Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 09:50

l-ami-de-la-mort-pedro-antonio-de-alarcon-9782755701036.gif

 

Tiré de la mythique collection Babel, aux textes choisis et préfacé par Jorge Luis Borges, voici deux nouvelles de l’écrivain espagnol Pedro Antonio de Alarcon, ce « révolutionnaire violent qui finit par devenir conservateur sincère et résigné ». 

Derrière la couverture sur fond gris à la saveur d’un romantisme le plus noir, la première de ces histoires, L’ami de la mort, occupe l’essentiel du livre. 

Prose ciselée dans l’encre des intrigues de palais, ou l’amour n’est qu’une manière de s’aimer soi-même, la générosité le masque de l’ambition la plus nauséeuse. Un enfant adultérin se fera savetier avant de devenir médecin de la cour…  

 

Idéale lecture en ce jour macabre ; aux accent de l’Ecclésiaste


gizn-i-smert.jpg

 

« (…) la gloire n’est qu’un mot vide que l’on accole par hasard, et par hasard seulement, au nom de tel ou tel cadavre. Tu auras compris enfin, que tout ce que font les hommes n’est qu’un jeu d’enfants pour passer le temps, que leurs misères et leurs grandeurs sont relatives, que leur civilisation, leur organisation, leur organisation sociale et leurs intérêts les plus sérieux manquent de sens commun, que les modes, les coutumes, les hiérarchies ne sont que fumée, poussière, vanité entre les vanité… Mais que dis-je vanité ? Bien moins que cela ! Ce ne sont que des jouets pour tromper l’oisiveté de leur existence, délire de malade, hallucinations de fous ! Enfants, vieillards, nobles, plébéiens, sages, ignorants, beaux, contrefaits, rois, esclaves, riches ou mendiants… à mes yeux, ils sont tous égaux : ils ne sont que poignées de poussière que disperse mon souffle ! Et tu t’obstineras à invoquer la vie ! Tu me répéteras que tu ne veux pas quitter ce monde ! »


Marsden-Simon---Church-of-St-Andrew-.jpg
Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Auteurs éternels
commenter cet article
27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 09:49

P1100325.jpg

.

A chaque saison son ciel et son horizon, à chaque instant sa mélodie. Variation de nuages emportés au-dessus de nos têtes vers des ailleurs sans lendemain.

Le marécage respire et se reflète dans les joncs. Paré de sa ramure d’automne il s’étonne de cette pluie de feuilles tourbillonnant dans un clapotis d’ombre sans fin. Paillettes d’or, gouttes cramoisies arrachées à la longue chevelure des arbres et qui ruissellent à la mort.

Il fait si chaud. Si chaud pour cette fin d’octobre !

.

P1100356.jpg

P1100249

Le héron est toujours là dans son habit gris. Coup étiré sous son sourcil sombre il médite. Je le salue et voudrai le remercier mais il ne me voit pas. Sans doute hier les eaux lui paraissaient-elles plus fringantes. Mais c’était hier et aujourd’hui la roselière, les coulures de vases et les couleurs de nos humeurs font voir ce petit monde sous un aspect singulier ; singulier et mobile, pareil à la fabrique des souvenirs tapissant nos âmes. 

Pas très loin de là passe une poule d’eau affairée. Puis, sur l’onde, s’ébroue un grèbe castagneux, juste au-devant de la souche ou repose une cistule, bien à l’abri de sa carapace. Le conciliabule des mouettes prend à cet instant des allures de noce, tandis que l’aigrette et la bernache nonette, indifférentes au tumulte, conservent altières leur distance. Joueur et faisant le Christ un cormoran sèche ses ailes ; il applaudit, ses regards tournés vers une bande de bécassines des marais suspendues sur la ligne d’un îlot dessiné à leur taille. Bourdonnement de pattes et de coups de becs dessinant des auréoles fugitives sur le miroir de l’onde .

Et il suffit d’une raie de lumière pour conférer à cette assemblée de plume la solennité d’un rendez-vous manqué avec l’histoire. Une succession de présents se suffisant à eux-mêmes. Car ici il n’est rien à interpréter. Juste ressentir…

.

P1100327.jpg 

P1100326

P1100350.jpg

La mare n’est pas un endroit pour gens pressés. 

L’œil du promeneur s’y invite. Timide. Craintif. N’effleurant le paysage que du bout la prunelle par peur d’abîmer la simplicité de cette félicité immédiate.

Tandis que le colvert se repose sur la grève, que le vanneau s’agace du filet en accent circonflexe de sa propre voix, que la sarcelle d’hiver livre son augure…

Le souffle d’un faucon de passage, un hobereau probablement. Si vite apparu, si vite emporté… 

Avant que le soleil ne soit ras. 

 P1100254.jpg

       P1100271

P1100331.jpg

P1100339.jpg

 


Une fois rentré, lire Chateaubriand, lorsqu’en ses Mémoires il évoque les oiseaux :

 P1100313.jpg

«  Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé :  il avait fait très chaud ce jour là ; la soirée était charmante, la rosée humectait l'herbe flétrie ;  point de vent, une nuit tranquille ;  l'air était frais sans être froid ;  le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges, dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose ;  les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase livrant mes sens et mon coeur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin :  je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte, enfoncée dans un mur de terrasse : le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres, un rossignol était précisément au-dessus de moi ;  je m'endormis à son chant :  mon sommeil fut doux ; (…) »

P1100282.jpg

P1100317

P1100355.jpg

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Ornithologie
commenter cet article
18 octobre 2013 5 18 /10 /octobre /2013 19:12

P1070851.jpg

 

Le bon côté des firmes d’au moins 50 salariés c’est parfois son comité d’entreprise. En particulier lorsque celui-ci organise chaque année, à l’automne, un concours photographique sur un thème convenu par avance. 

