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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 08:25

Nietzsche demeure pour moi un insondable mystère.

 

Il y a de cela environ deux ans j’écrivais dans une chronique toute personnelle : « Je suis mal à mon aise  avec la pensée de Nietzsche. Quelque chose d’indistinct, d’informulé qu’il me faudra éplucher et mettre à nu. Voyant d’aucuns, et parmi eux quelques sommités, évacuer d’un mot - ou mieux nier - ce que certaines idées nietzschéennes peuvent avoir d’ambigües, voire de nauséeuses ; les voyant, disais-je, noyer telle sentence ou tel aphorisme dans une complexité artificielle, si bien que toute perplexité se trouve repoussée à une mauvaise lecture de l’œuvre du « Maître », décontexualisée et donc forcément fautive, déviante donc indigne, je m’interroge ». J’ajoutais un peu plus bas, en guise de conclusion provisoire, ce qui m’apparaissait être une saine pharmacopée pour me débarrasser de mon trouble. «…une relecture éclairée. Sans parti pris ni exaltation », voilà ce qui, en bref, il me fallait.

 

friedrich-nietzsche-paul-ree-lou-andreas-salome.jpgJe concède n’avoir, depuis lors, bu la potion qu’à moitié, ne relisant dans les faits qu’une bonne part de ‘Par delà bien et mal’. Rien de plus de Nietzsche lui-même qui, chez moi, ne peut se lire qu’à petites gorgées.
Pour le reste, décidé de me faire une idée plus ferme du philosophe au marteau, je me suis tourné vers la prose, plus ou moins éclairée, de quelques commentateurs (1). Hélas, je ne m’en trouve guère plus avancé.
Sans doute ai-je été mieux inspiré à l’écoute de quelques belles émissions radiophoniques ; ainsi le 20 janvier dernier, lors d’une semaine consacrée à Nietzsche, Raphaël Enthoven recevait Patrick Wotling dans ‘Les nouveaux chemins de la connaissance’ pour  y parler de la critique que Nietzsche adresse aux autres philosophes et à la philosophie.
Je n’oublie pas ici une très salutaire conférence d’Alexandre Lacroix autour de Nietzsche et des hyperboréens, avec, pour support, la première page de l’antéchrist. Il y sera notamment question de l’apollinien et du dionysiaque.

 

 

Nietzsche n’est pas de ces philosophes à la prose desséchée, de ces faiseurs de salmigondis indigestes qui désespèrent le commun. Bref, il n’est pas genre d’homme à noyer la simplicité - voire l’indigence - du propos dans ce que ma probable inculture me fait apparaître comme un pédant verbiage ésotérique. « Si j’avais la pulsion du thésard, écrit Frédéric Schiffter dans Le plafond de Montaigne, je pourrais ergoter sur l’approche sub specie temporis de l’être chez Montaigne ; ou, en jargonnant comme Kant, sur son parti pris de penser le monde à travers un ‘jugement réfléchissant’ – de manière subjective -, au lieu de le subsumer sous les catégorisations d’un ‘jugement déterminant’ – de manière objective. Mais n’ayant qu’un instinct de lecteur, ma thèse est simple : si Montaigne se retire en sa librairie pour écrire, c’est pour continuer ses conversations avec Etienne, son frère, et avec Pierre, son père, tous deux réduits au silence définitif à cinq ans d’intervalle » (2). Voilà magistralement dit ce que m’inspirent ces tanks conceptuels que sont ces épais volumes d’un Heidegger ou encore, par exemple, ces arguties absconses d’un Kant (je n’ai jamais pu, malgré la meilleure volonté, dépasser la moitié de la ‘Critique de la raison pratique’ sans me surprendre à rêvasser à tout autre chose).
Et si un livre me tombe des mains autant passer à autre chose… Quitte à y revenir ultérieurement – ou pas.

 

Mais, histoire de ne point toujours taper sur les mêmes, il me faut reconnaître que Spinoza me fait à peu près le même effet. Cela me désole terriblement, tant ce que j’ai pu entendre au sujet polisseur de lentille me laisse supposer quelques possibles accointances avec sa pensée. Et si célèbre la formule «… les hommes se croient libres, seulement parce qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés » (3), claire et limpide, donne belle matière à méditation, pour le reste la mathématique spinosiste demeure hors de ma portée. Un exemple : « Axiome. 1) La substance existe, en raison de sa nature, antérieurement à tous ses modes (modifications). 2) Les choses qui sont différentes se distinguent les unes des autres, soit réellement, soit modalement. 3) Les choses qui se distinguent réellement, ou bien ont des attributs différents, comme la pensée et l'étendue, ou bien se rapportent à des attributs différents… ». Je vous épargne les quatre autres axiomes qui suivent. En découlent : Proposition I et démonstration. Proposition 2 et démonstration. Etc. Jusqu’au corollaire : « La nature est connue par elle-même et non par quelque autre chose. Elle consiste en une infinité d’attributs dont chacun est infini ou parfait en son genre ; à son essence appartient l’existence, de telle sorte qu’en dehors d’elle il n’est aucune essence ou existence, et ainsi elle coïncide exactement avec l’essence de Dieu, seul glorieux et béni » (4). Au risque de passer pour un cuistre, cette mathématique me tombe littéralement des mains.
« Beaucoup de choses dans le chapitre sur les préjugés des philosophes, au début de ‘Par-delà bien et mal’, à la fois les adversaires, ceux qu’il détruit successivement, Kant, Spinoza, le phtisique et son charlatanisme mathématique – ou géométrique -, Platon évidemment, Epicure même, avec qui il a été plus charitable dans d’autres textes, Liebnitz,… » (5). Me voici donc rassuré.

 

Passant, toute autre est la philosophie anglo-saxonne. Lisible par tous, compréhensible. Il en va de même des philosophes des Lumières. Nietzsche est dans cette veine, la puissance lyrique en plus, ce qui rend peut-être le propos plus immédiatement difficile à appréhender. Qui n’a pas à l’esprit  - ou n’a jamais cité - l’une de ces formules définitives marquant si bien les esprits ? Par exemple : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ».
Fulgurance de l’aphorisme donc, mais faussement simple – nécéssitant souvent une large culture. Sujet donc aux contresens, aux interprétations, aux appropriations et récupérations de toutes sortes.

 Par-dela-bien-et-mal.jpg

Dans le préface de « Par-delà bien et mal », Nietzsche pose en liminaire : « … la plus durable et la plus dangereuse de toutes les erreurs jusqu’à présent a été l’erreur d’un dogmatique, à savoir l’invention par Platon de l’esprit pur et du bien en soi. (…) Mais le combat contre Platon, ou pour le dire de manière plus intelligible et pour le ‘peuple’, le combat contre l’oppression millénaire de l’Eglise chrétienne – car le christianisme est du platonisme pour le ‘peuple’ » (6). Voilà qui aurait dû me réjouir, lorsque la première fois j’entamais le livre. C’était en août 2000, sur les bords de la baie de Somme. En vrai, je suis passé totalement au travers, faute alors de connaître véritablement Platon (tout ce que j’en savais, c’est qu’il était le plus célèbre philosophe de l’antiquité).
Avec cette manie archiviste qui me pousse à dater, situer et commenter mes lectures je puis aujourd’hui, secouant ma nostalgie, reconstituer à peu près l’historique de cette plongée en terre nietzschéenne. Au-delà de l’anecdote d’ailleurs, ces écueils qui me firent fractionner cette lecture illustrent bien toute difficulté, pour l’ignare ordinaire, à appréhender une œuvre si foisonnante. Et de la mécompréhension au cliché il n’y a pas loin...
« L’arrivée de l’eau, notais-je alors à même le revers de la couverture. Comme une délivrance. Le reflux. Comme un apaisement. Une saison avalée. La nuit. Comme une désespérance. Etal ». Cette année là, je n’ai pas dépassé la centaine de pages. Et ce n’est qu’en septembre 2006 que j’ai repris le livre, y inscrivant assez fier, sous ma vaniteuse et lyrique métaphore marine : « Je n’avais, en 2000, pas les clés de lecture que j’ai à présent… En définitive je suis passé à côté et au travers ». Bien présomptueuse assurance ! Car je n’allais pas me montrer encore à hauteur de la tâche. Enfin, un soir de juillet 2008, une heure avant minuit, je repris sous une impulsion soudaine mon ‘Par-delà bien et mal’ page 204 après y avoir ajouté un nouveau graffiti à la mémoire de ma tante, alors récemment décédée : « Elle avait lu Nietzsche dans sa jeunesse. Et me disait souvent, goguenarde : Il n’y va pas de main morte ! ». Elle ne fut pas pour rien dans ce désir de me frotter une nouvelle fois à Nietzsche. Et cette fois, je suis allé au bout, crayon à la main, sans regretter cette lecture parcellaire…
En suis-je devenu lecteur plus averti ? J’en doute profondément…

 

Dans « Comprendre Nietzsche », Jean Lefranc insiste sur l’ambivalence des notions et des doctrines chez Nietzsche. « L’erreur de beaucoup de nietzschéismes est de ne pas en tenir compte et de chercher à réduire cette ambivalence en invoquant une évolution de la pensée de l’auteur, ou tout simplement un manque de cohérence d’un recueil d’aphorismes à un autre. Il ne resterait plus alors, par un choix unilatéral de ‘valeurs’ qu’à construire une philosophie morale (ou immoraliste), une philosophie politique de Nietzsche aussi simpliste que cohérente, susceptible de provoquer l’enthousiasme ou la réprobation chez nous autres modernes… » (7). Dont acte.

 

Nietzsche penseur ‘intempestif’. Assurément.
Et si ce dernier me reste insaisissable, résistant (et c’est sans doute tant mieux) à ma manie des classifications, je n’en relève pas moins cet extrait de la conclusion du livre de Jean Lefranc (livre assez mal nommé à mon goût) : « Il ne saurait y avoir d’esprit libre sans un certain ‘sens de la distance’ (…) et surtout il ne saurait y avoir d’esprit libre sans probité… » (8). Cela rejoint les propos de Patrick Wotling, tenus dans ‘Les nouveaux chemins’ : « Nietzsche est extrêmement sévère à l’égard des professeurs et des universitaires. Il a choisi lui-même de tourner le dos à cette carrière qu’il avait entamé pourtant brillamment – donc ce n’est pas par dépit qu’il tient ce type de propos – et il est également extrêmement sévère envers les philosophes à cause d’une certaine cécité à l’égard de soi-même et, pour dire les choses de manière plus précise et certainement plus cruelle, un manquant de probité, un manque d’honnêteté intellectuelle, un manque de droiture ou de rigueur intellectuelle, que Nietzsche reproche sans arrêt. C’est le reproche fondamental qu’il adresse en fait aux philosophes… » (9)

 

A craindre qu’il me faille rester sur cette mer incertaine…  


 

  Conférence avec Clément Rosset, Dorian Astor et (hélàs) Ph Sollers

 

 .

 

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Nietzschze, u voyage philosophique
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 (1) Je ne puis compter sur les nietzschéens, trop occupés à la défense de leur champion ; ni à ses ennemis, juste préoccupé d’en faire un portrait calamiteux… Qui assez neutre et assez pédagogue ?…

(2) Frédéric Schiffter, Le plafond de Montaigne, p30 –31. Ed Milan 2004.

(3) Spinoza, Ethique, III, 2, scolie.

(4) Spinoza, Court traité, II, appendice.

(5) Raphaël Enthoven, dans les NCC du 20 janvier 2011. (Emission toujours écoutable).

(6) Préface datée de juin 1885. Sils-Maria, Haute-Engadine.

(7) Jean Lefranc, Comprendre Nietzsche, Armand Colin 2003.

(8) Op cité.

 (9) NCC du 20.01.2011 (cf note 5). 

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 09:03

Ce qui suit est tiré de l’excellent ouvrage de synthèse de Jean-Léon Beauvois, « Les influences sournoises » paru il y a quelques semaines chez Bourin. Outil indispensable pour qui veux comprendre les mécanismes insidieux d’influences (et pourquoi non les enrayer en partie), le livre, au sous-titre évocateur « Précis des manipulations ordinaires », mérite une lecture tant attentive qu’exhaustive. C’est clair, sans jargon sibyllin et le seul néologisme que j’y ai relevé est cette savoureuse notion du soi-ïsme sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet (Je prépare une fiche de lecture de cet incontournable).

