antiquité tardive
D’où embarquerons-nous, où espérons-nous débarquer lors de cette aventure ? Je propose deux cités, où plutôt deux sites, emblématiques. Rome en 250, avec l’Empereur Dèce et Eusèbe de Césarée comme port d’embarquement ; Constantinople en 553, avec l’Empereur Justinien et le cadavre d’Origène comme port de destination.

  


Religion d’Etat et raison d’Etat : de Dèce à Constantin
La culture de l’amphithéâtre

Lorsqu’on parle d’intolérance dans le cadre de l’Empire romain, le groupe humain qui vient spontanément à l’esprit, dans sa capacité tour à tour de victime et d’agent de persécution, est bien sûr celui des chrétiens. Né dans un monde qui professe le pluralisme religieux, le christianisme exige de ses fidèles une dévotion exclusive à ses principes et, par conséquent, le rejet actif de toute autre voie menant à Dieu. Or, si la foi exclusive est un héritage juif (donc une attitude familière à l’homme hellénistique), le prosélytisme agressif des chrétiens apparaît comme une nouveauté absolue. (…) La nourrice qui berce la religion de Paul de Tarse et veille sur sa croissance n’est autre que la pax romana. Si c’est dans une atmosphère de violence croissance que grandit l’Eglise cette violence est le propre de la société dans son ensemble (…) Aux hécatombes de la République succèdent les hécatombes de l’Empire, à cette différence près qu’au lieu d’appartenir à un parti politique, les victimes appartiennent à une fraternité religieuse. Mais la banalisation progressive de la violence, qui permet l’intégration du martyre dans la vie quotidienne, est un phénomène cyclique qui procède de la société dans son ensemble (…). Le martyre est sans cesse encouragé par le discours chrétien, tel que nous le trouvons résumé dans un passage d’Eusèbe de Césarée, où l’on voit s’assembler tous les clichés évangéliques à son appui (martyr chrétien ; martyr volontaire, voire sollicité, désir de mort).
En soulignant le caractère ostentatoire du martyr chrétien, Marc Aurèle met le doigt sur un de ses aspects cruciaux : la théâtralité. « il n’était pas du tout dans l’intérêt de l’avancement de la cause du christianisme de souffrir le martyr dans un endroit où personne ne pourrait en être témoin ».
Chez les chrétiens, en même temps qu’une imitatio Christi, le martyr volontaire était un acte de protestation, une façon impressionnante de dire son rejet des mœurs de ses contemporains dans la société impériale.

 
L’édit de Dèce
Années 249 - 250 : on parlera d’un Etat entouré d’ennemis actifs et accablé de maux sociaux et de calamités naturelles. Trajan-Dèce, soucieux d’assurer à l’état en proie à d’inouïs désastres la faveur divine, la pax deorum, publie un édit ordonnant à tous les habitants de l’Empire (sauf évidemment les Juifs) d’offrir un sacrifice sanglant aux dieux du peuple romain.
A la fin de l’année 249 Dèce adresse son édit à tous les gouverneurs provinciaux et à la publication de l’édit, des commissaires locaux sont nommés dans les villes et bourgades de l’Empire avec le devoir de rechercher, à l’aide de registres spéciaux, leurs concitoyens pour les faire sacrifier. Parmi les milliers de chrétiens qui ont été recherchés par les autorités pour accomplir leur devoir religieux de citoyen, il y'en a beaucoup qui échangèrent, leurs convictions contre la sécurité du certificat de sacrifice. D’aucuns ont choisi la fuite, d’autres encore ont réussi à obtenir leur certificat sans se présenter pour sacrificier (graisser la patte du commissaire, ou envoyer à leur place un ami païen ou un esclave). En revanche, ceux qui avaient sacrifié se sont vus, une fois le danger passé, chassés de la communauté des fidèles, bannis de l’Eglise.   


La résurrection des corps
Le nouveau langage, qui tournait la mort en sommeil et les nécropoles en dortoir. Le désir de la ‘couronne rouge’ était palpable dans la société. (…) Le culte des morts et l’adoration des reliques voient leur vogue monter au IIIe siècle pour acquérir les dimensions d’une véritable folie au IVe. Pourtant, le chrétien moyen se sentait empiégé entre deux autorités également écrasantes : l’Etat et l’Eglise – et il en était terrifié. 
Au IIe siècle encore, la notion de la résurrection du corps était loin de former une croyance courante parmi les chrétiens.   


Dèce précurseur de Constantin
constantin-cheval.jpegAcheminement vers la pensée unique :
1 : en laçant le concept d’une religion d’Etat, action qui se traduisit par le transfert des prérogatives religieuses de la cité à l’Etat.
2 : en proposant un modèle persécuteur.
3 : en semant, au sein d’une Eglise déjà divisée, la querelle. 

 

Ambivalence de l’identité religieuse du premier empereur chrétien – Constantin – entre soleil et le Christ. Elevé dans le climat du monothéisme platonisant à la mode, Constantin honorera un dieu transcendant à identité solaire. Le jour consacré au Soleil fut déclaré jour férié par Constantin. Cela ne sera que 66 ans plus tard, en 386, que Gratien et ses collègues substitueront dies Domini – le jour du seigneur – à dies Solis – le jour du soleil – comme férié de l’Empire.
Par son caractère universel, le christianisme répondait parfaitement aux besoins spirituels d’un état œcuménique fortement centralisé. Constantin décida de s’en servir pour assurer un contrôle plus efficace du bras séculier de l’Etat. Il se dépensa pour mettre fin aux dissensions ecclésiastiques et il combla les cadres chrétiens de privilèges, matériels et moraux. (…) On s’empressa de toute part d’entrer dans les ordres pour se soustraire à ses devoirs de plus en plus onéreux de citoyen et pour jouir des apanages concédés à la nouvelle nomenclature.  Ce fut là un lourd héritage pour ses successeurs. (…) Pris dans le cercle vicieux d’un absolutisme de plus en plus impuissant à résoudre les problèmes qu’il enfantait, les maîtres de l’Empire ont suivi l’ornière qu’avait creusé le premier empereur chrétien.  