 

Au jour de l’annonce du classement et de la remise des prix, on se dit que cela fait toujours une heure de retranchée, d’agréable façon, à la sacro-sainte productivité. Moment en général mis à profit pour siroter une coupe ou deux de champagne, tout échangeant des propos ce qu’il y a de plus banals. Certes il faut savoir faire montre de dextérité pour éviter les fâcheux de service ; mais avec un peu d’habitude cela devient un exercice d’un coût modeste. 

 

Evidemment, l’instant venu, malgré le détachement affiché, chacun espère ne pas être trop mal classé. Par principe tout d’abord - ou par fierté souvent déplacée -, mais aussi sachant que les premiers lots ne sont pas tout à fait anodins. Ce pourquoi, à force d’échecs plus ou moins compréhensibles, on fini par ne plus proposer la photographie qui, au regard du thème du concours nous plait le mieux, mais celle susceptible de satisfaire le goût d’un jury amateur. D’où parfois déboires, ou tout à rebours récompenses.

 

Selon cette logique imparable, si le thème proposé est « animaux », inutile de s’esquinter donc à passer des heures à ramper dans les bois pour saisir le regard fuligineux d’un sanglier irascible sur fond de brume ou encore le sourire mélancolique d’une biche aux abois, mais plutôt tirer plein cadre le portrait d’un canasson dans la première pâture venue, à défaut, bien sûr, du fatal daim sur fond de grillage à Bagatelle. 

Si, avant une longue traversée du désert, tel équidé m’avait permis, il y a de cela une dizaine d’année, de remporter à ma stupeur la mise, avant que le daim encagé ne sanctifie l’œuvre d’une collègue d’alors, aujourd’hui, avec le salutaire renouvellement des délégués du personnel, l’évaluation des images s’est affinée et se montre plus soucieuse de cadrage, de composition, de couleurs, de respect du thème ou d’originalité. 

D’où de nouveaux dilemmes dans le choix de la photographie à présenter. Et surtout résister aux anciennes tentations, comme celle de proposer sur le thème de « Reflets et miroirs d’eau », le sempiternel coucher de soleil passe-partout.

 

Au final, la délibération en famille m’aura été propice.

Ajoutons que cette victoire est celle de l’oiseau ; ce héron cendré, pêcheur infatigable parmi ses congénères, juste placé dans le bon rayon de soleil au moment opportun, entre foulques et sarcelles - dans un marécage situé à quelques coups de pédalier de mes pénates.

 

Mais assez de discours.

 

P1000817.jpg

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Ornithologie
commenter cet article
9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 21:27

kahnweiler

Malgré mon peu d’appétence pour le cubisme - ou précisément au cause de cette réserve instinctive envers les créations des ‘géomètres’ du début du siècle dernier -  il m’a pris l’idée de pousser la porte du LAM où se tient actuellement une  exposition temporaire « Picasso, Léger, Masson ». 

 

Si cette visite ne m’aura pas permis de surmonter ma répugnance d’ensemble envers ce mouvement artistique, ne sauvant du naufrage des œuvres présentées qu’une poignée de compositions tournant autour de la tauromachie, elle m’aura à tout le moins offert la possibilité de découvrir une autre mise en scène provisoire, à mes yeux beaucoup plus intéressante, intitulée « Corps subtil », ou encore « Un panomara de l’art brut et collection indienne de Philippe Mons ».

 Fernand-Leger---Exposition-du-LAM.jpg

 

De l’exposition « Picasso, Léger, Masson » je n’ai aucune image, les photographies y étant interdites - ce qui est au fond idiot (passant, je ne vois d’ailleurs pas ce qu’il y avait à immortaliser sur les cimaises).  Par contre,  de ces « Corps subtils » il me fut loisible de capturer quelques spécimens.

Aussi, plutôt que jaser autour d’œuvres  dont je n’ai rien à dire de fondamentalement passionnant, ou de broder autour des documents remis lors de l’exposition, j’ai pensé que mieux valait laisser à l’appréciation de chacun les charmes de l’art indien.

 P1100122.jpg

 

P1100151.jpg

 

 P1100158

 

 P1100159

 

P1100176.jpg

 

 


 

Une anecdote enfin, traduisant l’éternel ridicule de ceux – fort nombreux - cherchant à briller par procuration au travers de la notoriété (réelle ou supposée) d’autrui, suivisme allant parfois jusqu’à la dévotion. (Que l’on courre après les stars de show-biz, les sportifs ou encore certaines figures dites intellectuelles, cela ne change en rien la donne, bien que fâcheux et pédants de la dernière catégorie aient tendance, habités d’un illusoire sentiment de supériorité, à mépriser leurs sœurs et frères de sang). 

 P1100135

 

Voici l’anecdote : 

 

Alors que nous déambulions parmi les œuvres indiennes, un groupe compact survint soudain, bruissant de mille chuchotements, avec des mouvements pareils à ceux des colonies d’étourneaux en vol, signe d’une petite foule en émoi. 

Nous crûmes tout d’abord à une banale visite guidée. Mais fûmes aussitôt détrompés. « C’est Philippe Mons  », entendîmes-nous murmurer. « Oui, oui c’est lui…. », « Oh c’est bien lui ! ». Diantre ! Et à chaque exclamation le groupe des suiveurs croissait et croassait, telle la grenouille voulant se faire plus grosse que le bœuf.

 P1100137

 

P1100160

 

P1100150

 

 

Le maître, un petit bonhomme au crâne glabre avec un gros médaillon – son troisième œil sans doute –, septuagénaire bien mur (on ne dit plus ‘vieux’), sonotone bien arrimé à l’oreille et faussement indifférent à cette agitation causée par sa simple présence, trimballait ainsi la cohorte de ses admirateurs d’œuvre en œuvre, lâchant un mot ultime ici, une remarque essentielle là. Parole aussitôt bue par les dévots. Parmi les mieux lotis de cette cour, quelque indienne en minijupe, et autour de ce centre – axis mundi - le cercle étroit des « intimes », faisant écran à la plèbe.

