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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 22:13

Van-Gogh---Oliviers-avec-ciel-jaune-et-soleil-.jpg

L’effet que me font les livres de Laurent Gaudé

(Suite de mots, décousu de l’âme ; faute de mieux)

      _______________________________________________________________

 

Tristesse mêlée de sérénité

Une sombreur sourde, ancrée dans la terre

La nostalgie des pierres hâlées de soleil

Les souvenirs, la mort, la mer

Une lenteur désespérée

Comme une liqueur crépusculaire

Assoupie sous les arbres...

Un tempérament, l’âpreté des ans

Goutte-à-goutte - amertume ou se trempe la mémoire

Ecoulement des générations

Et les feuilles mues par le vent

Rien qui ne doive rester

Si ce n’est l’acuité de l’éphémère

Si ce n’est la fatuité de nos délires

Et le sentier escarpé

Parmi les chèvres et les ânes

En vigies intraitables

Loin des hommes, loin des fables.

 


Laurent-Gaude-les-Oliviers-du-Negus.jpg

Recueil de quatre récits.

 

Passage que je tire du texte éponyme :

 

« Zio Négus prit sans cesse le parti de la terre contre celui des hommes. Il n’avait pas peur d’eux, de leur colère, de leur ambition. ‘Je parle au nom des arbres’ disait-il. Et cela faisait rire les imbéciles. En 1971, il fut le seul à s’opposer à la construction du premier village de vacances de la côte. Il existait déjà plusieurs campings, mais face à l’explosion du tourisme, les appétits s’aiguisèrent. Le premier à réagir fut Matteo Cavaccio, qui construisit Sole Azzuro, un immense village fait de bungalows, un complexe comme il n’allait cesser d’en fleurir çà et là, avec piscine, terrain de tennis, plage privée et animation permanente. Il le fit sur un terrain qui ne lui appartenait qu’à moitié, s’octroyant des parcelles de terre de la commune. Il planta sa construction de béton au milieu de la baie de Peschici, et dès l’année suivante, il en poussa une autre, puis une troisième. Les familles riches de Peschici venaient de comprendre que l’argent viendrait du divertissement. L’ile des Oliviers, La Mer d’Or, Joie d’été, les noms de ses constructions mentaient tous : elles célébraient ce qu’elles détruisaient par leur simple présence ». 

Rome2.jpg

Suit une nouvelle plus martiale, plantée aux confins de l’Empire romains, sur la frange des terres barbares, dans un endroit « où les oiseaux ne chantaient pas ». 

La docilité, l’absurdité des ordres. La pluie le brouillard et le froid. L’existence, ce réel du bout du monde, tout simplement. La marche en forêt... Et, bientôt, l’implacable certitude : « les statues du Forum vont se mettre à gémir ».  

 

« Je suis le cloporte inutile, le messager qui se tait ». 

 BRAM-van-VELDE---Paysage-eneige-1923.jpg

Le récit suivant déroule son intrigue en terre d’Artois, sous un déluge de feu...

Mais je n’en dirai pas davantage, ayant interrompu ici ma lecture pour mieux savourer demain l’amertume du front. Entre embrassades et horreur.

 

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Published by Axel Evigiran - dans Littérature contemporaine
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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 08:39

Lille Pba - 156

 


Lien vers le "Contre" de Frédéric Schiffter

 


Telle est la question posée par la rubrique « Pour ou contre » du dernier Philosophie magazine, flattant le goût supposé de son lectorat pour les duels.

(Un précédent duel : Du Socrate platonisé)

 

Dans l’arène deux philosophes ; chacun une page, chacun son espace et son camp. 

 

Lançons le match ! 

Alors, cette questions aux allures scolaires, qu’en est-il ? L’art rend-t-il donc moralement meilleur ?

 

Oui, décoche l’une d’entrée de jeu « même si la question parait naïve ou simpliste » ; et nous voici avec la thèse. Non rétorque l’autre, renvoyant la balle de fond de court, également déconcerté par la naïveté de la question ; et de nous livrer l’antithèse. 

Après quelques échanges, s’il n’a pas de parti pris de principe, le lecteur décontenancé se dit alors qu’après tout il lui appartient peut-être de se faire sa propre synthèse au vu de l’argumentation proposée de part et d’autre ; que c’est sans doute là même le but de l’exercice – rien n’empêche non plus d’aller compulser quelques documents extérieurs au débat immédiat.


Mais entrons dans l’argumentation. 

 

Lors de leur démonstration, les deux essayistes invoquent des séries-TV, genre sur les franges du domaine artistique, mais pourquoi non - soyons modernes !  

2012-05-06---Piscine-09.jpg

Barney vs Dexter
(Attention, pour ceux qui ceux qui n’ont pas été au bout de la série Dexter, se trouve dans ce texte certaines révélations susceptibles de gâcher le suspense)

Barney-Stinson-barney-stinson-19630477-1160-1108.jpgBarney est l’un des protagonistes principaux de la série « How I met your mother ». Collectionneur de femmes invétéré (ce qui ne l’empêchera pas d’aspirer au mariage), il est toujours vêtu d’un costume. A ce qu’il semble il appointe dans une grande entreprise, sans fonction définie, en parfait parasite.

Pour Sandra Laugier, parce que ce personnage n’est précisément pas parfait, il nous apprendrait en quelque sorte « à apprécier des manières d’être étranges ou inconformes ». Ce glissement a de quoi surprendre. D’une part, et pour bien connaître cette série, je ne vois véritablement pas en quoi Barney serait une créature si inconforme que cela – nul besoin de série télévisée pour croiser à chaque coin de rue des ersatz « Barnyien » (d’ailleurs « How I met… », me semble plutôt véhiculer des clichés que des tombereaux de marginalité). D’autre part j’ai du mal à saisir comment le comportement et les états d’âmes de Barney serviraient à l’édification morale des téléspectateurs. Il y a là un mystère insondable. 

Le cas de Dexter est différent - et je dirai beaucoup plus intéressant ( pour un éclairage complémentaire voir le billet du Chêne Parlant : Dexter, fade to grey).
Héros principal de la série éponyme, il est un tueur en série d’un genre particulier. Recueillit à l’âge de trois ans par un policier dans un container ou sa mère a été sauvagement assassinée, il est devenu un expert en sang à la police de Miami. Très tôt détectée, sa pulsion de meurtre, qu’il appelle son passager noir, a été canalisée par son  père adoptif (le policier) dont le fantôme accompagne toujours le héros dans les moments difficiles. Ce dernier lui a en effet enseigné le Code : l’art de ne pas se faire prendre et de ne tuer que des « méchants » ; ceux passés entredexter les mailles du filet judiciaire et qui méritent de mourir.
Une fois assuré du bien fondé de ses soupçons (ne pas tuer un innocent) et après avoir piégé sa proie en lui injectant le plus souvent un puissant somnifère, Dexter déroule son petit rituel : salle emballée de plastique (éviter de laisser des traces), si possible un lieu chargé symboliquement pour son gibier. Ce dernier, une fois réveillé saucissonné sur un autel, se voit confronté à ses ignobles forfaits (trophées, photographies de ses propres victimes, etc.) par un Dexter habillé en garçon boucher.
La sentence prononcée, juste avant l’exécution, le bourreau procède alors au prélèvement d’un petit échantillon de sang sur la joue de sa victime, le place entre deux lamelles qui vont rejoindre dans une boite celles des précédentes victimes du « justicier » sans états d’âme. 

