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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 09:36

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In-this-moment.jpgDécouvert sur le fil de mes pérégrinations musicales, ce groupe de métal californien m’a aussitôt dessillé les oreilles. Il faut dire que la voix de la chanteuse Maria Brink ce n’est pas rien. Tantôt rocailleuse, tantôt désespérée ; mélodique ou criée, elle ne laisse pas indifférent.

 
In this moment, Un cri jeté à la face lisse du monde qui nous change de ces airs trop léchés pour nous émouvoir.

 

Blood, quatrième album du groupe, est largement leur meilleur (je le dis sans détour, pour les avoir écouté tous ces jours derniers)
Blood, c’est la juste mesure entre mélodie, rage et dégoût.
Avec Blood, un style s’est ici forgé (ajoutons qu’aucun titre n’est à jeter).


Et si d’aucuns tireront les textes du côtés des vampires et autres suceurs de sangs, d’autres, avec tout autant de raisons pourront les placer dans l’escarcelles du sado-masochisme, dont on dit qu’il est de mode, en sa version normée et contractualisée, depuis la parution d’une bouillie littéraire au nom de Fifty sade of grey.

 

 

 

"Blood"

I hate you for the sacrifices you made for me
I hate you for every time you ever bled for me
I hate you for the way you smile when you look at me
I hate you for never taking control of me
I hate you for always saving me from myself
I hate you for always choosing me and not someone else
I hate you for always pulling me back from the edge
I hate you for every kind word you ever said
I’ll bleed you dry now

Blood blood blood
Pump mud through my veins
Shut your dirty, dirty mouth
I’m not that easy
Blood blood blood
Pump mud through my veins
I’m a dirty, dirty girl
I want it filthy

I love you for everything you ever took from me
I love the way you dominate and you violate me
I love you for every time you gave up on me
I love you for the way you look when you lie to me
I love you for never believing in what I say
I love you for never once giving me my way
I love you for never delivering me from pain
I love you for always driving me insane
I’ll bleed you dry now

Blood blood blood
Pump mud through my veins
Shut your dirty, dirty mouth
I’m not that easy
Blood blood blood
Pump mud through my veins
I’m a dirty, dirty girl
I want it filthy

I hate you, I hate you
I’ll bleed you dry now

 

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SCARLET

 

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Published by Axel Evigiran - dans Musique - Med-folk & Metal
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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 06:31

linkDans le trouble du débat suscité par l’étude du professeur Séralini à propos des OGM et de leur probable toxicité, il ne me semble pas inutile de faire le clair sur deux notions à forte charge politique et émotionnelle : celles de lanceur d’alertes et de principe de précaution.

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Principe de précaution
Le mot est devenu valise. Invoqué à tort et à travers, il sert d’un côté à justifier tout et son contraire. De l’autre, on le présente comme repoussoir absolu, empêchant tout progrès et toute innovation, fauteur de retard technologique, etc. Il y a les inconditionnellement pour et les viscéralement contre. Ceux qui pensent qu’il ne va pas assez loin et ceux qui le trouvent trop contraignant. Et entre ces deux partis irréconciliables on se jette souvent à la tête des anathèmes.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Quels sont les enjeux et qu’est-ce-que recouvre à la vérité ce fameux principe ?

Pour tenter de débroussailler tant soit peu le sujet, je m’adosserai sur une émission de Continent Sciences diffusée à la rentrée de septembre. Je me  propose ici d’en sortir quelques extraits, utile à la réflexion.


(Les invités : Denis Grison et Louis-Marie Houdebine).

 

Bref historique du Principe de précaution
chemins_Philosophiques__Principe_Precaution_Grison_15-10--2.jpgDG : Il naît en Allemagne dans les années 70, avec à la fois une vision développement durable, c’est-à-dire bonne gestion du patrimoine naturel, en particulier des forêts, mais il y a aussi l’idée que pour certains risques sur l’environnement, si l’on attend la certitude, lorsqu’il y a une dégradation observée, des mécanismes qui le sous-tendent pour commencer à agir il risque d’être trop tard. Donc il faut anticiper une réponse, même dans le cas d’une incertitude scientifique. En 1992 c’est là ou ce principe entre sous les projecteurs à Rio (c’est le 15ième sur les 21 principes de Rio). Le principe de précaution devient un principe directeur, mais qui simplement inspire les politiques mondiales, mais qui n’a encore aucune force de contrainte juridique. La même année il rentre dans le traité de Maastricht, également dans une position tout à fait principielle, et là il acquiert une dimension juridique. C’est-à-dire qu’il devient un principe qui est opposable à des politiques publiques, et qu’il doit guider ces mêmes politiques. Il aura ensuite une traduction en France en 1995 sous le nom de loi Barnier et en 2005 il rentre dans le préambule de la constitution à côté de la déclaration des Droits de l’Homme, donc une position tout à fait éminente, comme quelque chose qui doit inspirer la politique française.

 

Des mésusages du principe de précaution
Stéphane Deligeorges souligne tout d’abord, par quelques exemples, les usages farfelus du principe de précaution, comme l’interdiction d’une pièce de théâtre. Ensuite il y a l’usage hors de propos, c’est-à-dire l’abus d’usage, par exemple le cas de la fermeture d’une autoroute dans le cas de fortes chutes de neiges.
DG : il est décisif de faire la distinction et prévention et précaution. Il y a deux types de certitudes. Il y a des incertitudes dans le cas où la connaissance des phénomènes est complète. C’est-à-dire que le dossier scientifique est complet. Et il y a une incertitude dans le cas où il reste une absence ou un manque de connaissances.
Un exemple : 10 boules, 3 rouges et 7 vertes. Je tire une boule. Il y a une incertitude sur sa couleur mais non pas sur sa probabilité d’avoir une rouge ou une verte. C’est tout à fait différent de la situation ou je tire une boule dans une urne de 10 ou je ne connais pas la composition. Il y a des rouges ou des vertes, et peut-être autre chose. Si le rouge représente le risque, quand je tire une boule je ne suis même pas sûr que le risque existe, qu’il y ait une boule rouge. Lorsque nous sommes dans le premier cas il faut appliquer la prévention (exemple réduction de la vitesse sur les autoroute). Par contre, lorsque les risques sont soupçonnés (ex les OGM) mais pas encore certains, et pour lesquels en tout cas le dossier scientifique ne permet pas de donner de probabilités de la gravité de la survenance, mais que le risque est de laisser les choses en état sous prétexte que ce dossier n’est pas encore tout à fait terminé, il faut prendre des mesures différentes que les mesures de préventions et qui sont les mesures de précautions.

 

Polémiques et attaques
Certains disent que ceux qui sont pour le principe de précaution manquent de courage, on peut leur attribuer une espèce de ‘risquophobie’ totale, ils sont dans l’accidentalisme fiévreux.
DG : Ces attaques ont été développées d’abord par l’Académie de médecine, qui en 1999 à rédigé un rapport : « Le principe de précaution faisant du sécuritaire une priorité absolue ne risque-t-il pas d’entraîner un frein à toute entreprise, une inhibition du progrès, une paralysie de l’innovation ». Là nous avons les termes principaux de la critique et je voudrai m’employer à démontrer que le principe de précaution c’est tout le contraire.

 

Définition du principe de précaution
DG : Définition donnée à Rio : « En cas de risques de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives servant à prévenir la dégradation de l’environnement ». (…) Lorsque l’on regarde certains grands scandales actuels  (ex Le Médiator) et passés mais encore présents dans les conséquences (ex l’amiante), on voit que c’est l’absence de certitudes scientifiques qui a servi systématiquement de prétexte pour remettre à plus tard la prise de mesures effectives.
Quant à ces mesures (de précaution), elles ne sont pas irrationnelles mais sont des mesures d’évaluation des risques et l’adoption de mesures provisoires et proportionnées (révisables). 



Quelques mot du scandale du Médiator (et de l’expertise)Mediator.jpg
DG : lecture d’un extrait du rapport de l’organisme chargé de l’enquête sur les politiques publiques : « A aucun moment dans cette longue période (d’incertitude), aucun des médecins experts ou pharmacologues internes ou externes à l’Agence (L’Afssaps) n’a été en mesure de conduire un raisonnement pharmacologique et d’éclairer ainsi le choix des directions générales successives. (…) L’exercice de ce métier (d’expert) est fortement influencé par l’environnement intellectuel et médiatique. Or depuis plusieurs années se sont multipliées des prises de positions publiques pour dénoncer une hypothétique tyrannie du principe de précaution. Dans cette affaire, comme d’en autres passées, et malheureusement à venir, ce n’est pas l’excès de principe de précaution qui est en cause mais le manque de principe de précaution. La chaîne du médicament fonctionne aujourd’hui de manière à ce que le doute bénéficie non au patient et à la santé publique mais aux firmes pharmaceutiques».
LMH : Il y a une espèce de tyrannie qui est entrain de se mettre en place à propos des conflits d’intérêts. On dit, tout ceux qui ont travaillé un jour avec telle entreprise ne peut pas être un expert. C’est complément idiot. C’est même très grave. Car qui sont les meilleurs experts ? C’est ceux qui sont dans le domaine (considéré). Ce sont des gens qui ont forcément des rapports avec les entreprises. Les conflits d’intérêts doivent être gérées par des commissions ad hoc et qui disent : vous avez effectivement travaillé pour untel, mais vous n’avez plus de liens, donc vous n’êtes pas en conflit.
DG : Si on veut éviter cela il faut aussi réguler les circuits financiers et donner un vrai statut de l’expert. Il ne faut pas que l’expertise publique soit 10 fois moins payée que si l’on va chez Monsanto ou chez Servier.