 

Demeurés à distance honnête, nous laissâmes ainsi passer, presque à regret – il faut nous en croire -  le cortège du co-fondateur, en 1969, du SMAK (Signalétique Marginal d’Art Circonstanciel et kaléidoscopique) et accessoirement maître yogi et attendîmes que s’estompent ces ronds dans l’onde du néant avant de poursuivre notre odyssée. 

C’est de la sorte que nous reprîmes nos pérégrinations oisives, conservant au coin d’œil une pensée émue pour le principe bouddhiste de l’impermanence. 


P1100167

 

P1100146.jpg

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Peinture
commenter cet article
4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 17:43

451.jpg

Imaginez un monde ou les pompiers seraient chargés non pas d’éteindre les incendies mais de jouir du privilège de brûler le moindre livre – et accessoirement la maison de son propriétaire, occupants y compris si nécessaire. Un monde de divertissement forcené et de paillettes noyé dans un vacarme assourdissant. Un monde de familles factices sur fonds d’écrans, plantés dans le salon de populations sous perfusion médicale. Un monde plongé dans un éternel présent, ayant bu jusqu’à la lie la coupe du fantasme de la Fin de l’Histoire. Un monde sans racines, vouant un culte abrutissant à la vitesse. Un monde scintillant sur fond de guerre - un ectoplasme de guerre présenté comme une formalité insignifiante, indolore ; un problème à régler en quelques bombes, avec pour finalité la destruction massive d’un ennemi sans moindre consistance… 

Un monde enfin où, contrairement à l’univers de 1984 d’Orwell, il n’existe aucun totalitarisme tombé d’en haut, aucun Big Brother, mais juste un nivellement festif consenti par les masses pour la propre tranquillité de chacun ; de chaque communauté, chaque minorité, chaque individu. Un « Empire du moindre mal », pour reprendre le titre de l’essai  magistral sur la civilisation libérale de Jean-Claude Michéa, où le libéralisme culturel, associé au consumérisme, son pendant économique, est parvenu à sa pleine maturité, à son propre terme, avec pour évidence naturelle la neutralisation de toutes les libertés - et en particulier celle de lire -, vécues comme atteinte insupportable à l’écoulement mou d’une existence imbibée de confettis et de pilules euphorisantes.  

 

Voici le décor planté du roman (1) culte  de l’écrivain américain Ray Bradbury, dont le titre fait référence au point d'auto-inflammation, en degrés Fahrenheit, du papier (233°C).


(A ceux n’ayant pas lu le livre et qui souhaitent conserver toute la fraicheur de l’intrigue, je conseille de passer les passages colorisées en noir dans ce qui  suit

.
fahrenheit_451--1-.jpg
.
Côté des acteurs, en quelques mots, au centre de l’intrigue se trouve la conscience ignifugée du  pompier Montag. Elle se délite. Le grain de sable ayant grippé sa routine mentale se prénomme Clarisse, une voisine, étudiante de son état, rencontrée une nuit dans la rue par l’effet d’un pseudo - hasard, alors qu’il rentre d’une expédition, achevée comme il se doit par un feu de joie. Contrairement à d’autres elle ne craint pas les pompiers. « Bien sûr que je suis heureux », s’emportera-t-il ce soir-là à l’une question de l’impertinente. 
A la maison l’attend son épouse Mildred, une femme vidée de toute substance, avec laquelle il cohabite par force d’habitude. Ils ne souviennent même pas quand ils se sont rencontrés. Il y a aussi les amies de sa femme, « la famille », étalée sur les murs et la caserne, gardée par un limier robot, espèce de molosse mécanique chargé de traquer et intercepter (voire tuer), les possesseurs de livres. 
Le chef de Montag, qui s’appelle Beatty, finira en brasier de la Saint-Jean sans que l’on sache s’il avait des tendances suicidaires. En attendant c’est un vieux de la veille qui connait la musique. Les pompiers y passent tous un jour à l’autre, lâche-t-il un matin à Montag rongé par le doute quant au bien-fondé de son métier. C’est que pour la première fois de sa carrière, le pyromane joyeux s’est en effet porté malade après avoir appris la disparition de Clarisse. Cloitré chez lui, forçant Mildred horrifiée à l’écouter, il s’est mis à lire des livres volés lors de ses missions, reliques arrachés au feu sans trop savoir pourquoi.  
Il se souvient alors d’un vieil homme rencontré dans un parc, Faber, un professeur d’anglais à la retraite ; un lecteur qu’il n’a jamais dénoncé.

Lors de sa visite Beatty se montre didactique envers son subordonné, se veut compréhensif, persuasif même – mais il cherche à le persuader de quoi exactement ? 

Ecoutons-le : 

Fahrenheit_451_12.jpg« Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l’image de l’autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. Conclusion   Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme.  

(…)

Les gens veulent être heureux, d’accord ? N’avez-vous pas entendu cette chanson dans toute votre vie ? Je veux être heureux disent les gens. Eh bien, ne le sont-ils pas ? Ne veillons-nous pas à ce qu’ils soient toujours en mouvement, à ce qu’ils aient des distractions ? Nous ne vivons que pour ça non ? Pour le plaisir, l’excitation ? Et vous devez admettre que notre culture nous fournit tout ça à, foison ». 

Et de poursuivre : 

« Les Noirs n’aiment pas Little Black Sambo. Brûlons-le. La Case de l’oncle Tom met les blancs mal à l’aise. Brûlons-le. Quelqu’un a écrit un livre sur le tabac et le cancer des poumons ? Les fumeurs pleurnichent ? Brûlons le livre. La sérénité Montag. A la porte, les querelles. Ou mieux dans l’incinérateur ». 