Le concile œcuménique
Deux ouvrages aux approches différentes consacrés à ce sujet : 

 

« Voter pour définir Dieu »… (Ramsay Mc Mullen)
Un élément crucial du concile serait son caractère démocratique. Le paramètre démocratique maintient l’illusion de l’égalité, car même si c’est une élite d’évêques qui détermine l’issue de l’affaire, et même si la décision finale ne dépend que de l’Empereur, chaque participant a droit à un vote.
L’élément intellectuel est en vogue. Même les illettrés (catégorie qui n’était pas sans compter des évêques) se passionnaient pour la controverse théologique.
Le troisième ingrédient était l’élément surnaturel.
Mais le trait le plus caractéristique du concile est la violence : « … en concile, les évêques font preuve de la plus grande obséquiosité et du plus grand respect ; mais parfois, même dans un cadre si solennel, ils se tapent dessus ou se ceinturent, ils se musèlent et se bousculent, ils lancent tel ou tel objet et poussent les cris les plus sauvages afin que tel adversaire soit mis à mort de telle ou telle manière cruelle. (…) A certains moments, arriver à un vote majoritaire puis à la décision voulue ne pouvait pas se faire autrement que par force physique ou par menace. Il est avéré que des évêques signèrent par peur… »

 

« … power & belief under Theodosius II » (Fergus Millar)
On s’attache ici à l’aspect rhétorique de la culture étudiée. Cette perspective est typique de l’approche postmoderne. Ayant mis l’accent pendant longtemps sur le volet violent de cette société, les savants ont, les dernières décennies, dirigé leurs recherches sur le discours qui accompagne l’action brutale, la justifiant ou la dénonçant selon le cas. (…) Si l’aspect rhétorique de la culture tardo-antique est frappant, plus frappant encore est son côté violent, voire cruel, la facilité avec laquelle les individus et les masses passent à l’action criminelle.  


Consensus omniumMiniature_Council_of_Nicaea_condemned_Arius_-Century_IV
C’est en 325 à Nicée que Constantin lança le modèle du concile œcuménique. En son rôle d’apôtre de la concorde il convoqua le concile pour trancher la question christologique qui occupait les esprits subtils. A Nicée, le Grand Commis fit circuler le credo approuvé par l’empereur. Tous (318 évêques), à l’exception d’une vingtaine (que le spectre de l’exil réduisit bientôt à quatre), s’empressèrent de signer. Eusèbe de Césarée, entre autres, dont les sympathies penchaient du côté arien, signa la condamnation de la doctrine d’Arius.  


Eusèbe de Césarée
origene.jpegIl est le chroniqueur des nouveautés apportées dans la société romaine par la foi et le culte chrétien. Né vers 260, il grandit dans la relative sécurité de la ‘paix de l’Eglise’, à laquelle allait mettre fin en 303 la Grande Persécution. Son héros fut Origène. Mais Eusèbe n’était pas Origène. Celui que je nommerai volontiers le maître du compromis ne ressemblait à son modèle ni par l’intransigeance du caractère, ni par la force de l’esprit. Dernier des Apologistes, il a défendu la singularité historique du Christ contre la propagande païenne, en même temps qu’il entreprit d’enraciner le christianisme dans la pensée grecque, à laquelle il attribue un rôle purement propédeutique à la révélation chrétienne. L’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe acquiert sa forme définitive vers 324 ou 325. (…) Avec un argument d’une désarmante simplicité, Eusèbe souligne l’ancienneté du christianisme : puisque ce dernier se rattache au judaïsme, il est infiniment plus vieux que l’hellénisme, aussi vieux que le monde. Puisant abondamment dans Flavius Josèphe, Eusèbe raconte avec une sauvage gaieté les humiliations et les défaites des nations juives aux mains des Romains, jusqu’à la catastrophe finale sous Hadrien. (…) On remarque dans L’Histoire ecclésiastique la prolixité et une incohérence digne d’un produit moderne de l’ordinateur. Des citations de longueur démesurée prête à cette narration un air d’authenticité. (…) Eusèbe ignore le schisme donatiste qui déchire l’Eglise pendant les longues années qu’il consacre à l’écriture de son livre. (…) Ainsi les thèmes qui sautent aux yeux du lecteur de L’Histoire ecclésiastique sont : concordisme dogmatique, violence multiforme et discours chrétien normatif.

 


Les « évêques du dehors » et le salut de l’Empire
Le roman de Constantin, par Eusèbe

Le christianisme naquit dans un monde  qui progressait irrésistiblement vers la centralisation,eusebe_cesaree.jpeg c’est-à-dire vers le contrôle, à partir d’un pouvoir unique ; (….) soutenu par une idéologie politique et spirituelle totalisante.
Le mannequin de Constantin crée par Eusèbe : il transforme le premier monarque chrétien en Empereur-prêtre. A l’entendre, à un moment critique de l’histoire universelle, alors que régnait l’impiété sur terre, Dieu choisit Constantin comme son agent (Incarnation du Logos divin). Treizième apôtre et le plus grand, Constantin est un double de Saint-Paul, comme le souligne que trop l’histoire de sa conversion à la suite de la vision de la croix dans le ciel, événement qui, en dehors de la Vita Constantini (rédigée après la mort de l’empereur), n’est rapportée par aucune autre source.
Un sujet qui divisait alors les Eglises concernait la fixation de la fête de Pâques. Constantin saisit l’occasion de la controverse pascale pour attaquer avec une pieuse virulence ces ‘âmes aveugles’ que sont les Juifs. Thème majeur de l’histoire ecclésiastique, l’avilissement des Juifs reçoit dans la Vie l’empreinte du sceau impérial. Le cliché médiéval est constitué.
Constantin construisit des églises et invita les évêques à en faire autant. Il inaugura la vogue d’une archéologie sacrée, à la suite de l’invention de la croix du Christ par sa mère et lança la mode du pèlerinage chrétien.

 


Eusèbe, Constantin et Constance
Publiée après la mort de Constantin, la Vita est adressée à ses trois fils. Eusèbe est anxieux d’établir la légitimité d’un succession qui se fonde sur le massacre de la quasi-totalité des représentants mâles de la dynastie des seconds Flaviens, que, vers la fin de sa carrière, Constantin avait associé au pouvoir (Voir Lucien Jerphagnon, histoire de la Rome antique)
Constance (337-361) : roi infortuné, que l’histoire à empiégé entre deux souverains d’exception : son père et son cousin, Constantin et Julien.
Constance avance sur le chemin tracé par Eusèbe avec son père comme modèle, mais sa personnalité sans éclat alourdit, pour ainsi dire, des actes qui chez tout autre personnage paraîtraient flamboyants.

