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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 15:12

Akselsen-Geir-02.jpg

Tocqueville, me semble-t-il, est revenu depuis quelques années à la mode. Il n’est pas un débat où il est question de Démocratie sans une citation du maître es  δημοκρατία. On vante le visionnaire et le démocrate ; on salue le considérable arpenteur de l’Amérique des années Jackson, celui qui a mis en mot l’irrésistible ascension de la démocratie dans le Nouveau Monde, ce mouvement qui entraine les sociétés modernes vers le développement de l’égalité.

 

« Aux Etats-Unis, écrit Raymond Aron, Tocqueville n'a pas été seulement, en voya-geur, observer les mœurs et coutumes d'autres hommes, il a voulu, en sociologue, tout à la fois décrire une communauté unique et comprendre les particularités dans lesquelles s'exprime, outre-Atlantique, la tendance démocratique commune à l'Ancien et au Nouveau Monde. Dans son étude de l'Ancien Régime, il n'a pas seulement tenté, à la manière d'un disciple de Montesquieu, de rendre intelligibles des événements, il s'est efforcé de saisir et d'expliquer le cours de l'histoire de France considéré comme un mode singulier d'accession à l'âge démocratique. » (1)

 

De-la-democratie-en-Amerique---tome-1.jpgIl ne m’en a pas fallu davantage pour me convaincre de me coltiner avec le premier des deux gros volumes constituant cette œuvre monumentale (le premier tome a été publié en 1835 et le second en 1840), rédigé dans le style sec propre aux grand commis de l’Etats ou aux experts (ou prétendus tels).
S’il n’est pas question pour moi de contester la richesse de l’œuvre de Tocqueville - cela serait bien pédant de ma part -, force est de constater, à la lecture donc du pavé que constitue le premier tome de cette aventure américaine, que si j’y ai trouvé de bons et nobles morceaux, d’autres m’ont parus nettement plus difficiles à mastiquer, lorsqu’ils n’étaient pas simplement indigestes. Un plaisir en demi-teinte donc. A se demander, d’ailleurs, si absolument tous ceux qui disent vantent la fraicheur de l’entreprise Tocquevillienne l’ont vraiment lu.

 

On sait que Tocqueville, d’extraction noble, ne fut démocrate qu’à reculons. Mais ce n’est pas rien, si on en juge par ses parents ultra-royalistes. Mon but n’est pas ici d’y revenir ni de faire une exégèse d’une si monumentale œuvre, chose dont je n’ai ni le goût, ni le loisir, ni la capacité, mais de livrer à la réflexion de chacun quelques phrases picorées ici ou là au fil de ma lecture. Sans doute pourra-t-on trouver le procédé un peu vachard. Mais quoi ! Chacun tire Tocqueville du côté de ses propres préjugés et de l’idéologie du moment chère à son cœur ; et face à un écrit si épais et si dense la chose n’est pas supérieurement difficile. Ainsi d’aucuns affirmerons sans ambages que c’est « pour son libéralisme que Tocqueville est critiqué depuis un demi-siècle. Aron l’aurait tiré de l’oubli uniquement pour lutter contre le marxisme à une époque où il était en concurrence avec Jean-Paul Sartre ». D’autres iront chercher « dans les ouvrages de Tocqueville les arguments d'un plaidoyer pour le libéralisme économique ou ceux d'une critique du socialisme » et certains penseront, au contraire, que son travail sur la paupérisation «  permet d'introduire des nuances dans le libéralisme de Tocqueville ». Au final, au vu d’une telle diversité, mon procédé ne m’apparait pas si mauvais. Et puis, aux curieux d’aller lire l’ouvrage en son entier pour se faire leur propre idée.

 

Quoi qu’il en soit, et avant d’entrer dans le vif de ces quelques pauvres citations tirées de La démocratie en Amérique, qu’il me soit permis de clamer haut et fort ma préférence envers le simple voyageur qui rédigea Quinze jours au désert, à la statue intimidante du descendant de Saint Louis.

  Sarolta-Ban-01.jpg

« L’aristocratie est infiniment plus habile dans la science du législateur que ne saurait l’être la démocratie. Maîtresse d’elle-même, elle n’est point sujette à des entraînements passagers ; elle a de longs desseins qu’elle sait mûrir jusqu’à ce que l’occasion favorable se présente. L’aristocratie procède savamment ; elle connaît l’art de faire converger en même temps, vers un même point, la force collective de toutes ses lois ».

 

« en Amérique la législation est faite par le peuple et pour le peuple. Aux Etats-Unis, la loi se montre donc favorable à ceux qui, partout ailleurs, ont le plus d’intérêts à la violer. »

 ALEXIS DE TOCQUEVILLE

« … cette perception claire de l’avenir, fondée sur les lumières et l’expérience, qui doit souvent manquer à la démocratie. Le peuple sent bien plus qu’il ne raisonne ; »

 

« Cette faiblesse relative des républiques démocratiques, en temps de crise, est peut-être le plus grand obstacle qui s’oppose à ce qu’une pareille république se fonde en Europe ».

 

« Il se découvre, dans la corruption de ceux qui arrivent par hasard au pouvoir, quelque chose de grossier et de vulgaire qui la rend contagieuse pour la foule ; il règne, au contraire, jusque dans la dépravation des grands seigneurs, un certain raffinement aristocratique, un air de grandeur… »

 

« Le pauvre ne se fait pas une idée distincte des besoins que peuvent ressentir les classes supérieures de la société. Ce qui paraîtrait une somme modique à un riche, lui paraît une somme prodigieuse, à lui qui se contente du nécessaire ; et il estime que le gouverneur de l’Etat, pourvu de ses deux milles écus, doit encore se trouver heureux et exciter l’envie ».

 

« Le vote universel donne réellement le gouvernement des sociétés aux pauvres. L’influence fâcheuse que peut quelquefois exercer le pouvoir populaire sur les finances de l’Etat se fit bien voir dans certaines républiques démocratiques de l’antiquité, où le trésor public s’épuisait à secourir les citoyens indigents… »

 

captain-america2.jpg« Les grands talents et les grandes passions s’écartent en général du pouvoir, afin de poursuivre la richesse ; (…) C’est à ces causes autant qu’aux mauvais choix de la démocratie qu’il faut attribuer le grand nombre d’hommes vulgaires qui occupent les fonctions publiques. Aux Etats-Unis, je ne sais si le peuple choisirait les hommes supérieurs qui brigueraient ses suffrages, mais il est certains que ceux-ci ne les briguent pas ».

 

« Il se répand de plus en plus, aux Etats-Unis, une coutume qui finira par rendre vaines les garanties du gouvernement représentatif : il arrive très fréquemment que les électeurs en nommant un député, lui tracent un plan de conduite et lui imposent un certain nombre d’obligations positives dont il ne saurait nullement s’écarter ».

 

« Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique ».

 

« Si l’Amérique n’a pas encore de grands écrivains, nous ne devons pas en chercher ailleurs les raisons (la tyrannie de la majorité) : il n’existe pas de génie littéraire dans liberté d’esprit, et il n’y a pas de liberté d’esprit en Amérique ».

Tocqueville-par-Daumier-Honore.jpg


(1) Raymond Aron, Idées politiques et vision historique de Tocqueville, Revue française de science politique, année   1960   - Volume   10

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Published by Axel Evigiran - dans Société
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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 09:49

Janke.jpgAyant, lors d’un billet précédent, quelques peu écorné l’image de Vladimir Jankélévitch, pour rétablir un plus juste équilibre, voici tiré un petit passage de l’admirable livre d’entretien « Quelque part dans l’inachevé »(Gallimard, 1978).


De quoi me réconcilier avec le philosophe du je ne sais quoi et du presque rien... 