La méthode est simple pourtant : endormir le chaland sous l’avalanche de l’information et refuser la philosophie :

« Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de ‘faits’, qu’ils se sentent gavés, mais absolument ‘brillants’ côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du surplace. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte de la mélancolie. »

La mélancolie est donc proscrite. 
Mais Montag n’aura pas le temps de s’y appesantir car il vient d’être dénoncé et doit brûler sa propre maison, tout se considérant en état d’arrestation. 

fahrenheit_451.jpg
.
Il ne serait pas séant de conter la suite de l’histoire, sans nuire gravement au plaisir de lecture de qui voudrait se plonger dans Fahrenheit 451.
Aussi, tout ce que je m’autoriserai à dire encore, c’est que dans ce monde en carton-pâte, l’amour de la lecture n’est pas tout à fait éteint. Certains ont en effet jamais pu se résoudre à l’oubli et tentent encore de résister à la déferlante festive. Là, au-delà de la cité, alors que les bombardiers se mettent en branle, le long du fleuve dans la forêt, autour d’un grand feu se joue peut-être le destin d’une humanité à l’agonie. Certes la résistance dérisoire et incertaine. Mais n’en va-t-il pas toujours ainsi ? 

L’arrière-garde est vieillissante. Il lui faut du neuf.
Le monde est pourtant ouvert encore sur tous les possibles.

« Je tiens à vous présenter Jonathan Swift, l’auteur de cet ouvrage politique si néfaste, Les voyages de Gulliver ! Et cet autre est Charles Darwin, et celui-ci Schopenhauer… » 

Il ne manquait que l’Ecclésiaste !  


(1) Les spécialistes et les pédants parleront  ici de roman dystopique : « Une dystopie, également appelée contre-utopie, est un récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur, certains disent aussi que c'est une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie ». (Source Wikipédia)
Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Littérature contemporaine
commenter cet article
6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 15:20

charme.jpg

 

Siroter « Le charme des penseurs tristes », griffé par ces heures interminables éparpillées dans la brise ténue de septembre, entre langueur et ennui, me semble être le meilleur compliment que l’on puisse faire à ces flâneries élégantes aux airs d’entrechats au bord de l’abîme. 

 

Rien qui ne soit plus stylé, si désespérant aussi dans sa beauté, que ces trilles de rossignol des heurs incertains, dérangé dans sa tristesse par le pépiement tonitruant et joyeux d’oiseaux d’instinct plus grégaires. Et c’est là une joute perdue d’avance – entre le fa de l’ironie et le sol majeur de l’humour d’une partition superficielle par profondeur.  

 

Et si la nostalgie est ce sentiment étrange ravivant sans relâche les braises du passé, lointain ou proche, alors que nous savons qu’aujourd’hui sera bientôt son terreau, plutôt que de s’écrier : « qu’il est difficile de se satisfaire de ce famélique maintenant ! », lisons. Lisons jusqu’à plus soif, ou même sans soif, juste pour le plaisir de l’amertume subtile suintant au coin des pages de ce bel essai qui, immanquablement, nous transportera d’esprit sous les solives du plafond de Montaigne. 

 

Car, dans « Le charme des penseurs tristes », il y a de quoi satisfaire notre irrépressible goût de l’Otium, que ce soit allongé sur le sable de désirs vaporeux, ou assis sur la crête d’une vague ourlée de volutes semblant juste commises pour nourrir notre vague à l’âme…


Première partie de la causerie du 28 août qui s’est tenue à Paris au Thé des écrivains, ou l’auteur nous fait partager quelques pages de la préface.

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
commenter cet article
12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 15:11

 

« Levé avec le soleil, il ramasse des graines pour les oiseaux qui viennent picorer à sa fenêtre, déjeune avec Thérèse et s’éclipse. Souvent il oublie l’heure….

Le 2 juillet, (…) comme Thérèse allait sortir, il lui recommanda de ne pas oublier de régler la note du serrurier, tandis que lui-même se rendrait au château pour donner une leçon de musique à la fille du marquis. Quelques minutes plus tard, Thérèse le trouva assis sur une chaise en gémissant. Il sentait des picotements pénibles à la plante des pieds, un grand froid dans le dos, des douleurs sourdes dans la poitrine. (…) Tout alla très vite. Il se tenait la tête à deux mains, disant ‘qu’il semblait qu’on lui déchirait le crâne’. Il était dix heures du matin quand il tomba soudain de sa chaise, visage contre terre ». 

 

Trousson-Roussseau.jpgCes quelques phrases sont tirées des dernières pages de la belle biographie de Rousseau, commise par Raymond Trousson (Gallimard 2011), éminent spécialiste, entre autre, du siècle des Lumières. Et c’est avec grand plaisir que j’avais lu, l’automne dernier, sous cette plume érudite, les péripéties de Jean-Jacques. 

L’histoire, plantée dans un siècle fort bien restitué, se lisait comme un roman, ne donnant ni dans l’hagiographie ni dans la dénonciation,  l’anachronisme ou le raccourci historique. S’y dessinait un portrait vivant, avec ses contradictions, ses maladresses, ses idées fixes et sa grandeur aussi. 

Hume, Voltaire, Mme de Vuarrens, Malesherbes, Thérèse, Diderot évidemment…Des amitiés rompues, des amours, des rencontres ; des persécutions réelles et supposées. 

Bref, c’était, dirions-nous, un texte rédigé à la bonne distance.  

 

Outre un essayiste de talent, Raymond Trousson fut un merveilleux conteur. Je l’avais découvert par hasard lors de l’un de ses passages dans les NCC, dont il fut, un invité régulier. 

Ce jour là il était question de Voltaire et le portrait qu’en fit le professeur émérite à l'Université libre de Bruxelles, de sa voix mate et grave, modulée d’une manière délicieuse, était saisissant de véracité et d’une probité intellectuelle à saluer – qualité plutôt rare, les spécialistes de tel ou tel étant versé souvent dans la défense inconditionnelle de leur champion. 

Peu après, l'auteur "d'un Prométhée magistral" (je reprend ici les termes de sa biographie, précisant que je n'ai pas lu l'ouvrage), revint nous entretenir, pour notre plus grand plaisir, de Diderot et de Rousseau.

 Raymond-Trousson.jpg

Raymond Trousson s’est éteint à la fin du mois dernier. 