Un mot sur les nanotechnologies
LM H : Ce qui s’est passé est manifestement une catastrophe, parce qu’il y a eu un blocage complet. C’est-à-dire que l’on a été en face de gens qui demandent un débat et qui font tout pour qu’il n’ait pas lieu. Ils l’ont saboté et le dialogue maintenant n’existe plus et il n’est pas près de reprendre de manière saine. Ca me rappelle ce qui s’est passé dans la première moitié du siècle dernier en Europe ; cet espèce de rapport de force, avec un certain mépris de la connaissance. Je m’emploi pas souvent le mot d’obscurantisme, mais c’est même pire : c’est du nihilisme
DG : Si je suis catastrophé par la manière dont les choses se sont passées, je suis aussi catastrophé rétrospectivement par la manière dont les choses ont été engagées. C’est-à-dire que les nanotechnologies sont déjà largement produites, les laboratoires ont les financements, et ce débat n’était pas là pour prendre des décisions mais pour rendre acceptables les nanotechnologies. 



Des OGM
LM H : Les OGM dans les médicaments sont beaucoup mieux acceptés que les OGM dans la nourriture. Il y a deux raisons à cela : le médicament on ne le prend pas si l’on n’en a pas besoin alors que l’alimentation on n’a pas le choix. Deuxièmement il est reconnu – ce n’est pas complément juste - que les médicaments sont plutôt bien surveillés alors que l’agriculture ne l’est normalement pas autant. Alors il faut dire les OGM sont extrêmement surveillés par rapport aux variétés obtenues par simple sélection, et les risques sont de même niveau. On arrive à la situation paradoxale où l’on fait trop de choses sur les OGM en terme de sécurité et pas assez sur les plantes sélectionnées classiquement.
DG : Les OGM sont une pierre de touche parfaite pour réfléchir au principe de précaution et à la précaution en général. Je voudrai introduire une différence entre les risques et les effets que l’on a trop tendance à confondre. Nous vivons dans un cadre d’innovations techno-scientifiques ayant deux conséquences à distinguer : les risques, ce qui nous menace, et les effets, c’est-à-dire ce qui transforme notre rapport au monde mais qui n’est pas forcément une menace. (…) Dans le cas des OGM c’est aux risques qu’il faut appliquer le principe de précaution. Il y a deux types de risques soupçonnés : des risques sur la santé, des risques sur l’environnement. (…) Et puis il y a un débat sur les effets, parce que les effets des OGM sont considérables à la fois sur notre rapport à la nature, la nature de l’agriculture, l’appropriation du vivant, le pouvoir de firmes sur les paysans, etc. Or il se trouve que ces deux niveaux ne sont pas distingués. Le débat met tout ensemble. Et parce que cette distinction n’est pas faite tout est embrouillé et tout devient passionnel et polémique. Toutes les questions sur les effets on a tendance à les reporter sur les risques et le principe de précaution vient endosser sur lui l’ensemble de la question des OGM ou qu’il y a en préalable, en accompagnement, un débat beaucoup plus important et plus large sur : dans quel monde voulons-nous vivre ? Quel rapport à la nature ? Quel type d’agriculture ? Quelle paysannerie ? 

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Nb : A noter que Denis Grison fait référence dans ses travaux à l’Ethique à Nicomaque, et en particulier à la notion de Kairos, mise ne relation avec le principe de précaution : « l’action doit être très affinée, qu’il y a le bon moment pour faire la chose. Le trop tôt est le trop tard n’est pas bon. Il n’y a pas de véritable prudence s’il n’y a pas une expérience ».

 


Lanceur d’alerte

Voici la définition du lanceur d’alerte telle que donnée sur le site de Sciences citoyennes :

« Le terme « lanceurs d’alerte », nous le devons à deux sociologues, Francis Chateauraynaud et Didier Torny. Il s’agit en quelque sorte de la traduction du terme anglophone « whistleblowers  (« Ceux qui sifflent »).

Scientifique ou tout autre personne travaillant dans le domaine publique ou privé, voire simple citoyen, le lanceur d’alerte se trouve à un moment donné confronté à un fait pouvant constituer un danger potentiel pour l’homme ou son environnement, et décide dès lors de porter ce fait au regard de la société civile et des pouvoirs publics. Le rôle du lanceur d’alerte n’est pas de démontrer (en ce sens, il n’est pas forcément expert) mais de mettre une question aux enjeux sanitaires ou environnementaux graves entre les mains de son employeur ou des pouvoirs publics chargés de solutionner le problème. La santé et l’environnement touchant de nombreux secteurs économiques, les conséquences pour le lanceur d’alerte — qui agit à titre individuel parce qu’il n’existe pas à l’heure actuelle en France de dispositif de traitement des alertes — peuvent être graves : de pressions morales et matérielles jusqu’au licenciement (dans le privé) ou la « mise au placard » (dans le public), il se retrouve directement exposé à des représailles dans un système hiérarchique qui ne le soutient pas car souvent subordonné à des intérêts financiers ou politiques. »

 lanceurs-d-alerte

Sur cette page de l’organisation se trouvent d’intéressants développements et compléments sur cette notion de lanceurs d’alertes, notamment à propos des enjeux associés et le souhait de lui voir reconnu un statut juridique.  
Parmi les critiques et oppositions à l’idée même de lanceurs d’alertes, on retrouve grosso modo l’argumentation développée à l’encontre du principe de précaution : ces Cassandres - qui parfois n’ont d’autre légitimité que d’être citoyens - seraient des anti-progressistes, des fauteurs de retards technologiques, des catastrophistes ancrés dans un idéal passéiste.



Les lanceurs d’alertes seraient-ils donc des fâcheux, des frileux arc-boutés sur des craintes irrationnelles et sans objet ?
Prenons le cas de l’amiante. « Les effets nocifs de la poussière d'amiante ont entraîné un examen microscopique de la poussière minérale par l'inspecteur médical du Ministère de la Santé. La nature irrégulière des particules, s'apparentant à du verre coupant, a été clairement décelé, et, lorsque ces particules restent en suspension, quelle que soit leur quantité, leurs effets se sont toujours révélés nocifs, comme on pouvait s'y attendre. ». Ce texte sans ambigüité, on le doit à Lucy Deane, inspectrice du travail britannique... et a été rédigé en 1898 !
Il aura ainsi fallut un siècle pour que soit enfin interdit l’usage industriel de l’amiante. Ce n’est pas faute, pourtant, de l’accumulation d’indices et de preuves de la dangerosité de cette substance (voir la chronologie de la connaissance des risques de l'amiante en France, et en particulier en 1982).

 Troll climatique
Mais lorsque l’on évoque les lanceurs d’alertes, se profile aussitôt en filigrane une autre catégorie d’individus, celle des lobbyistes, qu’ils soient d’ailleurs franc-tireur, idéologiquement formatés, téléguidés par tel ou tel groupement d’intérêts, ou officiant au sein d’associations ou de fondations ayant pignon sur rue. A ce propos, il n’est pas anodin de noter que l’on retrouve toujours à peu près les mêmes. Et parmi ceux-là, la figure emblématique de notre troll climatique national, cet ancien ministre de l’Education national, pris à trafiquer ses courbes sur le CO2, pour motif ‘éditorial’. Le même qui en 1996, à propos de l’amiante à Jussieu, évoquera, dans un contexte de « terrorisme intellectuel » un « phénomène de psychose collective ».

 

 

 

Aujourd’hui les lanceurs d’alertes se trouvent confrontés aux lobby du sel, du sucre ou encore des OGM.



Ainsi Pierre Méneton, chercheur à L’Inserm, qui pour avoir dénoncer le scandale du sel eu maille à partir avec le Comité des Saline de France. 
Ainsi le cas de Véronique Lapides, poursuivie en diffamation par le maire de sa ville pour avoir soupçonné la pollution d’un ancien site industriel de Kodak.
Ainsi Christian Vélot, généticien, inquiété par sa hiérarchie pour ses positions critiques envers les OGM.
Ainsi la pneumologue Irène Frachon confrontée au lobby agro-chimique, pour s’être frottée au Médiator.
Ainsi tant d’autres encore...

 

 

Sur le sucre, pas plus loin qu’il y a quelques mois, le neurobiologiste Jean-Didier Vincent se fendait d’une rubrique dans l’Express au titre sans ambigüité : « La guerre du sucre est déclarée: chronique d’une défaite annoncée». Il y concluait « “la malbouffe ne saurait être un remède au mal-être” et que les milliers de morts dues aux excès de sucre ne pèsent pas lourd face “au lobby du sucre et à l’omniprésence des fast-foods”. »
Evidemment un contrefeu fut aussitôt allumé par les professionnels de la filière sucrière : « les études épidémiologiques disponibles ne permettent pas aujourd’hui d’affirmer scientifiquement que les consommations de sucre sont la cause directe et spécifique de l’obésité ou des pathologies associées. » On le voit, l’argumentaire développé ici nous ramène au principe de précaution et à ceux qui le dénoncent. Nous leur rappelleront, avec Denis Grison, que « c’est l’absence de certitudes scientifiques qui a servi systématiquement de prétexte pour remettre à plus tard la prise de mesures effectives ».

 


Lobbysme
En bref, autour de ce sujet il n’est pas inutile d’écouter - ou de réécouter - l’émission Science publique du 30 mars dernier avec Naomi Oreskes, autour de son essai Les marchands de doute, ces apôtres intéressés de la fuite en avant...
Il y a là je pense matière à se faire une idée un peu plus précise des réseaux et du rapport des forces en lice.