Pour Frédéric Schiffter, si le spécialiste de sang de la police de Miami nous apparaît sympathique, ce ne serait pas tant « parce qu’il traque les ‘méchants’, mais parce qu’il réveille l’instinct de tueur qui est en nous ». Sans vouloir faire de mon cas une généralité, en m’auscultant du mieux possible, je dois avouer que je ne trouve rien de véritablement tel dans mes abîmes.
Pour préciser ma pensée je dirais que Dexter m’apparaît plutôt quelque peu inquiétant - et perdu tout à la fois (inapte à ressentir quoi que ce soit). Et s’il m’arrive de faire cause commune avec lui, de comprendre ses mobiles et sa logique, ce n’est pas en tant que substitut de mes propres envies de meurtre, mais parce que je sais l’envers du décor, à savoir qu’il ne tue que de véritables ‘méchants’, des tueurs de sang-froid, des tortionnaires abjects, des massacreurs de femmes et d’enfants, et que c’est là, dans mon esprit (j’y reviendrais), un moindre mal. C’est peut-être aussi la faiblesse de la série : à aucun moment on ne craint le dérapage fatal, d’où peut-être ce sentiment d’empathie parfois que l’on éprouve envers Dexter.
Deb morganJ’en donnerai un seul  exemple : même lorsque Deb Morgan, sœur du héros (et accessoirement lieutenant de police), découvre dans une église désaffectée la véritable nature de son frère, à aucun moment on ne craint pour sa vie. On sait qu’il ne va pas la tuer, qu’il ne peut pas la tuer, qu’il est en quelque sorte, malgré son ombre, du « bon côté » - celui des justiciers, et qu’il va, comme il dit « gérer »… Car Dexter, à l’instar d’un bon manager d’entreprise, gère la situation. Ce qui n’est pas, parfois, sans causer de réelles catastrophes. Et c’est ce qui le rend aussi sympathique : sa faillibilité et son obsession à respecter contre vents et marées son code. Car malgré sa soif de tout planifier, de tout contrôler, d’épargner absolument ceux qui pourraient le découvrir mais ne sont pas des criminels, il arrive que les plans de Dexter s’effondrent pour le pire.
Ainsi sa femme, Rita,Meurtre de Ritaassassinée par le serial killer Trinity qu’il traquait. Elle est morte parce précisément, dans sa soif de coincer Trinity, il n’a pas lâché le morceau, parce qu’il a fourvoyé la police pour s’assurer de sa proie. Dexter pose au fond un dilemme moral insoluble, et c’est ce qui rend à mon sens la série si singulière.
Est-il légitime de se substituer à la loi et abattre d’ignobles individus ? N’y a-t-il aucune rédemption, aucun pardon possible ? (voir par exemple les épisodes autour d’un ancien criminel, sincèrement repenti, et que Dexter voulait tuer, avant de devenir son ami).

Et c’est là où, dans un sens restreint, je pourrais souscrire en pointillé à l’affirmation de Frédéric Schiffter, à savoir : par principe je suis contre la peine de mort, mais si on touche à un cheveu de qui m’est cher, je n’hésiterai pas, si cela m’étais possible, à me faire justice. Cela n’implique pas chez moi une envie particulière de meurtre, mais un sentiment primaire et irrépressible à la saveur du « œil pour œil, dent pour dent » (qui  en son temps fut un dicton progressiste), et qui me hurle, contre tout principe de pardon, qu’il est légitime d’éradiquer une mauvaise graine, même en transgressant la loi si je la juge trop clémente. Mais Dexter va plus loin. Il ne tue pas pour se faire justice mais pour complaire à son passager noir. S’il s’est fait justicier, c’est par le dressage de son père ; pour semer la confusion et rendre sa pulsion plus socialement acceptable – surtout aussi beaucoup plus difficile à détecter (qui pour s’émouvoir du meurtre d’affreux criminels ?).
Dexter a au fond le téléspectateur avec lui, applaudissant à chaque affreux éliminé de la scène du monde. 

C’est cet aspect dérangeant de la série à mon sens qui la rend si unique, si fascinante. 

Babel.jpg
Mais je suis un spectateur distrait, et me trouve fort écarté de notre match où s’affrontent qui pense que l’art rend meilleur et qui est assuré que la question même est un non-sens.

L’art chez quelques philosophes 

Platon compare l’art à un fantôme, mais c’est Platon. 
Proudhon, pour le pire, voit dans l’art un vecteur de l’édification du genre humain, « une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue de perfectionnement physique et moral de notre espèce ». Voilà de quoi renvoyer les ménagères à leurs aspirateurs au motif que « nous avons à refaire l’éducation des femmes et à leur inculquer les vérités suivantes : - l’ordre, et la propreté dans le ménage valent mieux qu’un salon garni de tableaux de maîtres. (…) La femme est artiste ; c’est justement pour cela que les fonctions du ménage lui ont été départies. »
Quant à l’esthétique chez Schopenhauer, incompétent en la matière, je renvoie volontiers à un document mis en ligne par Jacques Darriulat et intitulé, « Schopenhauer, la contemplation esthétique »

Sur la fonction de l’art, le penseur du dionysiaque et de l’apollinien pense que « L’art doit avantSur-les-marches.jpg tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment. » Cette description me semble recouper partiellement (en moins radicale) celle de l’auteur de «  La Beauté » (Ed Autrement, 2012) qui, après avoir estimé (à juste titre il me semble) que les critères pour juger d’un progrès sur le plan moral sont introuvables, évoque d’une part la nécessité du droit, « système arbitraire et pragmatique d’obligations sociales et de sanctions pénales », et, d’autre part,  propose pour seule finalité de l’art « un bon travail esthétique ».

« L’art n’a aucun rapport avec le bien », insiste-t-il avec raison. Göring, grand amateur d’art de la Renaissance, suffit à lui seul à corroborer l’affirmation. 

Dans le camp de la philosophe du langage, par ailleurs traductrice et introductrice de l’œuvre de Stanley Cavell en France, plutôt que d’enrôler abusivement Thoreau dans les rangs du perfectionnisme moral (sous prétexte sans doute de désobéissance civile, et de sa classification dans le glossaire transcendantaliste derrière Emerson), j’aurai aimé comprendre la définition qui se cache derrière le devenir meilleur, lorsque celui-ci signifie « simplement qu’on apprend ce qui est important pour soi ». L’art y répondrait, affirme-t-elle, en permettant « une sorte de conversation avec quelque chose qui nous élève ». Et si ce qui m’élève est un art du carnage ?

A l’appui de sa thèse, Sandra Laugier évoque encore d’autres personnages fictifs. Ainsi Omar (Wire) noir, gay et faisant partie de la pègre, mais justicier, donc « modèle moral ». Encore Tony Soprano, un gangster, mais sauvé parce qu’il va voir une psychanalyste ! (je ne pouvait pas le manquer celui-là).
2012-05-06---Piscine-11b----Alfred-Boucher-les-nymphes-de-l.jpg
Chez  Proust, l’art est réminiscence et aide au déchiffrement de nos limbes intimes. C’est parfois un art de l’infime, comme une petite touche de couleur jaune au coin d’un tableau de Vermeer. L’incipit de son gros roman est devenu célèbre. « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ». 