 

Voici, en guise d’épitaphe, les dernière ligne de l’hommage que lui a rendu Philippe Dewolf sur le site de la RTBF : 

 

« L’esprit des Lumières allait l’habiter jusqu’à la fin, survenue pour lui le 25 juin 2013. Et voilà envolé notre projet d’une nouvelle rencontre, dans le sillage de ce qu’il nous avait dit des contemporains de Mozart, cet autre voleur de feu. Raymond Trousson l’avait, tout comme Prométhée, sacré ».

 

Un autre hommage sur le site de Fabula par Jean-Daniel Candaux : Décès de Raymond Trousson

 

 

Plusieurs émissions de France Culture avec Raymond Trousson sont toujours écoutables à cette adresse : Raymond Trousson sur France culture.

 

Il fut également l’invité de Raphaël Enthoven sur Arte. Il nous y parlait de Rousseau, lors d’une belle promenade entre bois et rivière : ‘Philosophie, avec Raymond Trousson’

 


      Autour de Rousseau à Ermenonville

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Bouteilles à la mer
commenter cet article
28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 18:07

Fort.jpgAdolescent, je me rendais régulièrement à la bibliothèque municipale, une retraite fantastique bourrée de trésors, caverne retranchée à l’abri des murs épais d’un ancien fort, sous le couvert d’arbres d’âges vénérables. 

 

Pour un abonnement modique, j’y dévorais des kilos de bandes dessinées, des Tardi évidemment, avec la belle égérie des muséum enténébrés du début du XXe siècle, je veux nommer Adèle Blanc-Sec, ses ptérodactyles, ses savants fous et ses momies. Pas très loin attendaient les Hugo Pratt, sous l’œil de Corto Maltese et de son ami Raspoutine, ou de l’énigmatique Cush, celui-là n’aimant pas que l’on trouble le silence du désert et qui ne buvait jamais de thé avant cinq heures.  La compagnie était bonne avec les planches noires et blanches, teintées mystère de Comès. Y suintait cette sorte de magie rurale propre à faire hausser les épaules des citadins trop rationnels pour croire à ces histoires à dormir debout venues du fin fond des Ardennes ; délires à la limite de l’inquiétant, noyé dans la méchanceté ordinaire. Il y avait aussi Rork, ce héros étrange d’Andreas et ses labyrinthiques pérégrinations dans les décombres de cathédrales égarées dans les limbes du monde. 

 

Meyrink.jpgCe qui amène tout naturellement à Borges. Car au-delà des bandes dessinées, représentant un espace circonscrit dans la bibliothèque, assez famélique au final, les étagères dégoulinaient surtout de littérature. Dans les méandres de tous ces rayonnages, groupés par thèmes, ceux que j’affectionnait en particulier avaient pour étiquette ‘nouvelles et romans fantastiques’. M’y attendaient les Lovecraft, les Poe, et autres enchanteurs du bizarre. Une collection particulière avait un jour attiré mon attention. C’était de beaux objets d’une teinte gris taupe étirés en hauteur, et aux couvertures ornées d’un dessin donnant l’impression d’ouvrages d’un autre temps. On n’aurait su mieux faire pour mettre en humeur le lecteur. Cette collection s’appelait La bibliothèque de Babel, du nom d’une nouvelle fameuse du directeur de l’éphémère épopée, Jorges Luis Borges en personne, qui assura toutes les préfaces et présentations des auteurs et textes qu’il sélectionna.

 

Sorti initialement en France en 1977, dans des tirages limités à 4000 exemplaires, la collection sera réédité en 2006 - et ce jusqu’à la faillite de l’éditeur en 2009.

 

C’est sur une impulsion soudaine, teintée d’un zeste d’esprit de nostalgie, que je viens de me reconstituer partie de cette collection mythique.

 

Le premier de ces livres à m’être passé entre les mains est celui regroupant trois textes de Gustav Meyrinck, un auteur à ce qu’il me semble plutôt méconnu, doté d’un beau style mis au service d’une acuité existentielle toute particulière ; une lucidité qui fera dire à l’historien de la littérature Albert Soergel « que Meyrink avait commencé par éprouver que le monde était absurde et, par conséquence, irréel » (introduction de Borges). 

 

La première de ces nouvelles, suave et sombre à souhait, à donné le titre au recueil et s’intitule « Le cardinal Napellus ».

 

En voici une page : 

 

gustav-meyrink.jpg« Un moment plus tard, nous entendîmes des pas dans l’escalier. Mais ce n’était que le botaniste Eshcuid, rentré beaucoup plus tard que d’habitude de sa promenade, qui pénétrait dans la bibliothèque. Il tenait à la main une plante haute comme un homme et qui portait des fleurs éclatantes d’un bleu acier.

- C’est bien le plus beau spécimen de cette espèce que j’aie jamais trouvé ; je n’aurai jamais cru que l’aconit napel pouvait pousser à de pareilles hauteurs, dit-il d’une voix détimbrée après nous avoir salués. Puis, avec un soin extrême, afin que la plante ne perdît aucune de ses feuilles, il la plaça sur le rebord de la fenêtre.

L’idée me passa par la tête qu’il en allait de lui comme de nous et j’avais l’impression que M.Finch et Giovanni Braccesco à ce moment pensaient de même. Il erre sans cesse comme un vieillard sur la terre, comme un homme qui cherche sa tombe sans pouvoir ta trouver, ramasse des plantes qui demain seront flétries. Et cela dans quel dessein ? A quoi bon ? Il ne se le demande pas. Il sait qu’il agit sans but comme nous le savons pour nous-mêmes, mais ce qui est pire, la désolante certitude que tout est sans but, que tout ce qu’on a entrepris, grande ou petite chose, s’est épuisé au cours d’une existence, cette certitude-là devrait l’avoir glacé. Dès notre jeunesse nous sommes des agonisants dont les doigts palpent les couvertures avec inquiétude, sans savoir à quoi se raccrocher – des agonisants qui tout à coup prennent conscience que la mort est dans leur chambre… »

 aconitum_napellus_vulgare.jpg

Dans la nouvelle suivante, « Les sangsues du temps », les lettres vivo se trouvent être gravées sur la tombe du narrateur. Etranges circonvolutions qui le mèneront  à la séculaire « Société des Frères Philadelphes ». 