 


« Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire. »

Orwell

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 17:33

 Kirchner---Autoportrait-en-soldat-copie-1.jpg

« Fabuleux passé de salles à manger et de café de province. C’est là que l’Histoire est allée les prendre, les gens d’ici, Ure et Pimbard, Tronc et les autres. Des gens tout à fait ordinaires. Elle avait besoin de ces gens-là. C’est avec des gens ordinaires, avec des inspecteurs et des sous-inspecteurs, que l’Histoire compose ses aventures. Ils n’en demandaient pas tant, eux. Ils se trouvaient très bien dans leur destin exigu. (…) Ils étaient assurés contre le vol, l’incendie, les enfants, les accidents d’auto. Mais ils n’étaient pas assurés contre l’Histoire. L’Histoire les a délogés de leurs bonheurs, jetés dans la nuit, la faim et la merde. C’est cela notre part d’Histoire. Comme ceux qui ont fait les Croisades, ou qui ont fait la Révolution. On ne pense pas vraiment à ces types-là. C’est vrai pourtant qu’ils ont été des pauvres bougres, eux aussi, qui traînaient la patte, qui en avaient marre, qui rêvaient de paille où s’étendre, où se vautrer – et dormir, bon dieu, dormir. (…)

Qu’est-ce que ça pouvait être, pour eux, les Croisades ? Qu’est-ce que c’était la Révolution ? Pour eux, pas pour les historiens.(…) L’Histoire des historiens est comme un magasin d’habillement. Tout y est classé, ordonné, étiqueté. Les données politiques, militaires, économiques, juridiques ; les causes, les conséquences, les conséquences des conséquences ; et les liaisons, les rapports, les ressorts. Tout cela est bien étalé devant l’esprit, clair, nécessaire, parfaitement intelligible. Ce qui n’est pas clair du tout, ce qui est obscur et difficile, c’est l’homme dans l'Histoire ; ou l’Histoire dans l’homme, si on préfère ; la prise de possession de l’homme par l’Histoire. L’homme complique tout. Dès que l’acteur, celui qui y était, s’en mêle, on ne s’y reconnaît plus, on ne peut plus s’en sortir. Il dérange les belles perspectives historiques avec sa façon à lui de mettre les détails en place, et jamais à la bonne place. Pour lui, c’est toujours ce qui n’a pas d’importance qui compte le plus. Des questions de soupe, de corvées, de vaguemestre et de feuillées. Il faut voir alors ce que deviennent les événements dans la tête de l’homme qui y était. Et pas dans sa tête seulement, mais dans ses jambes, dans ses reins, dans ses boyaux, dans tout son corps qui saigne, qui sue, qui sent le vin, l’ail et pire que ça. L’Histoire des historiens n’a pas d’odeur ». 

 

Georges Hyvernaud, La peau et les os
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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 16:03

« ... nous avons appris à reconnaître ce gigantisme qui n’est que la contrefaçon malsaine d’une croissance, ce gaspillage qui fait croire à l’existence de richesses qu’on n’a déjà plus, cette pléthore si vite remplacée par la disette à la moindre crise, ces divertissements ménagés d’en haut, cette atmosphère d’inertie et de panique, d’autoritarisme et d’anarchie, ces réaffirmations pompeuses d’un grand passé au milieu de l’actuelle médiocrité et du présent désordre, ces réformes qui ne sont que des palliatifs... »

 

Marguerite Yourcenar. L’Histoire Auguste, 1958 

(Repris dans le recueil Sous bénéfice d’inventaire)

 

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 19:58

Lafargue---temps-des-cerises.jpg

 

Voici un petit livre qui mérite toute affaire cessantes lecture intégrale, si ce n’est déjà fait. Ce n’est pas là entreprise fastidieuse, l’ouvrage faisant de l’ordre de 40 pages.
D’une actualité toujours brûlante, il n’est qu’à transposer noms propres et dépoussiérer quelques adjectifs pour que ce « Droit à la paresse » retrouve toute sa fraîcheur subversive. Quoiqu’au fond, même sans cela il demeure un indémodable pour qui cherche à questionner la « valeur travail » dont, ne l’oublions pas, l’étymologie s’adosse sur un instrument de torture.

 

Pour en revenir à l’ouvrage de Paul Lafargue, paru en 1880, on en trouve des versions libres de droit sur la toile et c’est l’une d’entre elles que je propose ici, bien que, pour ma part, j’ai préféré me procurer une édition papier - rétif sans doute aux tablettes et autres lectures digitales incompatibles à mon confort et tempérament. Il s’agit de celle sortie dans la belle couverture rouge du Temps des cerises.

 

Autre avantage d’une édition papier, et non des moindres, est de proposer une introduction ou une présentation de l’œuvre et de l’auteur, toujours utile pour contextualiser l’affaire et la mettre en perspective.
Je me limiterai ici à préciser, d’une part, que le sous-titre de ce cinglant démenti aux idéaux « des philanthropes du XVIIIe siècle » est : « Réfutation du Droit au travail de 1848 ». Par ailleurs, signalons pour l’anecdote - mais qui fait sens - qu’en épousant Laura Marx (1868), Paul Lafargue deviendra le gendre du philosophe que l’on sait.

 

Le couple se suicidera un jour de novembre 1911 et c’est un jardinier qui découvrira les corps.
 

« Il a frappé à la porte de la chambre de Monsieur; ne recevant pas de réponse, il a tourné la poignée. Paul Lafargue était étendu, mort, sur le lit non défait, vêtu encore du costume qu'il portait la veille. Ernest s'est alors précipité dans la chambre voisine, celle de Madame: Laura Lafargue était morte elle aussi, allongée en tenue de nuit sur le seuil de son cabinet de toilette
- Tout semble indiquer, précise le docteur, que monsieur Lafargue a fait dans la nuit une piqûre de cyanure de potassium à son épouse, puis qu'il s'est lui-même suicidé par le même moyen au petit matin. Nous avons trouvé sur la table de la chambre deux lettres ouvertes de Paul Lafargue, l'une en forme de testament, l'autre à Ernest Doucet, qui confirment l'intention suicidaire » (1)

 

Voici ce testament :

 

« Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse, qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces et physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi-même et aux autres.
Depuis des années, je me suis promis de ne pas dépasser les 70 ans ; j’ai fixé l’époque de l’année pour mon départ de la vie et j’ai préparé le mode d’exécution de ma résolution : une injection hypodermique d’acide cyanhydrique.
Je meurs avec la joie suprême d’avoir la certitude que, dans un avenir prochain, la cause à laquelle je me suis dévoué depuis quarante-cinq ans triomphera. Vive le Communisme ! Vive le Socialisme International ! Paul Lafargue » .

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(1) Jacques Macé, PAUL ET LAURA LAFARGUE, Du droit à la paresse au droit de choisir sa mort. (L’Harmattan) 

 


 

Paul Lafargue

  

Le Droit à la paresse

 

Avant-propos

M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l'instruction primaire de 1849, disait: "Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme: "Jouis"." M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l'égoïsme féroce et l'intelligence étroite.

 

La bourgeoisie, alors qu'elle luttait contre la noblesse, soutenue par le clergé, arbora le libre examen et l'athéisme; mais, triomphante, elle changea de ton et d'allure; et, aujourd'hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l'abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci.

 

Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu'ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie; ils ont à monter à l'assaut de la morale et des théories sociales du capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe appelée à l'action, les préjugés semés par la classe régnante; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d'être la vallée de larmes du travailleur; que, dans la société communiste de l'avenir que nous fonderons "pacifiquement si possible, sinon violemment", les passions des hommes auront la bride sur le cou: car "toutes sont bonnes de leur nature, nous n'avons rien à éviter que leur mauvais usage et leurs excès (1)", et ils ne seront évités que par leur mutuel contre-balancement, que par le développement harmonique de l'organisme humain, car, dit le Dr Beddoe, "ce n'est que lorsqu'une race atteint son maximum de développement physique qu'elle atteint son plus haut point d'énergie et de vigueur morale". Telle était aussi l'opinion du grand naturaliste, Charles Darwin (2).

 

La réfutation du Droit au travail, que je réédite avec quelques notes additionnelles, parut dans "L'Égalité hebdomadaire" de 1880, deuxième série.

 

P. L.

Prison de Sainte-Pélagie, 1883.

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Chapitre I : Un dogme désastreux

" Paresseux en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant" Lessing

 

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d'être chrétien, économe et moral, j'en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.

Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez le pur-sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes normandes, qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n'ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines (3).

Jeune_mineur.jpgQuand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de beauté native de l'homme, il faut l'aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n'ont pas encore déraciné la haine du travail. L'Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes; mais l'artiste se réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et flexible comme une tige d'acier; et le coeur de l'homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa "capa" trouée, traiter d'"amigo" des ducs d'Ossuna. Pour l'Espagnol, chez qui l'animal primitif n'est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages (4). Les Grecs de la grande époque n'avaient, eux aussi, que du mépris pour le travail: aux esclaves seuls il était permis de travailler: l'homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l'intelligence. C'était aussi le temps où l'on marchait et respirait dans un peuple d'Aristote, de Phidias, d'Aristophane; c'était le temps où une poignée de braves écrasait à Marathon les hordes de l'Asie qu'Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes de l'Antiquité enseignaient le mépris du travail, cette dégradation de l'homme libre; les poètes chantaient la paresse, ce présent des Dieux:

"O Meliboe, Deus nabis hoec otia fecit" (5).

Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse: "Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été plus brillamment vêtu (6)."

Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale; après six jours de travail, il se reposa pour l'éternité.

Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité organique ? Les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles Britanniques; les Gallegos, ces Auvergnats de l'Espagne; les Poméraniens, ces Auvergnats de l'Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats de l'Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.

Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s'émancipant, émancipera l'humanité du travail servile et fera de l'animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.

 

Chapitre II : Bénédictions du travail

En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé: "An Essay on Trade and Commerce". Il fit à l'époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s'indignait de ce que "la plèbe manufacturière d'Angleterre s'était mis dans la tête l'idée fixe qu'en qualité d'Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance, le privilège d'être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n'importe quel autre pays de l'Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l'État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d'encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n'ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l'industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre".

Ainsi, près d'un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l'homme. Paul-Lafargue.jpeg

"Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d'Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l'autorité [...] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail."

Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d'indépendance qu'elle engendre, l'auteur de l'"Essay on Trade" proposait d'incarcérer les pauvres dans les maisons idéales du travail ("ideal workhouses") qui deviendraient "des maisons de terreur où l'on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et entières".

Douze heures de travail par jour, voilà l'idéal des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons dépassé ce "nec plus ultra" ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l'on incarcère les masses ouvrières, où l'on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants (7) ! Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d'accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire le "droit au travail". Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d'une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.

Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c'est lui qui les a appelées.