Jankelevitch---entretien.jpg

« C’est vrai que par instinct plutôt que par préférence expresse je me suis toujours adressé non pas à des personnes spécialisées dans la profession philosophique, mais à des gens simples que n’embarrassent ni une problématique conceptuelle ni une technique verbale ni les auteurs du programme. Vingt-cinq ans de cours radiodiffusés à Radio-Sorbonne m’ont convaincu de cette double vérité : la demande philosophique est restée très forte dans le public, et non seulement chez les gens simples, mais en général chez ceux qui ne sont pas du métier : médecins, juristes, mathématiciens... ; et de même la curiosité spéculative, le goût des idées, de l’analyse et de la discussion sont toujours aussi vifs chez les Français. Profanes, employés, étudiants désintéressés, ce sont eux les vrais défenseurs de la philosophie ; ce sont eux qui sauveront la philosophie contre la coalition des saboteurs et des pédants, des radoteurs et des terroristes. C’est à eux que je m’adresse. Je ne me sens vraiment à mon aise que parmi eux. C’est leur opinion à eux qu’importe. C’est leur estime à eux que je voudrais mériter. Non pas l’estime des snobs et des prétentieux ». 

 

 

« Je fais depuis très longtemps, un cours radio - diffusé, les lundis, et qui me vaut un auditoire invisible, n’est-ce pas. Pas très nombreux, mais quand même un auditoire ouvert, indéterminé, que je ne connais pas, et qui me vaut de temps en temps des lettres. Pas très souvent, mais de temps en temps. Et puis des auditeurs qui pour moi sont des auditeurs par excellence. C’est-à-dire un commerçant qui m’écoute à la radio parce que c’est son plaisir. Il ne veut pas faire une thèse avec moi, il ne demande rien, il n’attend rien de moi, mais ça l’intéresse d’écouter un cours sur cours sur n’importe quoi ; l’absence, l’hypocrisie... Je fais mon cours le lundi. Le lundi les magasins sont fermés et je suis très écouté par les commerçants du quartier Saint-Martin ; j’ai comme ça des amis invisibles. »

(Ce passage n'est pas sans faire Songer à l'entretien avec Jean-Claude Michéa ; cf philosphe pour boulangers)
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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 12:11

 Avatar-2-3-4.jpg

L’œil amorphe, un thé bouillant à la main, je feuillette à peine réveillé le dernier Philosophie magasine. Il est question de Platon vu travers la lentille d’un très platonicien  professeur.Virtuel.jpg
Se trouve faite une opposition entre réel et virtuel ; entre l’analogique (physique) et le numérique (mathématique). Ainsi, les images anciennes, parce que de nature analogiques seraient plus véridiques que les images numériques.
Tartinant mon pain de confiture à la rhubarbe, tout récurant mon esprit après un beau rêve emplis d’oiseaux - d’avocettes et de garrots œil d’or en particulier -, je me met à songer que cette opposition n’a aucun sens ni fondement, et ne sert le propos de l’auteur que pour faire écran de fumée.
C’est là l’exemple typique d’un détournement prétendu docte, du fallacieux lyrisme technique qui ne cache à la vérité que la pauvreté d’une démonstration animée par un parti pris idéologique. En l’occurrence de conforter l’idée sempiternelle du « c’était mieux avant ». Car qui pour ne pas voir, mon bon monsieur, que sacrer le virtuel et  « tourner le dos à la réalité »,  « est porteur de lourdes menaces » ? 

Numérique - AnalogiqueMais revenons-en à nos moutons – ou nos chèvres. Un signal analogique n’est, en effet, que le reflet d’une grandeur qui varie continûment au cours du temps, et qui peut prendre n’importe quelles valeurs en amplitudes. C’est ce type de signal que l’on stockait jadis sur bandes magnétiques et les disques vinyles. Ce type de signal est aujourd’hui toujours utilisé dans l’industrie pour rendre compte de la variation d’une grandeur (par exemple une variation de pression, traduite par la variation d’un signal 4-20 mA ou 0-10V).
Un signal numérique, quant à lui, ne prend que deux valeurs au cours du temps. Ces valeurs correspondent aux niveaux logiques 0 ou 1 ; ce pourquoi on dit que ce signal est binaire.
Toute la rouerie (ou l’incompétence) du philosophe consiste donc ici à confondre la grandeur physique, soit la source du signal, et la manière de transcrire ce signal. Et quant à l’étymologie, Αναλογος ne signifie rien d’autre que « qui est en rapport avec, proportionnel ».

Un livre déjà ancien de Sokal et Brickmont qu’il serait bon de rééditer, Les impostures intellectuelles, avait en son temps épinglé une belle volée de philoso-fuligineux abusant d’un vocabulaire mathématique et scientifique qu’ils ne maitrisaient pas. Si les intéressés et leurs séides poussèrent des cris d’orfraie, y voyant – pour couper court à tout débat de fond – un « complot antifrançais ou antiphilosophique », l’ouvrage avait reçu, entre autres, le soutien de Jacques Bouvresse, qui a la foulée publia Prodiges et vertiges de l'analogie, ou il dénonçait un usage abusif du fameux théorème de Gödel.

« Tant de paroles pour les paroles seules » s’exclamait à raison Montaigne. Et cette boursouflure de l’ego de ces maîtres en « grande robe de pédant », cette façon de faire le paon dans un domaine dans lequel on est notoirement incompétent,  s’il relève bien évidement de l’escroquerie intellectuelle nimbé d’un certain goût pour la sophisterie, parce qu’il agit précisément comme « véritable intoxication verbale », mérite tant le panthéon de la fatuité que l’âpreté de la riposte.
The_making_of_avatar_front_cover.jpg
Pour finir sur une anecdote, hier soir lisant quelques pages de la très belle Histoire de la philosophie de Bertrand Russel, je soulignais à propos de Sparte :


« L’Etat de Sparte nous apparait comme modèle en miniature du régime que le nazisme aurait établit s’il avait été victorieux. Les grecs pensent autrement ». Bertrand Russel fait bien d’ajouter cette précision et de développer le propos ; cela évite toute tentation de transposition et d’amalgame douteux. Car si certains grecs admiraient Sparte, l’un des motifs en était sa stabilité politique. Ceci dit, et en écho à un passage de l’excellent « Démocratie athénienne au temps de Démosthène » de M.H Hansen dont je suis occupé à faire une fiche de lecture, rien n’empêche de considérer que Platon, en glorifiant Sparte mais vivant à Athènes, était bien aise de cracher de la sorte dans la soupe. Et comme l’indique un discours de Démosthène en 355, il pas inutile de relever que « la différence la plus importante entre les systèmes politiques de Sparte et d’Athènes est qu’à Athènes il est permis de louer celui de Sparte et de dénigrer le sien propre, tandis qu’à Sparte nul ne peut louer aucun autre système que celui de Sparte ».

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 13:03

Fini-Leonor---Pour-Richard.jpg

Son regard noir intense...
Lorsqu’on lui demande comment elle s’y prend pour peindre, elle répond, énigmatique : « Je suis ».
Entourée de chats, l’égérie mondaine et solitaire, nimbée d’un mystère à l’élégance bizarre ne se laisse pas saisir.

Fini-Leonor---Autoportrait-avec-un-scorpion---1943.jpgQu’il s’agisse de son œuvre ou de sa personne les mots n’y suffisent point ; adepte du masque et du costume, de Buenos Aires aux ruines posées sous le ciel bleu limpide de Corse, elle traine la grâce organique, fière et féline tout à la fois, de ces cariatides atemporelle échappées de leur socle de servitude.

Et lorsque pressée de verbaliser le mystère des visions somnambuliques qui la hante, de décrire les filaments éthérés de ses absences au monde, elle se refuse la moindre incursion au-delà de la métaphore : « Peut-être pourrait-on dire qu’il y a dans mes tableaux une atmosphère baudelairienne et que tout y est peint dans des couleurs que nous imaginons baudelairienne ».