Un texte, pour reprendre l’expression de Borges, « qui excède la métaphore et l’allégorie ». 

 Meyrink-illustration.jpg

 « Les quatre frères de la lune » clos l’ouvrage. J’en reprendrait ici un mince passage, découpé arbitrairement en trois morceaux. Ces extraits, pas si à la marge que cela de l’intrigue principale, valent critique du progressisme, du primat de l’économique, du consumérisme marital. 

Des textes aisément transposables et qui ne laissent de surprendre par leur actualité : 

 

« Mais si les choses continuent comme nous l’espérons, au XXe siècle les gens n’auront bientôt plus guère le temps de voir la lumière du jour, tellement ils seront occupés à fourbir, à maintenir en bon état et à réparer la multitude sans cesse en augmentation de leurs machines.

 

(…)

 

‘Voyez plutôt : le père qui fait mourir son fils sous les mauvais traitements est condamné au plus à quinze jours de prison, tandis que celui qui endommage un vieux rouleau compresseur doit passer trois ans à l’ombre

 

(…)

 

‘Si jamais les femmes mettaient au monde des bicyclettes ou des pistolets à répétition, vous verriez comme il serait élégant de prendre soudain épouse, ou courrait au mariage à bride abattue ! » 

Marcin-Sacha-06.jpg

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Auteurs éternels
commenter cet article
7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 22:13

Van-Gogh---Oliviers-avec-ciel-jaune-et-soleil-.jpg

L’effet que me font les livres de Laurent Gaudé

(Suite de mots, décousu de l’âme ; faute de mieux)

      _______________________________________________________________

 

Tristesse mêlée de sérénité

Une sombreur sourde, ancrée dans la terre

La nostalgie des pierres hâlées de soleil

Les souvenirs, la mort, la mer

Une lenteur désespérée

Comme une liqueur crépusculaire

Assoupie sous les arbres...

Un tempérament, l’âpreté des ans

Goutte-à-goutte - amertume ou se trempe la mémoire

Ecoulement des générations

Et les feuilles mues par le vent

Rien qui ne doive rester

Si ce n’est l’acuité de l’éphémère

Si ce n’est la fatuité de nos délires

Et le sentier escarpé

Parmi les chèvres et les ânes

En vigies intraitables

Loin des hommes, loin des fables.

 


Laurent-Gaude-les-Oliviers-du-Negus.jpg

Recueil de quatre récits.

 

Passage que je tire du texte éponyme :

 

« Zio Négus prit sans cesse le parti de la terre contre celui des hommes. Il n’avait pas peur d’eux, de leur colère, de leur ambition. ‘Je parle au nom des arbres’ disait-il. Et cela faisait rire les imbéciles. En 1971, il fut le seul à s’opposer à la construction du premier village de vacances de la côte. Il existait déjà plusieurs campings, mais face à l’explosion du tourisme, les appétits s’aiguisèrent. Le premier à réagir fut Matteo Cavaccio, qui construisit Sole Azzuro, un immense village fait de bungalows, un complexe comme il n’allait cesser d’en fleurir çà et là, avec piscine, terrain de tennis, plage privée et animation permanente. Il le fit sur un terrain qui ne lui appartenait qu’à moitié, s’octroyant des parcelles de terre de la commune. Il planta sa construction de béton au milieu de la baie de Peschici, et dès l’année suivante, il en poussa une autre, puis une troisième. Les familles riches de Peschici venaient de comprendre que l’argent viendrait du divertissement. L’ile des Oliviers, La Mer d’Or, Joie d’été, les noms de ses constructions mentaient tous : elles célébraient ce qu’elles détruisaient par leur simple présence ». 

Rome2.jpg

Suit une nouvelle plus martiale, plantée aux confins de l’Empire romains, sur la frange des terres barbares, dans un endroit « où les oiseaux ne chantaient pas ». 

La docilité, l’absurdité des ordres. La pluie le brouillard et le froid. L’existence, ce réel du bout du monde, tout simplement. La marche en forêt... Et, bientôt, l’implacable certitude : « les statues du Forum vont se mettre à gémir ».  

 

« Je suis le cloporte inutile, le messager qui se tait ». 

 BRAM-van-VELDE---Paysage-eneige-1923.jpg

Le récit suivant déroule son intrigue en terre d’Artois, sous un déluge de feu...

Mais je n’en dirai pas davantage, ayant interrompu ici ma lecture pour mieux savourer demain l’amertume du front. Entre embrassades et horreur.

 

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Littérature contemporaine
commenter cet article
1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 08:39

Lille Pba - 156

 


Lien vers le "Contre" de Frédéric Schiffter

 


Telle est la question posée par la rubrique « Pour ou contre » du dernier Philosophie magazine, flattant le goût supposé de son lectorat pour les duels.

(Un précédent duel : Du Socrate platonisé)

 

Dans l’arène deux philosophes ; chacun une page, chacun son espace et son camp. 

 

Lançons le match ! 

Alors, cette questions aux allures scolaires, qu’en est-il ? L’art rend-t-il donc moralement meilleur ?

 

Oui, décoche l’une d’entrée de jeu « même si la question parait naïve ou simpliste » ; et nous voici avec la thèse. Non rétorque l’autre, renvoyant la balle de fond de court, également déconcerté par la naïveté de la question ; et de nous livrer l’antithèse. 

Après quelques échanges, s’il n’a pas de parti pris de principe, le lecteur décontenancé se dit alors qu’après tout il lui appartient peut-être de se faire sa propre synthèse au vu de l’argumentation proposée de part et d’autre ; que c’est sans doute là même le but de l’exercice – rien n’empêche non plus d’aller compulser quelques documents extérieurs au débat immédiat.