JL-Beauvois---Influences.jpg

 

Pour l’heure j’en reviens donc à mon extrait des « influences sournoises » (p 81 –82). Il est tiré du chapitre 2 (« La fabrique de l’opinion de base ») du livre. Je reprends ici une petite partie du paragraphe ayant donné le titre à ce billet. Il y est question d’un exemple que je laisse à la méditation de chacun : james bond girl

 

« Le mensonge du prime time : C’est là l’effet qu’on appellerait volontiers ‘l’effet avec tout ce qu’on voit et tout ce qui se passe…’.
Je pense à mon copain maçon. Il est confronté à de si nombreuses scènes d’amour physique qu’il en vient à juger pathologique la rareté de ses ébats, tout juste bimensuels, avec sa femme. Et qui durent quand même moins longtemps. Est-il toujours un vrai mec ? Il lui arrive de penser que sa modération devient problématique. Il voit tant de jeunes, de cadres et d’intellectuels entre 20 h et 22h30 qu’il lui arrive de se demander ce qu’il peut encore faire, lui, dans ce monde, avec son métier manuel d’une autre époque et ses 50 ans qui le tiennent désormais hors du coup. Et ils ont si souvent de belles femmes, ces héros, même les plus vTV-influence.-jpeg.jpgils ou les plus dégradés, que la sienne commence à l’agacer grave. Elle devrait au moins faire de l’aérobic. Il divorcerait bien, mais le culte de la famille auquel il est régulièrement exposé dans les séries et les pubs lui donne à réfléchir sur le sens authentique et profond de l’existence en cocon. Le quota ridiculement faible d’informations internationales lui donne à penser que c’est en France que se passent les événements les plus intéressants. Mais il voit aussi tant de violence, et il est tellement informé sur tout ce qui se passe, qu’il en vient à changer tous les ans de dispositif d’alarme supposétv-influence-2.jpg protéger sa villa. Il est convaincu de vivre dans un monde très dangereux (1). Je peux affirmer qu’il n’y a eu aucun cambriolage dans sa rue depuis au moins 10 ans. Dites-le-lui. Il répondra que ça arrivera forcément un jour. Il ne croit pas non plus qu’il y ait aussi peu de récidivistes que le donnent à penser les statistiques avancées par des juges qu’il sait trop laxistes, et ce sont ceux qui lui ressemblent le plus qui viennent le clamer sur les écrans. On en voit tous les jours, non, des récidivistes et des victimes regrettant le laxisme des magistrats ? Alors, hein ! Et les politiques sécuritaires, comme il se doit, l’enchantent. Avec tout ce qui se passe… Ce n’est pas demain qu’il votera pour ceux qui ont des discours de travailleurs-sociaux-à-la-noix (toujours son langage), qui relâchent les coupables dans la rue et oublient les victimes. C’est qu’il est, lui, une victime potentielle dans un monde dangereux. Montrez-lui les statistiques attestant une diminution de la criminalité depuis le XIXe siècle, il vous dira qu’il n’est pas un intellectuel et qu’il voit bien, lui, ce qui se passe ».

 

(1) Note de Jean-Léon Beauvois :
« Entre le 7 janvier 2002 et le second tour de l’élection présidentielle, les journaux télévisés avaient consacrés 18766 sujets aux crimes, jets de pierre, vols de voitures, braquages, intervention de la police nationale et de la gendarmerie.(…) L’insécurité fut ainsi médiatisée deux fois plus que l’emploi, 8 fois plus que le chômage… » (Halimi, Les nouveaux chiens de garde, 2005, P 78). On sait qu’il n’y a pas de corrélation entre l’évolution du nombre de crimes et le nombre de faits divers impliquant des crimes évoqués à la télévision. Il n’y a donc pas de corrélation entre le sentiment d’insécurité et l’insécurité réelle (N.Bourgion, Les chiffres du crime, L’Harmattan, 2008).

 

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 09:49

Titre philoVers la pensée unique 

 La montée de l'intolérance dans l'Antiquité tardive

 

Polymnia Athanassiadi

Les belles lettres, 2010

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


Ce livre est tiré d’une série de conférences prononcées en 2006 au Collège de France, suite à une invitation de l’historien et exégète Michel Tardieu
Polymnia Athanassiadi est professeur d'histoire ancienne à l'université d'Athènes et membre du Conseil scientifique de l'École Française d'Athènes.


Gortyne - pretoireQuelques recensions de l'ouvrage :

  

 

Histoire -passion

Non Fiction

E-tudes

 

 

 

 

 

 

   


 

table-matiere.jpg

Introduction : D’Alexandre à Mahomet

Vers-la-pensee-unique.jpgAprès la période hellénistique s’étend un terrain vague qui prolonge l’héritage de Rome et celui de la Grèce orientalisée et qui, dans le jargon des historiens, s’appelle ‘l’antiquité tardive’.
Le fait crucial en est la transformation de la romanité en chrétienté, ou plutôt l’émergence de la religion comme trait identitaire de l’individu dans un monde de plus en plus globalisé – le passage, en d’autres termes, du fait politique au fait religieux.
Ce qui s’effectue dans cet intervalle n’est pas tant le passage du paganisme au christianisme que la transition du pluralisme à l’intégrisme.
Concept dont la pertinence contemporaine paraît évidente : l’intolérance grimpante dans la société méditerranéenne de l’Antiquité finissante.

 

Pour que l’empire païen fût métamorphosé en empire chrétien, il a fallu Eusèbe de Césarée, propagandiste. On lui doit la réécriture de l’histoire politique, sociale, intellectuelle et spirituelle de l’humanité selon une nomenclature purement chrétienne.
Constantin et ses successeurs immédiats : ont réalisé le modèle eusébien de la gestion d’un pouvoir à la fois temporel et spirituel. Constance surenchérit sur Constantin et Julien sur les deux.
Un regard désenchanté sur cette situation est porté par de rares individus. C’est le cas d’un Procope de Césarée. On dirait un anthropologue avant la lettre, qui promène un regard clinique sur son propre milieu (il est vu aujourd’hui majoritairement non point comme un réprobateur de sa société, mais comme un simple pratiquant d’une rhétorique surannée. L’objectif d’une telle lecture est de mettre en relief, dans un monde qui change vite, l’élément de continuité avec le passé hellénique et d’accentuer dans ce contexte la diversité d’attitudes et la liberté de son expression. Car la vision postmoderne, avec son regard libéral, découvre partout les bienfaits du multiculturalisme). 

 

agora.jpg 


Antiquité tardive

Qu’est-ce que l’antiquité tardive ? Quelle est sa nature, son étendue, sa durée ?
Notre antiquité est celle de l’Empire romain. On envisage aussi l’Autre, ou plutôt les Autres, Perses et Arabes, Berbères et Barbares du Nord. La notion ‘d’antiquité tardive’ présuppose donc une vision globalisée du monde. Du progrès cyclique au progrès linéaire : En abandonnant l’idée de progrès cyclique pour celle de progrès linéaire, on adhérait à un modèle optimiste de l’évolution historique, un modèle qui ne se pliait pas au schéma de la grandeur et de la décadence des civilisations (initialement la philosophie de l’histoire est calquée sur le modèle biologique de la naissance, maturité, vieillesse et mort des civilisations - Spengler). A la rigidité su schéma tripartite Antiquité – Moyen Age – Temps modernes, on a opposé la continuité et la fluidité de l’histoire, jusqu’à ce qu’on soit arrivé – suprême ironie – à fabriquer une période historique aussi artificielle que celles de l’historiographie scolaire voulait abolir.

 


Histoire d’une controverse

Peter Brown
En amateur éclairé des disciplines de la psychologie et de l’anthropologie sociale, il a mis leurs méthodes à son service pour avancer des interprétations originales et hardies. C’est ainsi qu’il utilisa la notion de démocratisation de la culture tardo-antique pour l’allier, en prestidigitateur génial, à celle de la contamination des courants spirituels de l’Epoque, proposée par Pierre Hadot – entreprise qui devait lui permettre d’animer un univers lumineux et irénique. L’ère d’angoisse devenait grâce ‘au parfum de révisionnisme passionné’ dispensé par Peter Brown, une ère d’ambition. On aurait pu pourtant souligner les remarquables analogies (plutôt que ‘continuités) entre notre époque et l’Antiquité tardive dans un esprit pessimiste ou cynique, en mettant l’accent sur les intégrismes religieux, le culte de la violence, la ‘démocratisation de le culture’ à pente descendante, et les armées croissantes de nouveaux pauvres parmi les classes moyennes dans l’Occident.   


L’antithèse   

‘The fall of Rome and the end of civilization’ (Bryan Ward-Perkins), est un livre qui souligne la violence des invasions barbares et s’attarde sur le trauma de la dissolution de l’Empire. Cette thèse contredit en tout point l’orthodoxie de la transformation du monde romain et de l’ethnogenèse des nations de l’Europe du Nord.  (…) Indigné contre le relativisme des milieux historiques dans les universités anglo-saxonnes où l’on prêche l’évangile de la continuité, Liebeschuetz conclut que ‘le déclin de l’un est le progrès de l’autre’.   


Miroirs identitaires
On sait le caractère relatif, et même autobiographique, de toute tentative dans le domaine de l’historiographie. Personne ne peut s’évader de son présent. Vérité de la Palice, mais qui mérite d’être répétée : nous sommes tous conditionnés par notre époque, et, ce qui est encore plus poignant, nous sommes les prisonniers de notre propre micro-milieu historique, social et idéologique. Et moi ? Echapperais-je au sort de subjectivisme historique ? Bien sûr que non ! Ayant été élevée dans le système éducatif grec, un système d’un héllénocentrisme outrancier, je salue avec enthousiasme toute violation des orthodoxies nationales et religieuses, sous le signe desquelles je fus introduite à cet autre univers : le royaume des morts – le passé. Pour l’écolier grec, l’Histoire commence avec l’antiquité grecque qui se termine avec les conquêtes d’Alexandre. De là on saute à Constantin, qui, avec sa conversion au christianisme, inaugure la période byzantine dont la gloire s’étend jusqu’en 1453 (…) Et les années passées à Oxford m’ont légué une certaine loyauté envers quelques aspects du modèle anglo-saxon de l’Antiquité tardive…   


L’imaginaire invisibleEmpereur Dece-Trajan
Ce glissement d’un univers anthropocentrique à un monde théocentrique est illustré de manière on ne peut plus frappante par la métamorphose du paysage urbain : à la multiplicité de petites et grandes cités, où l’aménagement de l’espace vital trahit le culte du corps et de l’esprit humain, succède la cité unique avec ses magnifiques monuments, symboles de la majesté du Dieu unique et son représentant terrestre, le basileus ou le calife. (…) Et comme dans les mosquées, de même dans les églises, on trouve de plus en plus ces tribunes élevées d’où le prédicateur adresse ses instructions à la masse uniforme des fidèles. Comment en est-on arrivé là, à la voix unique adressée à une humanité volontairement (ou, peut-être, seulement en apparence) écrasée ?
Cette capitulation de la volonté individuelle, qui va souvent jusqu’à l’effacement total du moi, ce changement d’humeur et de ton dans la collectivité ne pourrait pas être plus fidèlement rendu que par le terme qui couronne toute cette ère : islam, à savoir ‘soumission’.   


Périodisation de l’Antiquité tardive
D’où embarquerons-nous, où espérons-nous débarquer lors de cette aventure ? Je propose deux cités, où plutôt deux sites, emblématiques. Rome en 250, avec l’Empereur Dèce et Eusèbe de Césarée comme port d’embarquement ; Constantinople en 553, avec l’Empereur Justinien et le cadavre d’Origène comme port de destination.

  


Religion d’Etat et raison d’Etat : de Dèce à Constantin
La culture de l’amphithéâtre

Lorsqu’on parle d’intolérance dans le cadre de l’Empire romain, le groupe humain qui vient spontanément à l’esprit, dans sa capacité tour à tour de victime et d’agent de persécution, est bien sûr celui des chrétiens. Né dans un monde qui professe le pluralisme religieux, le christianisme exige de ses fidèles une dévotion exclusive à ses principes et, par conséquent, le rejet actif de toute autre voie menant à Dieu. Or, si la foi exclusive est un héritage juif (donc une attitude familière à l’homme hellénistique), le prosélytisme agressif des chrétiens apparaît comme une nouveauté absolue. (…) La nourrice qui berce la religion de Paul de Tarse et veille sur sa croissance n’est autre que la pax romana. Si c’est dans une atmosphère de violence croissance que grandit l’Eglise cette violence est le propre de la société dans son ensemble (…) Aux hécatombes de la République succèdent les hécatombes de l’Empire, à cette différence près qu’au lieu d’appartenir à un parti politique, les victimes appartiennent à une fraternité religieuse. Mais la banalisation progressive de la violence, qui permet l’intégration du martyre dans la vie quotidienne, est un phénomène cyclique qui procède de la société dans son ensemble (…). Le martyre est sans cesse encouragé par le discours chrétien, tel que nous le trouvons résumé dans un passage d’Eusèbe de Césarée, où l’on voit s’assembler tous les clichés évangéliques à son appui (martyr chrétien ; martyr volontaire, voire sollicité, désir de mort).
En soulignant le caractère ostentatoire du martyr chrétien, Marc Aurèle met le doigt sur un de ses aspects cruciaux : la théâtralité. « il n’était pas du tout dans l’intérêt de l’avancement de la cause du christianisme de souffrir le martyr dans un endroit où personne ne pourrait en être témoin ».
Chez les chrétiens, en même temps qu’une imitatio Christi, le martyr volontaire était un acte de protestation, une façon impressionnante de dire son rejet des mœurs de ses contemporains dans la société impériale.