Mais plutôt que de s’intéresser aux entames des monuments écrits, petits ou grands, examinons un peu la manière dont notre duel se clos.
Les-juges.jpg
Côté de la militante du care l’échange s’épuise ainsi et agonise en une longue tirade, pesante, sans souffle :

« La dimension morale de l’art émerge donc aussi dans le fait de susciter des interrogations et des conversations, un arrière-plan commun, qui sera à la fois partagé et qui permettra d’affirmer une position singulière ».

Le choc en retour d’une vague ciselée par le philosophe balnéaire (1) la clou sur place : 

« Les artistes ne sont pas des prêcheurs de vertu mais des maîtres de lucidité ». 
Eugène Deuplechin - Amphitrite 1893
Au final c’est le style qui l’emporte. Haut la main. 


(1) Lu à Montreal, sous -20°C....
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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 09:09

Beloeil - 2013 05-001

 

Dans la préface de son beau recueil,  Trésor des moralistes du XVIIIe siècle, Cyril Le Meur, suggère un séjour près de Mons en Belgique, à Beloeil, fief de la famille du Prince de Ligne : 

 

« Beloeil est l’un des plus beaux jardins-paysages d’Europe ; il mêle le style français classique, et le style anglais à la mode dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ». 

 

Nous avons suivi son conseil.

 

Voici le compte rendu en image de cette balade d’un samedi de mai, sous un ciel chargé – ce qui aura eu mérite de dissuader cohortes de fâcheux d’envahir le parc. 

(Cliquer sur les images pour grand formats)


Beloeil - 2013 05-026

 

 

Beloeil - 2013 05-003« La vie que je menais à on cher Belœil, où des guerres, des voyages et d’autres plaisirs m’empêchaient d’être autant que je l’eusse voulu, était fort heureuse. J’allais lire sans être presque habillé dans mon île de Flore, où mon bateau volant retiré me sauvait des importuns, et d’où j’allais à mes ouvriers. Je revenais me baigner dans mes jolis bains, à côté de ma chambre. Je me couchais et me rendormais, ou écrivais dans mon lit, à l’ordinaire jusqu’à trois heures et demie que je dînais avec une douzaine d’officiers de mon régiment. »

 

« Deux femmes d’esprit, et de bonté et d’instruction, qui sont ici, à force d’avoir lu Chateaubriand - Le génie du christianisme -, pourraient intituler leur conversation La rage du christianisme ».  

 

Beloeil - 2013 05-028« Je n’ai rien vu de plus heureux que le temps de mon enfance, et jusqu’à l’époque de la révolution flamande, à Belœil. Chansons de jeunes filles à leurs portes, des gardeurs de troupeaux dans les bruyères, de jeunes soldats en semestre, des faneuses, des chasseurs. Rondes, danses au-dessus et au-dessous d’une corde. Feux de Saint-Jean. Couronnes et guirlandes dans les rues. (…) Vingt bateaux sur mon étang. Joutes et combats qui s’y faisaient pour se jeter dans l’eau. Tocsin sur les loups. Affût aux lapins. Chaque jour de Belœil et surtout de mon sauvage Baudour était une journée de fêtes ». 

 

« Montaigne ne s’est pas douté de sa profondeur et de la finesse de ses observations. Je suis pour lui comme Condé pour Turenne. Que ne donnerai-je pas, disait-il, pour causer une heure avec lui ? Montaigne était, à l’orgueil près, tout le Portique d’Athènes à la fois. On voit partout le bon homme, le bon cœur, la bonne tête. Il a deviné le monde ; il a vu le passé, le présent l’avenir, sans se croire un grande sorcier ».

Beloeil - 2013 05-015

« Voltaire, l’homme que j’admire le plus, a prononcé trois ou quatre grande vérités. HoraceBeloeil - 2013 05-004 en a dit une couple ; Ovide n’en a pas dit, ni Virgile non plus. Lucrèce en a cherché et n’en a pas rencontré. Les deux Rousseau en ont embelli ou dénaturé, l’un en beaux vers, l’autre en belle prose. Voilà à peu près cependant tous les instituteurs du genre humain. Les deux hommes qui n’ont pas prétendu à cet honneur, sont les deux seuls véritables : c’est La Fontaine et Montaigne. C’est chez eux que vous trouverez le plus de vrai et de neuf, retourné de mille façons différentes par les prétendus précepteurs de nos jours ». 

 

 

 

 

 

 

« Molière est moraliste, Regnard n’est que moqueur ». 

Beloeil - 2013 05-005

 


 

N’ayant pu résister à la tentation, nous sommes évidement ressortis du château avec des livres :

Ligne---Contes-immoraux.jpg

 

« Prince rose, enchanteur de l’Europe, prince chéri : jamais les qualificatifs flatteurs ne firent défaut à celui que Goethe appelait « l’homme le plus gai de son temps », dont les Contes immoraux sont les confessions librement transposées.

Au fil de ses amours, qui de ville d’eau en ville d’eau, entraînent le lecteur au travers de l’Europe, l’auteur observe ses semblables et le monde avec un détachement sarcastique. La légèreté d’esprit et de ton du récit recouvre une conception dédramatisée, tolérante de l’amour, aussi éloignée des émotions des « âmes sensibles » que du cynisme des libertins de Laclos : c’es l’œuvre d’un homme pour lequel le sentiment amoureux aura en définitive compté plus que tout » 

Quatrième de couverture

 

Ligne---Aphorisme.jpg

Afin de faire bonne figure avons aussi mis en notre panier de bons mots ce petit recueil sorti chez Arléa.


« Aphorismes, pensées & fragments » reprend un extrait des sélections de Madame de Staël (pensées), « sans retenir la sélection des lettres du prince, mais en y ajoutant un large choix tiré des Fragments de l’histoire de ma vie, que Charles-Joseph de Ligne appelait « mes posthumes », et qui ne furent publiés qu’en 1928 ». 

 

 

Extrait de la préface de Madame de Staël :


« … il y a toujours de l’esprit et de l’originalité dans tout ce qui vient de lui ; mais son style est souvent du style parlé, si on peut s’exprimer ainsi. Il faut se représenter l’expression de sa belle physionomie, la gaieté caractéristique de ses contes, la simplicité avec laquelle il s’abandonne à la plaisanterie, pour aimer jusqu’aux négligences de sa manière d’écrire.

Mais ceux qui ne sont pas sous le charme de sa présence analysent comme un auteur celui qu’il faut écouter en le lisant ; car les défauts mêmes de son style sont une grâce dans sa conversation. Ce qui n’est pas toujours bien clair grammaticalement le devient par l’à-propos de la conversation, la finesse du regard, l’inflexion de la voix…. »

   

 


 

Beloeil - 2013 05-006

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Beloeil - 2013 05-033

« On dit : si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on ? Il est remplacé, et cela va. On dit : si nous ne faisons pas telle chose cette année, qu’est-ce qui arrivera ? rien. Si tel changement n’a pas lieu dans l’administration, tout est perdu. Non, tout s’en tire. Il faut faire, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on le fait pas, cela revient encore à peu près au même ». 


Album photographique complet
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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 08:14

 

L’oracle de Lucrèce : 

 

Eluder l’amertume

Dans trois pincées de miel

Fennema-Sven-06.jpg

 

Incrustés dans les interstices de la mémoire,

S’ébrouant sous le vacarme de nos paupières…

Nul doute, dans le sommeil, 

Que les mots nous travaillent. 