Aucun détours ne pourrait circonscrire l’érotisme trouble qui suinte de ces fantasmagories où le vaporeux le dispute à une sorte de mystique intime irracontable. A la lisière toujours de l’informulable... Aussi, avec ce filet de nostalgie d’ange déchu, nous voici réduits à voguer en cercle concentrique autour d’un impossible centre ; l’œil du cyclone  ne se laissant pas apprivoiser...

Fini-Leonor---La-gardienne---1989.jpg

Chaussés de nos gros sabots nous filons droit au but. C’est que cousus dans la trivialité de l’ordinaire, happés par l’utilitaire et le divertissement nous nous ébrouons sans percevoir la magie de ces petits riens essentiels ; ces épingles qui tissent d’étonnement les esprits capables de mimer l’acuité de l’ivresse. Ce pourquoi, peut-être, le dilettantisme onirique de Léonor Fini nous touche.
 « L’informel la fascine lorsque, d’écorces, de crins, de bouts de bois, de tôle rouillée, elle fabrique des masques ; lorsque, avec ce que la mer rejette sur son rivage en corse, elle construit des objets inutiles ; lorsqu’elle aligne galets, carapaces, poudre de coquillages sur de rustiques et maritimes panoplies » .

Fini-Leonor---Les-apatrides---1994.jpg

« Ce dont on ne peut parler il faut le taire » a écrit un jour Wittgenstein. Se taire, oui, ou se perdre dans l’inquiétude incertaine.

« Parfois j’aimerais, en marge de mes créations, comprendre vraiment comment cela s’est formé et comment cela arrive à la surface, à l’expression. Je voudrais savoir ; j’aimerais qu’il n’y ait pas de choses échappent à la compréhension, à la lumière, que cela soit formulé dans toutes les manières possibles - en sommes maitrisé. Mais cela n’est pas possible et si on s’ingénie à trouver l’explication, on ne sait pas d’où elle vient et si ce n’est pas une illusion, une ingéniosité trompeuse, un leurre ».
Photo---Leonor-Fini---Paris---1937.jpg
Mais il est difficile aux hommes de renoncer à ce qu’il croient être l’essence de leur singularité...
Et si on confère volontiers aux taiseux une sagesse dont ils ne sont, pour la plupart, sans doute pas habités, il advient cependant que les volutes articulées des commentateurs professionnels, celles des simples amateurs ou des naufragés du concept, dans la vacuité subjective même du propos, parviennent à saisir, pour un instant, de ces grains qui font les lits des rivières.
Ainsi, ces extraits d’une lettre que Jean Genet adressa en 1950 à la peintre :

« Votre œuvre hésite entre le végétal et l’animal - les mousses, les lichens, avec les plus antiques représentations animales selon le mode le plus antique : la Fable (...)
Si vous tenez si ferme la bride de l’animal fabuleux et informe qui déferle dans votre œuvre et peut-être dans votre personne, il me semble, Léonor, que vous craignez beaucoup de vous laisser emporter par la sauvagerie. Vous allez au bal masqué, masquée d’un museau de chat, mais vêtue comme un cardinal romain... » 


Fini-Leonor---Le-long-chemin---1974.jpg
Mais l’image d’une Léonor Fini contemplative s’estompe à présent avec  « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante ».
Il y a, certes le tumulte des sens et l’envie de mordre la vie à pleines dents. Mais il ya aussi cette manière de dire les choses sans fioritures ni fausses complaisance.
En témoigne l’extrait de cette lettre à Nadine Monfils qui l’avait sollicitée pour illustrer son livres  Laura Colombe :


Laura-colombe.jpg« Le 13 janvier 1980


Chère Nadine,


Je suis en train d’écouter votre cassette. Je trouve Carole Laure très très belle, un peu antipathique aussi et ses films sont très mauvais !…


J’écoute, j’entends parler de moi… Pourtant, je ne trouve pas une grande affinité entre vos récits et mes tableaux. On en reparlera. Je vous enverrai « Mourmour » qui est parmi mes contes, celui qui me semble le plus proche de vous.


Vous avez une voix ravissante – bon signe !


Je suis perplexe que vous soyez mariée et avec un enfant. Cela me dérange et me paraît très étranger. Une soumission à la vie qui ne ressemble pas à vos contes. Pourquoi ? Mais pourquoi ?


Je n’aime que les vraies rebelles. Vous avez connu une soumission, quoi que vous dites maintenant. Cette surprise m’a un peu désorientée. Vos contes ont une grande grâce et une ravissante imagination. J’écoute votre voix avec plaisir. Il y a un double fond dans cette voix, comme dans certaines boîtes. Dans les contes, il y a des sucettes roses, dentelles, rubans roses et tous ces oiseaux qui, personnellement ne m’attirent pas.


Je trouve beaux les oiseaux, mais ils sortent de ma mythologie. Je n’en ai peint qu’un, dans un tableau « La reine de Saba ». Mais c’est un rapace… son gardien. Les contes que vous dites dans la cassette sont beaux. Mais ne dites pas « chat » pour parler du sexe… dites « hérisson » ou « mouette » ou autres (marmottes ou petit tapis) !


Maintenant, le mot « pervers » que vous chérissez m’est totalement étranger. De vrais crétins disent que je peins parfois des perversités. Je ne le suis pas. Je peux dire : des inversions, parfois ou des mélanges qui sont la réalité profonde des êtres. Je ne me sens pas perverse.
Je pense aussi que c’est inutile de dire « je veux rester toujours une enfant, une petite fille ». Inutile d’en faire une profession car tout être vraiment éveillé reste toujours enfant.


Je vous promets un dessin pour votre couverture. Un de ces jours vous le recevrez. Peut-être tout de suite. Je voudrais en échange une photographie de vous. Je ne sais pas quand on se rencontrera. Pour le moment, je dois finir certains dessins.


La musique est en trop dans votre cassette. Dommage, vraiment.
Je ne sais pas où avez-vous vu, connu tellement d’anges. Les anges sont pour moi des esprits les plus subtils. Ou les animaux… Eux sont des anges !


Bien d’amitiés, chère Nadine.
Léonor ».

Fini-Leonor--Etude-Pour-Poe.jpg
Plus d’un écrivain tomba sous le charme de la tisseuse de chimère à la main gantée laissant entrevoir un scorpion.


Alberto Moravia fut de ceux-là, et son texte de 1945 sublime de finesse :

FiniDeSadeJuliette.jpg
« L’humanité de Léonor Fini révèle une affinité, qui n’est peut-être pas tout à fait inconsciente, avec celle des écrivains tels que Poe et certains élisabéthains moins célèbres. Son goût pour le costume est lui aussi révélateur de ce penchant qui n’est pas seulement littéraire. Mais tandis que chez un Delacroix, costume et histoire, tragédie et mythe, ressortaient sur un plan de romantisme explicite et souvent conventionnel qui n’avait rien de mystérieux, la sympathie de Léonor Fini se tourne vers ce je ne sais quoi d’inexprimé, de rêve et d’inavoué qui se trouve dans ces écrivains « sinistres », pour emprunter l’adjectif à Praz, qui dans plusieurs de ses livres sur les décadents à travers les âges, en a fait un usage large et intelligent. Dans ses dessins et en particulier dans la collection exécutée pour illustrer l’œuvre du marquis de Sade, Léonor Fini s’abandonne et se révèle beaucoup plus que dans sa peinture. Non seulement elle y a repris ce mélange de grâce du XVIIIe et de fureur, de cruauté systématique et d’élégance, de raisonnement et de rêve, propre à l’auteur de Juliette, mais elle a également donné au texte une interprétation bien à elle, complète et libre. L’acharnement et la tristesse, le plaisir macabre et la monotonie malsaine de la machin érotique sont représentés avec une grande force dans ses nus insatiables, ses visages voilés de noire mélancolie. Le tout d’une touche légère et cependant charnue, irritée, rigoureuse dans les contours des membres, détendue dans les plis mousseux des vêtements.
Ce n’est pas par hasard que Léonor Fini a illustré le marquis de Sade. On peut cesser de parler du surréalisme, on parlera toujours de l’intelligence, que ce soit celle de Léonor Fini ou d’autres ».