 
L’édit de Dèce
Années 249 - 250 : on parlera d’un Etat entouré d’ennemis actifs et accablé de maux sociaux et de calamités naturelles. Trajan-Dèce, soucieux d’assurer à l’état en proie à d’inouïs désastres la faveur divine, la pax deorum, publie un édit ordonnant à tous les habitants de l’Empire (sauf évidemment les Juifs) d’offrir un sacrifice sanglant aux dieux du peuple romain.
A la fin de l’année 249 Dèce adresse son édit à tous les gouverneurs provinciaux et à la publication de l’édit, des commissaires locaux sont nommés dans les villes et bourgades de l’Empire avec le devoir de rechercher, à l’aide de registres spéciaux, leurs concitoyens pour les faire sacrifier. Parmi les milliers de chrétiens qui ont été recherchés par les autorités pour accomplir leur devoir religieux de citoyen, il y'en a beaucoup qui échangèrent, leurs convictions contre la sécurité du certificat de sacrifice. D’aucuns ont choisi la fuite, d’autres encore ont réussi à obtenir leur certificat sans se présenter pour sacrificier (graisser la patte du commissaire, ou envoyer à leur place un ami païen ou un esclave). En revanche, ceux qui avaient sacrifié se sont vus, une fois le danger passé, chassés de la communauté des fidèles, bannis de l’Eglise.   


La résurrection des corps
Le nouveau langage, qui tournait la mort en sommeil et les nécropoles en dortoir. Le désir de la ‘couronne rouge’ était palpable dans la société. (…) Le culte des morts et l’adoration des reliques voient leur vogue monter au IIIe siècle pour acquérir les dimensions d’une véritable folie au IVe. Pourtant, le chrétien moyen se sentait empiégé entre deux autorités également écrasantes : l’Etat et l’Eglise – et il en était terrifié. 
Au IIe siècle encore, la notion de la résurrection du corps était loin de former une croyance courante parmi les chrétiens.   


Dèce précurseur de Constantin
constantin-cheval.jpegAcheminement vers la pensée unique :
1 : en laçant le concept d’une religion d’Etat, action qui se traduisit par le transfert des prérogatives religieuses de la cité à l’Etat.
2 : en proposant un modèle persécuteur.
3 : en semant, au sein d’une Eglise déjà divisée, la querelle. 

 

Ambivalence de l’identité religieuse du premier empereur chrétien – Constantin – entre soleil et le Christ. Elevé dans le climat du monothéisme platonisant à la mode, Constantin honorera un dieu transcendant à identité solaire. Le jour consacré au Soleil fut déclaré jour férié par Constantin. Cela ne sera que 66 ans plus tard, en 386, que Gratien et ses collègues substitueront dies Domini – le jour du seigneur – à dies Solis – le jour du soleil – comme férié de l’Empire.
Par son caractère universel, le christianisme répondait parfaitement aux besoins spirituels d’un état œcuménique fortement centralisé. Constantin décida de s’en servir pour assurer un contrôle plus efficace du bras séculier de l’Etat. Il se dépensa pour mettre fin aux dissensions ecclésiastiques et il combla les cadres chrétiens de privilèges, matériels et moraux. (…) On s’empressa de toute part d’entrer dans les ordres pour se soustraire à ses devoirs de plus en plus onéreux de citoyen et pour jouir des apanages concédés à la nouvelle nomenclature.  Ce fut là un lourd héritage pour ses successeurs. (…) Pris dans le cercle vicieux d’un absolutisme de plus en plus impuissant à résoudre les problèmes qu’il enfantait, les maîtres de l’Empire ont suivi l’ornière qu’avait creusé le premier empereur chrétien.  


Le concile œcuménique
Deux ouvrages aux approches différentes consacrés à ce sujet : 

 

« Voter pour définir Dieu »… (Ramsay Mc Mullen)
Un élément crucial du concile serait son caractère démocratique. Le paramètre démocratique maintient l’illusion de l’égalité, car même si c’est une élite d’évêques qui détermine l’issue de l’affaire, et même si la décision finale ne dépend que de l’Empereur, chaque participant a droit à un vote.
L’élément intellectuel est en vogue. Même les illettrés (catégorie qui n’était pas sans compter des évêques) se passionnaient pour la controverse théologique.
Le troisième ingrédient était l’élément surnaturel.
Mais le trait le plus caractéristique du concile est la violence : « … en concile, les évêques font preuve de la plus grande obséquiosité et du plus grand respect ; mais parfois, même dans un cadre si solennel, ils se tapent dessus ou se ceinturent, ils se musèlent et se bousculent, ils lancent tel ou tel objet et poussent les cris les plus sauvages afin que tel adversaire soit mis à mort de telle ou telle manière cruelle. (…) A certains moments, arriver à un vote majoritaire puis à la décision voulue ne pouvait pas se faire autrement que par force physique ou par menace. Il est avéré que des évêques signèrent par peur… »

 

« … power & belief under Theodosius II » (Fergus Millar)
On s’attache ici à l’aspect rhétorique de la culture étudiée. Cette perspective est typique de l’approche postmoderne. Ayant mis l’accent pendant longtemps sur le volet violent de cette société, les savants ont, les dernières décennies, dirigé leurs recherches sur le discours qui accompagne l’action brutale, la justifiant ou la dénonçant selon le cas. (…) Si l’aspect rhétorique de la culture tardo-antique est frappant, plus frappant encore est son côté violent, voire cruel, la facilité avec laquelle les individus et les masses passent à l’action criminelle.  


Consensus omniumMiniature_Council_of_Nicaea_condemned_Arius_-Century_IV
C’est en 325 à Nicée que Constantin lança le modèle du concile œcuménique. En son rôle d’apôtre de la concorde il convoqua le concile pour trancher la question christologique qui occupait les esprits subtils. A Nicée, le Grand Commis fit circuler le credo approuvé par l’empereur. Tous (318 évêques), à l’exception d’une vingtaine (que le spectre de l’exil réduisit bientôt à quatre), s’empressèrent de signer. Eusèbe de Césarée, entre autres, dont les sympathies penchaient du côté arien, signa la condamnation de la doctrine d’Arius.  


Eusèbe de Césarée
origene.jpegIl est le chroniqueur des nouveautés apportées dans la société romaine par la foi et le culte chrétien. Né vers 260, il grandit dans la relative sécurité de la ‘paix de l’Eglise’, à laquelle allait mettre fin en 303 la Grande Persécution. Son héros fut Origène. Mais Eusèbe n’était pas Origène. Celui que je nommerai volontiers le maître du compromis ne ressemblait à son modèle ni par l’intransigeance du caractère, ni par la force de l’esprit. Dernier des Apologistes, il a défendu la singularité historique du Christ contre la propagande païenne, en même temps qu’il entreprit d’enraciner le christianisme dans la pensée grecque, à laquelle il attribue un rôle purement propédeutique à la révélation chrétienne. L’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe acquiert sa forme définitive vers 324 ou 325. (…) Avec un argument d’une désarmante simplicité, Eusèbe souligne l’ancienneté du christianisme : puisque ce dernier se rattache au judaïsme, il est infiniment plus vieux que l’hellénisme, aussi vieux que le monde. Puisant abondamment dans Flavius Josèphe, Eusèbe raconte avec une sauvage gaieté les humiliations et les défaites des nations juives aux mains des Romains, jusqu’à la catastrophe finale sous Hadrien. (…) On remarque dans L’Histoire ecclésiastique la prolixité et une incohérence digne d’un produit moderne de l’ordinateur. Des citations de longueur démesurée prête à cette narration un air d’authenticité. (…) Eusèbe ignore le schisme donatiste qui déchire l’Eglise pendant les longues années qu’il consacre à l’écriture de son livre. (…) Ainsi les thèmes qui sautent aux yeux du lecteur de L’Histoire ecclésiastique sont : concordisme dogmatique, violence multiforme et discours chrétien normatif.

 


Les « évêques du dehors » et le salut de l’Empire
Le roman de Constantin, par Eusèbe

Le christianisme naquit dans un monde  qui progressait irrésistiblement vers la centralisation,eusebe_cesaree.jpeg c’est-à-dire vers le contrôle, à partir d’un pouvoir unique ; (….) soutenu par une idéologie politique et spirituelle totalisante.
Le mannequin de Constantin crée par Eusèbe : il transforme le premier monarque chrétien en Empereur-prêtre. A l’entendre, à un moment critique de l’histoire universelle, alors que régnait l’impiété sur terre, Dieu choisit Constantin comme son agent (Incarnation du Logos divin). Treizième apôtre et le plus grand, Constantin est un double de Saint-Paul, comme le souligne que trop l’histoire de sa conversion à la suite de la vision de la croix dans le ciel, événement qui, en dehors de la Vita Constantini (rédigée après la mort de l’empereur), n’est rapportée par aucune autre source.
Un sujet qui divisait alors les Eglises concernait la fixation de la fête de Pâques. Constantin saisit l’occasion de la controverse pascale pour attaquer avec une pieuse virulence ces ‘âmes aveugles’ que sont les Juifs. Thème majeur de l’histoire ecclésiastique, l’avilissement des Juifs reçoit dans la Vie l’empreinte du sceau impérial. Le cliché médiéval est constitué.
Constantin construisit des églises et invita les évêques à en faire autant. Il inaugura la vogue d’une archéologie sacrée, à la suite de l’invention de la croix du Christ par sa mère et lança la mode du pèlerinage chrétien.

 


Eusèbe, Constantin et Constance
Publiée après la mort de Constantin, la Vita est adressée à ses trois fils. Eusèbe est anxieux d’établir la légitimité d’un succession qui se fonde sur le massacre de la quasi-totalité des représentants mâles de la dynastie des seconds Flaviens, que, vers la fin de sa carrière, Constantin avait associé au pouvoir (Voir Lucien Jerphagnon, histoire de la Rome antique)
Constance (337-361) : roi infortuné, que l’histoire à empiégé entre deux souverains d’exception : son père et son cousin, Constantin et Julien.
Constance avance sur le chemin tracé par Eusèbe avec son père comme modèle, mais sa personnalité sans éclat alourdit, pour ainsi dire, des actes qui chez tout autre personnage paraîtraient flamboyants.

 


julien-l-apostat.jpegJulien et l’Hellénisme
Julien, rendu orphelin à l’âge de 6 ans à la suite du carnage dynastique qui permit aux 3 fils de Constantin de se partager l’Empire, grandit loin des centres du pouvoir. Par dessein prémédité ou par pure négligence, son éducation fut confiée à des maîtres désespérément démodés. Auprès d’eux Julien étudia la littérature, la rhétorique, l’histoire, et bientôt la philosophie, et développa un respect sans bornes pour les valeurs intellectuelles, morales et politiques de l’hellénisme, un peu dans l’esprit de la seconde sophistique. Mais, comme il atteignait 20 ans, il découvrit Jamblique et fut converti à la théologie platonicienne par un de ses adeptes les plus fervents, le philosophe Maxime d’Ephèse.
L’autre univers, qui s’ouvrit devant Julien à la même époque, fut celui des religions à mystères. Il adhéra au culte de Mithra et à celui de Cybèle, en même temps qu’il s’initia à des mystères plus conventionnels, ceux d’Eleusis, par exemple.
Soudain, en 355, à l’âge de 24 ans, Julien est appelé par Constance à partager le pouvoir. (…) Au cours de 5 ans qu’il passe e Gaule, le dernier des Flaviens se forge une vocation de général et d’homme d’Etat.

 


Vers le pouvoir absoluDemeter-and-Persephone-celebrating-the-Eleusinian-Mysteries.jpg
Au bout de 4 ans de service ‘au poste où Dieu m’a placé’, Julien eut un rêve ‘prémonitoire’ (….) Ce qui arriva, nous le savons tous. Julien se fit élire auguste et marcha contre Constance. Et la mort inespérée de ce dernier, il devient l’héritier légitime de Constance.
Sans perdre un instant, Julien se jette au travail : décentralisation de la machine administrative, tolérance religieuse, méritocratie.
Julien, pour ne pas rompre la chaîne dynastique développe une théorie théologique originale : grâce à leurs ancêtres, mais aussi à leur descendant, Constantin et ses fils sont disculpés de leurs énormes péchés. Dans le drame de la culture gréco-romaine, Julien est le Messie qui vient absoudre et sauver.    