Mais entrons dans l’argumentation. 

 

Lors de leur démonstration, les deux essayistes invoquent des séries-TV, genre sur les franges du domaine artistique, mais pourquoi non - soyons modernes !  

2012-05-06---Piscine-09.jpg

Barney vs Dexter
(Attention, pour ceux qui ceux qui n’ont pas été au bout de la série Dexter, se trouve dans ce texte certaines révélations susceptibles de gâcher le suspense)

Barney-Stinson-barney-stinson-19630477-1160-1108.jpgBarney est l’un des protagonistes principaux de la série « How I met your mother ». Collectionneur de femmes invétéré (ce qui ne l’empêchera pas d’aspirer au mariage), il est toujours vêtu d’un costume. A ce qu’il semble il appointe dans une grande entreprise, sans fonction définie, en parfait parasite.

Pour Sandra Laugier, parce que ce personnage n’est précisément pas parfait, il nous apprendrait en quelque sorte « à apprécier des manières d’être étranges ou inconformes ». Ce glissement a de quoi surprendre. D’une part, et pour bien connaître cette série, je ne vois véritablement pas en quoi Barney serait une créature si inconforme que cela – nul besoin de série télévisée pour croiser à chaque coin de rue des ersatz « Barnyien » (d’ailleurs « How I met… », me semble plutôt véhiculer des clichés que des tombereaux de marginalité). D’autre part j’ai du mal à saisir comment le comportement et les états d’âmes de Barney serviraient à l’édification morale des téléspectateurs. Il y a là un mystère insondable. 

Le cas de Dexter est différent - et je dirai beaucoup plus intéressant ( pour un éclairage complémentaire voir le billet du Chêne Parlant : Dexter, fade to grey).
Héros principal de la série éponyme, il est un tueur en série d’un genre particulier. Recueillit à l’âge de trois ans par un policier dans un container ou sa mère a été sauvagement assassinée, il est devenu un expert en sang à la police de Miami. Très tôt détectée, sa pulsion de meurtre, qu’il appelle son passager noir, a été canalisée par son  père adoptif (le policier) dont le fantôme accompagne toujours le héros dans les moments difficiles. Ce dernier lui a en effet enseigné le Code : l’art de ne pas se faire prendre et de ne tuer que des « méchants » ; ceux passés entredexter les mailles du filet judiciaire et qui méritent de mourir.
Une fois assuré du bien fondé de ses soupçons (ne pas tuer un innocent) et après avoir piégé sa proie en lui injectant le plus souvent un puissant somnifère, Dexter déroule son petit rituel : salle emballée de plastique (éviter de laisser des traces), si possible un lieu chargé symboliquement pour son gibier. Ce dernier, une fois réveillé saucissonné sur un autel, se voit confronté à ses ignobles forfaits (trophées, photographies de ses propres victimes, etc.) par un Dexter habillé en garçon boucher.
La sentence prononcée, juste avant l’exécution, le bourreau procède alors au prélèvement d’un petit échantillon de sang sur la joue de sa victime, le place entre deux lamelles qui vont rejoindre dans une boite celles des précédentes victimes du « justicier » sans états d’âme. 

Pour Frédéric Schiffter, si le spécialiste de sang de la police de Miami nous apparaît sympathique, ce ne serait pas tant « parce qu’il traque les ‘méchants’, mais parce qu’il réveille l’instinct de tueur qui est en nous ». Sans vouloir faire de mon cas une généralité, en m’auscultant du mieux possible, je dois avouer que je ne trouve rien de véritablement tel dans mes abîmes.
Pour préciser ma pensée je dirais que Dexter m’apparaît plutôt quelque peu inquiétant - et perdu tout à la fois (inapte à ressentir quoi que ce soit). Et s’il m’arrive de faire cause commune avec lui, de comprendre ses mobiles et sa logique, ce n’est pas en tant que substitut de mes propres envies de meurtre, mais parce que je sais l’envers du décor, à savoir qu’il ne tue que de véritables ‘méchants’, des tueurs de sang-froid, des tortionnaires abjects, des massacreurs de femmes et d’enfants, et que c’est là, dans mon esprit (j’y reviendrais), un moindre mal. C’est peut-être aussi la faiblesse de la série : à aucun moment on ne craint le dérapage fatal, d’où peut-être ce sentiment d’empathie parfois que l’on éprouve envers Dexter.
Deb morganJ’en donnerai un seul  exemple : même lorsque Deb Morgan, sœur du héros (et accessoirement lieutenant de police), découvre dans une église désaffectée la véritable nature de son frère, à aucun moment on ne craint pour sa vie. On sait qu’il ne va pas la tuer, qu’il ne peut pas la tuer, qu’il est en quelque sorte, malgré son ombre, du « bon côté » - celui des justiciers, et qu’il va, comme il dit « gérer »… Car Dexter, à l’instar d’un bon manager d’entreprise, gère la situation. Ce qui n’est pas, parfois, sans causer de réelles catastrophes. Et c’est ce qui le rend aussi sympathique : sa faillibilité et son obsession à respecter contre vents et marées son code. Car malgré sa soif de tout planifier, de tout contrôler, d’épargner absolument ceux qui pourraient le découvrir mais ne sont pas des criminels, il arrive que les plans de Dexter s’effondrent pour le pire.
Ainsi sa femme, Rita,Meurtre de Ritaassassinée par le serial killer Trinity qu’il traquait. Elle est morte parce précisément, dans sa soif de coincer Trinity, il n’a pas lâché le morceau, parce qu’il a fourvoyé la police pour s’assurer de sa proie. Dexter pose au fond un dilemme moral insoluble, et c’est ce qui rend à mon sens la série si singulière.
Est-il légitime de se substituer à la loi et abattre d’ignobles individus ? N’y a-t-il aucune rédemption, aucun pardon possible ? (voir par exemple les épisodes autour d’un ancien criminel, sincèrement repenti, et que Dexter voulait tuer, avant de devenir son ami).