Fini-Leonor---Flagellation.jpg
Plus proche de nous, et c’est là tout le plaisir des divagations oisives sur la toile, je suis tombé sur un singulier plaidoyer, le Dictionnaire inutile à l’usage de personne de Reine-Jeanne Lainé ; météore illustré d’œuvres de Léonor Fini.

Fini-Leonor---La-peine-capitale---1969.jpg

 


 

Liens

Petite mélancolie : Léonor Fini

Epigrammes pour l'oeil : Léonor Fini

 


P1060196.jpg

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Photo---Leonor-Fini-by-George-Platt-Lynes-New-York-1936.jpg

 


 

VIDEOS

Léonor Fini en Corse

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Sur l'aquarelle

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Fini-Leonor---La-reine-petrifiee---1970.jpg
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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 18:44

Rauzier-Jean-Francois---02.jpg

Il y a de cela des années, emporté par je sais quel élan, j’avais acheté l’énorme volume regroupant les 34 cahiers que Cioran avait noircit entre les années 1957 et 1972. 

N’ayant jamais lu le livre, nécessité de place oblige, je l’avais un beau jour relégué au grenier. Puis oublié tout à fait. 

Il aura fallu une incursion récente dans le domaine de la poussière pour me retrouver confronté à la somme endormie. Sans doute a-t-il dû alors apparaître au paysan sommeillant en moi incongru d’imaginer qu’un tel monument puisse moisir ainsi dans les alvéoles de l’oubli. 

Mais une fois restitué dans son honneur, faute de véritable endroit où le ranger, le pavé a échoué près de mon lit. Depuis lors il m’arrive, dans mes moments de bonne humeur, d’en compulser une page ou deux. 

 Rogge-Claudia-03.jpg

« Chaque fois que je reviens à Proust, au début je suis irrité, je trouve qu’il date et n’ai qu’une envie : jeter le livre. Mais au bout d’un certain nombre de pages (en sautant certaines scènes), le charme joue de nouveau, ne fût-ce qu’à cause de telle ou telle trouvaille verbale, ou de telle ou telle notation psychologique. (Proust est tout à fait dans la ligne des moralistes français. Il fourmille d’aphorismes : on en trouve à chaque page, à chaque phrase même ; mais ce sont des maximes emportées dans un tourbillon. Pour que le lecteur les y découvre, il faut qu’il s’arrête et qu’il ne se laisse pas emporter par la phrase ». 

 

« Le système des trois adjectifs chez Proust, qui ont l’air de s’annuler et qui se complètent en réalité. Un exemple entre cent, entre mille. L’ironie de M.Charlus est caractérisée : "amère, dogmatique et exaspérée ». 

 

Jacques-Emile_Blanche_Portrait_de_Marcel_Proust_1892.jpg

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 15:44

Recuenco-Eugenio-02.jpg

Lors de mes pérégrinations sur la toile je suis tombé sur la vidéo de cet entretien avec Jean-Claude Michéa, figurant initialement dans le magasine N°32 d’Agir par la culture (c’est de là que je tire également la transcription de l’échange située sous la vidéo).

 

J’ai déjà sur cet espace évoqué la pensée stimulante de l’auteur du Complexe d’Orphée et de l’Empire du moindre mal. C’est l’occasion d’enfoncer le clou. Car, que l’on partage ou non ses analyses, avec J.C Michéa il y a toujours matière à penser, et, bien souvent, en dehors de nos routines et réflexes intellectuels.
Rien n’empêche non plus, comme l’avait joliment écrit Ph. Corcuff dans un texte de 2009 sorti dans le journal du Mauss, rendre à JC. Michéa un hommage critique.

 

« … j’ai compris qu’enseigner la philosophie avait un sens si on l’enseignait à des gens qui n’étaient pas faits pour devenir philosophes. C’est-à-dire qu’ils seraient plus tard boulangers, ouvriers, ingénieurs, médecins, plombiers… Alors que lorsqu’on est universitaire, on enseigne à des gens qui ont déjà choisi de devenir philosophes. Cela rappelle la boutade de  Wittgenstein qui disait que des philosophes qui écrivent pour des philosophes, c’est un peu comme si les boulangers produisaient du pain pour les boulangers ! » (tiré de l’entretien)

 

 

 

Autres billets de ce blog autour de la pensée de Jean-Claude Michéa :

 

L’empire du moindre mal
Le nomade attalien, où la nouvelle gauche kérozène
Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès
Les riches et le défaut d’éthique ; la ‘Common decency’ au crible de la science
Réplique : causerie autour du Complexe d'Orphée, avec Jean-Claude Michéa  

 


 

 

D’où venez-vous ? D’où vous vient cette manière alternative, inclassable de penser ? Comment en êtes-vous venu à l’engagement dans la philosophie ?

 

Je suis né dans une famille communiste, parents et grands-parents communistes. Avant 1920, toute la dynastie appartenait à ce qu’on appelait les « rouges ». En sorte que je fais partie de ces gens qui sont révolutionnaires, si le mot a un sens, par tradition. Par tradition familiale et non par révolte œdipienne contre le père ou la mère. Cela peut expliquer la sensibilité que j’ai à certaines formes de l’esprit conservateur tout en restant par ailleurs un radical. Le communisme des années 50 et des années 60, ce n’est pas simplement le stalinisme des dirigeants, c’est une contre-société populaire absolument extraordinaire. Ma vision de l’homme vient en grande partie des trésors de générosité que j’ai vus autour de moi parmi les ouvriers communistes avec lesquels je vivais.
D’une certaine manière, les études de philosophie étaient dans le prolongement naturel de cette éducation. Quand j’ai annoncé à mes parents à 15-16 ans que je voulais devenir professeur de philosophie, ce n’était pas quelque chose qui les terrorisait ou faisait penser que ce n’était pas une bonne situation. Cela faisait partie pour des communistes, qui avaient un respect extraordinaire des humanités, de la culture et de la philosophie. C’était le prolongement tout à fait naturel de l’engagement politique.

 
michea-1.jpgVous êtes resté professeur de philosophie dans l’enseignement secondaire ?

 

Effectivement, je suis devenu professeur en 1972 et tout de suite j’ai compris qu’enseigner la philosophie avait un sens si on l’enseignait à des gens qui n’étaient pas faits pour devenir philosophes. C’est-à-dire qu’ils seraient plus tard boulangers, ouvriers, ingénieurs, médecins, plombiers… Alors que lorsqu’on est universitaire, on enseigne à des gens qui ont déjà choisi de devenir philosophes. Cela rappelle la boutade de  Wittgenstein qui disait que des philosophes qui écrivent pour des philosophes, c’est un peu comme si les boulangers produisaient du pain pour les boulangers ! Je trouvais que c’était beaucoup plus sensé d’enseigner la philosophie à des gens dont l’immense majorité ne deviendrait pas plus tard philosophes, mais pour qui cette formation serait une boussole pour la vie.
 
Une fois que l’on a cet esprit et une fois que l’on découvre à quel point enseigner à des gens c’est quelque chose à la fois de crucial du point de vue social et quelque chose d’enthousiasmant du point de vue psychologique et moral, on peut passer sa vie comme professeur de lycée : j’ai refusé toutes les promotions. J’ai un jour dépanné un collègue à l’université pendant 3 ou 4 mois. Je me suis aperçu que c’était un monde où les luttes de clans et où les luttes pour les places étaient terribles. Mon vieux fond anarchiste et mon vieux refus de parvenir m’ont fait conclure tout de suite que je ne pourrais pas survivre plus de quelques mois dans le milieu universitaire. Alors que quand vous êtes dans un lycée, les collègues sont des collègues et ne sont pas des rivaux. La lutte pour le pouvoir dans le lycée est réduite au minimum. Peut-être avoir un meilleur emploi du temps, c’est à peu près le seul point sur lequel s’affrontent éventuellement des professeurs du secondaire.