 

Autour de Lucrèce, dans d'anciens billets

 

De la nature

Tant la religion put conseiller des crimes

Le miel et l'absinthe - André Comte-Sponville


Fennema-Sven-11.jpg
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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 09:28

« Habituée à prédominer dans tous les domaines, la masse se sent offensée dans ses « droits de l’homme » par le nouvel art, qui est un art de privilège, de noblesse de nerfs, d’aristocratie instinctive »

 

Ortega Y Gasset

La Déshumanisation de l’art - 1925

 

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A propos  de l’impopularité du nouvel art (qui n’est pas défini clairement dans l’essai) :

 

Si je ne partage absolument pas cette vision aristocratique, ou d’un côté il y aurait la plèbe ignare, la masse, fondamentalement incapable de comprendre le nouvel art (car non figuratif en gros), et de l’autre la minorité éclairée, à même de savourer les productions les plus abstruses, je ne suis pas certain non plus qu’au fond Ortéga y Gasset y adhère véritablement – ou du moins s’il cautionne ce dualisme assez commun sorti après tout de son propre chapeau, il n’en goûte pas pour autant l’art nouveau (mais se trouve exempt de l’irritation provoqué par l’incompréhension : « Lorsque quelqu’un n’aime pas une œuvre d’art mais qu’il l’a comprise, il se sent supérieur à elle et l’irritation n’a pas lieu d’être »). Elite de l’élite donc... 

 

Car un bien lire, au fil de l’ouvrage semble se dessiner une progression du point de vue de l’essayiste. 

Au début, en effet, après avoir établi cette séparation quasi étanche ou il se place naturellement du bon côté, en opposition à la masse préférant le romantisme, « premier né de la démocratie » dont l’ennemi fut « justement une minorité choisie, ankylosée dans les formes archaïques de ‘l’ancien régime’ poétique », il glisse peu à peu à la neutralité, revendiquant le regard du scientifique  : 

« Je me limite à en établir la filiation comme le fait un zoologue avec deux faunes antagonistes ».

Et enfin, dans la dernière page  : 

« J’ai été exclusivement animé par le désir d’essayer de comprendre – non par la colère ni par l’enthousiasme. (…) D’aucuns diront que le nouvel art n’a rien produit qui vaille la peine et je ne suis pas loin de penser la même chose ». 

 

D’ailleurs, au final, d’un point de vue rossetien, ne serait-ce pas la plèbe qui aurait raison ? 

On peut se poser la question, lorsqu’on lit, à propos de la masse sous la plume d’Ortega y Gasset  : 

« Si on les invite à prêter attention à l’œuvre d’art, ils diront qu’ils n’y voient rien, car, en effet, ils n’y voient rien d’humain, mais seulement des transparences artistiques, de pures virtualités ». 

Ils ne verraient donc que réel… Et dans le tas de charbon un tas de charbon. 

Kazimir-Malevich---Carre-blanc-sur-fond-blanc---1918.jpg

Ai-je bien lu ? Y-a-t-il une seule manière de lire et d’interpréter le texte ? Difficile de trancher.

 

Et me vient ce passage de l’Histoire de la lecture d’Alberto Manguel :

 

« Ce que Constantin  (1) a découvert (…) c’est que la signification d’un texte est amplifié par les capacités et les désirs du lecteur. Face à un texte, le lecteur peut transformer les mots en message qui résout pour lui une question sans rapport historique avec le texte ni son auteur. Cette transmigration du sens peut enrichir ou appauvrir le texte ; invariablement, la situation du lecteur déteint sur le texte. Par ignorance, par conviction, par intelligence, par ruse et tricherie, par illumination, le lecteur récrit le texte avec les mots de l’original mais sous une autre en-tête, il le recrée, en quelque sorte, du simple fait de lui donner une existence ». 

 


(1) Alberto Manguel a expliqué peu avant comment Constantin à dévoyé les écrit de Virgile et autres grands anciens pour en faire des annonciateur du Christ et du christianisme : « Constantin jugea bon d’oublier discrètement les passages dans lesquels Virgile parlait des dieux païens, Apollon, Pan et Saturne. Des personnages antiques qu’on ne pouvait laisser de côté devinrent des métaphores de la venue du Christ… ». Etc.
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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 10:35

Fragonard---La-lecon-de-musique-1769.jpg

Je me suis endormi hier soir avec en tête cette affaire d’inexpressivité musicale qui me rendait  perplexe – toutes mes fibres y résistent.

Au réveil je crois avoir mieux cerné mes réticences.

 

Les voici exposées succinctement dans un style télégraphique – pas facile d’organiser le chaos de ces bribes de raisonnements. 

 

Musique - Egypte antiqueTous les humains sont équipés à peu près des mêmes outils sensoriels et se trouvent embarqués dans la même corporéité.

Ce constat factuel conforte mon intuition d’un probable socle commun en terme de perceptions et de types de réactions instinctives face à ces agents d’influence.

Loin d’une inexpressivité musicale, donc, il devrait au contraire se manifester des sortes d’archétypes sonores, de constantes. C’est-à-dire qu’à tel type de stimuli sonore, à tel enchaînement ou agencement de sons, ne pourrait correspondre que tel type de ressenti primaire, telle genre d’émotion ou de réaction spontanée (je pense à l’appui de cette idée au cas des oiseaux : du babil au cri d’alarme, passant par le chant) ; sérénité / agitation – Angoisse / paix, etc.

Ensuite, évidemment, chez l’humain (et chez les espèces de mammifères et d’oiseaux les plus évoluées) s’y superposent des couches culturelles propre à chaque individu : son vécu, sa singularité, l’influence du groupe, de l’environnement, des rencontres, etc. Ces facteurs estompent ou renforcent, contrecarrent ou encouragent, ruinent ou sanctifient, ces affects universels  – mais les anéantissent-ils tout à fait ? j’en doute.

 

2012 08 - oiseau 02 - Quiscale à longue queueNous projetons de la sorte notre intellect sur les phénomènes sonores dans lesquels nous baignons, qu’ils soient naturels ou artificiels (notre propre respiration, le bruit du vent, le chant des oiseaux, le bruit des vagues, les agressions sonores des engins mécaniques de toutes sortes, les cris de la foule, etc.) les dénaturons et les recomposons tout à la fois au grès de notre humeur, de nos capacités tant intellectuelles que culturelles. A ce crible et depuis nos échasses jugeons-nous alors la musique, plus ou moins consciemment : harmonique, inharmonique, agressive, douce, éthérée, lourde, romantique, conceptuelle, innovante ou neuve, démodée voire ringarde, piquante, plate, aliénante, irritante, élitistes, populaire, que sais-je encore. C’est là, sans doute, à travers cette projection et cette macération dans ces couches supérieures de notre entendement, qu’intervient cette idée d’une possible inexpressivité musicale. 

 

Ainsi existe-il un genre musical bien nommé « musique industrielle », assez peu supporté par la masse mais qui convient à une élite (1) qui ne se sent pas « offensé par (… cet) art de privilège, de noblesse de nerfs, d’aristocratie instinctive » (je reprends la terminologie d’Ortega y Gasset, un peu par provocation je l’avoue). 

C’est un exemple phénomène purement culturel. Quoi que… (je songe ici au côté hypnotique engendré par les pulsations du rythme de base : voir les deux exemples de ce genre musical au bas du billet. Mais je préviens, il faut avoir les oreilles bien accrochées – et imaginer ces morceaux joués à pleine puissance sous effet stroboscopique). 