Pontifex maximus et basileus
Prenant sa propre personne comme modèle, Julien propose – ou plutôt impose – à son clergé les principes de conduite qu’il suit lui-même : vie chaste et studieuse en privé, magnificence ostentatoire pendant l’administration des fonctions liturgiques.
En sa fonction de calife de l’hellénisme, l’empereur se dépense pour établir l’unité de la foi. Révisant, à cet effet, le domaine de la philosophie grecque, il en exile les épicuriens et s’attache à en bannir les hétérodoxes, anciens et modernes – à savoir les pyrrhoniens, les cyniques, qu’il envisage comme les hérétiques du platonisme.
On sélectionne ceux dont le rôle est de conditionner les jeunes vers la monodoxie. Amnien se rend pleinement compte de l’esprit totalitaire qui anime cette loi, la condamne à deux reprises et la déclare digne d’être ensevelie dans un silence éternel.
La fameuse politique de décentralisation qu’on attribue à Julien ne s’exerce qu’à un niveau secondaire et selon des normes bien précises. C’est ainsi que les villes qui n’honorent pas les dieux sont frappées de châtiments sévères. (…) Dans l’armée Julien n’hésite pas à acheter la piété de ses soldats : les chrétiens parmi eux qui scellent leur apostasie en sacrifiant aux dieux reçoivent une somme en or ou en argent, « puisque les paroles ne suffisaient pas à les convaincre ».  


Mort de Julien
La mort n’a pas permis à  Julien d’opérer la conversion de la Perse aux lois divines et humaines des Romains. Mais sa tentative vers la pensée unique ne fut pas sans lui valoir la reconnaissance de ses propres descendants : loin d’être frappé d’une damnatio memoriae, le dernier des Flaviens est salué dans l’empire chrétien comme le défenseur accomplit de la romanité.

 


Codifier pour mieux contrôler : la loi et le canon

Julien écrit à l’une de ses prêtresses, la révérente Théodora «  Je te préviens, si tu aimes quelqu’un, homme ou femme, de condition libre ou servile, qui n’honore pas les dieux à présent et que tu ne peux espérer convertir, tu pèche ». La haine religieuse est désormais la vertu par excellence du souverain. En effet, dans la course à l’intolérance, Julien est un champion. La relève sera prise par Théodose.
Successeur de Julien, Jovien ne régnera que quelques mois. Deux frères, Valentinien et Valens, lui succéderont.  


Naissance de l’orthodoxie
Théodose est celui qui lancera l’orthodoxie comme concept et, surtout, comme programme politique. (…) Désormais tout ce qui s’oppose à la foi catholique est désigné du terme de superstitio et condamné.
L’empereur lance une campagne systématique contre le paganisme, en faisant toutefois la distinction entre religion et culture, entre culte – dont il proscrit les pratiques – et monuments cultuels – qu’il veut préserver pour leur valeur esthétique. Mais la distinction est trop subtile : évêques et moines déclenchent impunément une campagne iconoclaste à travers l’Orient, dont la victime la plus célèbre est le temple de Bel à Apamée (389). Bientôt le Sérapeion d’Alexandrie, temple symbolique s’il en fut, allait suivre le sort du complexe apaméen.  

Apamee.jpeg


Nestorios
Théodose a donné le ton – un ton combatif et acrimonieux. Ses fils, son petit-fils et surtout sa petite fille – la vierge agressive Pulchérie  (qui, à l’âge de 51 ans épousera Marcien à condition de garder sa virginité) – suivront son ornière. Un édit de 425, promulgué par Théodose II, résume bien l’esprit des lois du Code qui devait porter son nom : « Nous poursuivons toute hérésie et perfidie, tout schisme et superstition païenne, toute doctrine fausse ennemie de la foi catholique ».
theodose2Nestorios, choisi par Théodose II en 428 pour le siège de Constantinople, est un théologien de l’école d’Antioche. Le patriarche inaugure sa carrière pastorale par une violente persécution des principales communautés hétérodoxes. (..) Il lance un feu d’artifice dogmatique : le vierge ne devait pas être appelée Théotokos (mère de dieu), mais Christotokos (mère du Christ)… C’est dans ce climat tendu que la formule de Nestorios souleva une véritable tempête, dont le bénéficiaire final allait être Cyrille d’Alexandrie. Evêque depuis 414, l’homme qui avait inauguré son sacerdoce par le meurtre de la philosophe Hypatie, a perçu dans le comportement de Nestorios une belle occasion pour privilégier son siège au détriment de Constantinople et d’Antioche. (…) Tiraillé entre son archevêque et sa sœur, Théodose II a dû finalement céder aux pressions du parti cyrillien et convoquer un concile œcuménique (431). Le concile accepta la formule christologique de Cyrille et renvoya Nestorios de son siège. Mais ce dernier ne désarma pas et resta théologiquement actif. ( …) Pendant les 20 ans de son exil il réussit à réviser sa propre théologie à la lumière de l’actualité (climat de surenchère théologique)… Pour Rome, Nestorios sera l’hérésiarque absolu qui subsume en sa personne Mani et Arius.  
Légende de la mort de Nestorios : on ne se lasse pas de savourer les détails de l’agonie de l’hérésiarque, qui tombant de sa mule, mord sa langue qui se détache et roule dans la boue pour être mangée par le vers. Mort symbolique, qui renvoie à celle d’Arius, mourant dans les latrines publiques de la capitale d’une crise de dysenterie.

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L’appel à la conformité
La monodoxie : mentalité inverse à celle défendue par Platon (selon qui l’opinion de la foule, nécessairement erronée, s’oppose à la science du sage), l’idéologie byzantine veut que tout le monde pense exactement de la même manière.
Suivant la tendance générale de l’époque vers la classification et la simplification, on assiste du IIe au VIIIe siècle à une catégorisation de l’hérésie selon des normes de plus en plus strictes.


Justinien et la fin du rireJustinien---Mosaique-de-la-basilique-San-Vitale-de-Ravenne.jpeg
La systématisation de la loi, détaillant les châtiments qui attendent les indisciplinés dans cette vie et dans l’autre, va de pair avec la codification de la vie chrétienne idéale, celle du moine.
On constitue des indices des livres prohibés. Aux bons livres sont opposés les mauvais livres, les livres dangereux.
L’anathème jeté non seulement contre l’enseignement, mais aussi contre la personne même des morts, suscita une longue controverse : après beaucoup de délibérations on contourna cet écueil pour décréter « qu’il était possible désormais de condamner les morts en tant qu’hérétiques. (…) ces anathèmes consolidaient un climat de terreur théologique s’étendant jusqu’au plus lointain passé. Désormais, brûler des livres impies devenait un ‘acte de foi’, un auto da fé (beaucoup de gens, par peur que s’y trouve un livre jugé impie, se mirent à brûler leur propre bibliothèque).
Tout est réglementé, depuis le code vestimentaire jusqu’aux relations sociales et sexuelles et aux croyances privées : Constantin avait déjà décrété que la femme libre et l’esclave qui entretiendraient des relations sexuelles seraient condamnés à mort ; mieux encore : l’esclave qui les dénonce gagne sa liberté. Les homosexuels enfin, sont condamnés sous Justinien à la castration et la raillerie publique. (…) Ce qui frappe, c’est que les démarches tyranniques de Justinien n’étaient pas simplement tolérées par la majorité, elles étaient même admirées comme les actions d’un monarque fort.
 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 20:34

porcs.jpg

 

Je n’ai pas lu l’essai de Jonathan Safran Foer « Eating animals », traduit en sa version française par une question, à mes yeux maladroite, « Faut-il manger des animaux ? ». La question n’est pas en effet, d’un point de vue global (relatif à l’espèce), de savoir s’il faut ou s’il ne faut pas manger de viande. L’homme en a toujours mangé, et ceci depuis les temps les plus reculés de la préhistoire (1)  (seule varie selon les coutumes et/ou les époques la part faite à l’alimentation carnée). Non, la véritable question est  à mes yeux plutôt : quelle place faisons-nous aujourd’hui dans nos sociétés à l’animal dont nous allons consommer la chair ?

 

S’il n’est pas nécessité de lire Jonathan Safran Foer pour savoir (à moins d’être autiste) le sort réservé aux volailles, porcs et autres ovins et bovins dans les univers concentrationnaires que sont les industries de production de chair animale, c’est que d’autres, bien avant lui, nous ont déjà alerté (sans grand succès, il faut le reconnaître) sur ce qu’on fait subir aux animaux. Je pense notamment à quelques émissions d’investigations et, en France, au livre de Fabrice Nicolino, publié en 2009, «Bidoche ». Quoi qu’il en soit, il n’est jamais mauvais qu’un écrivain de renommée internationale s’empare d’un tel sujet et contribue, par sa notoriété, à le hisser temporairement au devant de la scène.

 

Reste qu’entre savoir et voir de ses propres yeux les sévices endurés par les animaux séquestrés dans les industries qui les exploitent, qu’entre imaginer abstraitement et se trouver directement confronté à ces souffrances animales, il y a un monde….

 

Récemment Stéphane porcher_432.jpgDeligeorges recevait dans son émission Continent Sciences Jocelyne Porcher, Chargée de recherches à l'Inra (relation de travail entre les humains et les animaux en élevage). Ancienne éleveuse elle sait de quoi elle parle :
« …Il faut enseigner aux éleveurs, il faut leur apprendre il faut leur faire comprendre ; c’est-à-dire que ça va dans un sens. C’est le chercheur qui sait tout, qui va enseigner au paysan qui ne sait rien. C’est comme ça aujourd’hui et cela a commencé avec la zootechnie quand on a dit aux paysans qu’ils étaient des nuls, qu’ils ne savaient pas ce qu’était un animal, qu’ils ne savaient ce qu’était la gestion d’une exploitation agricole et que le maître mot du rapport du travail aux animaux ce n’était pas les sentiments mais le profit. Tout le reste en découle. (…)  J’ai décrit ce rapport au travail dans l’industrie porcine : Oui c’est monstrueux. C’est un travail qui est devenu un travail de mort et qui s’aggrave. Il y a un côté soft dans la violence, qui est devenue très discrète : le système est impitoyable : par exemple une truie  qui ne produit pas comme il faut, on l’euthanasie, on s’en débarrasse. Ces truies produisent un nombre de porcelets hallucinants. Sur ces porcelets qui naissent il y’en a qui ne sont pas viables et donc les salariés doivent les tuer. C’est un gros problème parce que du coup ils sont dans un rapport morbide au travail, alors que ce qui les intéressent c’est faire naître les animaux, soigner et là ils sont condamnés à massacrer les animaux. Et c’est vrai que les outils de cette destruction sont absolument terribles, puisque la filière porcine met à la disposition des travailleurs pour se débarrasser des animaux, des petites boites chambre à gaz : on met un porcelet dedans, il étouffe dans le CO2 ; des boites à électrocuter les animaux : on branche des électrodes, on ferme, on appui sur le bouton on rouvre et l’animal est mort, ce qui permet de prendre une distance pour le travailleur avec la brutalité et la violence de la tuerie, mais qui n’en reste pas moins ce qu’elle est. Et le pire de tout  c’est qu’il y a une internalisation de la gestion des cadavres et donc on demande aux éleveurs de faire du compostage de cadavres, comme on composte les légumes ; ce n’est pas tout à fait la même chose quand on remue les cadavres à la pelleteuse (…) On produit du vivant et on produit du mort qui doit être rentable. Il n’y a pas de perte… (…) La problématique du bien être animal elle sert à améliorer les systèmes industriels de façon à les rendre socialement et éthiquement acceptables (…)»

 

vie-a-coucher-dehors.jpgC’est de ce sujet dont s’empare la cinglante nouvelle de Sylvain Tesson « Les porcs » tiré de son recueil « Une vie à coucher dehors ».