 


Vous parlez bien de ce double libéralisme à la fois le libéralisme culturel qui correspondrait à la gauche d’aujourd’hui, et le libéralisme économique. Est-ce que vous pouvez nous expliquer de manière pédagogique cette double entrée dans le libéralisme moderne ?

 

Il y a deux choses : le concept de gauche et celui de droite se sont forgés au 19ème siècle à une époque où la droite et l’extrême droite étaient les partis de l’ancien régime qui voulaient maintenir le pouvoir de l’église ou travailler au retour de l’ancienne monarchie pendant que la gauche était comme dit Zola, « les hommes de raison et de progrès », qui voulaient en finir avec cette société ancienne et installer une société moderne et de progrès. Ce qui fait que la gauche a pendant très longtemps coalisé aussi bien des libéraux, des radicaux que des républicains pendant que le mouvement socialiste était lui à l’origine relativement indépendant de ce clivage. Marx ne s’est jamais réclamé de la gauche, de cette union ou d’un front de gauche.

 Et ce qui s’est passé au cours du 20ème siècle, notamment ses 30 dernières années, c’est la fin de ce compromis historique qui s’était noué à la fin du 19ème siècle entre cette gauche moderniste, progressiste et libérale et, au lendemain de l’Affaire Dreyfus, le socialisme. En sorte que notre société est devenue peut-être plus à gauche que jamais sur le plan culturel, plus libérale que jamais, alors que nous sommes plus éloignés que jamais de ce qu’est la critique socialiste du 19ème siècle.

Pour répondre strictement à la question, le libéralisme au départ est une doctrine politique qui est née essentiellement au 18ème siècle, dans le contexte de toutes les philosophies modernes. Comment mettre fin à toutes ces guerres de religion qui rendaient la coexistence des hommes impossible ? On disait de la guerre de religion, c’était une formule du 16ème siècle, que le père se dressait contre le fils et le frère contre le frère. Comment faire en sorte que l’on arrive à définir un mode de société où chacun puisse vivre comme il l’entend sans être persécuté au nom du Vrai, du Beau et du Bien ? Le libéralisme politique, c’est donc cette idée qu’il faudrait définir, en rupture avec toute la tradition politique médiévale et antique, une forme de gouvernement qui ne prescrive aucun modèle de vie particulier en sorte que chacun serait libre de vivre comme il l’entend. C’est cela la défense de la liberté individuelle.

 

 
Quelles sont les paradoxes de cette défense des libertés individuelles ?

 Michea orphée

Cela va très bien tant qu’en réalité les gens s’accordent implicitement sur l’idée de ce qu’est « vivre ma liberté sans nuire à autrui ». Mais à partir du moment où, en droit pour les libéraux, tous les modes de vie sont au fond l’expression d’un choix arbitraire qui ne concerne que moi, l’idée va progressivement s’installer que tout mode de vie est une construction symbolique arbitraire, que tout critère visant à dire que tel mode de vie est meilleur qu’un autre sur quelque plan que se soit, n’a aucun sens.

Et on va en arriver à produire ces fameux problèmes de société qui sont devenus notre ordinaire : Lady Gaga a le droit de penser que le mariage gay est une revendication tout à fait légitime qui nierait sa dignité à l’homosexuel si on lui refusait ce mariage. Mais le musulman indonésien est libre de penser que l’apologie du mariage gay nuit profondément à sa dignité de musulman parce qu’elle contredit les paroles des livres sacrés. Résultat, quand Lady Gaga va en Indonésie, un problème se pose : ou bien je donne raison aux islamistes en disant « c’est leur manière de vivre, elle devrait être tolérante et comprendre le Coran » ou bien, c’est l’inverse, et je fais appel à la tolérance des musulmans.

Le développement du libéralisme culturel va multiplier les conflits entre différents modes de vie. À un moment donné, cela devient ingérable. Quand le libéralisme se développe au-delà d’un certain seuil, il finit par produire une société atomisée où comme disait Engels : « chacun se replie sur son mode de vie particulier » et où les gens n’ont plus de valeurs communes et partagées qui leur permettraient de ne pas se nuire les uns les autres. On retourne à la guerre de tous contre tous.
 

 

Comment maintenir tout de même un état de paix sociale ?



En revenant au principe de Voltaire qui dit qu’il y a malgré tout une valeur commune entre tous les hommes : quand il s’agit d’argent, dit Voltaire, tous les hommes sont de la même religion.

Le seul moyen d’accorder des individus que tout sépare et que tout oppose sera leur statut de producteur et de consommateur. C’est le marché qui va réunir des gens que tout divise par ailleurs. À Montpellier le samedi après-midi, je vois descendre la rue de la Loge une sorte de manifestation permanente où des gens qui n’ont rien en commun, ni l’accent ni les manières d’être ou de vivre, convergent ensemble vers le Polygone, temple de la consommation, parce que c’est cela qui va leur donner une identité commune.
 

 

Quelle serait l’alternative à l’argent comme valeur commune du libéralisme contemporain ?

 

Michea double penséeL’alternative, c’est que toute volonté d’installer un pouvoir qui règnerait au nom de Dieu, au nom d’une idéologie officielle, au nom d’une conception obligatoire du Bien, produit le totalitarisme. Orwell serait le premier à reconnaître que, entre le totalitaire et le libéral, il faudra toujours choisir le libéral, d’où sa position pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais, ce n’est pas parce qu’on rejette le totalitarisme que cela veut dire qu’il est possible de construire une société dans laquelle aucune valeur morale, esthétique ou philosophique ne serait partagée.

C'est l’intérêt de la « common decency », ce concept dont je trouve les origines dans l’anthropologie de Marcel Mauss quand il démontre qu’aussi loin que l’on remonte dans l’Humanité, le lien social ne se fonde pas sur le donnant-donnant mais bien sur les habitudes de donner, recevoir et rendre. Celles-ci ont toujours fondé la vie à l’intérieur de la famille, entre voisins, entre collègues de travail. Il y a des valeurs de générosité, de reconnaissance, de convivialité qui ne peuvent pas être privatisées intégralement.
 
Le défaut du libéralisme, c’est cette volonté de privatiser les valeurs morales et la philosophie comme on privatise l’eau, l’électricité ou l’école. C’est cette même logique qui fonctionne et qui est à l’œuvre dans le libéralisme en faisant en sorte que chacun est libre d’avoir son esthétique et sa morale, mais qu’aucun pouvoir politique ne peut intervenir par exemple au nom d’une conception esthétique.

 


Ces valeurs de « décence ordinaire » dont vous parlez, les trouve-t-on aujourd’hui incarnée dans le peuple ?

  

 Sans idéaliser les classes populaires parce qu’évidemment même dans les classes populaires les comportements égoïstes peuvent exister, globalement, si on a la chance comme moi d’habiter dans un quartier populaire, on verra que les rapports d’entraide existent beaucoup plus que dans une banlieue résidentielle privilégiée de Montpellier ou d’ailleurs. Tous les travaux en sciences humaines montrent que les comportements altruistes restent massivement plus répandus dans les quartiers populaires que dans les quartiers résidentiels.