 


julien-l-apostat.jpegJulien et l’Hellénisme
Julien, rendu orphelin à l’âge de 6 ans à la suite du carnage dynastique qui permit aux 3 fils de Constantin de se partager l’Empire, grandit loin des centres du pouvoir. Par dessein prémédité ou par pure négligence, son éducation fut confiée à des maîtres désespérément démodés. Auprès d’eux Julien étudia la littérature, la rhétorique, l’histoire, et bientôt la philosophie, et développa un respect sans bornes pour les valeurs intellectuelles, morales et politiques de l’hellénisme, un peu dans l’esprit de la seconde sophistique. Mais, comme il atteignait 20 ans, il découvrit Jamblique et fut converti à la théologie platonicienne par un de ses adeptes les plus fervents, le philosophe Maxime d’Ephèse.
L’autre univers, qui s’ouvrit devant Julien à la même époque, fut celui des religions à mystères. Il adhéra au culte de Mithra et à celui de Cybèle, en même temps qu’il s’initia à des mystères plus conventionnels, ceux d’Eleusis, par exemple.
Soudain, en 355, à l’âge de 24 ans, Julien est appelé par Constance à partager le pouvoir. (…) Au cours de 5 ans qu’il passe e Gaule, le dernier des Flaviens se forge une vocation de général et d’homme d’Etat.

 


Vers le pouvoir absoluDemeter-and-Persephone-celebrating-the-Eleusinian-Mysteries.jpg
Au bout de 4 ans de service ‘au poste où Dieu m’a placé’, Julien eut un rêve ‘prémonitoire’ (….) Ce qui arriva, nous le savons tous. Julien se fit élire auguste et marcha contre Constance. Et la mort inespérée de ce dernier, il devient l’héritier légitime de Constance.
Sans perdre un instant, Julien se jette au travail : décentralisation de la machine administrative, tolérance religieuse, méritocratie.
Julien, pour ne pas rompre la chaîne dynastique développe une théorie théologique originale : grâce à leurs ancêtres, mais aussi à leur descendant, Constantin et ses fils sont disculpés de leurs énormes péchés. Dans le drame de la culture gréco-romaine, Julien est le Messie qui vient absoudre et sauver.    


Pontifex maximus et basileus
Prenant sa propre personne comme modèle, Julien propose – ou plutôt impose – à son clergé les principes de conduite qu’il suit lui-même : vie chaste et studieuse en privé, magnificence ostentatoire pendant l’administration des fonctions liturgiques.
En sa fonction de calife de l’hellénisme, l’empereur se dépense pour établir l’unité de la foi. Révisant, à cet effet, le domaine de la philosophie grecque, il en exile les épicuriens et s’attache à en bannir les hétérodoxes, anciens et modernes – à savoir les pyrrhoniens, les cyniques, qu’il envisage comme les hérétiques du platonisme.
On sélectionne ceux dont le rôle est de conditionner les jeunes vers la monodoxie. Amnien se rend pleinement compte de l’esprit totalitaire qui anime cette loi, la condamne à deux reprises et la déclare digne d’être ensevelie dans un silence éternel.
La fameuse politique de décentralisation qu’on attribue à Julien ne s’exerce qu’à un niveau secondaire et selon des normes bien précises. C’est ainsi que les villes qui n’honorent pas les dieux sont frappées de châtiments sévères. (…) Dans l’armée Julien n’hésite pas à acheter la piété de ses soldats : les chrétiens parmi eux qui scellent leur apostasie en sacrifiant aux dieux reçoivent une somme en or ou en argent, « puisque les paroles ne suffisaient pas à les convaincre ».  


Mort de Julien
La mort n’a pas permis à  Julien d’opérer la conversion de la Perse aux lois divines et humaines des Romains. Mais sa tentative vers la pensée unique ne fut pas sans lui valoir la reconnaissance de ses propres descendants : loin d’être frappé d’une damnatio memoriae, le dernier des Flaviens est salué dans l’empire chrétien comme le défenseur accomplit de la romanité.

 


Codifier pour mieux contrôler : la loi et le canon

Julien écrit à l’une de ses prêtresses, la révérente Théodora «  Je te préviens, si tu aimes quelqu’un, homme ou femme, de condition libre ou servile, qui n’honore pas les dieux à présent et que tu ne peux espérer convertir, tu pèche ». La haine religieuse est désormais la vertu par excellence du souverain. En effet, dans la course à l’intolérance, Julien est un champion. La relève sera prise par Théodose.
Successeur de Julien, Jovien ne régnera que quelques mois. Deux frères, Valentinien et Valens, lui succéderont.  


Naissance de l’orthodoxie
Théodose est celui qui lancera l’orthodoxie comme concept et, surtout, comme programme politique. (…) Désormais tout ce qui s’oppose à la foi catholique est désigné du terme de superstitio et condamné.
L’empereur lance une campagne systématique contre le paganisme, en faisant toutefois la distinction entre religion et culture, entre culte – dont il proscrit les pratiques – et monuments cultuels – qu’il veut préserver pour leur valeur esthétique. Mais la distinction est trop subtile : évêques et moines déclenchent impunément une campagne iconoclaste à travers l’Orient, dont la victime la plus célèbre est le temple de Bel à Apamée (389). Bientôt le Sérapeion d’Alexandrie, temple symbolique s’il en fut, allait suivre le sort du complexe apaméen.  

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Nestorios
Théodose a donné le ton – un ton combatif et acrimonieux. Ses fils, son petit-fils et surtout sa petite fille – la vierge agressive Pulchérie  (qui, à l’âge de 51 ans épousera Marcien à condition de garder sa virginité) – suivront son ornière. Un édit de 425, promulgué par Théodose II, résume bien l’esprit des lois du Code qui devait porter son nom : « Nous poursuivons toute hérésie et perfidie, tout schisme et superstition païenne, toute doctrine fausse ennemie de la foi catholique ».
theodose2Nestorios, choisi par Théodose II en 428 pour le siège de Constantinople, est un théologien de l’école d’Antioche. Le patriarche inaugure sa carrière pastorale par une violente persécution des principales communautés hétérodoxes. (..) Il lance un feu d’artifice dogmatique : le vierge ne devait pas être appelée Théotokos (mère de dieu), mais Christotokos (mère du Christ)… C’est dans ce climat tendu que la formule de Nestorios souleva une véritable tempête, dont le bénéficiaire final allait être Cyrille d’Alexandrie. Evêque depuis 414, l’homme qui avait inauguré son sacerdoce par le meurtre de la philosophe Hypatie, a perçu dans le comportement de Nestorios une belle occasion pour privilégier son siège au détriment de Constantinople et d’Antioche. (…) Tiraillé entre son archevêque et sa sœur, Théodose II a dû finalement céder aux pressions du parti cyrillien et convoquer un concile œcuménique (431). Le concile accepta la formule christologique de Cyrille et renvoya Nestorios de son siège. Mais ce dernier ne désarma pas et resta théologiquement actif. ( …) Pendant les 20 ans de son exil il réussit à réviser sa propre théologie à la lumière de l’actualité (climat de surenchère théologique)… Pour Rome, Nestorios sera l’hérésiarque absolu qui subsume en sa personne Mani et Arius.  
Légende de la mort de Nestorios : on ne se lasse pas de savourer les détails de l’agonie de l’hérésiarque, qui tombant de sa mule, mord sa langue qui se détache et roule dans la boue pour être mangée par le vers. Mort symbolique, qui renvoie à celle d’Arius, mourant dans les latrines publiques de la capitale d’une crise de dysenterie.