 

Le texte consiste en une lettre postée par un éleveur du Dorset au tribunal de son comté, à l’attention expresse de l’attorney du chef-lieu. Il y relate avec un fatalisme mêlé de désespoir comment et pourquoi il fut contraint de passer de l’élevage extensif à l’univers concentrationnaire de la production de viande industrielle. Conversion faite, sous la contrainte économique, au lieu de laisser paître ses porcs à l’extérieur, il recevait alors des sacs de granulés : « Nous avions du respect pour ces sacs : ils représentaient la viande. Nous avions de la considération pour la viande : elle représentait l’argent. Nous avons oublié qu’au milieu il y avait les bêtes. Nous les avons annulées ». S’en suit une description poignante des sévices subits par les porcs : « Il paraît que l’homme s’habitue à tout. Le cochon non. Même après 20 semaines, ils continuaient de mordre leurs barreaux ». Productivité oblige, dans cet enfer on sèvre les porcelets au bout de 3 semaines pour pouvoir ré-inséminer les femelles. Cinq portées en 2 ans puis c’est l’abattoir.  « Les petits avaient accès aux mamelles à travers les barreaux. C’était leur seul contact avec leur mère. Ils se battaient et, pour qu’ils ne se mutilent pas à mort, je leur arrachais à vif la queue et les incisives. Le problème lorsqu’on transforme les granulés en viande, c’est qu’on métamorphose les porcelets en loups ».
Il le confesse : « la souffrance extrême ne rend pas docile. Elle rend dingue. Nos usines étaient des asiles. »

 Buzz

Et lorsqu’il arrive qu’un éleveur, en pleine dépression pour cause de souffrances infligées à ses bêtes, vient à s’en plaindre au directeur de son syndicat, ce dernier de rétorquer en lisant le passage d’un livre de zootechnie daté des années 20, commis par un certain Paul Diffloth , « Les animaux sont des machines vivantes non pas dans l’acception figurée du mot, mais dans son acception la plus rigoureuse telle que l’admettent la mécanique et l’industrie ». Et de conclure : « Lis ça et reprend-toi. »
Voici pris à la lettre et incarné tout le programme de Descartes. A propos de la zootechnie Jocelyne Porcher explique :

 

« L’émergence de la zootechnique est liée au courant des lumières, à la primauté de la raison, contre une sensibilité qui était celle des paysans. Il n’y a pas de travaux d’historien là-dessus. (…) Elle apparaît au milieu de XIXe siècle en tant que quelque chose qui se prétend comme discipline scientifique, appuyée à la fois sur la biologie et sur l’économie. Elle s’inscrit dans le mouvement du capitalisme industriel qui vise à arraisonnement de la nature. Cela s’est déjà fait un peu auparavant à propos de la production végétale et il y a des agronomes et des vétérinaires qui se sont dit : pourquoi ne pas faire la même chose avec les animaux ; après tout les animaux sont une ressource potentielle - et c’est bien cela qui est lié au capitalisme -, ce qui change c’est le statut de l’animal, (et l’on prend la définition) hérité de Descartes, l’animal machine… Les zootechniciens du XIXe au fond ils n’y croient qu’à moitié, que c’est parce qu’il a une fonction économique que l’animal doit être une machine. Mais en soi il ne l’est pas».

 

Enfin, lorsqu’on a suffisamment engraissé les bêtes, histoire d’en finir plus vite, leur chargement pour l’abattoir se fait à la matraque électrique.

 

Un jour le fils de notre éleveur du Dorset, après l’école, lit à son père un article « où l’on décrivait le cochon comme un animal sensible et altruiste, aussi intelligent que le chien et très proche de l’homme en termes génétiques. Il m’a montré, dit le pauvre homme, le journal avec un regard de défi. (…) A la rentrée des classes, un professeur du collège m’a téléphoné pour s’étonner qu’à la ligne « profession du père » mon fils n’ait rien voulu inscrire ».

 

DOSSIER1-3-web.jpgCe malheureux éleveur supportera 40 ans l’insupportable ; cette atroce cruauté : « Que dis-je ? Je l’ai organisée, régentée et financée. Chaque matin, je me suis levé pour contrôler le bon fonctionnement d’une arche de ténèbres ». Et pour tenir il a réussit un exploit : « en 40 ans, ne jamais regarder un porc dans les yeux. (…) Ne raisonner qu’en masse. Ne penser qu’à la filière ».

 

Je laisse ici en suspend l’issue de cette histoire poignante pour ne pas gâcher la lecture de ceux qui ne l’ont pas encore eu entre les mains.
Sylvain Tesson ne pouvait écrire plus juste. On ne sort pas indemne de cette nouvelle...

 

En guise de conclusion je dirai que si l’on n’est pas carnivore, ni davantage végétarien, au minimum « Les porcs » sonnera comme une invite à questionner nos habitudes alimentaires et, sans doute, contribuera si ce n’est pas déjà fait, à rejeter la viande industrielle.

 

« L’enfer n’existe pas pour les animaux, ils y sont déjà… » Victor Hugo


(1) Contrairement à que certains voudraient faire accroire pour des motifs idéologiques le régime carné y était même prédominant. (Cf. émission ‘Le salon noir’ du 21/10/2009 sur France Culture) Dans chasseurs-cueilleurs il y a bien le mot chasseur, et la chasse était une activité bien plus importante que la cueillette (servant d’appoint selon les opportunités du biotope). Outre la chair animale que l’homme de la préhistoire consommait, tout ou presque se récupérait alors : les peaux servaient à se vêtir et à se protéger, certains os finissaient en outils, les tendons en fils à coudre, etc. Aujourd’hui, le fait de manger plus ou moins de viande, ne relève certainement pas d’un archaïsme mais bien de pratiques culturelles assorties de tabous alimentaires. Ceci dit, en manger moins (voire beaucoup moins) n’est pas plus mal (aussi bien sur un plan moral, financier et environnemental qu’au niveau de la santé). Mais en tout état de cause le problème du rapport que nous entretenons à l’animal que l’on exploite reste posé, une société végétarienne relevant de l’utopie (au-delà du cas le plus emblématique de la consommation de protéines animales se pose également, par exemple, la question de la filière laitière).

 

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 17:43

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Que l’on aborde la psychanalyse sous l’angle philosophique ne me pose aucun souci. A cette aune, Freud se trouve classé aux côtés de Nietzsche et de Marx dans ce que la vulgate a désigné par l’expression de philosophes du soupçon. Point n’est nécessaire d’ailleurs d’invoquer la psychanalyse et son attirail pseudo-scientifique pour suspecter derrière nos croyances, nos convictions ou nos partis-pris, des motivations plus ou moins avouables, des frustrations et pulsions plus ou moins conscientes. A leur manière les adeptes de l’Homo economicus ne disent pas autre chose avec cet archétype humain placé par-delà bien et mal et qui, à la recherche de son seul profit quel qu’en soit les conséquences morales, éprouve la nécessité plus ou moins refoulée de se parer du manteau de la vertu publique (cf. la Fable des abeilles de Mandeville, où, quitte à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, l’on s’échine à nous faire accroire que les vices privés contribuent au bien public).
Mieux, d’ailleurs, que sur cet avatar capitalistique moderne, c’est sur les Moralistes de toutes les époques que l’on peut compter pour déconstruire, de la plus belle façon qui soit, les stratégies d’habillage communes aux vilenies et autres veuleries dont les humains se montrent d’ordinaire capables.

 

Mais revenons-en à la psychanalyse et à Freud en particulier : qu’à titre individuel nous puissions être les jouets de pulsions et d’affects qui nous débordent, qu’il nous arrive même de censurer lesdits instincts par mesure de sauvegarde au regard des attendus d’un système social, que nous puissions encore en souffrir, voire le faire payer, parfois chèrement, à nos congénères, tout ceci est indéniable… Le concept d’inconscient est bien antérieur à Freud. William James en témoigne. Les travaux d’autres penseurs, et parmi eux Cabanis avec sa sensibilité organique, qui loin des caricatures qu’on a pu en faire s’intéresse à tout ce qui est à peu près inconscient et qui est déterminant pour notre vie, vont dans le même sens. Jean-Léon Beauvois, psychologue, écrit quant à lui dans son dernier ouvrage, ‘Les influences sournoises ; précis des manipulations ordinaires’ : « … il existe d’authentiques processus de connaissance qui aboutissent à des opinions mais qui ne passent pas par la délibération personnelle, des processus internes dont nous n’avons pas conscience et que nous ne contrôlons pour ainsi dire pas. Certains sont même, pense-t-on automatiques. Il va de soi que cet ‘inconscient cognitif’ n’a pas grand-chose à voir avec ‘l’inconscient freudien’ ».
Bref, « On se croit libre parce qu’on ignore les causes qui nous déterminent ». Mais ici encore, nul besoin pour cela d’en appeler à la mancie  psychanalytique. Une fois pour toutes, la psychanalyse freudienne n’est pas une science mais un dogme fossilisé il y a de cela aujourd’hui plus d’un siècle ; et désormais il n’y a guère plus qu’en France ou en Argentine où l’on souscrit encore quelque peu à ces fariboles pour personnes cultivées.

 Berth---Freud.jpeg

Il n’empêche, nous sommes en France et la psychanalyse y est toujours omniprésente. Quelque soit le sujet traité il est à craindre d’y trouver un multicarte de service d’obédience psychanalytique. Et même lorsque ce n’est pas le cas, on ne compte plus les fois où l’on s’en vient, tout à fait hors de propos, nous seriner les oreilles avec des interprétations psychanalytiques.
C’est dans ce contexte hexagonal que s’inscrit cette très bienvenue bibliographie critique de la psychanalyse, proposée par Esteve Freixa i Baqué sur son blog. Ce dernier est professeur d’épistémologie et de sciences du comportement à l’Université de Picardie. La recension qu’il propose, outre l’incontournable « livre noir de la psychanalyse » (lecture vivement conseillée), comprend une bonne liste d’ouvrages, dont un hors-série de la revue Sciences & Pseudo-sciences’ de décembre 2010 consacré à la psychanalyse. S’y trouvent, entre autre, les contributions d’ Esteve Freixa i Baqué, mais aussi de Nicolas Gauvrit dont le blog se situe ici : http://psymath.blogspot.com/
(Il est possible également d’écouter ce dernier nous parler du ‘Hasard’ lors de l’émission du 16 septembre dernier du club de ‘Science publique’ sur France culture :
http://www.franceculture.fr/emission-science-publique-club-science-publique-le-hasard-existe-t-il-2011-09-16.html  ).

 

 Il est utile ici de rappeler en passant - et de marteler - les mots de Stanislas Dehaene, titulaire de la chaire de psychologie Cognitive Expérimentale au Collège de France : « La notion d’un inconscient qui serait intelligent, qui serait doté en soi d’intentions ou de désirs qui lui sont propres, l’idée que l’infantile est la source de tout l’inconscient, l’idée qu’il y ait un processus actif de refoulement qui renvoie vers le non-conscient des idées qui seraient dangereuses ou qui demanderaient à être censurées, ces questions là n’ont pas d’équivalent dans la psychologie contemporaine ».

 

J’ai déjà commis plusieurs billets sur ce sujet (sans doute est-ce ici le dernier – il y a plus passionnant à faire). Cependant, au constat de la surreprésentation de la psychanalyse dans les colloques, notamment de philosophie, j’ai pensé qu’il n’était point inutile d’enfoncer le clou. J’en prends l’exemple du programme de Citéphilo  (voir mon billet de 2010). La nouvelle mouture ne déroge pas vraiment à la règle, avec pas moins de six conférences où sera abordée directement cette discipline pour le moins controversée :

 

      1)  Lacan, envers et contre tout, avec Elisabeth Roudinesco et Elie Doumit
      2) Clartés de tout. De Lacan à Marx, d'Aristote à Mao, avec Jean-Claude Milner et Philippe Petit
      3) Psychiatrie et résistance, en presence de Jean Oury qui a la double casquette Psychiatre et psychanalyste.
    4) Pratiques d’interprétation : l’historien et le psychanalyste avec Sabine Prokhoris, pyschanalyste
      5) …Ou pire, Le Séminaire livre XIX et Je parle aux murs de Jacques Lacan (Seuil), avec l’incontournable Jacques-Alain Miller
      6) La psychanalyse : un art du faire-avec ? en compagnie de Philippe Sastre-Garau, psychiatre et psychanalyste, qui viendra, prudent, « nous aide à saisir l'originalité de l'approche psychanalytique de la névrose: plus comprendre et apprivoiser que suspendre ou éradiquer »

 

Lacan.jpgAprès Freud, année Lacan donc, celui là même qui disait : « Notre pratique est une escroquerie, bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c'est quand même ce qu'on appelle d'habitude du chiqué. [...] Du point de vue éthique, c'est intenable, notre profession ; c'est bien d'ailleurs pour ça que j'en suis malade, par ce que j'ai un surmoi comme tout le monde. [...] Il s'agit de savoir si Freud est oui ou non un événement historique. Je crois qu'il a raté son coup. C'est comme moi, dans très peu de temps, tout le monde s'en foutra de la psychanalyse. Il est clair que l'homme passe son temps à rêver qu'il ne se réveille jamais. Il suffit de savoir ce qu'à nous, les psychanalystes, nous fournissent les patients. Ils ne nous fournissent que leurs rêves » (1).

 

Cela me donne l’impression de voir conviés une bonne plâtrée d’astrologues  à un séminaire d’astrophysique.


(1) Nouvel Observateur, sept. 1981, n° 880, p. 88 - Extraits d'une conférence non publiée, prononcée à Bruxelles le 26 février 1977
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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 10:07

Michea-orphee.jpeg

Le dernier opus du très Orwellien Jean-Claude Michéa, « Le complexe d’Orphée » vient de paraître aux éditions Flammarion. Son sous-titre, « La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès », donne le ton. Il s’inscrit, dit-on, dans la lignée de ses derniers - et stimulants - essais, « L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale » (Climats, 2007), dont j’avais repris de larges extraits sur ce blog, et « La double pensée. Retour sur la question libérale », (Flammarion, 2008).