Ce travail, qu'en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l'ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de l'industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique; de leurs propres mains, ils ont tari le lait de leurs femmes; les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l'échine et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. -Honte aux prolétaires ! Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies au propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant, toujours semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux ? ...Nous avons aujourd'hui les filles et les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance, à l'estomac délabré, aux membres alanguis !... Elles n'ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l'on cassa leur coquille ! -Et les enfants ? Douze heures de travail aux enfants. Ô misère ! -Mais tous les Jules Simon de l'Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, n'auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l'intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme que le travail dans l'atmosphère viciée de l'atelier capitaliste.

Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.

Laura_Marx.jpgEt cependant, les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu'au ridiculement clair Leroy-Beaulieu; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu'au naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l'honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. À les entendre, le bonheur allait régner sur la terre: déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière et la misère féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents. - Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de la domesticité des grands seigneurs, aujourd'hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués avec le paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien ! Voici le brillant tableau des jouissances prolétariennes en l'an de progrès capitaliste 1840, peint par l'un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l'Institut, le même qui, en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui, l'académicien, en étaient) qui propagea dans les masses les sottises de l'économie et de la morale bourgeoises.

C'est de l'Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l'Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme industriel. Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l'artisan de l'ancienne industrie:

"À Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville et les villages environnants et possédant presque tous une maison et souvent un petit champ (8)."

C'était l'âge d'or du travailleur. Mais, alors, l'industrie alsacienne n'inondait pas le monde de ses cotonnades et n'emmillionnait pas ses Dollfus et ses Koechlin. Mais vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l'Alsace, le minotaure moderne, l'atelier capitaliste, avait conquis le pays; dans sa boulimie de travail humain, il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu'ils contenaient. C'était par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine.

"Un grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et quart de la manufacture où ils travaillaient."

À Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et finissait à cinq heures du soir, été comme hiver. [...] Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue et qui à défaut de parapluie, portent, renversés sur la tête, lorsqu'il pleut ou qu'il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l'huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu'ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par l'imperméabilité de leurs vêtements, n'ont même pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la journée; mais ils portent à la main, ou cachent sous leur veste ou comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à l'heure de leur rentrée à la maison."

Ainsi, à la fatigue d'une journée démesurément longue, puisqu'elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d'être complètement reposés pour se trouver à l'atelier à l'heure de l'ouverture."

Voici maintenant les bouges où s'entassaient ceux qui logeaient en ville:

"J'ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches... Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l'industrie du coton dans le département du Haut-Rhin est si profonde qu'elle produit ce triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants négociants, drapiers, directeurs d'usines, la moitié des enfants atteint la vingt et unième année, cette même moitié cesse d'exister avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d'ouvriers de filatures de coton."

Parlant du travail de l'atelier, Villermé ajoute: "Ce n'est pas là un travail, une tâche, c'est une torture, et on l'inflige à des enfants de six à huit ans. [...] C'est ce long supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures de coton."

Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu'il existait dans la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux Droits de l'homme, des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers une heure et demie pour les repas (9).

Ô misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie ! Ô lugubre présent de son dieu Progrès ! Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l'humanité ceux qui, pour s'enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner les sources que d'ériger une fabrique au milieu d'une population rustique. Introduisez le travail de fabrique, et adieu joie, santé, liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d'être vécue (10).

Et les économistes s'en vont répétant aux ouvriers: Travaillez pour augmenter la fortune sociale ! et cependant un économiste, Destut de Tracy, leur répond:

"Les nations pauvres, c'est là où le peuple est à son aise; les nations riches, c'est là où il est ordinairement pauvre."

Et son disciple Cherbuliez de continuer:

"Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation des capitaux productifs, contribuent à l'événement qui, tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leur salaire."

Mais, assourdis et idiotisés par leurs propres hurlements, les économistes de répondre: Travaillez, travaillez toujours pour créer votre bien-être ! Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un prêtre de l'Église anglicane, le révérend Townshend, psalmodie: Travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant, vous faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous imposer le travail par la force de la loi. L'imposition légale du travail "donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l'industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants".

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous avez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le surtravail qu'ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de courir au grenier à blé et de crier: "Nous avons faim et nous voulons manger ! ... Vrai, nous n'avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c'est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin..."

Au lieu d'assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l'inventeur des couvents industriels, et de clamer:

Travail.png"Monsieur Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l'oeil d'un juif et, cependant, ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures par jour, n'avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant, elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu'elles ont ouvrées. Dès qu'elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l'abstinence; maintenant, elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de leur travail. Allons, Monsieur Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en cap et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas de tergiversations -vous êtes l'ami de l'humanité, n'est-ce pas, et chrétien par- dessus le marché ? -Mettez à la disposition de vos ouvrières la fortune qu'elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair. Vous êtes ami du commerce ? -Facilitez la circulation des marchandises; voici des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous êtes bien obligé d'en faire à des négociants que vous ne connaissez ni d'Adam ni d'Ève, qui ne vous ont rien donné, même pas un verre d'eau. Vos ouvrières s'acquitteront comme elles le pourront: si, au jour de l'échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en faillite, et si elles n'ont rien à saisir, vous exigerez qu'elles vous paient en prières: elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac."

Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en vont battre de leur tête les portes de l'atelier. Avec des figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants: "Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n'est pas la faim, mais la passion du travail qui nous tourmente !" Et ces misérables, qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de l'industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.

Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s'engorge et que, si ses marchandises n'arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l'échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur. "Un petit peu d'or ferait mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20 000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous." Les bas obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche les frétillantes pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a reculé pour mieux sauter. Enfin la débâcle arrive et les magasins dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu'on ne sait comment elles sont entrées par la porte. C'est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle dernier, on les brûlait ou on les jetait à l'eau (11).

Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c'était un duel à mort entre la France et l'Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe et XVIIIe siècles.

Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques: en Égypte, la France, l'Angleterre et l'Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique où l'on envoie les soldats français faire le métier d'huissier pour recouvrer de mauvaises dettes (12).

Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu'elles soient, pour éternelles qu'elles paraissent, s'évanouiront comme les hyènes et les chacals à l'approche du lion, quand le prolétariat dira: "Je le veux." Mais pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les "Droits de la paresse", mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques "Droits de l'homme", concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.

Jusqu'ici, ma tâche a été facile, je n'avais qu'à décrire des maux réels bien connus de nous tous, hélas ! Mais convaincre le prolétariat que la parole qu'on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel il s'est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau qui ait jamais frappé l'humanité, que le travail ne deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l'organisme humain, une passion utile à l'organisme social que lorsqu'il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l'entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu'étant donné les moyens de production modernes et leur puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu'ils produisent.

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Chapitre III : Ce qui suit la surproduction

Un poète grec du temps de Cicéron, Antipatros, chantait ainsi l'invention du moulin à eau (pour la mouture du grain): il allait émanciper les femmes esclaves et ramener l'âge d'or:

"Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain qu'il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue et voilà que l'essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde."

Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus: la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d'asservissement des hommes libres: sa productivité les appauvrit.

Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le même temps. Chaque minute à la machine équivaut donc à cent heures de travail de l'ouvrière: ou bien chaque minute de travail de la machine délivre à l'ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour l'industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les industries renouvelées par la mécanique moderne. Mais que voyons-nous ? À mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l'homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l'Ouvrier, au lieu de prolonger son repos d'autant, redouble d'ardeur, comme s'il voulait rivaliser avec la machine. Ô concurrence absurde et meurtrière !

Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prît libre carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les jours fériés (13). Parce que les producteurs d'alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu'ils ne vivaient que d'air et d'eau fraîche ? Allons donc ! Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler; pour banqueter joyeusement en l'honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagotée dans le protestantisme, se nommait alors la "joyeuse Angleterre" ("Merry England"). Rabelais, Quevedo, Cervantès, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l'eau à la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles (14) dont on se régalait alors entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout "allait par escuelles". Jordaens et l'école flamande les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes.

Sublimes estomacs gargantuesques, qu'êtes-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu'êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné et le schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité nos corps et rapetissé nos esprits. Et c'est alors que l'homme rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c'est alors que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de l'abstinence et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens.

Parce que la classe ouvrière, avec sa bonne foi simpliste, s'est laissé endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s'est précipitée en aveugle dans le travail et l'abstinence, la classe capitaliste s'est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l'improductivité et à la surconsommation. Mais, si le surtravail de l'ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour le bourgeois. mines-enfants-RU.JPG

L'abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les bourgeois à se consacrer à la surconsommation des produits qu'elle manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de moeurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu près; il ne buvait qu'à sa soif et ne mangeait qu'à sa faim. Il laissait aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée. Aujourd'hui, il n'est fils de parvenu qui ne se croie tenu de développer la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but au labeur que s'imposent les ouvriers des mines de mercure; il n'est bourgeois qui ne s'empiffre de chapons truffés et de lafite navigué, pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais. À ce métier, l'organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s'entripaille, la respiration s'embarrasse, les mouvements s'alourdissent, les articulations s'ankylosent, les phalanges se nouent. D'autres, trop malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse du prudhommisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de l'économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs et des imprimeurs.

Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les toilettes féeriques que les couturières se tuent à bâtir, du soir au matin elles font la navette d'une robe dans une autre; pendant des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l'échafaudage des faux chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l'étroit dans leurs bottines, décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes âmes !

Pour remplir sa double fonction sociale de nonproducteur et de surconsommateur, le bourgeois dut non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d'il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais encore soustraire au travail productif une masse énorme d'hommes afin de se procurer des aides.

Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette déperdition de forces productives:

"D'après le recensement de 1861, la population de l'Angleterre et du pays de Galles comprenait 20 066 224 personnes, dont 9 776 259 du sexe masculin et 10 289 965 du sexe féminin. Si l'on en déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs, puis les professions "idéologiques" telles que gouvernement, police, clergé, magistrature, armée, savants, artistes, etc., ensuite les gens exclusivement occupés à manger le travail d'autrui, sous forme de rente foncière, d'intérêts, de dividendes, etc., et enfin les pauvres, les vagabonds, les criminels, etc., il reste en gros huit millions d'individus des deux sexes et de tout âge, y compris les capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance, etc. Sur ces huit millions, on compte:

"Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets et les filles de ferme habitant chez le fermier) : 1 098 261;

"Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de "worsted", de lin, de chanvre, de soie, de dentelle et ceux des métiers à bras : 642 607;

"Ouvriers des mines de charbon et de métal : 565 835;

"Ouvriers employés dans les usines métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) et dans les manufactures de métal de toute espèce : 396 998;

"Classe domestique : 1 208 648.

"Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1 208 442; si nous additionnons les premiers et le personnel de toutes les usines et de toutes les manufactures de métal, nous avons un total de 1 039 605 personnes ; c'est-à-dire chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques modernes. Voilà le magnifique résultat de l'exploitation capitaliste des machines (15)."

À toute cette classe domestique, dont la grandeur indique le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux et futiles des classes riches, tailleurs de diamants, dentellières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons de plaisance, etc. (16).

Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu'elle en eut, s'accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea tout changement. La vue des misérables conditions d'existence acceptées avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute restriction de jouissances.

C'est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que la bourgeoisie s'était imposée comme un devoir social, les prolétaires se mirent en tête d'infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins pour en infliger la pratique aux capitalistes. Le prolétariat arbora la devise: "Qui ne travaille pas, ne mange pas"; Lyon, en 1831, se leva pour du plomb ou du travail, les fédérés de mars 1871 déclarèrent leur soulèvement la "Révolution du travail".

À ces déchaînements de fureur barbare, destructive de toute jouissance et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre que par la répression féroce, mais ils savaient que, s'ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires, ils n'ont pas noyé dans le sang de leurs massacres gigantesques l'absurde idée du prolétariat de vouloir infliger le travail aux classes oisives et repues, et c'est pour détourner ce malheur qu'ils s'entourent de prétoriens, de policiers, de magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse. On ne peut plus conserver d'illusion sur le caractère des armées modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer "l'ennemi intérieur"; c'est ainsi que les forts de Paris et de Lyon n'ont pas été construits pour défendre la ville contre l'étranger, mais pour l'écraser en cas de révolte. Et s'il fallait un exemple sans réplique citons l'armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes, et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont les plaines du Borinage et de Charleroi; c'est dans le sang des mineurs et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n'ont pas des armées nationales, mais des armées mercenaires, elles protègent les capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix heures de mine ou de filature.

Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre mesure le ventre de la bourgeoisie condamnée à la surconsommation.

Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré de la classe ouvrière une masse d'hommes de beaucoup supérieure à celle qui restait consacrée à la production utile et l'a condamnée à son tour à l'improductivité et à la surconsommation. Mais ce troupeau de bouches inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et sans même songer si l'on trouvera des gens pour les consommer.

En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail et de végéter dans l'abstinence, le grand problème de la production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens, grelottant de froid et de faim, refusent de porter les étoffes qu'ils tissent, de boire les vins qu'ils récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes chercher qui les portera et qui les boira: ce sont des centaines de millions et de milliards que l'Europe exporte tous les ans, aux quatre coins du monde, à des peuplades qui n'en ont que faire (17). Mais les continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants de l'Europe rêvent nuit et jour de l'Afrique, du lac saharien, du chemin de fer du Soudan; avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, des Stanley, des Du Chaillu, des de Brazza; bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme le "continent noir" ! Des champs sont plantés de dents d'éléphant, des fleuves d'huile de coco charrient des paillettes d'or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent les cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation. atelier-usine.jpg

Mais tout est impuissant : bourgeois qui s'empiffrent, classe domestique qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que l'on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits qui s'entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides d'Égypte: la productivité des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne savent plus où donner de la tête, ils ne peuvent plus trouver la matière première pour satisfaire la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de "renaissance", qui durent ce que durent les promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d'usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'"âge de la falsification", comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'"âge de pierre", d'"âge de bronze", du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, tandis qu'en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l'horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à violer même les lois de l'honnêteté commerciale.

Et cependant, en dépit de la surproduction de marchandises, en dépit des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement, implorant: du travail ! du travail ! Leur surabondance devrait les obliger à refréner leur passion; au contraire, elle la porte au paroxysme. Qu'une chance de travail se présente, ils se ruent dessus; alors c'est douze, quatorze heures qu'ils réclament pour en avoir leur saoul, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au surtravail meurtrier pour l'organisme succède le repos absolu, pendant des deux et quatre mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le vice du travail est diaboliquement chevillé dans le coeur des ouvriers; puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature; puisque la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l'abondance de la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l'année ? Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou de cinq heures par jour, pendant l'année, au lieu de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois ? Assurés de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne se battront plus pour s'arracher le travail des mains et le pain de la bouche; alors, non épuisés de corps et d'esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la paresse.

Abêtis par leur vice, les ouvriers n'ont pu s'élever à l'intelligence de ce fait que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner comme l'eau sur un navire en détresse. Cependant les industriels, au nom de l'exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une limitation légale de la journée de travail. Devant la Commission de 1860 sur l'enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de l'Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait:

"Que la journée de douze heures était excessive et devait être ramenée à onze heures, que l'on devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l'adoption de cette mesure quoiqu'elle paraisse onéreuse à première vue; nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin d'avoir diminué, a augmenté."

Dans son étude sur les "machines", M. F. Passy cite la lettre suivante d'un grand industriel belge, M. M. Ottavaere:

"Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures anglaises, ne produisent pas ce qu'elles devraient produire et ce que produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent deux heures de moins par jour. [...] Nous travaillons tous "deux grandes heures de trop"; j'ai la conviction que si l'on ne travaillait que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et produirions par conséquent plus économiquement."

D'un autre côté, M. Leroy-Beaulieu affirme que "c'est une observation d'un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n'apportent pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires (18)".

Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n'a jamais osé, un gouvernement aristocratique l'a osé. Méprisant les hautes considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d'une heure le travail des fabriques c'était décréter la ruine de l'industrie anglaise, le gouvernement de l'Angleterre a défendu par une loi, strictement observée, de travailler plus de dix heures par jour; et après comme avant, l'Angleterre demeure la première nation industrielle du monde.

La grande expérience anglaise est là, l'expérience de quelques capitalistes intelligents est là, elle démontre irréfutablement que, pour puissancer la productivité humaine, il faut réduire les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple français n'est pas convaincu. Mais si une misérable réduction de deux heures a augmenté en dix ans de près d'un tiers la production anglaise (19), quelle marche vertigineuse imprimera à la production française une réduction légale de la journée de travail à trois heures ? Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu'en se surmenant de travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture; que, usés, ils arrivent avant l'âge à être incapables de tout travail; qu'absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais des tronçons d'hommes; qu'ils tuent en eux toutes les belles facultés pour ne laisser debout, et luxuriante, que la folie furibonde du travail.

Ah ! comme des perroquets d'Arcadie ils répètent la leçon des économistes: "Travaillons, travaillons pour accroître la richesse nationale." Ô idiots ! c'est parce que vous travaillez trop que l'outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et écoutez un économiste; il n'est pas un aigle, ce n'est que M. L. Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois:

"C'est en général sur les conditions de la main d'oeuvre que se règle la révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d'oeuvre fournit ses services à bas prix, on la prodigue; on cherche à l'épargner quand ses services deviennent plus coûteux (20)."

Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d'os. Les preuves à l'appui ? C'est par centaines qu'on peut les fournir. Dans la filature, le métier renvideur ("self acting mule") fut inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à travailler aussi longtemps qu'auparavant.

En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu'au sarclage des blés: pourquoi ? Parce que l'Américain, libre et paresseux. aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage, si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans l'Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l'on prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe.

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Chapitre IV : A nouvel air, chanson nouvelle

Si, en diminuant les heures de travail, on conquiert à la production sociale de nouvelles forces mécaniques, en obligeant les ouvriers à consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces de travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur universel, s'empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats, de figaristes, de proxénètes, etc., qu'elle a retirée du travail utile pour l'aider à consommer et à gaspiller. C'est alors que le marché du travail sera débordant, c'est alors qu'il faudra une loi de fer pour mettre l'interdit sur le travail: il sera impossible de trouver de la besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il n'y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du moment que les produits européens consommés sur place ne seront pas transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes d'équipe, les camionneurs s'assoient et apprennent à se tourner les pouces. Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l'amour libre sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de la morale européenne.

Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société actuelle, afin de laisser l'outillage industriel se développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en mange, elle mangera de joyeux biftecks d'une ou deux livres; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne, sans baptême industriel, et laissera l'eau aux bêtes. Les prolétaires ont arrêté en leur tête d'infliger aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie; là est la grande faute, la cause des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer le travail, il le faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la preuve d'avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s'ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens, malgré l'entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et, à leurs mairies respectives, ils recevront tous les matins une pièce de vingt francs pour leurs menus pl

aisirs. Les discordes sociales s'évanouiront. Les rentiers, les capitalistes, tout les premiers, se rallieront au parti populaire, une fois convaincus que, loin de leur vouloir du mal, on veut au contraire les débarrasser du travail de surconsommation et de gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers dégoûtants pour les caser -Dufaure nettoierait les latrines publiques; Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux forcineux; les membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les boeufs et les moutons à abattre; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d'autres, on trouverait des métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie, boucheraient les bouteilles de champagne, mais on les musellerait pour les empêcher de s'enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les vermines des ministères et autres auberges publiques. Il faudra cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois, de peur des habitudes acquises.

Mais dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti l'humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites "et autres telles sectes de gens qui se sont déguisés pour tromper le monde. Car donnant entendre au populaire commun qu'ils ne sont occupés sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et mascération de la sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humanité: au contraire font chière. Dieu sait qu'elle ! "et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt" (21). Vous le pouvez lire en grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventre à poulaine, sinon quand ils se parfument de souphlre (22)".