Et cela peut s’expliquer pour une raison très simple : ce n’est pas que l’homme des quartiers populaires serait par nature -au sens rousseauiste du terme- un être idéal. C’est un être complexe, capable du meilleur comme du pire, mais il reste dans les quartiers populaires des structures de vie commune fondées sur l’anthropologie du don qui, même si elles sont sérieusement attaquées par la société moderne, rendent encore possible entre voisins des rapports d’échanges symboliques. Quand quelqu’un vient vous demander de lui prêter son échelle, votre premier réflexe n’est pas de lui dire : « pour 2 heures, cela fera 20 euros ». Tandis que quand vous devenez riche et puissant… Ma grande théorie, qui est celle de tout l’anarchisme, c’est que la richesse et le pouvoir nous coupent de nos semblables. Cela permet d’être dans un monde où je peux dépenser sans compter, où tous mes caprices peuvent être satisfaits et où ni l’autre ni la réalité ne viennent faire résistance à mes fantasmes infantiles. C’est pourquoi, dès que l’on monte dans la société, l’oxygène moral se raréfie. Et c’est pourquoi dans un quartier populaire, même si vous rencontrez des gens qui sont déjà animés par la volonté de parvenir – il ne s’agit pas encore une fois de les idéaliser – dans l’ensemble, on rencontre beaucoup plus de bon sens et de décence commune que dans une réunion des patrons du CAC 40.

 Quand vous vivez avec 1.200 € par mois, la réalité est là pour vous mettre du plomb dans la tête : vous ne pouvez pas vivre tel un Narcisse, un éternel adolescent suivant ses caprices. Et c’est pourquoi dans un quartier populaire, même si vous rencontrez des gens qui sont déjà animés par la volonté de parvenir – il ne s’agit pas encore une fois de les idéaliser – dans l’ensemble, on rencontre beaucoup plus de bon sens et de décence commune que dans une réunion des patrons du CAC 40. C’est Claudio Magris qui disait qu’en Italie : c’est une chose simple à reconnaître, mais on entend beaucoup moins d’âneries dans un autobus qu’à la télévision.

 

 


Cela explique aussi pour vous cette réaction politique plus radicale aujourd’hui par rapport à ces valeurs qui sont au fond les valeurs de l’establishment à Paris ?

 

 Plus la logique libérale se développe et plus, comme le disait il n’y a pas très longtemps un dirigeant européen, il va falloir choisir entre le marché ou le peuple. Il est clair que le développement du libéralisme rend de moins en moins acceptable pour les élites l’intervention du peuple. On l’a bien vu lors du référendum de 2005 où l’on est passé allègrement sur le vote de la majorité, ce qui aurait choqué même les politiciens les plus conservateurs d’il y a 40 ou 50 ans. C’était le sens des travaux, au début des années 70, de la Trilatérale, quand elle concluait que nous en sommes à un stade de l’économie de marché qui nécessite l’apathie des individus à transformer en consommateurs. Pour le reste, il faut laisser les experts décider car la politique et l’économie sont des sciences trop compliquées pour le peuple... Or, on sait que la politique n’est pas une science et que l’économie a un statut actuel comparable à l’astrologie de la Renaissance…

 

 

Vous écrivez dans « La Double pensée » en parlant de la gauche et de l’extrême gauche : « Ces dernières sont devenues globalement incapables de comprendre que le système capitaliste mondial s’effondrerait en quelques semaines si les individus cessaient brutalement d’intérioriser en masse et à chaque instant un imaginaire de la croissance illimitée et une culture de la consommation vécue comme le fondement privilégié de l’image de soi ». C’est une critique anthropologique profonde du mythe de la croissance du « ce sera toujours mieux devant nous », qui implique donc le refus du « c’était mieux avant ». C’est d’ailleurs le thème de votre dernier livre : « Le complexe d’Orphée ».

 
Vous cernez le point central de tous les problèmes de la gaucheMichea empire moindre mal moderne.
Dans sa première phase, le capitalisme n’est pas encore une société de consommation, ce qui fait que l’on doit payer l’ouvrier de l’époque de Marx de la manière minimale parce que l’on ne voit pas en lui un consommateur.

Tout changera au 20ème siècle. Vous connaissez la formule de Ford : « Je paie bien mes ouvriers pour qu’ils puissent acheter la voiture qu’ils ont produite ». Formule d’ailleurs qui est ambiguë parce si on les payait exactement pour le travail qu’ils ont produit, le patron ne ferait aucun bénéfice et le seul moyen de résoudre cette contradiction, c’est le crédit. C’est ce qui fait que l’endettement va devenir le moteur du capitaliste.

Mais ce que la gauche ne comprend pas, c’est qu’à partir des années 20, on rentre dans une société de la consommation et de la croissance perpétuelle : le capitalisme n’est plus simplement un système économique, il devient un fait social total qui ne pourrait pas fonctionner si les gens n’intériorisaient pas une culture de la consommation et si en face il n’y avait pas un mode de croissance correspondant.
 
D’où, effectivement, l’ambiguïté de la croissance. Tout le monde parle de la croissance comme si c’était un phénomène naturel alors qu’elle est l’autre nom de l’accumulation du capital. Ce qui veut dire qu’on ne produit pas des biens et des services parce qu’ils répondent à des besoins humains, mais parce qu’ils permettent de dégager du profit et de donner lieu à des transactions monétaires.

Si un village vit en autosubsistance grâce à ses potagers, à partir du moment où il n’y a pas d’échanges marchands, on dira que son taux de croissance est égal à 0.
 
Inversement, prenons l’un des moteurs de la croissance : « l’obsolescence programmée ». Cela commence à partir de 1925 avec le Cartel des fabricants d’ampoules électriques. Si l’on veut que les gens consomment, il faut que les objets qu’ils achètent tombent en panne régulièrement.

Je suppose que vos lecteurs connaissent le problème. Ils ont acheté un frigo qui doit tomber en panne au bout de 7 ans. L’ordinateur devra être changé au bout de quelques années. Il est clair que l’obsolescence programmée est un des moteurs de la croissance. Personne ne dira pour autant que cette obsolescence programmée aide par conséquent au pouvoir d’achat des gens qui doivent tous les trois ans ou tous les cinq ans racheter tel ou tel appareil supposé indispensable. On voit bien, rien qu’à partir de l’exemple de l’obsolescence programmée, que la notion de croissance est tout sauf neutre.
 
Inversement, malgré tous les défauts du stalinisme, l’Allemagne de l’Est était capable de produire des appareils électroménagers qui duraient toute une vie et une des premières choses que les compagnies occidentales ont fait, après la chute du Mur de Berlin, c’est de privatiser les entreprises allemandes qui produisaient de l’électroménager durant toute une vie et de détruire les brevets pour faire fabriquer dans ces usines des objets qui tomberaient en panne parce que c’est bon pour la croissance.

Si le sort de nos sociétés dépend d’une croissance fondée sur de tels principes, et je pourrais en prendre d’autres, il est évident qu’une catastrophe naturelle, un pétrolier qui échoue sur les côtes de Bretagne, c’est bon pour la croissance comme on disait, cela fait marcher le commerce. Et lorsqu’il y a disjonction entre le mouvement de l’économie, le bon sens et la common decency, dans un cadre où les besoins humains fondamentaux de la majorité des hommes qui composent la majorité de l’humanité ne sont pas satisfaits, on est dans un monde absurde. Et cette critique que font les décroissants ou les déglobalisateurs qui commence à apparaître, elle n’est jamais reprise en compte par les experts officiels de l’économie qui défilent en boucle sur les scènes de la télévision.

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 16:45

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Jankelevitch.jpg« La philosophie est menacée de mort, le danger est extrême, nous n’avons pas de temps à perdre. Donc il s’agit non pas de discuter mais de lutter. Après tout le combat pour la philosophie c’est encore de la philosophie. On fait de la philosophie également dans les rues, c’est l’origine de la philosophie. Elle est faite pour ça. Pour qu’on se batte pour elle. La philosophie n’est pas un cadeau de noël qui nous est donné tout ficelé dans son emballage cadeau, avec du papier rose, mais il faut la conquérir, lutter pour elle, en toute circonstance ; contre les sarcasmes, contre les persiflages et surtout contre les entreprises venues d’en haut qui visent purement et simplement à la détruire, à la faire disparaître, à l’assassiner, à l’exterminer ».