 

Je l’ajoute à la (longue) liste de mes prochaines lectures.

 

Mais en attendant, voici en hors d’œuvre l’auteur invité aux matins de France Culture. Il est interrogé, outre Marc Voinchet (le préposé aux réveils en douceur que je n’écoute habituellement pas), par le pugnace transfuge de l’émission désormais moribonde, Du grain à moudre, je veux citer Brice Couturier. En renfort (enfin façon de parler), le falot Jacques Julliard, traînant ici encore ses guêtres sans doute parce ce qu’il faut atteindre le quota de ‘seniors’ sur les ondes…

 

Au-delà de l’actualité politique immédiate et de sa savoureuse critique du ‘nomade Attalien’, les thèses proposées par Jean-Claude Michéa sonnent bien souvent justes, et, en tout état de cause, élargissent indubitablement le champ de la réflexion.
(Juste un petit bémol en ce qui me concerne pour cette profession de foi qui voudrait voir la ‘common decency’ plus développée dans les classes populaires qu’ailleurs ; même en l’expliquant par la strict nécessité…)

 

La thèse charnière de ce dernier livre, voit dans l’affaire Dreyfus un point de bascule historique : « ce qui m’a toujours frappé dans le principe des primaires, c’est que cela revient à diviser la société entre un peuple de gauche et un peuple de droite (…) et c’est notion de peuple de gauche opposé au peuple de droite, descendants des sans-culotte face aux descendants des chouans, qui s’est mise en place après l’affaire Dreyfus, et qui m’intrigue parce qu’elle veut dire d’une certaine manière : l’ouvrier qui vote à gauche sera toujours plus près d’un banquier de gauche, ou d’un dirigeant de gauche du FMI, que l’ouvrier, l’employé, le paysan, le petit entrepreneur qui vote à droite.  Or, avant cette mise en place de l’opposition gauche / droite telle qu’elle va prendre un sens nouveau après l’affaire Dreyfus, quand on regarde quelle était la classification politique tout au long du XIXe siècle, il s’agissait moins d’opposer la gauche à la droite que les classes populaires ou le prolétariat aux classes dominantes, bourgeoises ou débris de la féodalité.  Donc tout ce qui revient à dire que l’opposition n’est pas entre les classes populaires et les minorités privilégiées et qui contrôlent largement l’information, etc. mais, au fond, c’est une coupe transversale qui met une partie de la classe dominante et du peuple contre une partie de classe dominante et du peuple, ça c’est précisément ce contre quoi j’ai écrit

 
A écouter également (vers 43ieme mn) sa critique des techniciens du lien social et autres experts.

 

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22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 20:50

Lucien Jerphagnon s’est éteint ce vendredi 16 septembre.

 

Les mots sont cours…
La parole pourtant essentielle.

 

Voici l’hommage que lui a rendu Raphaël Enthoven :
Hommage à Lucien Jerphagnon

  Lucien-Jerphagnon.jpg

« Et ce que manifeste cette angoisse (existentielle), c’est, semble-t-il, toujours le même fait de conscience, à savoir l’imminence de la mort, et par réaction, la volonté de l’intégrer à un  ordre transcendant qui lui donnerait  un sens en même temps que la vie (…). En effet, prendre conscience de la mortalité, c’est avoir l’intuition de l’éphémère… »
Lucien Jerphagnon, « Au bonheur des sages ».

 

Une vidéo tirée de l’émission « Bibliothèque Médicis » du 24 avril 2007 avec en invité, outre Lucien Jerphagnon, son ami l’historien Paul Veyne, Monique Canto-Sperber et Marie-françoise Baslez.

 

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 19:08

Il y a quelques jours de cela un collègue de travail m’a rapporté qu’un individu en fort d’inspiration avait eu l’idée originale de mettre en musique le marché. Littéralement. Le procédé à ce que j’en ai compris consiste, à partir du mouvement brownien sur telle ou telle valeur boursière, de tirer en temps réel au travers d’un algorithme adapté une note de musique (hauteur et durée). Puis une autre. Et ainsi de suite. Le dispositif étant relié à un synthétiseur…
Nul doute que l’effet produit par la mise en symphonie d’une telle partition ne fasse sur les oreilles une impression tout à fait saisissante.


cours_bourse_htc_06-04-11.pngImaginons dans cette veine, par exemple, à quoi pourrait ressembler une pièce musicale avec les différents fûts, cymbales et autres percussions d’une batterie, reliés à l’évolution des salaires des ouvriers, employés, enseignants et autres préposés d’usines ou de supermarchés. Il est fort à parier que sur un tempo atone nous aurions là un rythme fort monocorde, voire hypnotique, tout à fait propice à l’endormissement des classes laborieuses. Ajoutons-y les salaires des patrons du CAC 40 ou encore les profits de multinationales portés par les dérégulations, les plans sociaux et autres vilenies que permettent l’exploitation de la misère mondialisée ; relions-les à un pipeau électronique de notre choix. Nous obtenons ici un crescendo bien vite insupportable. Mais l’effet désastreux ne sera que de courte durée, la note infâme se perdant tout aussitôt dans les ultrasons d’où elle ne sortira plus. Nous revoici à notre point de départ.

  

Il est possible de perfectionner le système, de lui conférer du relief même en associant à la mélodie autant de petits bruits, vivats, éructations et cris que l’on voudra. Pour ce faire, la technique du ‘sampling’ basée sur les ordres boursiers échangés sur quelques millisecondes, fera l’affaire. Calqué sur la méthode bien connue des musiciens, et qui consiste à prélever dans une partition existante un bref passage, de le triturer de toutes les manières possibles (coupes, boucles et effets de toute nature : de la distorsion à la réverbération…)
Nous voilà mieux servis. Mais il manque toujours à cette mécanique l’essentiel. La voix et le texte.

  

Sans doute y a t-il quelques grossièretés à associer les mots sublimes du poète à ce qu’il y a de plus vil, de plus sordide  en notre société. Mais n’est-ce pas le propre de nos époques ? Entre pornographie et pudibonderie sur fond de guerres éthiques / ethniques - massacres contre le concept de terrorisme… Un monde dégorgeant de cynisme – le mot est pris ici dans son acception la plus vulgaire.
N’empêche !

 

« A moi. L'histoire d'une de mes folies. Autoportrait-en-pied-de-Rimbaud-au-Harar----dans-un-jardin.jpg

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.


J'inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges ».

(Rimbaud)

 

Avidité non démentie.
On le sait, Keynes fut poussé à l’eau lors d’une promenade du côté de Giverny par la main invisible du marché fantasmée de toutes pièces par le perruqué Adam Smith. Il s’y noya, la bouche pleine de nymphéas bleus. On invente les idoles que l’on peut…
Aujourd’hui je découvre que pour les traders et autres aficionados des cours de bourse c’est la journée des « quatre sorcières ». L’indice a fini, comme il se doit, dans le rouge… Carmin… Le sang des innocents, ceux-là même pour qui sonne le glas.
Religiosité, et partout cette même pensée magique !

 

Musique dodécaphonique, réseaux de neurones artificiels, avec pour seule logique la maximisation du profit sur fond de désespérance absolue (l’argent, s’il rachète soit disant les péchés, malgré toutes les greffes d’organes, pilules de jeunesse et autres anxiolytiques, n’empêche pas moins de mourir)….

 

Marché de la musique : marche funèbre.
Te deum des pauvres : à tous les croyants victimes de l’injustice céleste.
Je vous laisse imaginer le reste.

 

Quoi qu’il en soit, cela ouvre des perspectives aux artistes en mal d’inspiration.

 

 

 

Pour contribution à ce bal des fous, voici ci-dessus un petit montage, réalisé sur l’un de mes anciens morceaux, à la suite de l’article « le miracle indien », alors qu’en mes oreilles résonne « Passengers » de Deftones. Je ne peins pas l’être, disait Montaigne, mais le passage. 

 

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 21:34

hermann-hesse.jpgLe « Loup de Steppes », le premier livre de Hermann Hesse que je lus, me fit si fort effet qu’il reste, dans mon souvenir, assez haut placé pour presque côtoyer des œuvres telles que « Là-bas » ou « A rebours » d’Huysmans, « L’homme qui rit », de Hugo, « Salammbô » de Flaubert, - j’en oublie mille ! - ou, pour puiser dans le registre contemporain « Samarcande » commis en 1988 par le tout jeune immortel Amin Maalouf, celui qui succéda à Claude Lévi-Strauss dans le fauteuil 29 de l’illustre confrérie des vampires hexagonaux (et oui, j’ai beaucoup aimé le romantisme noir de la série d’Anne Rice consacrée à ces non-mort finissant, comme attendu, leurs pérégrinations dans les contreforts de New Orleans). Je pourrais aussi, dans un registre fantastique citer ici le fabuleux « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, ouvrage inclassable dont l’ambiance ainsi que les multiples entrées me font irrésistiblement songer à une sorte de labyrinthe aux accents de« Blair witch » littéraire.  


New Orleans et son cortège d’histoires glauques… Le vieux carré français, avec ses musiciens de jazz et ses danseuses ondulant dans la pénombre des bars enfumés ; ce lieu où séjourna cet enfant d’une dizaine d’année qui pouvait s’écrier du haut de 5000 ans : « Je suis un vampire » ! New Orleans, là où Laurent Gaudet, dans « Ouragan », nous plongera dans une scène de sinistre beauté, lorsque les Flamants aux poitrails cramoisis seront dévorés par des nuées d’alligators vomis des bayous… 

 

Mais je m’égare ! 

 

Ce n’est point ici le lieu d’une causerie autour de l’œuvre d’Hermann Hesse. De « Siddharta » ou de « Demian » je ne dirai point un mot.
Mais, choisissant ce recueil de textes périphériques, cette compilation à mon sens plutôt mal nommé « L’Art de l’oisiveté », et qui laisse entrevoir l’homme derrière l’écrivain, j’ose croire pouvoir prendre le parti de l’accessoire : déambulation cependant essentielle à celui animé du désir de saisir le reflet de qui se love au-delà du rideau de nos fictions…

 

Nous avons tous un petit côté réactionnaire, dont nous nous accommodons plus ou moins bien. Des hérissements et des digues… Pour ma part, à la lecture de ce texte, je puis, sans réserve, m’identifier à ce villageois intermittent, qui au nom du droit du sol, crache son exaspération envers ceux qui contrarient sa quiétude. Ainsi, au Crotoy, entre chasseurs, véliplanchistes, ramasseurs de coques, familles criardes inconscientes de la marée montante (et qu’il faudra à grand frais hélitreuiller), m’est-il arrivé, plus que de raison, de déplorer que : « les hordes multicolores aient envahies la baie ».

 

C’est que, piétons, nous n’avons pas de mots assez durs pour qualifier la grossière stupidité de l’automobiliste, son hystérie ou encore sa méchanceté congénitale. Nous rions de cette espèce de régression infantile qui lui fait chérir, comme la prunelle de ses yeux, ce qui n’est en résumé que quatre roues surmontées d’un habitacle plus ou moins inutilement luxueux. Mais une fois motorisés nous oublions d’ordinaire tout aussitôt la sagesse du péripatéticiens que nous fûmes ; et de nous compromettre en cohortes d’imprécations tout étant prêt à massacrer qui égratignera le substitut de notre ego… Personne ou presque n’y échappe… Ainsi ai-je vu des vieillards métamorphosés en Cerbères version moderne, de jolies femmes s’avilir en tombereaux insultes ; bouches déformées par la haine. Etc.
En d’autres termes, nous sommes tous le touriste d’un autre…Et, comme chacun sait, le problème, c’est précisément l’autre !