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L’appel à la conformité
La monodoxie : mentalité inverse à celle défendue par Platon (selon qui l’opinion de la foule, nécessairement erronée, s’oppose à la science du sage), l’idéologie byzantine veut que tout le monde pense exactement de la même manière.
Suivant la tendance générale de l’époque vers la classification et la simplification, on assiste du IIe au VIIIe siècle à une catégorisation de l’hérésie selon des normes de plus en plus strictes.


Justinien et la fin du rireJustinien---Mosaique-de-la-basilique-San-Vitale-de-Ravenne.jpeg
La systématisation de la loi, détaillant les châtiments qui attendent les indisciplinés dans cette vie et dans l’autre, va de pair avec la codification de la vie chrétienne idéale, celle du moine.
On constitue des indices des livres prohibés. Aux bons livres sont opposés les mauvais livres, les livres dangereux.
L’anathème jeté non seulement contre l’enseignement, mais aussi contre la personne même des morts, suscita une longue controverse : après beaucoup de délibérations on contourna cet écueil pour décréter « qu’il était possible désormais de condamner les morts en tant qu’hérétiques. (…) ces anathèmes consolidaient un climat de terreur théologique s’étendant jusqu’au plus lointain passé. Désormais, brûler des livres impies devenait un ‘acte de foi’, un auto da fé (beaucoup de gens, par peur que s’y trouve un livre jugé impie, se mirent à brûler leur propre bibliothèque).
Tout est réglementé, depuis le code vestimentaire jusqu’aux relations sociales et sexuelles et aux croyances privées : Constantin avait déjà décrété que la femme libre et l’esclave qui entretiendraient des relations sexuelles seraient condamnés à mort ; mieux encore : l’esclave qui les dénonce gagne sa liberté. Les homosexuels enfin, sont condamnés sous Justinien à la castration et la raillerie publique. (…) Ce qui frappe, c’est que les démarches tyranniques de Justinien n’étaient pas simplement tolérées par la majorité, elles étaient même admirées comme les actions d’un monarque fort.
 

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 20:34

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Je n’ai pas lu l’essai de Jonathan Safran Foer « Eating animals », traduit en sa version française par une question, à mes yeux maladroite, « Faut-il manger des animaux ? ». La question n’est pas en effet, d’un point de vue global (relatif à l’espèce), de savoir s’il faut ou s’il ne faut pas manger de viande. L’homme en a toujours mangé, et ceci depuis les temps les plus reculés de la préhistoire (1)  (seule varie selon les coutumes et/ou les époques la part faite à l’alimentation carnée). Non, la véritable question est  à mes yeux plutôt : quelle place faisons-nous aujourd’hui dans nos sociétés à l’animal dont nous allons consommer la chair ?

 

S’il n’est pas nécessité de lire Jonathan Safran Foer pour savoir (à moins d’être autiste) le sort réservé aux volailles, porcs et autres ovins et bovins dans les univers concentrationnaires que sont les industries de production de chair animale, c’est que d’autres, bien avant lui, nous ont déjà alerté (sans grand succès, il faut le reconnaître) sur ce qu’on fait subir aux animaux. Je pense notamment à quelques émissions d’investigations et, en France, au livre de Fabrice Nicolino, publié en 2009, «Bidoche ». Quoi qu’il en soit, il n’est jamais mauvais qu’un écrivain de renommée internationale s’empare d’un tel sujet et contribue, par sa notoriété, à le hisser temporairement au devant de la scène.

 

Reste qu’entre savoir et voir de ses propres yeux les sévices endurés par les animaux séquestrés dans les industries qui les exploitent, qu’entre imaginer abstraitement et se trouver directement confronté à ces souffrances animales, il y a un monde….

 

Récemment Stéphane porcher_432.jpgDeligeorges recevait dans son émission Continent Sciences Jocelyne Porcher, Chargée de recherches à l'Inra (relation de travail entre les humains et les animaux en élevage). Ancienne éleveuse elle sait de quoi elle parle :
« …Il faut enseigner aux éleveurs, il faut leur apprendre il faut leur faire comprendre ; c’est-à-dire que ça va dans un sens. C’est le chercheur qui sait tout, qui va enseigner au paysan qui ne sait rien. C’est comme ça aujourd’hui et cela a commencé avec la zootechnie quand on a dit aux paysans qu’ils étaient des nuls, qu’ils ne savaient pas ce qu’était un animal, qu’ils ne savaient ce qu’était la gestion d’une exploitation agricole et que le maître mot du rapport du travail aux animaux ce n’était pas les sentiments mais le profit. Tout le reste en découle. (…)  J’ai décrit ce rapport au travail dans l’industrie porcine : Oui c’est monstrueux. C’est un travail qui est devenu un travail de mort et qui s’aggrave. Il y a un côté soft dans la violence, qui est devenue très discrète : le système est impitoyable : par exemple une truie  qui ne produit pas comme il faut, on l’euthanasie, on s’en débarrasse. Ces truies produisent un nombre de porcelets hallucinants. Sur ces porcelets qui naissent il y’en a qui ne sont pas viables et donc les salariés doivent les tuer. C’est un gros problème parce que du coup ils sont dans un rapport morbide au travail, alors que ce qui les intéressent c’est faire naître les animaux, soigner et là ils sont condamnés à massacrer les animaux. Et c’est vrai que les outils de cette destruction sont absolument terribles, puisque la filière porcine met à la disposition des travailleurs pour se débarrasser des animaux, des petites boites chambre à gaz : on met un porcelet dedans, il étouffe dans le CO2 ; des boites à électrocuter les animaux : on branche des électrodes, on ferme, on appui sur le bouton on rouvre et l’animal est mort, ce qui permet de prendre une distance pour le travailleur avec la brutalité et la violence de la tuerie, mais qui n’en reste pas moins ce qu’elle est. Et le pire de tout  c’est qu’il y a une internalisation de la gestion des cadavres et donc on demande aux éleveurs de faire du compostage de cadavres, comme on composte les légumes ; ce n’est pas tout à fait la même chose quand on remue les cadavres à la pelleteuse (…) On produit du vivant et on produit du mort qui doit être rentable. Il n’y a pas de perte… (…) La problématique du bien être animal elle sert à améliorer les systèmes industriels de façon à les rendre socialement et éthiquement acceptables (…)»

 

vie-a-coucher-dehors.jpgC’est de ce sujet dont s’empare la cinglante nouvelle de Sylvain Tesson « Les porcs » tiré de son recueil « Une vie à coucher dehors ».