Aux jours de grandes réjouissances populaires, où, au lieu d'avaler de la poussière comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et voler les gobelets, les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, les prêtres à longue et courte robe de l'église économique, catholique, protestante, juive, positiviste et libre penseuse, les propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, indépendante ou soumise, vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s'en brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l'an, au changement des saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans les grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent. Les avocats et les légistes subiront la même peine.

En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours; c'est de l'ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois législateurs. On les organisera par bandes courant les foires et les villages, donnant des représentations législatives. Les généraux, en bottes à l'écuyère, la poitrine chamarrée d'aiguillettes, de crachats, de croix de la Légion d'honneur, iront par les rues et les places, racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac, son compère, feront le boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant des yeux, tordant la moustache, crachant de l'étoupe enflammée, menacera tout le monde du pistolet de son père et s'abîmera dans un trou dès qu'on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la politique étrangère, sur la petite Grèce qui l'endoctorise et mettrait l'Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie qui le stultifie avec la compote qu'elle promet de faire avec la Prusse et qui souhaite à l'ouest de l'Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à l'Est et étrangler le nihilisme à l'intérieur; sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l'amnistie... puis, dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes, les verres de margaux et d'yquem qu'il y a engloutonnés pour encourager l'agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.

Dans la taraque, on débutera par la "Farce électorale".

Devant les électeurs, à têtes de bois et oreilles d'âne, les candidats bourgeois, vêtus en paillasses, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la postface avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France; et les têtes des électeurs de braire en choeur et solidement: hi han ! hi han !

Puis commencera la grande pièce: "Le Vol des biens de la nation".

filature-mecanique0.jpgLa France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints, ensommeillée et bâillant, s'allonge sur un canapé de velours; à ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l'air; la Banque à museau de fouine, à corps d'hyène et mains de harpie, lui dérobe prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au clair, chassés par des furies les cinglant avec les fouets de la faim, apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de marchandises, des barriques de vin, des sacs d'or et de blé. Langlois, sa culotte d'une main, le testament de Proudhon de l'autre, le livre du budget entre les dents, se campe à la tête des défenseurs des biens de la nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des lingots d'or, vidant des barriques; n'en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils s'affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements... Alors le tonnerre éclate, la terre s'ébranle et s'entrouvre, la Fatalité historique surgit; de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de peur.

Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les "Droits de l'homme", qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le "Droit au travail", qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile ?

Comme le Christ, la dolente personnification de l'esclavage antique, les hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine leurs cerveaux !... Ô Paresse, prends pitié de notre longue misère ! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines !

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Chapitre V : Appendice

Nos moralistes sont gens bien modestes; s'ils ont inventé le dogme du travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l'âme, réjouir l'esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres organes; ils veulent en expérimenter l'usage sur le populaire "in anima vili", avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission d'excuser et d'autoriser les vices.

Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale dont vous n'osez conseiller la pratique à vos maîtres ? Votre dogme du travail, dont vous faites tant les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni ? Ouvrons l'histoire des peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs législateurs.

" Je ne saurais affirmer, dit le père de l'histoire, Hérodote, si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu'ils font du travail, parce que je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens (23)."

"À Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient s'occuper que de la défense et de l'administration de la communauté, comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur noblesse (24)."

Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, l'agriculture et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance par aucun des "sordidoe artes" (ils désignaient ainsi les métiers) qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l'ancien, pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d'avoir fait des artisans et des maçons avec des citoyens libres (25).

Les philosophes anciens se disputaient sur l'origine des idées, mais ils tombaient d'accord s'il s'agissait d'abhorrer le travail.

"La nature, dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa "République" modèle, la nature n'a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S'il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque récidive (26)."

Dans son "Économique", Xénophon écrit:

"Les gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges, et on a bien raison. La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver un feu continuel, ne peuvent manquer d'avoir le corps altéré et il est bien difficile que l'esprit ne s'en ressente."

"Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique ? professe Cicéron, et qu'est-ce que le commerce peut produire d'honnête ? Tout ce qui s'appelle boutique est indigne d'un honnête homme [...], les marchands ne pouvant gagner sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge ! Donc, on doit regarder comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de l'argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves (27)."

Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage de ces philosophes, que l'on vous cache avec un soin jaloux: un citoyen qui donne son travail pour de l'argent se dégrade au rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite des années de prison. La tartuferie chrétienne et l'utilitarisme capitaliste n'avaient pas perverti ces philosophes des Républiques antiques; professant pour des hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent atteindre la cheville qu'en se haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans le plus grand loisir, car, ajoutait Xénophon, "le travail emporte tout le temps et avec lui on n'a nul loisir pour la République et les amis". Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, "le plus sage des hommes" à l'admiration de la postérité, était d'avoir accordé des loisirs aux citoyens de la République en leur interdisant un métier quelconque (28).

Mais, répondront les Bastiat, Dupanloup, Beaulieu et compagnie de la morale chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient l'esclavage. -Parfait, mais pouvait- il en être autrement, étant donné les conditions économiques et politiques de leur époque ? La guerre était l'état normal des sociétés antiques; l'homme libre devait consacrer son temps à discuter les affaires de l'État et à veiller à sa défense; les métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que, les pratiquant, on pût exercer son métier de soldat et de citoyen; afin de posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les législateurs devaient tolérer les esclaves dans les Républiques héroïques. -Mais les moralistes et les économistes du capitalisme ne préconisent-ils pas le salariat, l'esclavage moderne ? Et à quels hommes l'esclavage capitaliste fait-il des loisirs ? -À des Rothschild, à des Schneider, à des Mme Boucicaut, inutiles et nuisibles esclaves de leurs vices et de leurs domestiques.

"Le préjugé de l'esclavage dominait l'esprit de Pythagore et d'Aristote", a-t-on écrit dédaigneusement; et cependant Aristote prévoyait que "si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d'oeuvre de Dédale se mouvaient d'eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d'elles-mêmes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le maître d'esclaves".

Le rêve d'Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d'elles- mêmes leur travail sacré; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l'humanité, le Dieu qui rachètera l'homme des "sordidoe artes" et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté.

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Notes :

 

1. Descartes, Les Passions de l'âme.

2. Docteur Beddoe, Memoirs of the Anthropological Society; Charles Darwin, Descent of Man. 

3. Les explorateurs européens s'arrêtaient étonnés devant la beauté physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non souillés par ce que Pæppig appelait le "souffle empoisonné de la civilisation". Parlant des aborigènes des îles océaniennes, lord George Campbell écrit: "il n'y a pas de peuple au monde qui frappe davantage au premier abord. Leur peau unie et d'une teinte légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et joyeuse figure, en un mot toute leur personne, formaient un nouvel et splendide échantillon du "genus homo"; leur apparence physique donnait l'impression d'une race supérieure à la nôtre." Les civilisés de l'ancienne Rome, les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui envahissaient l'Empire romain. - Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu'on surnommait le "maître des évêques", donnait les barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens: "Nous sommes impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, les barbares sont blessés de nos impudicités, les Goths ne souffrent pas qu'il y ait parmi eux des débauchés d e leur nation; seuls au milieu d'eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d'être impurs. [La pédérastie était alors en grande mode parmi les païens et les chrétiens...] Les opprimés s'en vont chez les barbares chercher de l'humanité et un abri." (De Gubernatione Dei.) La vieille civilisation et le christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde.

M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d'observation, alors même que l'on rejette ses conclusions sociologiques, entachées de prudhommisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre Les Ouvriers européens (1885) : "La propension des Bachkirs pour la paresse [les Bachkirs sont des pasteurs semi-nomades du versant asiatique de l'Oural]; les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu'elles font naître chez les individus les mieux doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, une finesse d'intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce qui leur répugne le plus, ce sont les travaux agricoles; ils font tout plutôt que d'accepter le métier d'agriculteur." L'agriculture est, en effet, la première manifestation du travail servile dans l'humanité. Selon la tradition biblique, le premier criminel, Caïn, est un agriculteur. 

4. Le proverbe espagnol dit: "Descansar es salud" (Se reposer est santé). 

5. "Ô Mélibée, un Dieu nous a donné cette oisiveté", Virgile, Bucoliques. 

6. Évangile selon saint Matthieu, chap. VI. 

7. Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres du congrès, racontait, avec la plus noble satisfaction d'un devoir accompli: "Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant: cela les distrait et leur fait accepter avec courage "ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens d'existence."" -Douze heures de travail, et quel travail ! imposées à des enfants qui n'ont pas douze ans ! -Les matérialistes regretteront toujours qu'il n'y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l'enfance.

8. Discours prononcé à la Société internationale d'études pratiques d'économie sociale de Paris, en mai 1863, et publié dans L'Economiste français de la même époque.

9. L.-R. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie, 1848. Ce n'était pas parce que les Dollfus, les Koechlin et autres fabricants alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des philanthropes protestants qu'ils traitaient de la sorte leurs ouvriers; car Blanqui, l'académicien Reybaud, le prototype de Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière chez les fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s'harmonisant à ravir avec toutes les convictions politiques et religieuses.

10. Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards; ils témoignent leur amitié en mettant fin à une vie qui n'est plus réjouie par des combats, des fêtes et des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces preuves d'affection: les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote), aussi bien que les Wens de l'Allemagne et les Celtes de la Gaule. Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des massues dites "massues familiales", qui servaient à délivrer les parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables misères du travail de fabrique !

11. Au Congrès industriel tenu à Berlin le 21 janvier 1879, on estimait à 568 millions de francs la perte qu'avait éprouvée l'industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise.