 

Enfin, quant à l’allusion que fait Hermann Hesse au sujet du problème de la surpopulation généralisée, thème d’évidence politiquement incorrect au plus au degré, je laisse à chacun le soin, dans le secret de son alcôve, de se positionner en âme et conscience…

 hesse-suisse.jpg


Retour à la campagne

Art-oisivete.jpg« Dieu merci, je me suis évadé de la ville. Les préparatifs de départ et le voyage ne sont plus qu’un souvenir et, après six mois d’absence, me voici de retour à la maison. (…) L’arrivée à Lugano fut en revanche peu réjouissante. Telles des nuées de sauterelles, les étrangers débarquent ici en masse aux alentours de Pâques, et cela faisait longtemps que je n’avais pas été indisposé à ce point par le vacarme des foules envahissantes peuplant la terre. Dans cette petite ville, un quart des habitants viennent de Berlin, un tiers de Zurich, un cinquième de Frankfort et de Stuttgart. On compte environ dix personnes au mètre carré, dont beaucoup disparaissent piétinés chaque jour. Cependant, on ne ressent absolument aucune diminution de la population, car chaque train express arrivant en gare apporte cinq cents à mille nouveaux visiteurs. Naturellement ce sont des gens charmants qui se contentent d’infiniment peu.(…) ils ont le teint blafard et portent de grandes lunettes à travers lesquelles ils contemplent d’un air intelligent et reconnaissant les prairies en fleur. Ces prairies sont désormais entourées de barbelés, alors que, il y a quelques années encore, elles s’étendaient sous le soleil, libres et confiantes, traversées seulement par de petits sentiers. Encore une fois, ces étrangers sont des gens charmants, bien éduqués, reconnaissants et immensément modestes. Ils roulent en voiture et s’écrasent les uns contre les autres sans qu’un seul d’entre eux ne se plaigne ; pendant des journées entières, ils errent de village en village, cherchant une chambre d’hôtel libre, en vain, naturellement (…) D’année en année, le nombre des voitures augmente et les hôtels sont de plus en plus remplis. Même le dernier des vieux paysans, si aimable soit-il,gallery_18.jpeg installe du fil de fer barbelé autour de ses prairies pour les protéger du flot de touristes qui les piétinent. Ainsi disparaissent les unes après les autres les prairies, les belles et paisibles lisières des forêts qui deviennent des terrains à bâtir entièrement clôturés. Depuis des années déjà, l’argent, l’industrie, la techniques, l’esprit moderne se sont emparés eux aussi, de ces paysages parés, il y a peu encore, d’une splendeur enchanteresse (…). Le dernier d’entre nous se pendra au dernier vieux châtaignier du Tessin juste avant que celui-ci ne soit abattu sur l’ordre d’un promoteur.
(…) Alors nous fermons l’œil, souvent même les deux, nous tenons nos portes bien fermées et, de derrière nos volets clos, nous regardons la foule compacte qui, jour après jour, se répand en un défilé ininterrompu à travers tous nos villages, venant se recueillir en masse devant les restes d’un paysage qui fut jadis vraiment beau.
La terre est désormais tellement surpeuplée !
(…) Enfermé dans ma cellule d’ermite, je lis ces ouvrages délicieux, tandis que dehors Lugano_0550-copie-1.jpg(…) la foule compacte des étrangers parcours la campagne. Ces gens sont venus ici parce que passer Pâques à Lugano est aujourd’hui à la mode. Dans dix ans, ils seront au Mexique ou au Honduras (…) Dieu sait où encore ; en tout cas, ils se trouveront toujours dans des endroits où ils se disputeront la dernière chambre d’hôtel, où la poussière de leurs propres voitures les fera tousser et cligner des yeux. »

(1928)

 


Pour tous les va-t-en guerre et autres admirateurs de défilés militaires.

 

Opposions
defile.jpg« (…) je ne puis m’empêcher de penser à l’année 1914. Je songe à l’optimisme soi-disant salutaire de ces peuples qui trouvaient tout magnifique, enthousiasmant et menaçaient de coller au mur chaque pessimiste rappelant que les guerres sont des entreprises fort périlleuses et violentes qui peuvent aussi se solder par une triste défaite. Ainsi les pessimistes furent-ils en partie ridiculisés, en partie fusillés. Les optimistes eurent alors leur époque de gloire, ils exultèrent et triomphèrent (…), jusqu’au moment où, épuisés de tant d’allégresse et de victoires, ils s’effondrèrent brutalement… »

 

(1928)

 


Celle-ci, fort courte, je la livre en son intégralité. Elle reste à toute les époques, ,hélas, d’une brûlante  d’actualité. Et de reprendre avec Cioran : « On ne tue qu’au nom de Dieu ou de ses contrefaçons ».

 

Mise à mort

« Le maître et quelques-uns de ses disciples quittèrent la montagne pour descendre à pied en direction de la plaine. Ils arrivèrent près des murailles d’une grande ville. Devant les portes de celle-ci, la foule s’était rassemblée. En s’approchant, ils virent qu’un échafaud s’élevait à cet endroit et que les bourreaux s’affairaient. Ils étaient en train de tirer hors d’une charrette un homme affaibli par la captivité et la torture et le traînaient vers le billot. Quant à la masse, elle se pressait pour voir le spectacle, huait le condamné et lui crachait dessus. Elle attendait la décapitation avec une gaîté et une avidité bruyante.
« Se qui s’agit-il ? se demandèrent entre eux les disciples, et qu’à-t-il bien pu faire pour que ces gens réclament sa mort avec tant de fureur ? Il n’y a là personne qui ait pitié ou qui pleure.heretique
- Je crois, déclara le maître avec tristesse, qu’il s’agit d’un hérétique.
Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu’ils rencontrèrent la foule, les disciples pleins de compassion s’enquérirent du nom et du crime et celui qui était en train de s’agenouiller devant le billot.
- C’est un hérétique, s’écrièrent les gens avec colère, hé regardez, il baisse sa tête de maudit ! A mort ! Rendez-vous compte, ce chien a voulu nous enseigner que la cité du Paradis n’avait que deux portes ; mais on sait bien, nous, qu’elle en a douze !
Les disciples se tournèrent avec surprise vers le maître et lui demandèrent :
« Comment l’as-tu deviné, maître ? »
Le maître sourit puis se remit à marcher.
« Cela n’était pas compliqué, dit-il tout bas. Si cet homme avait été un meurtrier, un voleur, un criminel, nous aurions rencontré chez les gens un sentiment de pitié et de compassion. Beaucoup auraient pleuré, plus d’un aurait affirmé qu’il était innocent. Mais il en va autrement s’agissant d’une personne qui a une foi différente de celle des autres. Le peuple assiste à son exécution sans aucune pitié, et son corps est jeté aux chiens ».

 

(Vers 1908)

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9 juillet 2011 6 09 /07 /juillet /2011 14:18

La panique semée en Europe par une souche particulièrement virulente d’E.coli (1) détectée après quelques péripéties dans des graines germées, a été l’occasion d’attaques en règle des produits bio. La question est : était-ce justifié ?

 

brochure_agriculture-copie-1.jpgComme point de départ je vais prendre une anodine conversation que j’ai eu il y a peu avec une relation de travail, qui au-delà de l’anecdote, permet de mettre en évidence les sophismes utilisés d’ordinaire soit par les défenseurs inconditionnels de l’agro-industrie, soit, plus certainement, par tous ceux qui soucieux de se donner bonne conscience dans leurs habitudes alimentaires se ruent sur le moindre frétillement allant dans le sens de leur croyance. Revenons en à mon exemple : fort de l’actualité médiatique, il m’avait été donc annoncé un beau matin, avec une assurance olympienne teintée de triomphalisme, que la nourriture industrielle issu de « l’agriculture de destruction massive » était plus sûre que la nourriture biologique au motif que les contrôles y étaient plus rigoureux et que les additifs, permettant une meilleure conservation et stabilisation des produits, concouraient à la sécurité alimentaire. Au fond, selon ce collègue, la seule véritable différence entre le bio et la nourriture industrielle pourrait se résumer de la sorte : « le bio tue tout de suite ; la nourriture industrielle tue éventuellement à long terme ».

 

J’avoue que cet argument m’a sur le vif laissé pantois ; incapable d’apporter contradiction à si logique raisonnement… Cela allait à rebours de tout ce que je savais – ou croyais savoir – sur le bio, mais par horreur de la joute oratoire stérile (où celui qui gagne, est celui qui a la plus grande gueule ; celui capable d’assener péremptoire d’énormes contrevérités, d’inventer encore les chiffres et les histoires qui l’arrangent), et faute de préparation je n’ai su alors que répondre. C’est pourquoi, sûr que ces allégations allant à l’encontre de mes intuitions ne devaient pas être aussi nettes, il m’a pris l’envie d’investiguer un peu sur ce sujet. C’est très loin d’être exhaustif mais ça a le mérite, je pense, de remettre au moins les pendules à l’heure.

 

Du Bio
Je prends ici le mot dans son acception la plus courante, dans le sens de produits BIO.jpgalimentaires tirés de l’agriculture biologique et labellisés comme tels (et non pas simplement des aliments naturels : on peut avoir un potager et y déverser des tonnes pesticides, ou être contaminés par les champs alentours - A noter que l'appellation marketing «100 %naturel » ne répond à aucune définition réglementaire). 

 

Des contrôles
Tordons tout d’abord le cou à une idée reçue : Le bio est tout autant contrôlé que les aliments industriels, sinon plus. Et c’est simple à comprendre : non seulement les produits bio doivent répondre aux même critères et exigences que les produits alimentaires industriels ou « naturels » ; ils sont contrôlés de la même manière par les services de sécurité alimentaire. Mais en outre, afin d’obtenir leur label, les produits bio subissent des contrôles complémentaires et doivent être certifié par un organisme indépendant.
En clair, sur un plan purement factuel, le bio c’est la nourriture conventionnelle sans les pesticides et autres produits chimiques de synthèse, sans les conservateurs problématiques, sans les farines animales, etc. Mais ce n’est pas que cela. Qu’est ce qu’un label bio garantit précisément ?

 

 une forte majorité de substances naturelles,
 des matières de qualité qui ne perturbent pas l’environnement,
 une utilisation raisonnée des ressources naturelles,
 le respect des espèces et de la condition animale,
 un usage réduit et responsable des produits chimiques,
 des efforts de production et de recyclage,
 une recherche de la qualité du produit,
 une attention particulière aux conditions sanitaires, sociales et économiques des acteurs,
 un effort de transparence envers le consommateur.

 
(Source et plus d’information ici : http://www.biopreferences.com/blog/label-bio)

 

Retour sur l’origine de graines germées sources probable de la contamination avec E.Coli
Aux dernières nouvelles il s’agirait donc d’un lot de graines germées de fenugrec (plante proche du trèfle) qui serait à l’origine de la contamination. Plus intéressant est de voir le parcours des dites graines : « Arrivée en novembre 2009 dans le port d’Anvers en Belgique, la cargaison a ensuite été acheminée jusqu’à Rotterdam aux Pays-Bas, puis livrée à un importateur en Allemagne. Ce dernier a ensuite revendu le produit à des distributeurs en Allemagne et au Royaume-Uni ».
Ce qui m’amène à distinguer le bio paysan et le bio industriel.

 

Industrialisation du bionouveaux-esclaves-du-capitalisme.jpg
Le bio, comme on l’a constaté dans ce que recouvre le label éponyme, ce n’est pas seulement avoir une nourriture saine, mais également une philosophie : outre tout ce qui a été dit c’est aussi produire et consommer local (c’est un non-sens écologique d’importer des produits bio - parfois de très loin - cultivables localement). C’est aussi, entre autre, adapter son régime alimentaire en fonction des saisons (fruit, légumes de saison).
Or avec ces graines contaminés on se trouve en présence manifeste d’un détournement de « l’esprit bio » dans un objectif manifestement mercantile (maximisation des profits). A ce propos l’émission « Les nouveaux esclaves du capitalisme », évoquant le sort des ouvriers agricoles et tout à fait édifiant… Que l’alimentation soit bio ou non, lorsque la logique de l’agro-industrie se met en branle et s’impose le résultat est le même : un désastre écologique et sociologique.

 

De courte mémoire
L’épidémie de grippe aviaire : pointé du doigt les élevages industriels, particulièrement en Asie (Thaïlande, Indonésie, Chine) : probables foyers d’infection et propagateurs à l’échelle planétaire de l’épidémie.
farines-animales.jpgLe scandale des farines animales : alors qu’on nous annonce le possible retour en France de ces farines provoquant une infection dégénérative du système nerveux central des bovins (maladie de la vache folle).
Le bœuf et le veau aux hormones : hormones utilisées pour augmenter la croissance des animaux en favorisant la rétention d'eau dans les muscles. Elles ont été accusées d’être dangereuses pour la santé et d'avoir des effets délétères sur la fertilité humaine en développant la stérilité masculine. Interdites depuis 1988 par la Commission européenne (Aux États-Unis, plus de 95 % de la viande abattue est encore traitée aux anabolisants).
Le poulet à la dioxine : Scandale  en Belgique après la découverte de taux de dioxine anormalement élevés dans des aliments pour volailles et porcs (graisse contenant des huiles industrielles et de la dioxine incorporée frauduleusement dans l'aliment pour le bétail).

J’en oublie sans doute…

 

À propos d’E.Coli
E.Coli est une bactérie tueuse que l’on trouve principalement dans la viande préparée de manière industrielle. Présente dans le steak haché de burgers, l’E.coli a fait de nombreuses victimes dans les fast-foods. En France, chaque année, E.Coli tue 400 personnes.
Rappelons au passage que chaque année aux Etats-Unis, 325.000 personnes sont hospitalisées à cause de maux liés à l’alimentation et que 5000 en meurent. Et ce n’est pas de l’alimentation bio. Sur les problèmes de sécurité alimentaire causés par E.Coli, voir également l’article de Marie-Monique robin à ce sujet.