 

Le texte consiste en une lettre postée par un éleveur du Dorset au tribunal de son comté, à l’attention expresse de l’attorney du chef-lieu. Il y relate avec un fatalisme mêlé de désespoir comment et pourquoi il fut contraint de passer de l’élevage extensif à l’univers concentrationnaire de la production de viande industrielle. Conversion faite, sous la contrainte économique, au lieu de laisser paître ses porcs à l’extérieur, il recevait alors des sacs de granulés : « Nous avions du respect pour ces sacs : ils représentaient la viande. Nous avions de la considération pour la viande : elle représentait l’argent. Nous avons oublié qu’au milieu il y avait les bêtes. Nous les avons annulées ». S’en suit une description poignante des sévices subits par les porcs : « Il paraît que l’homme s’habitue à tout. Le cochon non. Même après 20 semaines, ils continuaient de mordre leurs barreaux ». Productivité oblige, dans cet enfer on sèvre les porcelets au bout de 3 semaines pour pouvoir ré-inséminer les femelles. Cinq portées en 2 ans puis c’est l’abattoir.  « Les petits avaient accès aux mamelles à travers les barreaux. C’était leur seul contact avec leur mère. Ils se battaient et, pour qu’ils ne se mutilent pas à mort, je leur arrachais à vif la queue et les incisives. Le problème lorsqu’on transforme les granulés en viande, c’est qu’on métamorphose les porcelets en loups ».
Il le confesse : « la souffrance extrême ne rend pas docile. Elle rend dingue. Nos usines étaient des asiles. »

 Buzz

Et lorsqu’il arrive qu’un éleveur, en pleine dépression pour cause de souffrances infligées à ses bêtes, vient à s’en plaindre au directeur de son syndicat, ce dernier de rétorquer en lisant le passage d’un livre de zootechnie daté des années 20, commis par un certain Paul Diffloth , « Les animaux sont des machines vivantes non pas dans l’acception figurée du mot, mais dans son acception la plus rigoureuse telle que l’admettent la mécanique et l’industrie ». Et de conclure : « Lis ça et reprend-toi. »
Voici pris à la lettre et incarné tout le programme de Descartes. A propos de la zootechnie Jocelyne Porcher explique :

 

« L’émergence de la zootechnique est liée au courant des lumières, à la primauté de la raison, contre une sensibilité qui était celle des paysans. Il n’y a pas de travaux d’historien là-dessus. (…) Elle apparaît au milieu de XIXe siècle en tant que quelque chose qui se prétend comme discipline scientifique, appuyée à la fois sur la biologie et sur l’économie. Elle s’inscrit dans le mouvement du capitalisme industriel qui vise à arraisonnement de la nature. Cela s’est déjà fait un peu auparavant à propos de la production végétale et il y a des agronomes et des vétérinaires qui se sont dit : pourquoi ne pas faire la même chose avec les animaux ; après tout les animaux sont une ressource potentielle - et c’est bien cela qui est lié au capitalisme -, ce qui change c’est le statut de l’animal, (et l’on prend la définition) hérité de Descartes, l’animal machine… Les zootechniciens du XIXe au fond ils n’y croient qu’à moitié, que c’est parce qu’il a une fonction économique que l’animal doit être une machine. Mais en soi il ne l’est pas».

 

Enfin, lorsqu’on a suffisamment engraissé les bêtes, histoire d’en finir plus vite, leur chargement pour l’abattoir se fait à la matraque électrique.

 

Un jour le fils de notre éleveur du Dorset, après l’école, lit à son père un article « où l’on décrivait le cochon comme un animal sensible et altruiste, aussi intelligent que le chien et très proche de l’homme en termes génétiques. Il m’a montré, dit le pauvre homme, le journal avec un regard de défi. (…) A la rentrée des classes, un professeur du collège m’a téléphoné pour s’étonner qu’à la ligne « profession du père » mon fils n’ait rien voulu inscrire ».

 

DOSSIER1-3-web.jpgCe malheureux éleveur supportera 40 ans l’insupportable ; cette atroce cruauté : « Que dis-je ? Je l’ai organisée, régentée et financée. Chaque matin, je me suis levé pour contrôler le bon fonctionnement d’une arche de ténèbres ». Et pour tenir il a réussit un exploit : « en 40 ans, ne jamais regarder un porc dans les yeux. (…) Ne raisonner qu’en masse. Ne penser qu’à la filière ».

 

Je laisse ici en suspend l’issue de cette histoire poignante pour ne pas gâcher la lecture de ceux qui ne l’ont pas encore eu entre les mains.
Sylvain Tesson ne pouvait écrire plus juste. On ne sort pas indemne de cette nouvelle...

 

En guise de conclusion je dirai que si l’on n’est pas carnivore, ni davantage végétarien, au minimum « Les porcs » sonnera comme une invite à questionner nos habitudes alimentaires et, sans doute, contribuera si ce n’est pas déjà fait, à rejeter la viande industrielle.

 

« L’enfer n’existe pas pour les animaux, ils y sont déjà… » Victor Hugo


(1) Contrairement à que certains voudraient faire accroire pour des motifs idéologiques le régime carné y était même prédominant. (Cf. émission ‘Le salon noir’ du 21/10/2009 sur France Culture) Dans chasseurs-cueilleurs il y a bien le mot chasseur, et la chasse était une activité bien plus importante que la cueillette (servant d’appoint selon les opportunités du biotope). Outre la chair animale que l’homme de la préhistoire consommait, tout ou presque se récupérait alors : les peaux servaient à se vêtir et à se protéger, certains os finissaient en outils, les tendons en fils à coudre, etc. Aujourd’hui, le fait de manger plus ou moins de viande, ne relève certainement pas d’un archaïsme mais bien de pratiques culturelles assorties de tabous alimentaires. Ceci dit, en manger moins (voire beaucoup moins) n’est pas plus mal (aussi bien sur un plan moral, financier et environnemental qu’au niveau de la santé). Mais en tout état de cause le problème du rapport que nous entretenons à l’animal que l’on exploite reste posé, une société végétarienne relevant de l’utopie (au-delà du cas le plus emblématique de la consommation de protéines animales se pose également, par exemple, la question de la filière laitière).