 

Vladimir Jankélévitch

Etats généraux de la philosophie, 1979

 

Lors de l’émission des NCC de vendredi dernier, Sébastien Charbonnier était l’invité de Philippe Petit. Après Deleuze pédagogue, il y présentait son second essai, Que peut la philosophie ? Etre le plus nombreux possible à penser le plus possible , tout juste sorti au Seuil.

 

Il réagit ici - sans langue de bois ni faux fuyants - à l’intervention du maître du je ne sais quoi et du presque rien.

 

« ... je ne suisQue-peut-la-philosophie.jpg pas du tout d’accord. On n’a pas à sauver la philosophie. La philosophie on n’en a rien à fiche. Ce que je veux dire c’est que sauver la philosophie, pour moi, c’est mettre le problème à l’envers. c’est-à-dire qu’on a déjà une certaine idée de la philosophie. C’est la philosophie qu’on veut sauver et, c’est tout le travail que je fais sur le problème des  canons culturels, ça me paraît mettre le problème à l’envers. C’est-à-dire que si on estime que la philosophie va aider les individus à être des citoyens, à être plus libres, ce qui est intéressant c’est de les sauver eux. Et qu’est-ce que la philosophie peut faire pour les sauver eux. Alors que quand on veut sauver la philosophie, qu’est-ce qu’on veut sauver ? (Dans ce) discours - là on n’a pas la version intégrale - le problème est le suivant : il faut sauver la philosophie parce que la philosophie est garante de la démocratie, permet la démocratie. Quand Jankélévitch dit ça, depuis un siècle 6% des français ont eu de la philosophie (en classe), et au moment ou il tient le propos, 1 français sur 5 fait de la philosophie. C’est donc une injure indirecte, me semble-t-il, à 80 % qui n’ont jamais fait de philosophie, que de dire : si on supprime la philosophie nous ne serons plus en démocratie et, c’est Bouveresse qui cite le propos, "on fera des français des bovidés". Donc tous ceux qui n’ont pas fait de philosophie sont des bovidés en 1979, selon Jankélévitch. Je comprend le combat, mais en même temps cela me paraît typique d’une certaine illusion scolastique. C’est-à-dire que Monsieur Jankélévitch se sent en danger, et ne se rend pas compte que ce n’est pas vraiment la démocratie ou la France qu’il s’agit de sauver, mais une certaine discipline et la conception qu’il en a ». 

 

C’est dit !

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 09:53

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Genre, fort commun sous toutes les latitudes, se caractérise par une propension naturelle au phrasé alambiqué.
A le maintien roide et altier, une manière tout à fait caractéristique de pousser du goitre et d’agiter les plumes de contentement à l’écho de son propre discours.


Dans le domaine des affaires, cela pourra être le self-made-man - ou le fils de famille - qui, ayant pris sa bonne fortune pour du génie, dispensera de paternelles leçons de vies, assorties le plus souvent d’indépassables sentences de son cru (style : Plus tu montes haut, moins y a d’oxygène).


Dans le domaine de l’esprit sévit une sous-espèce à la laquelle Schopenhauer a opportunément donné le nom de philosophrastes ; branche aux ramifications nombreuses à laquelle appartient l’essentiel des hégéliens et des heideggériens - mais ils sont pas les seuls, loin s’en faut.


Et puis, il y a petite Poucette...

 

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 09:53

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"Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise."

CHAMFORT

 

Priene - RuePerdu dans ses songeries à l’ombre du portique de Priène, le philosophe Bias, l’un des sept sages de la Grèce antique, ne pouvait sans doute concevoir qu’un jour les alluvions du fleuve Méandre repousseraient la mer des kilomètres au loin.
Il faisait alors bon vivre dans les rues placées sous la protection de la blancheur majestueuse à peine piquée de vert du mont Mycale. C’était avant que la guerre ne surgisse.

Leurs voisins de Milet, dont les eaux venaient baigner les remparts, connurent également diverses fortunes ; grandeurs et malheurs, bonheurs et douleur ; bonheur tandis que les jours s’écoulaient sans tâche sur l’horizon et que la terre ne secouait pas les hommes de ses humeurs  ; douleur lorsque la cité fut prise et incendiée par les Perses.
Le plus docte d’entre eux, Thalès, qui trépassa tandis qu’il contemplait une joutes sportives, considérait l’eau comme principe de toute chose.
Et ce fut par l’eau que virent bien des maux. Mais sans elle la cité ne pouvait survivre et bientôt périclita.
Milet - Theâtre
Ainsi, si tout semble immobile, à la vérité tout coule.
Entre flèche du temps et éternel retour.

L’ineffable douceur de l’instant que l’on ne sait saisir ; un bien être toujours inquiet.
Le voilà le poison. Le voila le remède.

De στοά encore debout il n’en est aujourd’hui plus guère. Pourtant, s’emparant du nom, une formation musicale, adossée sur une base classique, ravive la flamme des temps ensevelis et nous envoute par ses mélodies teintées d’une nostalgie secrète - une noirceur aussi, que le fameux tableau de Böcklin mis à l’arrière- plan du premier morceau que je propose ici, rend parfaitement.

Cette musique réconcilie, et apaisera aussi l’oreille de quelques aimables lecteurs que j’ai par trop malmenée.

Sénèque, dans La brièveté de la vie, affirmait que « ce fut la maladie des Grecs de chercher quel nombre de rameurs avait Ulysse ». Sans doute avait-il raison.
Et sans chercher à raisonner ou ratiociner, car la musique, comme le dit fort justement Clément Rosset, n’est que ce qu’elle est,  je propose juste de partager un peu d’émotions ; un peu de douceur dans se monde de brutes.

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 sToa - Sakrileg (live at WGT 2009)

sToa - Stoa
sToa - Puisque tout passe

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 18:48

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En cette période de la fin d’un monde, et tandis quelques hurluberlus investissent les pentes du Pech de Bugarach, plutôt que de sombrer dans l’hystérie apocalyptique, ou, tout à rebours,  le dédain blasé, il m’est apparu plus ludique d’évoquer ce fameux calendrier maya au travers d’un petit amusement consistant à calculer et traduire sa date de naissance - ou tout autre événement du choix de chacun - en maya .

 

Un peu d’histoire est ici nécessaire.

 

Mais évoquons tout d’abord la notion de temps.
Si, selon les traditions, les civilisations optèrent soit pour une conception du temps linéaire, soit plutôt pour une conception cyclique, puisque de temps il s’agit, encore faut-il s’entendre sur ce que recouvre ce mot fort connoté. Etienne Klein, dans son excellent ouvrage Les tactiques de Chronos, pose les bases de la réflexion : « Le temps est seulement ce qui permet qu'il y ait des durées. Il est cette machine à produire en permanence de nouveaux instants. Il fabrique la succession d'instants et nous ne percevons en réalité que ses effets ».

 

2012 08 Mexique - Palenque027Ainsi, chez les grecs anciens, avec Héraclite, tout coule. Mais alors, s’interroge le physicien « si le temps était un fleuve, quel serait son « lit » ? Par rapport à quoi s'écoulerait-il ? Que seraient ses « berges ? ». Du côté Parménide, a contrario, le mouvement est pensé comme une succession de positions fixes. Auquel cas, conclut E. Klein, « tout devait pouvoir être décrit à partir d'un seul concept d'immobilité. Le devenir n'était donc qu'une illusion relevant du « non être ». ».

 

Si dans les civilisations premières, basées sur l’observation de la nature les conceptions cycliques du temps dominent, avec les physiciens nous entrons dans un temps linéaire, irréversible, et respectant le principe de causalité.
Reste le temps psychologique, le temps tel que perçu, mais c’est un autre débat.