12. "La Justice", de M. Clemenceau dans sa partie financière, disait le 6 avril 1880: "Nous avons entendu soutenir cette opinion que, à défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été "également perdus" pour la France, et ce, sous forme d'emprunts périodiquement émis pour l'équilibre des budgets étrangers; telle est également notre opinion." On estime à cinq milliards la perte des capitaux anglais dans les emprunts des Républiques de l'Amérique du Sud. Les travailleurs français ont non seulement produit les cinq milliards payés à M. Bismarck; mais ils continuent à servir les intérêts de l'indemnité de guerre aux Ollivier, aux Girardin, aux Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la guerre et la déroute. Cependant il leur reste une fiche de consolation: ces milliards n'occasionneront pas de guerre de recouvrement.

13. Sous l'Ancien Régime, les lois de l'Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Église pour mieux les soumettre au joug du travail.

La haine contre les jours fériés n'apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape ; il refusa parce que "l'une des hérésies qui courent le jourd'hui, est touchant les fêtes" (lettre du cardinal d'Ossat). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.

La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire.

14. Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la vieille, et le "Romancero" narre que:

"Las bodas fueron en Burgos, Las tornabodas en Salas: En bodas y tornabodas Pasaron siete semanas Tantas vienen de las gentes, Que no caben por las plazas..."

(Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas: en noces et retours de noces, sept semaines passèrent; tant de gens accourent que les places ne peuvent les contenir. . . ).

Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques soldats des guerres de l'indépendance.

15. Karl Marx, Le Capital, livre premier, ch. XV, § 6.

16. "La proportion suivant laquelle la population d'un pays est employée comme domestique au service des classes aisées, indique son progrès en richesse nationale et en civilisation." (R. M. Martin Ireland before and after the Union, 1818.) Gambetta, qui niait la question sociale, depuis qu'il n'était plus l'avocat nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait l'avènement des nouvelles couches sociales.

17. Deux exemples : le gouvernement anglais, pour complaire aux pays indiens qui, malgré les famines périodiques désolant le pays, s'entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû entreprendre des guerres sanglantes, afin d'imposer au gouvernement chinois la libre introduction de l'opium indien. Les sauvages de la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se vêtir et se saouler à l'anglaise, pour consommer les produits des distilleries de l'Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.

18. Paul Leroy-Beaulieu, La Question ouvrière au XIVe siècle, 1872.

19. Voici, d'après le célèbre statisticien R. Giffen, du Bureau de statistique de Londres, la progression croissante de la richesse nationale de l'Angleterre et de l'Irlande: en 1814, elle était de 55 milliards de francs; en 1865, elle était de 162,5 milliards de francs, en 1875, elle était de 212,5 milliards de francs.

20. Louis Reybaud, Le Coton, son régime, ses problèmes, 1863.

21. "Ils simulent des Curius et vivent comme aux 'Bacchanales'." (Juvénal).

22. Pantagruel, livre II, chap. LXXIV.

23. Hérodote, t. ll, trad. Larcher, 1876.

24. Biot, De l'abolition de l'esclavage ancien en Occident, 1840.

25. Tite-Live, livre premier.

28. Platon, République, V, et les Lois, III; Aristote, Politique, II et VII; Xénophon, Economique, IV et VI; Plutarque, Vie de Lycurgue.

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Liens vers Le Droit à la paresse

 

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 22:17

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« L’œuvre peuplée d’une multitude de figurines en fibre de verre, ‘théâtralise’ la cruauté des camps d’extermination nazis…

A l’image (du) Triomphe de la mort de Brueghel, l’enfer est ici un paysage envahi par des personnages cruels, belliqueux, démoniaques et par des individus hagards, terrifiés, sacrifiés sur l’autel de la haine. Les soldats nazis sont à la fois maîtres et esclaves de leur propre système de déshumanisation… 

L’expression babelienne de No woman No cry expose la part maudite de l’humanité dans la tradition des sept péchés capitaux qui hantent l’Occident chrétien depuis les temps moyenâgeux.»

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Extrait du catalogue de l’exposition Babel
(invenit editions)
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En surplomb du carnage, impassible sur son promontoire rocheux et protégé de ses gardes, squelettes en armes penchés un peu curieux au-dessus de son épaule, Hitler peint son portrait de manière cubique, art qu’il considérait comme dégénéré…
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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 12:15

frontcloth_donquixote---1950.jpg

En cette période de rentrée littéraire, un peu par provocation beaucoup par nostalgie, je cède au plaisir d’évoquer ces ouvrages que l’on emmène dans nos périples, petits ou grands.

 

L’aventure commence d’ordinaire bien en deçà de l’instant du départ proprement dit. Et c’est parfois un casse-tête : qu’emporter dans son escarcelle ? Entre le trop (1) - trop encombrant , trop conceptuel, trop sec, trop homogène, l’excessif, le péremptoire, etc. - et le trop peu - point assez de matière, manque de chaleur, carence de style, anémie de pages, romanesque famélique, etc. - il convient d’accorder ses violons, de faire compromis et assembler ses piles d’ouvrages en attente d’être lus, de les recomposer de manière à réduire nos choix possibles. C’est que l’esprit des livres que l’on embarque doit s’accorder aussi à l’esprit du voyage, aux ambiances que l’on pressent, aux saveurs que l’on devine, au rythme de nos escapades.

 

Des valeurs sures… Assurément, il en faut. Du moins un certain nombre. Car l’erreur ici peut se révéler source de contrariés, certes bénignes au regard de la destinée des nues. Mais un nuage noir sur fond de ciel bleu reste une tâche indélébile sur les humeurs dilettantes, sauf, évidemment, à considérer le changement de climat mental comme propédeutique à de nouvelles expériences.
 
Mais dans les livres comme ailleurs, un seul credo : « Va où tes pieds te portent ».

 

Je suis donc parti léger, après avoir réduit ma sacoche à seulement deux livres, outres les quelques indispensables ouvrages se rapportant plus directement aux contrées visitées. 
 

 

Cervantès – Don quichotte

 Damier---Don-quichotte-et-la-mule-morte---1867.jpg

J’ai privilégié une édition en un seul volume, celle sortie chez Bouquin, avec une traduction de Francis de Miomandre, commise dans les années 1930. On n’insistera jamais assez sur l’importance de la traduction. Celle-ci n’est sans doute pas la dernière, mais n’est pas la plus mauvaise, loin s’en faut.
Voici pour exemple le texte du début du chapitre XI, à comparer avec deux autres traductions plus récentes :

 

« Il fut accueilli de très bon cœur par les chevriers, et Sancho ayant installé de son mieux Rossinante et son âne, fut attiré par l’odeur de quelques quartiers de chèvre qui cuisaient dans une marmite. Il aurait bien voulu regarder s’ils étaient en état de passer de la marmite à son estomac, mais il n’eut pas à le faire, car les bergers les ôtèrent du feu, étendirent à terre quelques peaux de brebis et servirent en toute hâte leur rustique repas. Ils y invitèrent très aimablement leurs hôtes, offrirent sans façon pour siège à Don Quichotte une auge renversée, et les six qui se trouvaient là s’assirent à terre autour des peaux ».

 

Sans conteste, mon choix ne fut pas une pioche malheureuse.

 

D’ailleurs, à propos de tels classiques, je suis toujours surpris d’apprendre que si chacun ou presque les connaissent, fort peu à dire vrai les ont intégralement lus. Tel était mon cas, et, depuis avoir été titillé à propos d’une belle affaire de Sanchopancisme, je m’étais promis de réparer cette faute de goût.
Et ce fut lecture savoureuse tant que jubilatoire, malgré les 650 premières pages lues pour l’essentiel dans les tressautements  d’un bus filant dans les contreforts de la sierra Madre.

 

Ah quelle belle et merveilleuse aventure ! Point une page sans un rebondissement, un peu à la manière des romans de chevalerie, ceux-là même qui ont précisément desséché la tête de notre  pauvre chevalier à la triste mine.

 

Don_Quichotte---Daumier-1868.jpgEn voilà une expédition, que dis-je une saga, qui m’aura arraché plus d’un sourire – quelques rires francs mêmes. Mais les pérégrinations chevaleresques de l’ingénieux hidalgo de la Manche ont aussi une dimension tragique, une sorte de tonalité non sans sombreurs. Car malgré le comique manifeste de nombreuses scènes, ou les protagonistes se jouent  et abusent de la folie de ce gentilhomme à la cervelle toute chamboulée dès qu’il s’agit de chevalerie, ce dernier n’en joue pas moins, à chaque fois que son honneur et sa vie. Et de recommander de tout son cœur à Dieu et à sa dame Dulcinée du Toboso…

 

Attachant Quichotte.
Séduit, je le fus tout autant par la lourdeur rusée de son célèbre écuyer, Sancho Panza. Il y a d’ailleurs quelque chose de grand dans la folie de cet hidalgo qui prendra bientôt le nom de chevalier aux lions après de fameuses péripéties que je laisse découvrir aux futurs lecteurs de l’œuvre éternelle de Cervantès.
Des autres personnages je n’en dirai rien. Non pas qu’il y a rien à en dire. Tout au contraire, ils sont chacun à leur place, vifs, retors, éplorés, naïfs, sérieux, amoureux… Mais je n’ai pas ici prétention à l’exégèse, exercice dont je suis d’ailleurs parfaitement incapable. Non, mon unique souhait est plus modestement, si cela n’a pas déjà été fait, de susciter furieuse envie de se plonger dans l’épais volume - ce qui ne doit pas faire peur – emplis d’exploits et de chevalerie errante.  

 

Enfin, sans vouloir lever le voile, et puisque les meilleures choses ont leur épitaphe, mon seul regret aura été cette fin qui ne me semble pas des plus heureuses et qui m’apparaît comme concession de l’auteur à une certaine forme de normalité – sans doute pour rassurer un lecteur déjà bien ébranlé en ses fondements…

Don-quichotte-et-Sancho.jpg 


Chamfort – Maximes et pensées. Caractères et anecdotes.

 

Chamfort---maximes.jpgCe fut une édition de poche que je pris, celle avec une petite préface de Camus, mise en bouche qui me laissa un goût ambivalent. Un peu trop moralisatrice peut-être. Passons.