 

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 17:43

freud-medium.jpg

Que l’on aborde la psychanalyse sous l’angle philosophique ne me pose aucun souci. A cette aune, Freud se trouve classé aux côtés de Nietzsche et de Marx dans ce que la vulgate a désigné par l’expression de philosophes du soupçon. Point n’est nécessaire d’ailleurs d’invoquer la psychanalyse et son attirail pseudo-scientifique pour suspecter derrière nos croyances, nos convictions ou nos partis-pris, des motivations plus ou moins avouables, des frustrations et pulsions plus ou moins conscientes. A leur manière les adeptes de l’Homo economicus ne disent pas autre chose avec cet archétype humain placé par-delà bien et mal et qui, à la recherche de son seul profit quel qu’en soit les conséquences morales, éprouve la nécessité plus ou moins refoulée de se parer du manteau de la vertu publique (cf. la Fable des abeilles de Mandeville, où, quitte à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, l’on s’échine à nous faire accroire que les vices privés contribuent au bien public).
Mieux, d’ailleurs, que sur cet avatar capitalistique moderne, c’est sur les Moralistes de toutes les époques que l’on peut compter pour déconstruire, de la plus belle façon qui soit, les stratégies d’habillage communes aux vilenies et autres veuleries dont les humains se montrent d’ordinaire capables.

 

Mais revenons-en à la psychanalyse et à Freud en particulier : qu’à titre individuel nous puissions être les jouets de pulsions et d’affects qui nous débordent, qu’il nous arrive même de censurer lesdits instincts par mesure de sauvegarde au regard des attendus d’un système social, que nous puissions encore en souffrir, voire le faire payer, parfois chèrement, à nos congénères, tout ceci est indéniable… Le concept d’inconscient est bien antérieur à Freud. William James en témoigne. Les travaux d’autres penseurs, et parmi eux Cabanis avec sa sensibilité organique, qui loin des caricatures qu’on a pu en faire s’intéresse à tout ce qui est à peu près inconscient et qui est déterminant pour notre vie, vont dans le même sens. Jean-Léon Beauvois, psychologue, écrit quant à lui dans son dernier ouvrage, ‘Les influences sournoises ; précis des manipulations ordinaires’ : « … il existe d’authentiques processus de connaissance qui aboutissent à des opinions mais qui ne passent pas par la délibération personnelle, des processus internes dont nous n’avons pas conscience et que nous ne contrôlons pour ainsi dire pas. Certains sont même, pense-t-on automatiques. Il va de soi que cet ‘inconscient cognitif’ n’a pas grand-chose à voir avec ‘l’inconscient freudien’ ».
Bref, « On se croit libre parce qu’on ignore les causes qui nous déterminent ». Mais ici encore, nul besoin pour cela d’en appeler à la mancie  psychanalytique. Une fois pour toutes, la psychanalyse freudienne n’est pas une science mais un dogme fossilisé il y a de cela aujourd’hui plus d’un siècle ; et désormais il n’y a guère plus qu’en France ou en Argentine où l’on souscrit encore quelque peu à ces fariboles pour personnes cultivées.

 Berth---Freud.jpeg

Il n’empêche, nous sommes en France et la psychanalyse y est toujours omniprésente. Quelque soit le sujet traité il est à craindre d’y trouver un multicarte de service d’obédience psychanalytique. Et même lorsque ce n’est pas le cas, on ne compte plus les fois où l’on s’en vient, tout à fait hors de propos, nous seriner les oreilles avec des interprétations psychanalytiques.
C’est dans ce contexte hexagonal que s’inscrit cette très bienvenue bibliographie critique de la psychanalyse, proposée par Esteve Freixa i Baqué sur son blog. Ce dernier est professeur d’épistémologie et de sciences du comportement à l’Université de Picardie. La recension qu’il propose, outre l’incontournable « livre noir de la psychanalyse » (lecture vivement conseillée), comprend une bonne liste d’ouvrages, dont un hors-série de la revue Sciences & Pseudo-sciences’ de décembre 2010 consacré à la psychanalyse. S’y trouvent, entre autre, les contributions d’ Esteve Freixa i Baqué, mais aussi de Nicolas Gauvrit dont le blog se situe ici : http://psymath.blogspot.com/
(Il est possible également d’écouter ce dernier nous parler du ‘Hasard’ lors de l’émission du 16 septembre dernier du club de ‘Science publique’ sur France culture :
http://www.franceculture.fr/emission-science-publique-club-science-publique-le-hasard-existe-t-il-2011-09-16.html  ).

 

 Il est utile ici de rappeler en passant - et de marteler - les mots de Stanislas Dehaene, titulaire de la chaire de psychologie Cognitive Expérimentale au Collège de France : « La notion d’un inconscient qui serait intelligent, qui serait doté en soi d’intentions ou de désirs qui lui sont propres, l’idée que l’infantile est la source de tout l’inconscient, l’idée qu’il y ait un processus actif de refoulement qui renvoie vers le non-conscient des idées qui seraient dangereuses ou qui demanderaient à être censurées, ces questions là n’ont pas d’équivalent dans la psychologie contemporaine ».

 

J’ai déjà commis plusieurs billets sur ce sujet (sans doute est-ce ici le dernier – il y a plus passionnant à faire). Cependant, au constat de la surreprésentation de la psychanalyse dans les colloques, notamment de philosophie, j’ai pensé qu’il n’était point inutile d’enfoncer le clou. J’en prends l’exemple du programme de Citéphilo  (voir mon billet de 2010). La nouvelle mouture ne déroge pas vraiment à la règle, avec pas moins de six conférences où sera abordée directement cette discipline pour le moins controversée :

 

      1)  Lacan, envers et contre tout, avec Elisabeth Roudinesco et Elie Doumit
      2) Clartés de tout. De Lacan à Marx, d'Aristote à Mao, avec Jean-Claude Milner et Philippe Petit
      3) Psychiatrie et résistance, en presence de Jean Oury qui a la double casquette Psychiatre et psychanalyste.
    4) Pratiques d’interprétation : l’historien et le psychanalyste avec Sabine Prokhoris, pyschanalyste
      5) …Ou pire, Le Séminaire livre XIX et Je parle aux murs de Jacques Lacan (Seuil), avec l’incontournable Jacques-Alain Miller
      6) La psychanalyse : un art du faire-avec ? en compagnie de Philippe Sastre-Garau, psychiatre et psychanalyste, qui viendra, prudent, « nous aide à saisir l'originalité de l'approche psychanalytique de la névrose: plus comprendre et apprivoiser que suspendre ou éradiquer »