 

Il y aurait aussi à dire de la musique aux époques préhistoriques, mais cela dépasserait largement mon propos (voir le bel article sur le site Hominidés, ici - cliquer aussi sur l'image présentée ci-dessous).

 Instrum-prehistoire.JPG

La quête des archétypes : 

Parmi d’autres, la pulsation de notre sang, le rythme de notre cœur doivent en être…

 

Et je me suis soudain rappelé d’un billet de Nicolas Gauvrit sur l’effet bouba-kiki

Il y écrit :

 

« Les humains semblent tous partager une certaine forme de synesthésie. S'il est rare de voir de la musique ou de percevoir des couleurs dans les lettres ou les formules mathématiques, il est en revanche plus que courant de faire le lien entre certaines sonorités linguistiques (pseudo-mots) et des formes ou types de lignes. Dans une version de l'expérience de Köhler, on demandait par exemple à des adultes de deviner les noms des formes suivantes, sachant que l'une des deux s'appelle Takete et l'autre Maluma. »

 Takete_Maluma.jpg

(Ne lisez pas la suite du billet de Nicolas Gauvrit avant d’avoir répondu à la question ci-dessous)

Laquelle des formes reprise sur l’image ci-dessus s’appelle Maluma et laquelle se nomme Takete ? Alors, à votre avis ? 

 

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Tout ceci est embrouillé encore.


Mais plus je m’engage en ce sentier, plus je me trouve à plaider, tout à rebours d’une foncière inexpressivité musicale, pour des motifs sonores universaux - réaménagés ensuite par l’intellect et la culture. 

(Certains y trouveront là peut-être des restes de l’influence de Jung sur mes jeunes ans. Plus sûrement j’y verrai un ancrage dans la science contemporaine).  

Musique africaine

 


 

Décrassage d’oreilles : Exemple de musique industrielle

 

SONAR – HOSTAGE (instrumental)

 

.

DIVE – BLOOD MONEY (avec paroles)

 

 


(1) Il me semble que ce genre de discours est toujours tenu par ceux qui se sentent ou se pensent du bon côté de la barrière qu’ils ont construite. 

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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 16:39

« Car je considère la musique dans son essence, impuissante à exprimer quoi que ce soit : un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature, etc. L’expression n’a jamais été la propriété immanente de la musique. La raison d’être de celle-ci n’est d’aucune façon conditionnée par celle-là. Si, comme c’est presque toujours le cas, la musique parait exprimer quelque chose, ce n’est qu’une illusion et non pas une réalité. C’est simplement un élément additionnel que, par convention tacite et invétérée, nous lui avons prêté, imposé, comme une étiquette, le protocole, bref, une tenue et que, par accoutumance ou inconscience, nous sommes arrivés à confondre avec son essence ».

 

Strawinsky, Chroniques de ma vie.

Citation elle-même tirée  de L’inexpressif musical / question sans réponse, de Santiago Espinosa et Clément Rosset.

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Combichrist - I want your blood

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«… c’est alors la parole qui ‘accompagne’ la musique et non le contraire ; et n’importe quel texte ferait au fond l’affaire, y compris celui le plus opposé à celui retenu…. »

Clément Rosset L’invisible
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Combichrist - What the fuck is wrong with you !
.
« Le moi, c’est l’absence de pensée, l’absence de paroles ; le ‘Je périssable’ le je mouvant, incapable de se fixer dans un mot. Je incapable aussi de se fixer dans un reflet de miroir – ou d’écran – qui lui renvoie une image de soi. Le je meurt ; le moi, son image, demeure ». 

L’inexpressif musical / question sans réponse, de Santiago Espinosa et Clément Rosset.
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Combichrist - Sent to destroy

Axel, incertain sur les sentiers de l’inexpressivité musicale, se disant en refrain - à plus d'un titre : « What the fuck is wrong with me ! ». 

Et ce qui à l’allure et la saveur, tout de même un peu,  d’un réductionnisme - ou de son ombre, me fait malgré moi reprendre en écho le dire d’un commentateur peut-être levé du pied gauche : « A-t-on vraiment dit quoi que ce soit lorsqu'on affirme que la peinture est d'abord un assemblage de couleurs et la musique un assemblage de sons ? ».
S’il m’était aujourd’hui possible croire la psychanalyse je dirai que je fais de la résistance… 

Mais je me rassure, songeant qu’au final rien « n’élucide évidemment la nature de l’expressivité exclusivement musicale, si toutefois cette expressivité existe ». 

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 17:02

Misanthrope-00.jpg

P1070149.jpgOn ne savoure jamais tant une grande pièce - j’entends un classique – que lorsque nous en sommes déjà tout imprégné. 

 

Et lorsque advient l’instant magique de la représentation, que les feux s’éteignent pour laisser place à l’incarnation, la familiarité avec l’œuvre contribue au transport, et les vers glissent tout droit au cœur. 

D’un goût plus ferme on s’abandonne…. D’un pas plus ferme on s’aventure… 

Et les répliques dont s’est forgée la mémoire des temps nous entraînent et nous ravissent. 

 

Tel est du moins mon sentiment - conscient qu’on puisse avoir avis tout à rebours.  

 

Ce pourquoi, hier au soleil sous un pommier ai-je repris cette vieille édition du Misanthrope datée de 1939 soigneusement recouverte d’une couverture en lambeau et qui me vient de ma tante, elle-même ayant eu le livre annoté des mains d’une cousine dont ne me reste que Misanthrope-01.jpg


Un livre, mais pas n’importe quel livre. Comme le dit Alberto Manguel (Une Histoire de la lecture) « en fonction des époques et des lieux, j’ai appris à attendre des livres des apparences diverses et, comme dans toutes les modes, ces traits changeants attachent un caractère précis à la définition d’un livre. Je juge un livre à sa couverture ; je juge un livre à sa forme ». J’ajouterai : à sa saveur, à sa tessiture et à son histoire – la liste n’est pas exhaustive. 

 

Ainsi hier soir, comme on devine, nous sommes-nous rendus, famille au grand complet, à laMisathrope01-.jpg ville pour assister à une représentation du Misanthrope, pièce avec une mise en scène commise par Jean-François Sivadier

Et si, après cette belle expérience les avis divergent sur certains aspects, on s’accordera néanmoins pour louer le résultat d’ensemble. 

Pour préciser ma pensée sur ces marges, je dirai que sans doute par excès de conservatisme, j’aurai préféré décors et costumes d’époque, sans intempestives incursions d’éléments contemporains. C’est que les innovations conceptuelles de toutes sortes me gâchent quelque peu l’esprit des grandes pièces. Pour dire au plus juste, si je comprends que le metteur en scène veuille laisser sa marque, cette façon de penser que pour séduire et retenir l’attention du public il faille absolument introduire dans les pièces classiques de la modernité et du contemporain me parait, au contraire, avoir pour résultat d’en réduire la portée. Reste que l’interprétation d’Alceste est époustouflante, celle de Philinte savoureuse et celle d’Oronte, d’un comique fort à propos, tout à fait séduisante. Les autres rôles sont pareillement fort joliment incarnés, ma seule réserve étant le choix pour incarner et interpréter Célimène. Mais il est vrai que je suis un vieux grincheux… Aussi ne boudons pas notre plaisir ! 