 

Le calendrier dans lequel nous baignons, et qui nous apparaît si familier, en est réalité complexe. C’est qu’il conjugue tout à la fois des notions de cycles et de linéarité. Cyclique il l’est à travers la répétition des semaines, des mois et des saisons. Mais il est aussi inscrit dans la durée, avec une flèche du temps irréversible. Enfin, nous comptons le temps à partir d’un instant zéro choisit arbitrairement.
Ce système de calendrier, en son principe, est comparable à celui des mayas. Dans les grandes lignes les différences sont de deux ordres : d’une part les mayas comptaient de 20 en 20 (au lieu de 10 en 10 pour nous). D’autre part ils avaient deux calendriers imbriqués. Un calendrier profane, dit « vague » et un calendrier cérémoniel.
 
Aujourd’hui, les études archéologiques et historiques permettent d’affirmer, d’une part, que « l’intérêt des Mayas pour les dates qu’ils inscrivaient sur leurs stèles ne traduisait pas un culte du temps, mais exprimait le souci d’inscrire dans la durée le règne de leurs souverains. » (1); d’autre part qu’ils n’étaient pas astronomes mais astrologues et que « la complexité qui résulte de la combinatoire de multiples cycles est fonctionnelle ; elle permet au devin de choisir entre une multitude d’alternatives, les unes favorables, les autres non, et de contrarier les destins trop adverses ».

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Entrons dans le vif du sujet

Les mayas avaient donc deux calendriers dont l’origine est à rechercher chez les Olmèques (base commune de tous les calendriers méso-américains)

 

Tzolkin-noms-20-jours.JPGLe Tzolkin

Le premier de ces deux calendriers est un calendrier divinatoire et cérémonie, appelé tzolkin. Sa durée est de 260 jours.
S’y combinent 20 noms de jours (imix, ik, etc…) aux chiffres allant de 1 à 13.
Dans ce système, le même jour, ne réapparaît qu’au terme de 13 x20 jours.

 

La Haab

Le second calendrier, nommé haab, est un cycle solaire dit « vague » qui comprend 360 jours (18 mois de 20 jours) + 5 jours, souvent considérés comme néfastes.

 

Inscription des jours dans les deux calendriers

Un jour est défini à la fois par sa position dans le tzolkin et dans le haab.
Les cycles de tzolkin et du haab se combinent sur le modèle d’une roue dentée imbriquées et il faut attendre 52 années vagues ou 73 cycles cérémoniels pour que la désignation d’un jour dans les deux cycles se répètent : c’est la roue du calendrier. 
(Pour déduire ces deux nombres – 52  et 73 – il faut trouver le plus petit commun multiple, ici 5. 365 / 5 = 73 et 260/5 = 52)

french_tzolkin_tun.gif 

Le compte long

Afin de pouvoir inscrire leur histoire dans la durée les mayas ont inventé le compte long (ils comptent de 20 en 20 et non de 10 en 10). Ainsi le décompte des jours se défini en cinq unités de comptes distinctes, multiples de 20

 

1 Baktun = 144 000 jours
1 Katun =  7200 jours (soit près de 400 de nos années)
1 Tun =  360 jours
1 Uinal  = 20 jours
1 Kin = 1 jour

 

Nota : des unités de temps encore supérieures au Baktun ont été découvertes. Ainsi  le pictun qui fait 20 baktuns, soit près de 7885 de nos années. On a même identifié l’alautun, soit 8000 pictuns (unité qui frise l’inconcevable)

 

Point de départ du grand cycle AAA_Date-maya.jpg

Cette date fameuse, dans le compte long, s’écrit : 13.0.0.0.0 4 ahau 18 cumku.
(4 ahau est le jour de ce point de départ dans le calendrier rituel et 8 cumku, le même jour représenté dans le calendrier « vague »)
La correspondance dans notre calendrier est le 11 août 3114 av. J.-C (date maya : 4 ahau 8 cumuk)

 

Il est probable que cette date corresponde symboliquement à une nouvelle création du monde ( 13 baktuns = 1872 000 jours, soit 5124,37 années)
Ce point de départ du grand cycle (qui est encore le nôtre jusqu’au 21 ou 233 décembre 2012, selon les comptes), établi au jour mythique du 4 ahau 8 cumku de l’an 3114 av JC correspond à une antiquité très supérieure à toute présence maya et pour l’heure n’est relié à aucun événement.

 

Exemple du calcul d’une date dans le compte long

9.17.0.0.0 13 ahau 18 cmuku  signifie que depuis le point 0 se sont écoulés 9 baktuns (9 x 144 000 jours) 17 katuns (17x 7200 jours) 0 (le reste) pour atteindre le jour donné, soit le 13 ahau 18 cumku.

 

Temps linéaire et  temps cyclique

Ainsi se conjugue, dans l’imbrication des deux calendriers maya, le Tzolkin et le Haab, avec cette date mythique de départ du Grand Cycle, à la fois un temps linéaire et un temps cyclique.
Ce grand cycle long de 1872 000 jours ou 5124,3661 années apparaît comme ainsi une sorte de compromis entre temps linéaire (parce assez long) et temps cyclique (parce que durée finie).

 P1030085.jpg 

Calculer sa date de naissance en maya

Date choisie : 12 mars 1993

 

Tout d’abord il faut convertir la date choisie en son équivalent en nombre de jours du calendrier julien, en usage jusqu’à l’adoption de notre calendrier actuel.

 

Facteur corrélation : 01 janvier 2000  = 2 451 545 jours
A ce chiffre, pour atteindre le 12 mars 1993, il faut retrancher le nombre de jours écoulés avant le référentiel du 01 janvier 2000, donc  :

 

Oter 7 x365 pour arriver au 01 01 1993 puis ajouter 1 jour (année bissextile 1996) et enfin ajouter 71 (le 12 mars est le 71ième jour de l’année).

Le résultat est : 2 451 545 + 1 + 73 – (7x265) =   2 449 064

 

[Pour ceux qui préfèrent directement aller au résultat, il existe sur la toile des calculateurs automatiques, où il suffit de saisir la date que l’on souhaite obtenir en calendrier julien – d’un calculateur l’autre il peut y avoir quelques jours d’écart]

 

Maintenant convertissons notre résultat en maya :
On enlève à ce chiffre une constante de corrélation de 584 283 jours et ce total est divisé par chaque unité de temps maya
2 449 064 – 584 283 =  1 864 761 P1040925

 

Baktun : 144 000 jours
Katun : 7200 jours
Tun : 360 jours
Uinal : 20 jours
Kin : 1

 

Ici donc 1 864 761 / 144 000 = 12,97
(reste 1 864 761 – 12 x 144 000 = 136 761)

On obtient : 12 baktum

 

136 761 / 7200 = 19
(reste 136 761 – 18 x 7200 = 7161)

 

On obtient : 18 katun

7161 / 360 = 19,89
(reste 7161 – 19x360 = 321)

 

On obtient 19 tun

321 / 20 = 16,05
(reste 321 – 16x20 = 1)

 

On obtient 16 uinal et 1 kin

 

D’ou la date 12.18.19.16.1

 

Les calculs des jours rituels de l’année solaire s’obtiennent par des divisions par 13 20 et 365

calcul-maya.JPG

Bon le résultat peut ici également directement s’obtenir via un calculateur, mais il est toujours bon de comprendre le mécanisme, la méthodologie, qui y amène les écarts proviennent des arrondis). 


(1) Pour ce billet je me suis largement adossé sur deux excellent ouvrages consacrés aux mayas. D’une part, Les Mayas, avec des textes d’Eric Taladoire paru aux éditions Chêne. D’autre part un guide des Belles Lettres intitulé également, avec originalité, Les mayas, et écrit par Claude-François Baudez.

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