 

   

Evénements récents. L’industriel plus sûr ?..
Mort d’un adolescent de 14 ans en janvier dernier dans un fast food. Le décès est bien lié au repas pris chez Quick. 
Plus récemment, 7 enfants dans la région Nord Pas-de-Calais ont été infectés par des steaks surgelés de chez Lidl. 
Etc.

  

Au-delà de ces cas, en France on dénombre par an entre 250 000 et 750 000 cas d’intoxications alimentaires (plus de 2 millions au Royaume-Unis et 76 millions aux Etats-Unis, pays du fast food).

  
Quant à la mortalité en France :  70 000 ont fait l'objet d'une consultation aux urgences (113 pour 100 000 hab.)
 15 000 personnes ont été hospitalisées (24 pour 100 000 hab.) ;
 400 personnes en sont mortes (0,65 pour 100 000 hab. Pour comparaison, ce taux atteint 1,7 pour 100 000 hab. aux Etats-Unis) 

 

 

Jardinier-XXie.jpgOn s’aperçoit à l’évocation de ces chiffres que la visibilité médiatique d’un événement dépend très largement des « contraintes de ‘l’urgence’ et la quête du ‘nouveau’ » (2), ce à quoi s’ajoute cette tendance des gardiens de l’ordre social à se copier les uns les autres dans une course frénétique à la surenchère informationnelle, allant d’ordinaire dans le sens des intérêts des dominants. En découle, outre un brouillard de confusion propice à la désinformation, aux amalgames et à un relativisme ici pernicieux (tout se vaut), une mise en épingle sélective d’un fait particulier. Ce type de pratique participe évidemment à la fabrication de l’opinion, et dans le cas qui nous occupe, à l’emballement et aux vents de panique. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Et c’est ce qui s’est bel et bien passé avec ce haro sur le bio. Une autre citation me vient en tête, celle de Francis Bacon : « Calomniez, calomniez il en restera toujours quelque chose » ; et de fait, avec la crise des graines germées, la cohorte des affidés à la malbouffe et autre journaleux de salon, se sont empressés de préciser, avec un plaisir mal dissimulé, que ces graines étaient issues de l’agriculture biologique. Ajoutons à cela un petit reportage ou une note montrant que l’agriculture bio peut être dangereuse et le tour est joué. Or, en matière alimentaire le risque 0 n’existe pas. Et si dans les faits le Bio se révèle bien plus sûr et plus sain que la nourriture industrielle, à force de formules à l’emporte pièce et autre perfides approximation (ou simplement par incompétence notoire) certains finiraient par faire accroire que le Bio participe, au mieux, à une mode passagère onéreuse destinée aux bobos, et au pire, à une utopie rétrograde voulant nous faire régresser au néolithique, avec pour résultat une alimentation bien plus dangereuse pour la santé que la junk food, les tomates sous serre d’Almeria et autres plats issus de l’agriculture industrielle (pudiquement et fautivement baptisée « traditionnelle » - Comme si répandre des pesticide sur les cultures, bourrer les volailles d’anti-biotiques, gonfler les bœufs aux anabolisant, et autre joyeusetés  relevait de pratiques traditionnelles ! ). Quoi qu’il en soit, le but ce brouhaha est de semer le doute dans l’esprit du consommateur…

 

« nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle… » (3)

 

Agriculture-pesticides

 

Sur le fil de l’actualité, une émission récente « Du grain à moudre » dont le titre évocateur et délibérément ambigu « le bio est-il suffisamment surveillé ? », tout à fait dans ligne prise par cette tribune, se révèle à ce propos tout à fait symptomatique. Au-delà de la joute oratoire et des perles enfilées par l’animateur-producteur, du genre, « Quand même, si un produit à issue de l’agriculture à base d’OGM avait tué 48 personnes en un mois, je pense que cela aurait causé un certain scandale, après tout du niveau de la centrale de Fukushima ; puisque c’est une bonne cause étiquetée politiquement correcte, on s’est contenté un peu trop vite d’un : circulez y a rien à voir », les commentaires placés à la suite de l’émissions valent le détour, particulièrement la traduction d’un article dont certains diront qu’ils tombe dans la rubrique complotiste. Si sa conclusion peu prêter à sourire, de bonnes question y sont néanmoins posées.

 

Le selsel---meneton-copie-1.jpg
On estime que le sel, à lui seul est la cause d’environ 75 000 accidents cardio-vasculaires et 25 000 morts tous les ans en France.
Ce sel se trouve pour l’essentiel dans les plats cuisinés, plats à faire chauffer au four micro-onde, la charcuterie, etc.
Pourtant des chercheurs se mobilisent pour dénoncer ce scandale. Parmi eux, et le cas est exemplaire, Pierre Meneton, chercheur à l’Inserm. Il s’est confronté frontalement au lobby du sel et a gagné le procès en diffamation qui l’opposait au Comité des salines de France.

« La surconsommation de sel tout au long de la vie, à des répercutions graves pour la santé (…) ».

 

 

 

 

 

 

 Part 1

 


Part 2
http://www.youtube.com/watch?v=ZA3cYBkYu2E&feature=mfu_in_order&list=UL

 
Part 3

   

Nourriture industrielle comme facteur favorisant le fléau de l’obésité :
L’explosion de l’obésité, directement corrélée à la nourriture industrielle de masse, est cause de childhood-obesity-junk-food-high-calories.jpgnombreux décès. « Selon l'Organisation Mondiale de la Santé, l'obésité est devenue un problème de santé publique majeur, encore plus important que la malnutrition et les maladies infectieuses. L'OMS estime que d'ici 2015, quelque 2,3 milliards d'adultes auront un surpoids et plus de 700 millions seront obèses.
Une personne obèse a un risque accru de mort prématurée (maladies coronariennes et certains cancers). Elle est susceptible de souffrir de maladies cardiovasculaires, d'être hypertendue, de faire des accidents vasculaires cérébraux, d'avoir un diabète non insulinodépendant ou dit de type II, de connaître l'apnée du sommeil, l'arthrose, l'infertilité, etc. Un tiers des obèses est diabétique (diabète de type 2) ; mais surtout 80 % des diabétiques sont obèses ». 
 Par ailleurs, « l'obésité, qui engendre une diminution d'espérance de vie de cinq à quinze ans, … », frappe prioritairement les catégories socioprofessionnelles les moins favorisées. De la à titrer que l’obésité est la maladie de la pauvreté il n’y a qu’un pas. Et de fait les plus pauvres n’ont souvent, faute de moyens suffisants, accès qu’aux aliments, souvent premiers prix, issus de l’agro-industrie ; ceux qui sont « très caloriques riches en graisses et en sucres mais pauvres en vitamines, en minéraux et autres micronutriments, etc. ».

 
Du sucre, des graisses et autres conservateurs nuisibles à la santé
Dans son livre, Toxic food, William Raymond  avance que seuls 5 à 10 % des cancers sont d’origine génétique et que 70% de certains cancers sont d’origine alimentaires. Au delà des ergotages à la marge, il n’est qu’à lire les compositions des aliments proposés à la vente par les agro-industries : conservateurs nuisible pour la santé, sirops en excès, produits hydrogénés, sucres industriels, substances addictives. On trouve ce genre de produit partout, jusque dans certaines vitamines. Comment alors s’étonner, par exemple, de l’accroissement fulgurant des diabètes de type II, qui normalement concerne les adultes à partir de 40 ans environ, et atteint aujourd’hui de plus en plus d’enfants ?
Dans le film de Philippe Borrel, Alerte dans nos assiettes, un terme revient de manière récurrente : épidémie. Il me semble que le vocable empoisonnement délibéré conviendrait mieux. mort.jpeg
Pour le visionnage intégral de l’enquête : http://aevigiran.over-blog.com/article-alimentation-trop-de-sucre-trop-de-sel-trop-de-gras-64367206.html
L’entretien (en trois parties) de William Raymond sur la télévision québécoise à propos de son ouvrage Toxic food vaut également le détour.

 

Des OGM
Quelques mots tout même des OGM, même si ce n’est pas directement le sujet du débat. Je ne résiste pas à proposer cette vidéo de Christian Vélot, tout incitant à aller l’écouter dans cette émission : http://www.terreaterre.ww7.be/ogm-tout-va-tres-bien-mme-la-marquise.html

   

 

 

ESPERANCE DE VIE (en bonne santé)
Si l’espérance de vie est aujourd'hui en France de 84,5 ans pour les femmes et 77,8 ans OGM vache pour les hommes, à l’heure où nos oligarques repoussent l’âge de la retraite, il est bon de savoir que l'espérance de vie en bonne santé  (4)tombe à 63,1 ans pour les hommes et de 64,2 ans pour les femmes. Ainsi, selon un article collectif paru dans le Monde du 23 septembre 2010, « Tout démontre que l'espérance de vie en bonne santé et encore plus l'espérance de vie tout court sont menacées par la montée des maladies chroniques qui se sont substituées aux maladies infectieuses comme cause dominante de mortalité et de morbidité ». Et dans le même article d’enfoncer le clou : « L'augmentation actuelle de l'espérance de vie à la naissance est essentiellement celle des personnes nées au début du XXe siècle, principalement en milieu rural, dans un environnement peu pollué et avec un mode de vie plutôt sain au moins jusqu'à l'âge adulte. La tendance actuelle, en matière d'espérance de vie, risque de s'inverser lorsque les générations nées après guerre vont vieillir. Ces dernières ont vécu dans un univers totalement différent de celui de leurs aînés. Polluées dès la vie fœtale par les substances chimiques de synthèse, elles ont mangé, souvent dès la naissance, une nourriture plus ou moins déséquilibrée (trop de sucre, d'aliments raffinés, de produits appauvris par des transformations industrielles, etc.), effet amplifié par le développement de la sédentarité ». D’ailleurs, aux Etats-Unis selon rapport publié en décembre 2010 par le NCHS (Centre national des statistiques de santé) cette tendance s’observe déjà sur l’espérance de vie moyenne, qui est passée de 77,9 ans en 2007 à 77,8 ans en 2008, alors que depuis 1970, l'espérance de vie des Américains augmentait en moyenne de 2,6 mois par an.


En guise de conclusion
Etrange époque décidément que la notre, où l’on s’inquiète jusqu’au ridicule du moindre bobo de sa progéniture, alors qu’on la gave quotidiennement de poison. Mais nous ne sommes plus à un paradoxe près. Il fut un temps, où sur mon destrier blanc, je parcourais les villes et les champs toujours prêt à pourfendre l’ennemi de la malbouffe. Cette époque fut l’occasion de moult combats, d’escarmouches et autres chausse-trappes : toutes des guerres féroces et sans panache dont on ne sort pas indemne… Rétrospectivement, que d’énergie dépensée en vain ! S’il m’a fallut longtemps avant de comprendre qu’on ne peut pas contraindre à faire boire un âne qui n’a pas soif, je me loue néanmoins de m’être frotté et avoir parfois préféré « ceux qui, bien que d’un bord intellectuel ou politique différent du mien, m’ont aidés à réfléchir, à ceux qui, de mon ‘camp’, m’ont incité plutôt à patauger dans un marécage d’évidence ! » . Aussi, que ce collègue m’ayant suscité l’envie de cette petite enquête soit ici remercié.

serres-almeria.jpg
Si enfin désormais mon état d’esprit pourrait se résumer par la formule : Que chacun s’empoisonne s’il en a envie (j’exclus ici ceux qui hélas n’ont pas d’autres choix que de consommer les camelotes de l’industrie alimentaire), je considère aussi que les vertus de l’exemple, dénuée d’une mise en accusation du mode de vie d’autrui, valent mieux que mille discours. Et plus que tout, en contribuant dans une modeste mesure au partage et à la diffusion d’éléments tangibles et concrets, sur un sujet d’importance cruciale en nos sociétés, j’espère aider à déjouer les sophismes et autres techniques de désinformations malhonnêtes que l’on nous sert à longueur de jours. Bref qu’on sera moins démunis face à la cohorte de ceux qui voudraient nous faire « prendre des vessies pour des lanternes ».     


 TOXIC

 

 

 

 


 PIECES A CONVICTION - Assiette-tous-risques  

  

  

 Notes :

(1) Depuis la mi-mai, ce microbe très virulent a fait 51 morts (49 en Allemagne, un en Suède et un aux États-Unis) et plus de 4.000 malades, principalement en Allemagne).

(2) Philippe Corcuff, B;a-ba philosophique de la politique, p 29

(3) Gilles Deleuze.

(4) Définition de l’Insee : "Absence de limitation d'activités (dans les gestes de la vie quotidienne) et absence d'incapacité." L’article paru dans le Monde du 23 09 2010 précise : " Ainsi, une personne en rémission d'un cancer, un diabétique correctement soigné ou quelqu'un ayant eu un pontage coronarien sont en bonne santé ".  

 

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