Misathrope.jpg 

 Video---Misanthrope.JPG

Et s’il est des hasards, des singularités dont on voudrait faire sens, j’ajouterai qu’alors que nous avions nos places pour ce spectacle depuis de longs mois, le neuvième volet d’Ad Usum mei de Frédéric Schiffter me fit cliquer sur le lien vers une Petite philosophie du jet-setter ; qui me conduisit au Contre Debord


Je reçu les livres précisément avant-hier, soit la veille de la représentation de L’atrabilaire amoureux. Et lorsque on sait que la première édition du Contre Debord se nommait Debord l’atrabilaire, il y a de quoi y voir un signe…  

Ce que confirma ma lecture ou je lu, dans des pages précisément consacrées au Misanthrope

« Alceste clame si fort sa répugnance pour le genre humain, que nul ne prend garde que Philinte est le vrai misanthrope » et plus loin « Le ridicule d’Alceste vient de sa philanthropie déçue. L’élégance de Philinte, de son aimable lucidité ». (Frédéric Schiffter, Contre Debord pp 91-92).

Un renversement où la lucidité se trouve opposée à l’aigreur de l’atrabilaire : voilà une interprétation à laquelle je n’avais pas songée !

 

A l’appui de tels dires, deux passage de la pièce de Molière :

 

« Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage ».

- - - - -

 

« J’observe, comme vous, cent choses tous les jours,

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;

Mais quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître,

En courroux comme vous, on ne me voit point être ;

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont ;

J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font,

Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,

Mon flegme est philosophe autant que votre bile ».

 

Le flegme philosophe, qui fera dire à Philinte encore : 

 

« Il faut fléchir au temps sans obstination ;

Et c’est une folie à nulle autre seconde,

De vouloir se mêler de corriger le monde ».

P1070147.jpg

 


Quelques données sur la pièce 

(Je les tire de ma vielle édition) 

 

« Le Misanthrope fut représenté pour la première fois, sur la scène de Palais-Royal par Molière et sa troupe, le 04 juin 1666. C’était la seizième pièce de Molière. L’accueil du public fut, paraît-il, assez froid, et le succès, selon l’abbé du Bos, « ne se dessina qu’après huit ou dix représentations ». (…) Le Misanthrope fut néanmoins donné 34 fois en 1666, ce qui pour l’époque, est honorable ; par contre, dans les années suivantes, jusqu’à la mort de Molière, il ne fut voué que 25 fois. Il semble donc bien qu’en dépit de l’accueil élogieux dont la pièce avait été l’objet de la part de gens éclairés, le grand public ait boudé le Misanthrope. (…) A l’époque de Musset, le Misanthrope ne faisait pas recette, si l’on en juge par le début d’Une soirée perdue :

J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre Français,

Ou presque seul. L’auteur n’avait pas grand succès :

Ce n’était que Molière…

On donnait ce soir là le Misanthrope !

Reconnu néanmoins comme le chef-d’œuvre de Molière, le Misanthrope a eu à la Comédie Française, de 1860 à 1932, 1367 représentations, distancé seulement par Tartuffe et l’Avare. »

 


Avis de Chamfort sur Le Misanthrope

 

« Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système de la société, c’est Molière dans le Misanthrope. C’est là que, montrant les abus qu’elle entraîne nécessairement, il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu’elle procure ; que, dans un système d’union fondé sur l’indulgence mutuelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes et se tourmente elle-même sans les corriger… Mais en même temps, l’auteur montre, par la supériorité constante d’Alceste sur tous les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l’expose, éclipse tout ce qui l’environne… » 

 


Avis de Rousseau sur le Misanthrope


« Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien ; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage. (…)  Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait-il plus humain lui-même? (…) Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il ? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui demande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause :


…………..Les uns parce qu'ils sont méchants

Et les autres, pour être aux méchants complaisants.


Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout e genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte, par sa coupable complaisance, les vices d'où naissent tous les désordres de la société.

Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas à la vérité lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fâché d'avoir affaire à quelqu'un qui lui ressemblât : ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sont pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fît des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme; et jamais le pinceau d'un honnête homme ne sut

couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus : Molière a mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'était voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu'eut le parterre à la représentation de n'avoir pas été, sur le sonnet, de l'avis du misanthrope : car on vit bien que c'était celui de l'auteur ».

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 08:59

P1010109

A l’abri du vent, le premier mai dernier, avec pour horizon les ramures de quelques fruitiers en fleurs, j’ai clos le livre premier des Essais de Montaigne

Aussitôt à la foulée, m’a pris envie de croquer De l’inconstance de nos actions, faisant ouverture au livre suivant. 

 

J’y ai relevé de belle phrases ; parmi elles : 

« Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche » 

 

Ou encore : 

« Notre façon ordinaire c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contrebas, selon que le vent des occasions nous emporte » 

 

Cette entame s’accorde bien mieux à mon tempérament que le dernier chapitre du premier livre, ou d’une manière oblique se trouve fait l’éloge d’une longue vie de travail, étant qu’on ne « devrait pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiveté et à l'apprentissage »  – ce pourquoi me suis-je enveloppé dans l’inconstance, ne voulant pas rester sur piètre humeur. 

Et de me dire que parfois mieux vaut suivre le maître par l’exemple de vie qu’il mène plutôt que par le verbe ; même si les deux souvent s’entremêlent.  

 

Il m’aura fallu ainsi presque six années pour siroter à mon rythme le livre premier des Essais ; à ce compte il faudra douze cycles encore pour en atteindre la vieillesse – mais je ne suis point pressé :

« Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modèle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d'être traitée plus tendrement, Recommandons là à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse : mais gaie et sociale… »

 

Il faut dire ma méthode laborieuse, bien que je la trouve savoureuse : une lecture en langue d’origine avec consultation des notes (édition Pochothèque ; seuls les conjugaisons sont révisées – ce qui me rend la lecture plus limpide), une lecture ensuite en version modernisée (Quarto), et une relecture enfin en version première, si possible à haute voix pour goûter toute la saveur du périgourdin, merveilleux compagnon…

P1010156


Je restitue ici cette ouverture du second chapitre, ayant pour cela repris une édition en ligne sur laquelle j’ai modifié moi-même les conjugaisons (n’ayant pas sous la main ma propre édition pochothèque, il se trouve peut-être quelques coquilles dont je m’excuse par avance) . 
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Ceux qui s'exercent à contrôler les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empêchés, qu'à les rapiécer et mettre à même lustre : car elles se contredisent communément de si étrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de même boutique. Le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Venus. Le Pape Boniface huitième, entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croirait que ce fut Néron, cette vraie image de cruauté, comme on lui présentant à signer, suivant le style, la sentence d'un criminel condamné, qui eut répondu : Plut à Dieu que je n'eusse jamais su écrire : tant le cœur lui serrait de condamner un homme à mort. Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soi-même, que je trouve étrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pièces : vu que l'irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nôtre nature ; témoin ce fameux verset de Publius le farceur,

Malum consilium est, quod mutari non potest.
[C'est un mauvais plan que celui qu'on ne peut pas changer]

P1010204Il y a quelque apparence de faire jugement d'un homme, par les plus communs traits de sa vie ; mais vu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m'a semblé souvent que les bons auteurs mêmes ont tort de s'opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les actions d'un personnage, et s'ils ne les peuvent assez tordre, les renvoient à la dissimulation. Auguste leur est échappé : car il se trouve en cet homme une variété d'actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est fait lâché entier et indécis, aux plus hardis juges. Je croie des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance. Qui en jugerait en détail et distinctement, pièce à pièce, rencontrerait plus souvent à dire vrai.