 

Lacan.jpgAprès Freud, année Lacan donc, celui là même qui disait : « Notre pratique est une escroquerie, bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c'est quand même ce qu'on appelle d'habitude du chiqué. [...] Du point de vue éthique, c'est intenable, notre profession ; c'est bien d'ailleurs pour ça que j'en suis malade, par ce que j'ai un surmoi comme tout le monde. [...] Il s'agit de savoir si Freud est oui ou non un événement historique. Je crois qu'il a raté son coup. C'est comme moi, dans très peu de temps, tout le monde s'en foutra de la psychanalyse. Il est clair que l'homme passe son temps à rêver qu'il ne se réveille jamais. Il suffit de savoir ce qu'à nous, les psychanalystes, nous fournissent les patients. Ils ne nous fournissent que leurs rêves » (1).

 

Cela me donne l’impression de voir conviés une bonne plâtrée d’astrologues  à un séminaire d’astrophysique.


(1) Nouvel Observateur, sept. 1981, n° 880, p. 88 - Extraits d'une conférence non publiée, prononcée à Bruxelles le 26 février 1977
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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 19:54

mariastella-gelmini

 

On apprend plein de choses passionnantes lorsqu’on regarde, en streaming, une conférence donnée par Etienne Klein au sujet des neutrinos supraluminiques ; comme, par exemple, cette information capitale : la ministre italienne de la recherche aurait été recrutée sur des critères très berlusconiens. Elle aurait des seins magnifiques ! Invite évidemment à aller jeter un coup d’œil sur la toile dans un but évidemment tout à fait scientifique. Et là, au stupeur, ce n’est point une ministre que l’on découvre mais tout un échantillon.Tourisme---brambilla.jpeg

Voici donc ci-dessus la fameuse ministre de l’éducation nationale et de la recherche, évoquée par Etienne Klein, Mariastella Gelmini.

 
Ce n’est rien à côté de la rousse Michela Vittoria Brambilla, ministre du tourisme, portant elle aussi une bien jolie croix.

  
Mais la palme revient sans conteste à l’ex-soubrette Mara Carfagna, ministre chargée de l'égalité des chances. On peut l’admirer ici dans un montage explicite. En effet, « Mara Bella », a dans une autre vie posée nue plusieurs fois, pour des magazines masculins.


Nous ne nous en plaindrons pas.
Mara.JPG

 

J’y ajoute enfin, pour faire bonne mesure, la ministre chargée de l’écologie, originaire de Syracuse, Stephania Prestigiacomo, femme d’affaire avisée, arborant également une petite croix, signe manifeste de sa dévotion. Il est vrai, elle n'est pas une seconde crédible dans son rôle de défenseur de la sobriété heureuse…
Mais c’est cela le gouvernement Berlusconi : un spectacle grand-guignolesque tendance Satiricon…

stefania_prestigiacomo_ministr.jpg

 

Mais passons aux choses sérieuses !

 

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 09:15

Maitres-anciens.jpg

 

« Toute notre vie nous nous reposons sur les grands esprits, sur les soi-disant maîtres anciens, voilà ce qu’a dit Reger, et alors nous sommes mortellement déçus par eux, parce qu’ils ne remplissent pas leur office au moment décisif. (…) Nous remplissons de ces grands esprits et de ces maîtres anciens le coffre-fort de notre esprit, et nous revenons à eux au moment décisif de la vie ; mais lorsque nous ouvrons ce coffre-fort de l’esprit, il est vide, voilà la vérité, nous sommes là, devant ce coffre-fort de l’esprit, vide, et nous voyons que nous sommes seuls et, en vérité, dans un dénuement complet, voilà ce qu’a dit Reger ».

 

On sent l’expérience qui parle.
Mais, serai-je ici tenté de répondre, chacun vit le tragique de l’existence à sa manière. Chacun selon sa sensibilité et son tempérament…
On pourra alors me rétorquer qu’il existe quelques universaux ; des constantes indépassables que la nature a semé aussi bien dans les espaces intersidéraux que dans le cœur des hommes. Mais sommes-nous seulement solubles dans une équation mathématique ? Et que peuvent bien valoir toutes les sagesses du monde au regard de la perte de l’être aimé ? Encore une fois, à chacun d’y répondre comme il le peut. Le vieux Reger, quant à lui, sait ce qu’il en est pour lui-même :

 

« J’ai toujours cru, c’est la musique qui représente tout pour moi, et parfois aussi, c’est la philosophie, la grande et la très grande et la toute grande littérature, tout comme j’ai cru que c’était l’art, tout simplement, mais tout cela, tout l’art, quel qu’il soit, n’est rien comparé à ce seul et unique être aimé ».

 solitude.jpg

Emouvante déclaration.
Au-delà de l’émotion, si propre à faire baisser les yeux, comment ne point souscrire à l’évidence : écrasé par telle douleur, on se retrouve seul. Toujours et fondamentalement seul. Désespérément seul…
Et la consolation d’un Sénèque adressée à cette mère qui a perdu son fils unique, s’avère pire qu’un leurre ; une provocation donnant des envies de meurtre !

Reger de préciser :

 

« Si, plus que tous les autres, Goethe, Shakespeare, Kant, par exemple, m’ont dégoûté, dans mon désespoir je me suis tout bonnement jeté sur Schopenhauer et je me suis assis avec  Schopenhauer sur le tabouret tourné vers la Singerstrasse, pour pouvoir survivre, car tout à coup j’ai tout de même voulu survivre et ne pas mourir, ne pas suivre ma femme dans la mort… »

 

A cet élan, suivra un amer constat :Tintoret---L-homme-a-la-barbe-blanche.jpg

« Nous haïssons les gens et nous voulons tout de même vivre avec eux, parce que c’est seulement avec les gens et parmi eux que nous avons une chance de continuer à vivre et ne pas devenir fous. La solitude, nous la supportons tout de même pas très longtemps, voilà ce qu’à dit Reger »

 

Raisonne ici la théorie fameuse du porc-épic et nous en revenons à Schopenhauer, somme toute plus mesuré que Reger :

 

« Un jour d’hiver glacial, les porcs-épics d’un troupeau se serrèrent les uns contre les autres afin de se protéger contre le froid par la chaleur réciproque. Mais, douloureusement gênés par les piquants, ils ne tardèrent pas à s’écarter de nouveau les uns des autres. Obligés de se rapprocher de nouveau en raison du froid persistant, ils éprouvèrent une fois de plus l’action désagréable des piquants, et ces alternatives de rapprochement et d’éloignement durèrent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une distance convenable où ils se sentirent à l’abri des maux ».