Et c’est là où, dans un sens restreint, je pourrais souscrire en pointillé à l’affirmation de Frédéric Schiffter, à savoir : par principe je suis contre la peine de mort, mais si on touche à un cheveu de qui m’est cher, je n’hésiterai pas, si cela m’étais possible, à me faire justice. Cela n’implique pas chez moi une envie particulière de meurtre, mais un sentiment primaire et irrépressible à la saveur du « œil pour œil, dent pour dent » (qui  en son temps fut un dicton progressiste), et qui me hurle, contre tout principe de pardon, qu’il est légitime d’éradiquer une mauvaise graine, même en transgressant la loi si je la juge trop clémente. Mais Dexter va plus loin. Il ne tue pas pour se faire justice mais pour complaire à son passager noir. S’il s’est fait justicier, c’est par le dressage de son père ; pour semer la confusion et rendre sa pulsion plus socialement acceptable – surtout aussi beaucoup plus difficile à détecter (qui pour s’émouvoir du meurtre d’affreux criminels ?).
Dexter a au fond le téléspectateur avec lui, applaudissant à chaque affreux éliminé de la scène du monde. 

C’est cet aspect dérangeant de la série à mon sens qui la rend si unique, si fascinante. 

Babel.jpg
Mais je suis un spectateur distrait, et me trouve fort écarté de notre match où s’affrontent qui pense que l’art rend meilleur et qui est assuré que la question même est un non-sens.

L’art chez quelques philosophes 

Platon compare l’art à un fantôme, mais c’est Platon. 
Proudhon, pour le pire, voit dans l’art un vecteur de l’édification du genre humain, « une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue de perfectionnement physique et moral de notre espèce ». Voilà de quoi renvoyer les ménagères à leurs aspirateurs au motif que « nous avons à refaire l’éducation des femmes et à leur inculquer les vérités suivantes : - l’ordre, et la propreté dans le ménage valent mieux qu’un salon garni de tableaux de maîtres. (…) La femme est artiste ; c’est justement pour cela que les fonctions du ménage lui ont été départies. »
Quant à l’esthétique chez Schopenhauer, incompétent en la matière, je renvoie volontiers à un document mis en ligne par Jacques Darriulat et intitulé, « Schopenhauer, la contemplation esthétique »

Sur la fonction de l’art, le penseur du dionysiaque et de l’apollinien pense que « L’art doit avantSur-les-marches.jpg tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment. » Cette description me semble recouper partiellement (en moins radicale) celle de l’auteur de «  La Beauté » (Ed Autrement, 2012) qui, après avoir estimé (à juste titre il me semble) que les critères pour juger d’un progrès sur le plan moral sont introuvables, évoque d’une part la nécessité du droit, « système arbitraire et pragmatique d’obligations sociales et de sanctions pénales », et, d’autre part,  propose pour seule finalité de l’art « un bon travail esthétique ».

« L’art n’a aucun rapport avec le bien », insiste-t-il avec raison. Göring, grand amateur d’art de la Renaissance, suffit à lui seul à corroborer l’affirmation. 

Dans le camp de la philosophe du langage, par ailleurs traductrice et introductrice de l’œuvre de Stanley Cavell en France, plutôt que d’enrôler abusivement Thoreau dans les rangs du perfectionnisme moral (sous prétexte sans doute de désobéissance civile, et de sa classification dans le glossaire transcendantaliste derrière Emerson), j’aurai aimé comprendre la définition qui se cache derrière le devenir meilleur, lorsque celui-ci signifie « simplement qu’on apprend ce qui est important pour soi ». L’art y répondrait, affirme-t-elle, en permettant « une sorte de conversation avec quelque chose qui nous élève ». Et si ce qui m’élève est un art du carnage ?

A l’appui de sa thèse, Sandra Laugier évoque encore d’autres personnages fictifs. Ainsi Omar (Wire) noir, gay et faisant partie de la pègre, mais justicier, donc « modèle moral ». Encore Tony Soprano, un gangster, mais sauvé parce qu’il va voir une psychanalyste ! (je ne pouvait pas le manquer celui-là).
2012-05-06---Piscine-11b----Alfred-Boucher-les-nymphes-de-l.jpg
Chez  Proust, l’art est réminiscence et aide au déchiffrement de nos limbes intimes. C’est parfois un art de l’infime, comme une petite touche de couleur jaune au coin d’un tableau de Vermeer. L’incipit de son gros roman est devenu célèbre. « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ». 

Mais plutôt que de s’intéresser aux entames des monuments écrits, petits ou grands, examinons un peu la manière dont notre duel se clos.
Les-juges.jpg
Côté de la militante du care l’échange s’épuise ainsi et agonise en une longue tirade, pesante, sans souffle :

« La dimension morale de l’art émerge donc aussi dans le fait de susciter des interrogations et des conversations, un arrière-plan commun, qui sera à la fois partagé et qui permettra d’affirmer une position singulière ».

Le choc en retour d’une vague ciselée par le philosophe balnéaire (1) la clou sur place : 

« Les artistes ne sont pas des prêcheurs de vertu mais des maîtres de lucidité ». 
Eugène Deuplechin - Amphitrite 1893
Au final c’est le style qui l’emporte. Haut la main. 


(1) Lu à Montreal, sous -20°C....
Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
commenter cet article

_________________________

  • : Le blog d'Axel Evigiran
  • Le blog d'Axel Evigiran
  • : Blog généraliste ou sont évoqués tout aussi bien des sujets sociétaux qu’environnementaux ; s’y mêlent des pérégrinations intempestives, des fiches de lectures, des vidéos glanées ici et là sur la toile : Levi-Strauss, Emanuel Todd, Frédéric Lordon, etc. De la musique et de l’humour aussi. D’hier à aujourd’hui inextricablement lié. Sans oublier quelques albums photos, Images de châteaux, de cités décimées, et autres lieux ou s’est posé mon objectif…
  • Contact