En toute l'ancienneté il est malaisé de choisir une douzaine d'hommes, qui aient dressé leur vie à un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse : Car pour la comprendre tout en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les règles de notre vie, c'est vouloir, et ne vouloir pas toujours même chose : Je ne daignerais, dit-il, ajouter, pourvu que la volonté soit juste : car si elle n'est juste, il est impossible qu'elle soit toujours une. De vrai, j'ai autrefois appris, que le vice, n'est que dérèglement et faute de mesure ; et par conséquent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est un mot de Démosthène, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et délibération, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voies, nous la prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,

Quod petiit, spernit, repetit quod nuper omisit, Æstuat, et vitæ disconvenit ordine toto.
[Ce qu'il a recherché, il le dédaigne, il cherche à nouveau ce qu'il vient de laisser, il s'agite et contrevient à l'ordre entier de sa vie]

Notre façon ordinaire c'est d'aller après les inclinations de nôtre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contrebas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons : et changeons comme cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cette heure proposé, nous le changeons tantôt, et tantôt encore retournons sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance :

Ducimur ut nervis alienis mobile lignum.
[Nous sommes tirés comme une marionette de bois par les ficelles d'autrui]

Nous n'allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avec violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.

nonne videmus Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper,Commutare locum quasi onus deponere possit ?
[Ne voyons-nous pas que chacun ignore ce qu'il veut, qu'il est toujours en quête, qu'il change de place pour une autre comme s'il ne pouvait jeter bas sa charge ? ]

Chaque jour nouvelle fantaisie, et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps.

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Juppiter auctifero lustravit lumine terras.
[Les pensées des hommes sont pareilles à la lumière fécondante que le Père lui-même, Jupiter, a répandue sur terre]

Nous flottons entre divers avis : nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment.
A qui aurait prescrit et établi certaines lois et certaine police en sa tête, nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equalité de mœurs, un ordre, et une relation infaillible des unes choses aux autres. (Empédocle remarquait cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnaient aux délices, comme s'ils avaient l'endemain à mourir : et bâtissaient, comme si jamais ils ne devaient mourir)

Le discours en serait bien aisé à faire. Comme il se voit du jeune Caton : qui en a touché une marche, a tout touché : c'est une harmonie de sons très accordants, qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions, autant faut-il de jugements particuliers : Le plus sûr, à mon opinion, serait de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclure autre conséquence.

Pendant les débauches de nôtre pauvre état, on me rapporta, qu'une fille de bien près de là oùP1010244 j'etais, s'etait précipitée du haut d'une fenêtre, pour éviter la force d'un bélitre de soldat son hôte : elle ne s'était pas tuée à la chute, et pour redoubler son entreprise, s'était voulu donner d'un couteau par la gorge, mais on l'en avait empêchée : toutefois après s'y être bien fort blessée, elle même confessait que le soldat ne l'avait encore pressée que de requêtes, sollicitations, et présents, mais qu'elle avait eu peur, qu'en fin il en vint à la contrainte : et là-dessus les paroles, la contenance, et ce sang témoin de sa vertu, à la vraie façon d'une autre Lucrèce. Or j'ai su à la vérité, qu'avant et depuis elle avait été garce de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honnête que vous êtes, quand vous aurez failli votre pointe, n'en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en votre maitresse : ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouve son heure.

Antigonus ayant pris en affection un de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses médecins de le penser d'une maladie longue et intérieure, qui l'avait tourmenté long temps : et s'apercevant après sa guérison, qu'il allait beaucoup plus froidement aux affaires, lui demanda qui l'avait ainsi changé et encouardi : Vous-mêmes, Sire, lui répondit-il, m'ayant déchargé des maux, pour lesquels je ne tenais compte de ma vie. Le soldat de Lucullus ayant été dévalisé par les ennemis, fit sur eux pour se revancher une belle entreprise : quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion, l'employait à quelque exploit hasardeux, par toutes les plus belles remontrances, dequoy il se pouvait aviser :

Verbis quæ timido quoque possent addere mentem :
[Par des mots propres à donner du coeur même à un poltron :]

Employez y, répondit-il, quelque misérable soldat dévalisé :

quantumvis rusticus ibit, Ibit eo, quo vis, qui zonam perdidit, inquit.
[tout qu'il était : il ira, dit-il, il ira où tu veux, celui qui a perdu sa bourse]
et refuse résolument d'y aller.
P1010143
Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Janissaires, de ce qu'il voyait sa troupe enfoncée par les Hongres, et lui se porter lâchement au combat, Chasan alla pour toute réponse se ruer furieusement seul en l'état qu'il était, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se présenta, où il fut soudain englouti : ce n'est à l'aventure pas tant justification, que ravisement : ni tant prouesse naturelle, qu'un nouveau dépit.

Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'une trompette, lui avait mis le cœur au ventre ; ce n'est pas un cœur ainsi formé par discours : ces circonstances le lui ont fermy : ce n'est pas merveille, si le voilà devenu autre par autres circonstances contraires.

Ceste variation et contradiction qui se voit en nous, si souple, a fait qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompagnent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'une, l'autre vers le mal : une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un sujet simple.

P1010127Non seulement le vent des accidents me remue selon son inclination : mais en outre, je me remue et trouble moi-même par l'instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche. Si je parle diversement de moi, c'est que je me regarde diversement. Toutes les contrariété s'y trouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable, savant, ignorant, et libéral et avare et prodigue : tout cela je le vois en moi aucunement, selon que je me vire : et quiconque s'étudie bien attentivement, trouve en soi, voire et en son jugement même, ceste volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de moi, entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un mot. Distinguo, est le plus universel membre de ma Logique.
Encore que je sois toujours d'avis de dire du bien le bien, et d'interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, si est-ce que l'étrangeté de nôtre condition, porte que nous soyons souvent par le vice même poussez à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention. Parquoy un fait courageux ne doit pas conclure un homme vaillant : celui qui le serait bien à point, il le serait toujours, et à toutes occasions : Si c'était une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendrait un homme pareillement résolu à tous accidents : tel seul, qu'en compagnie : tel en camp clos, qu'en une bataille : car quoi qu'on dit, il n'y a pas autre vaillance sur le pavé et autre au camp. Aussi courageusement porterait il une maladie en son lit, qu'une blessure au camp : et ne craindrait non plus la mort en sa maison qu'en un assaut. Nous ne verrions pas un même homme, donner dans la brèche d'une brave assurance, et se tourmenter après, comme une femme, de la perte d'un procès ou d'un fils.

Quand étant lâche à l'infamie, il est ferme à la pauvreté : quand étant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouve roide contre les épées des adversaires : l'action est louable, non pas l'homme.

Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuvent voir les ennemis, et se trouvent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa ratione proficiscatur. [Rien en effet ne peut être constant, qui ne parte d'un principe ferme]

Il n'est point de vaillance plus extrême en son espèce, que celle d'Alexandre : mais elle n'est qu'en espèce, ni assez pleine par tout, et universelle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encore ses taches. Qui fait que nous le voyons se troubler si éperdument aux plus légers soupçons qu'il prend des machinations des siens contre sa vie : et se porter en ceste recherche, d'une si véhémente et indiscrète injustice, et d'une crainte qui subvertit sa raison naturelle : La superstition aussi de quoi il était si fort atteint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'excès de la pénitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi témoignage de l'inégalité de son courage.