 

Je sais que d’aucuns feraient leur, probablement sans réserve, la phrase de Reger… Possible qu’ils aient raison. Et sans doute, si elle me rebute, c’est je ne suis pas prêt à affronter l’éclat de cette lucidité crue !
Quoi qu’il en soit, j’acquiesce davantage à la métaphore de Schopenhauer : il convient,  avec nos congénères, d’adopter la bonne distance…

 

 

Nouveaux-chemins.jpegA propos de solitude toujours, il en a été question lors d’une belle série d’émissions des ‘Nouveaux chemins de la connaissance’ :


Ici, à propos de Thoreau :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-solitude-44-walden-henry-david-thoreau-2011-10-2

 


Ici en compagnie de Robinson Crusoé :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-solitude-14-seul-sur-le-sable-avec-robinson-crus


Ou encore là, sur le thème de l’invention du solitaire :
http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-solitude-24-l-invention-du-solitaire-2011-10-18.

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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 12:37

Qincey---Kant.jpg 

Lisant le drôle et savoureux livre de Thomas de Quincey « Les derniers jours d’Emmanuel Kant » (mais à sa manière également poignant), j’apprends que le philosophe de Königsberg affectionnait la compagnie des oiseaux.
Voilà de quoi me le rendre un peu plus sympathique !..

 

« De tous les changements que le printemps apporte, il n'y en avait plus qu'un maintenant qui intéressait Kant. Il languissait après avec une avidité et une intensité d'attente qu'il était presque douloureux de contempler : c'était le retour d'un petit oiseau (moineau peut-être ou rouge-gorge ?) qui chantait dans son jardin et devant sa fenêtre. Cet oiseau, soit le même, soit son successeur dans la suite des générations, avait chanté pendant des années dans la même situation. Et Kant devenait inquiet quand le temps froid avait duré plus longtemps qu'à l'ordinaire et retardait son retour. Comme Lord Bacon en effet, il avait un amour enfantin pour tous les oiseaux ; en particulier, il s'appliquait à encourager des moineaux à faire leur nid au-dessus des fenêtres de son cabinet de travail. Quand ceci survenait, et c'était fréquent à cause du profond silence qui régnait dans cette pièce, il guettait leur travail avec le délice et la tendresse que d'autres donnent à un intérêt humain ».

 Kant03.jpg

La mémoire me fait défaut et je ne sais plus dans quel roman j’ai pu lire que quelqu’un qui aime les oiseaux ne peut pas être tout à fait mauvais… Jolies paroles auxquelles je ne suis pas loin de souscrire.
Mais pour en revenir au père de l’impératif catégorique, mieux que de se satisfaire de la douce promiscuité avec la gent avienne, il était aussi capable de reconnaître le chant des oiseaux. Pour preuve : 

 

« Kant prit une tasse de café et essaya de fumer un peu. Puis il s'assit au soleil et écouta charmé le babil des oiseaux qui s'étaient assemblés en grand nombre. Il distingua chaque oiseau à son chant, le désigna par son nom. Après avoir passé là environ une demi-heure, nous nous mîmes en route pour revenir, Kant encore joyeux mais évidemment rassasié par le plaisir de la journée ».

 

  Les derniers jours d'Emmanuel Kant par HippoDemo  : http://www.youtube.com/watch?v=saLBe45kvwU

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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 10:07

Michea-orphee.jpeg

Le dernier opus du très Orwellien Jean-Claude Michéa, « Le complexe d’Orphée » vient de paraître aux éditions Flammarion. Son sous-titre, « La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès », donne le ton. Il s’inscrit, dit-on, dans la lignée de ses derniers - et stimulants - essais, « L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale » (Climats, 2007), dont j’avais repris de larges extraits sur ce blog, et « La double pensée. Retour sur la question libérale », (Flammarion, 2008).

 

Je l’ajoute à la (longue) liste de mes prochaines lectures.

 

Mais en attendant, voici en hors d’œuvre l’auteur invité aux matins de France Culture. Il est interrogé, outre Marc Voinchet (le préposé aux réveils en douceur que je n’écoute habituellement pas), par le pugnace transfuge de l’émission désormais moribonde, Du grain à moudre, je veux citer Brice Couturier. En renfort (enfin façon de parler), le falot Jacques Julliard, traînant ici encore ses guêtres sans doute parce ce qu’il faut atteindre le quota de ‘seniors’ sur les ondes…

 

Au-delà de l’actualité politique immédiate et de sa savoureuse critique du ‘nomade Attalien’, les thèses proposées par Jean-Claude Michéa sonnent bien souvent justes, et, en tout état de cause, élargissent indubitablement le champ de la réflexion.
(Juste un petit bémol en ce qui me concerne pour cette profession de foi qui voudrait voir la ‘common decency’ plus développée dans les classes populaires qu’ailleurs ; même en l’expliquant par la strict nécessité…)

 

La thèse charnière de ce dernier livre, voit dans l’affaire Dreyfus un point de bascule historique : « ce qui m’a toujours frappé dans le principe des primaires, c’est que cela revient à diviser la société entre un peuple de gauche et un peuple de droite (…) et c’est notion de peuple de gauche opposé au peuple de droite, descendants des sans-culotte face aux descendants des chouans, qui s’est mise en place après l’affaire Dreyfus, et qui m’intrigue parce qu’elle veut dire d’une certaine manière : l’ouvrier qui vote à gauche sera toujours plus près d’un banquier de gauche, ou d’un dirigeant de gauche du FMI, que l’ouvrier, l’employé, le paysan, le petit entrepreneur qui vote à droite.  Or, avant cette mise en place de l’opposition gauche / droite telle qu’elle va prendre un sens nouveau après l’affaire Dreyfus, quand on regarde quelle était la classification politique tout au long du XIXe siècle, il s’agissait moins d’opposer la gauche à la droite que les classes populaires ou le prolétariat aux classes dominantes, bourgeoises ou débris de la féodalité.  Donc tout ce qui revient à dire que l’opposition n’est pas entre les classes populaires et les minorités privilégiées et qui contrôlent largement l’information, etc. mais, au fond, c’est une coupe transversale qui met une partie de la classe dominante et du peuple contre une partie de classe dominante et du peuple, ça c’est précisément ce contre quoi j’ai écrit

 
A écouter également (vers 43ieme mn) sa critique des techniciens du lien social et autres experts.

 

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