Notre fait ce ne sont que pièces rapportées, et voulons acquérir un honneur à fausses enseignes. La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tôt du visage. C'est une vive et forte teinture, quand l'âme en est une fois abreuvée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la pièce. Voilà pourquoi pour juger d'un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace : si la constance ne s'y maintien de son seul fondement, Cui vivendi via considerata atque provisa est, [Chez qui a examiné et prévu le chemin de sa vie] si la variété des occurrences lui fait changer de pas, (je dis de voie : car le pas s'en peut ou hâter, ou appesantir) laissez le courre : celui-là s'en va à vau le vent, comme dit la devise de notre Talebot.
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Ce n'est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puis que nous vivons par hasard. A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières. Il est impossible de ranger les pièces, à qui n'a une forme du total en sa teste. A quoi faire la provision des couleurs, à qui ne sait ce qu'il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n'en délibérons qu'à parcelles. L'archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flèche, et les mouvements. Nos conseils fourvoient, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celui qui n'a point de port destiné. Je ne suis pas d'avis de ce jugement qu'on fit pour Sophocle, de l'avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour avoir vu l'une de ses tragédies.

Ni ne trouve la conjecture des Pariens envoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la conséquence qu'ils en tirèrent. Visitant l’ile, ils remarquèrent les terres mieux cultivées, et maisons champêtres mieux gouvernées : Et ayants enregistré le nom des maitres d'icelles, comme ils eurent fait l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommèrent ces maitres la, pour nouveaux gouverneurs et magistrats : jugeant que soigneux de leurs affaires privées, ils le seraient des publiques.

Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment, faict son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui.Magnam rem puta, unum hominem agere. Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la tempérance, et la libéralité, voire et la justice : puis que l'avarice peut planter au courage d'un garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oisiveté, l'assurance de se jeter si loin du foyer domestique, à la merci des vagues et de Neptune courroucé dans un frêle bateau, et qu'elle apprend encore la discrétion et la prudence : et que Venus même fournit de résolution et de hardiesse la jeunesse encore sous la discipline et la verge ; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs mères :

Hac duce custodes furtim transgressa jacentes Ad juvenem tenebris sola puella venit.
[Sous sa conduite, la jeune fille passe furtivement parmi ses gardiens endormis, et seule dans les ténèbres s'en va trouver un jeune homme.]

Ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous juger simplement par nos actions de dehors : il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le branle. Mais d'autant que c'est une hasardeuse et haute entreprise, je voudrais que moins de gens s'en mêlassent.
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Published by Axel Evigiran - dans Philosophie
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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 21:12

Chambre-noire.jpgPour compenser de me contraindre à les accompagner dans leur périples mercantile du samedi, mes parents, sachant mon appétence pour les livres, finissaient parfois de guerre lasse par me laisser dans les rayonnages de bouquineries dégorgeant de vieux romans de seconds choix, de livre d’ésotérismes de toutes sortes aux pages déjà jaunies, de manuels de développement personnel à l’usage du peuple, de livres d’art Taschen encore, tapissés de peintures et trônant parmi les piles considérables des invendus ayant échappé de peu au pilon. 

 

Si ce genre d’endroit m’apparaissait comme la caverne d’Ali Baba, le jeu ensuite consistait, évidemment, happé par la magie des pages et des titres offerts à mon avidité, de me faire payer un ou deux livres. C’est ainsi que me tomba dans les mains un vieil ouvrage traitant de photographie intitulé « Les mystères de la chambre noire », contenant moult compositions, toutes en noir et blanc, photocollages et photomontages pour l’essentiel de l’époque surréaliste. Je présume que mon choix d’alors fut moins dicté par des considérations artistiques que par le fait que le livre contenait de nombreux nus féminins.   

 

Mais après les premières effusions, il advint que mon imagination fut frappée par une image saisissante. Celle d’une étrange ruine anthropomorphe et moussue cernée au premier plan d’arbres décharnés, le tout sous un ciel mi encre mi coton. Se dégageait de la composition un sentiment lugubre et d’attraction mal définie tout à la fois ; une ambiance à la Lovecraft ou à la Poe. C’était une espèce de photographie fantastique aux effets vaporeux tiré d’un cauchemar en demi-teinte ; un monde d’esprits ou le réel perdait pied, sans pour autant sombrer complètement dans les délires des faiseurs de chimères. 

Marsden-Simon---Tuam--Galway---Old-castle-Hackett---Irlande.jpg

Simon Marsden

Tuam, Galway "Old castle Hackett"

Je me demandais alors s’il s’agissait d’une montage, d’un arrangement photographique ou d’un lieu identifiable dans la réalité vraie – ce qui me semblait peu probable. La légende, laconique disait : Simon Marsden, Tuam, Galway « Old castle Hackett », Irlande du Sud, 1976. 

Je n’ai plus souvenir d’avoir lu le texte qui accompagnait la photographie. Peut-être l’ai-je fait ou peut-être ai-je alors laissé mon imagination s’enflammer en mille conjectures. Par esprit de recomposition et par tempérament j’opterais plutôt pour la seconde option 

Ce texte disait : « … pour réaliser ses clichés de ruines perdues dans la lande, il emploie une pellicule sensibilisée à la lumière infrarouge et des temps d’expositions qui peuvent être considérés comme l’équivalent exact, pour la photographie, de la ‘méditation’ chère aux écrivains romantiques »

 

Le hasard m’a fait rouvrir ce livre il y a peu. 

Et le miracle de toile m’a permis de retracer l’histoire de ce cliché, d’en retrouver la sourceP1070113.jpg géographique, la période temporelle et l’auteur. 

C’est étrange comme le temps tord les souvenirs tout les restituant néanmoins – moi qui pensait avoir à faire à un photographe du début du siècle dernier (il s’est évaporé à la vérité de l’autre côté du miroir, parmi ses pairs éthérés, l’an passé) et à une image contemporaine des premiers montages en chambre noire ; ces réminiscences si vives et pourtant si incertaines – rebâties parfois pierre à pierre et de toutes pièces. 

 

Cette rencontre m’aura aussitôt amené à me procurer ce très bel objet de Simon Marsden, La France hantée, ce voyage d’un chasseur de fantômes (Flammarion, 2006) et qui s’ouvre par cette invite de Maupassant : « Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve ».  

C’est de cet écrin fuligineux, œuvre livresque et picturale que je tire la sépulcrale photographie du château de Combourg ainsi que l’extrait ci-dessous, issu des fabuleuses Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, somme crépusculaire à lire de préférence à l’ombre d’un grand arbre que l’on aura jadis soi-même planté. 

 


Marsden-Simon---Chateau-de-Combourg.jpg

 

« Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle ;  sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir. (…)

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure ;  le jour, j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets qui, durant l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre. Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois, le vent semblait courir à pas légers ;  quelquefois il laissait échapper des plaintes ;  tout à coup, ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore.(…)

Au lieu de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique :  " Monsieur le chevalier aurait−il peur ?  " il m'eût fait coucher avec un mort. »

 

ChateauBriand

Mémoires d'outre-tombe


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