 

L’avantage de ce type de livre, est qu’il permet à toute heure et tout moment, d’en savourer quelques pépites.
Lecture de plage, aux côtés des tortues vertes, lecture en mouvement, sur la route à hue et à dia, aux pieds de Tlaloc pour conjurer la pluie ou sous la gueule de Quetzalcóatl, tandis que faisait rage la controverse de Valladolid.

 

Chamfort en compagnon de chaque heure, quoi rêver mieux ? …

 

Evitant de puiser dans les phrases les plus célèbres du moraliste, j’en propose ici quelques unes de ma préférence. Et profite pour rappeler le très beau recueil de Cyril Le Meur, Trésor des moralistes du XVIIIe siècle, indispensable à qui goutte l’amertume lucide et le compagnonnage de ces « ces sphinx des lettres françaises ».

Le Meur 


Maximes et pensées

 

Il faut convenir qu’il est impossible de vivre dans le monde, sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l’honnête homme du fripon, c’est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril ; au lieu que l’autre va au-devant des occasions.

 

Nicolas_Chamfort.jpgL’importance sans mérite obtient des égards sans estime.

 

L’ambition prend aux petites âmes plus facilement qu’aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu’aux palais.

 

Les gens faibles sont les troupes légères de l’armée des méchants. Ils font plus de mal que l’armée même ; ils infestent et ils ravagent.

 

Ceux qui rapportent tout à l’opinion ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du Public est mauvais. Quelques-uns auraient le moyen de bien jouer si le goût du Public était bon. L’honnête homme joue son rôle le mieux qu’il peut, sans songer à la galerie.

 

mour, folie aimable ; ambition, sottise sérieuse.

 

Il faut être juste avant d’être généreux, comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles.

 

Le rôle de l’homme prévoyant est assez triste. Il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On ne le croit pas ; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu’il a prédit, et leur amour-propre baisse les yeux devant l’ami qui devait être leur consolateur, et qu’ils auraient choisi s’ils n’étaient pas humiliés en sa présence.

 

Qu’est-ce que c’est qu’un fat sans sa fatuité ? Ôtez les ailes à un papillon, c’est une chenille.

Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu’on sait par des gens qui les ignorent.

 

Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c’est qu’il y a toujours une foule de sous-entendus et que les sous-entendus qui, entre hommes sont gênants, ou du moins insipides, sont agréables d’un homme à une femme.

 

Ce qui fait le succès de quantité d’ouvrages est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l’Auteur et la médiocrité des idées du Public.

 

Les Économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.

 

Lorsque l’on considère que le produit du travail et des lumières de trente ou quarante siècles, a été de livrer trois cents millions d’hommes, répandus sur le globe, à une trentaine de despotes, la plupart ignorants et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de l’Humanité, et qu’attendre d’elle à l’avenir ?

 


Caractères et anecdotes

 

E-CLERC-Sebastien-II---Orosmane-et-zaire.jpgOn faisait compliment à Madame Denis de la façon dont elle venait de jouer Zaïre : « il faudrait, dit-elle, être belle et jeune. −ah ! Madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »

 

M le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite ambition, etc. Lorsque l' esprit des lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une dont M Dupin voulut bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M De Montesquieu en eut connaissance et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître lorsque M De Montesquieu alla trouver Madame De Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires ;

 

Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots : « adieu, mon ami ; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société, mais cultivez les sentiments qui vous en séparent. »

 

M le prince de Charolois, ayant surpris M De Brissac chez sa maîtresse, lui dit : « sortez ! » M De Brissac lui répondit : « monseigneur, vos ancêtres auraient dit : sortons. »

Jacques-Callot--gravure-1622---Duel.jpg 

M, qu'on voulait faire parler sur différents abus publics ou particuliers, répondit froidement : « tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue. »

 

M, jeune homme, me demandait pourquoi Madame De B avait refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M De L, qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis : « mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée, et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante. »

 

L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre ; elle eut besoin de lui, et il lui rappela ses rigueurs. « ah ! Monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pu prévoir ! »

 

Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus ; un de ses amis lui dit : « ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et niaise. qu'est-ce que vous dites ? Répondit naïvement Bachelier ; D'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très ressemblant ».

 


Petits dialogues philosophiques

 

A. — Je suis brouillé avec elle.
B. — Pourquoi ?
A. — J’en ai dit du mal.
B. — Je me charge de vous raccommoder ; quel mal en avez-vous dit ?
A. — Qu’elle est coquette.
B. — Je vous réconcilie.
A. — Qu’elle n’est pas belle.
B. — Je ne m’en mêle plus.

 

A. — Pouvez-vous me faire le plaisir de me montrer le portrait en vers que vous avez fait de Madame de… ?
B. — Par le plus grand hasard du monde, je l’ai sur moi.
A. — C’est pour cela que je vous le demande.

Chamfort---Plage.jpg 


Emission des NCC autour de Don quichotte


(1) Evidemment ceci ne s’applique pas aux détendeurs de tablettes, ces outils merveilleux qui comme on le sait peuvent compter dans leur mémoire plusieurs milliers d’ouvrages (cf le billet sur ces breloques électroniques).

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22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 09:02

 Thoreau.-Vie-sublime.jpg 

 

Il arrive que la bande dessinée s’empare de la vie des gens de lettres et des philosophes. Le genre est minoritaire et l’exercice n’est guère aisé. C’est qu’il faut se nourrir d’une biographie, d’une œuvre, d’un style, d’une singularité, et en prélever quelques fruits capables tout à la fois de rendre une ambiance, de peindre les tensions d’une époque, sans en grossir excessivement le trait – se gardant des outrances idéologiques ; bref construire une intrigue attachante, assez véridique malgré la subjectivité inhérente à tout regard extérieur, kaléidoscope qui satisfasse au moins autant un lectorat dont la connaissance de la figure mise en scène n’est qu’approximative, que ceux dont le compagnonnage avec l’auteur dont on tire une fiction a rendu l’œil plus attentifs aux détails, ou au rendu de tel ou tel aspect lui tenant particulièrement à cœur.

 

Dosage millimétré donc, d’une part évidemment entre l’image et le texte, entre silence et couleur, mais d’autre part aussi entre la saveur de ce que l’on montre au détour des planches et la douceur - ou l’aigreur - de ce que l’on tait, ou que l’on suggère. Entre les maux et la grammaire de l’art, c’est un équilibre de funambule… 

 

Récent dans les bacs, aux éditions du Lombard, Thoreau. La vie sublime.
Aux 77 pages de la bande dessinée proprement dite, un avant-propos du scénariste, Maximilien Le Roy, celui-là même à qui l’on doit Nietzsche, se créer liberté (d’après L’innocence du devenir, de M.Onfray), nous brosse à gros traits la biographie du reclus volontaire de Walden. S’y ajoute un petit paragraphe dont, à dessein, je ne reproduis ici qu’une seule phrase, et que je livre à l’appréciation de chacun. Cette phrase, la voici : « La biographie ne remplace pas la connaissance directe de l’œuvre, mais elle suggère un radeau théorique pour des horizons pratiques ». Pour le reste, je laisse découvrir à tous ceux qui aurons la bonne idée de se procurer la BD quelles sont les assises, disons idéologiques, qui ont préfigurées la naissance de l’ouvrage. 

Thoreau-dans-les-bois-de-Walden.jpg 

Ajoutons qu’à la fin du livre on trouvera une belle interview, réalisée par M. Le Roy, de Michel Granger, spécialiste de littérature américaine du XIXe siècle.
Le texte est agrémenté de quelques photographie des lieux que fréquenta Thoreau, et parmi eux, évidemment, l’incontournable cabane de l’étang de Walden, baraque de quelques mètres carrés située sur un terrain acheté et mis à disposition de Thoreau par son ami et alors mentor, le philosophe Ralph Waldo Emerson, le fondateur du transcendantalisme.

 

Les dessins de Thoreau. La vie sublime sont de A.Dan, illustrateur qui, avant de se tourner vers la bande dessinée, se consacra à la mise en image d’animaux, d’arbres et de paysages ; parmi eux de belles planches représentant, pour les oiseaux, troglodytes, sittelles, martins-pêcheurs et autres tétras.

 

La vie sublime.. 

Esquissons juste enfin le décor :


L’histoire débute en mars 1845 à Concord. Thoreau à 27 ans et s’apprête à se lancer dans l’expérience qui changera le cours de son existence(1845-1847). En sortira le chef-d’œuvre que l’on sait, Walden où la vie dans les bois (publié en août 1854 et tiré à 2 000 exemplaires). C’est dans cette période que se situe son emprisonnement d’une nuit pour avoir refusé de payer ses impôts, au motif John Brownqu’ils financent l’esclavagisme et la guerre au Mexique. Cet épisode servira d’assise à son livret Résistance au gouvernement civil, rebaptisé à titre posthume La Désobéissance civile. Ce qui n’est pas sans susciter controverse. Mais c’est là un autre sujet.
Les auteurs de cette Vie Sublime mettent ensuite l’accent sur l’engagement de Thoreau dans le mouvement anti-esclavagiste, et on le voit participer à des rassemblements abolitionnistes, donner quelques conférences, et même aider des esclaves en fuite à rejoindre le Canada. Suivra sa défense et le plaidoyer en faveur de l’activiste abolitionniste John Brown, qui finira pendu pour avoir massacré cinq colons esclavagistes et tenté de s’emparer par force de l’arsenal fédéral de Virginie. Car contrairement à l’image lisse et consensuelle d’un Thoreau herboriste solitaire, l’histoire nous montre un personnage qui n’exclue pas la violence et la résistance armée pour défendre sa cause.

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Thoreau s’éteindra en mai 1862, à l’âge de 44 ans.

 
Peu avant, à sa tante qui lui demandait de se réconcilier avec dieu il avait répondu « Nous nous sommes jamais querellés que je sache… ». Et enfin, à un quidam le questionnant sur sa crainte de l’au-delà, cette celèbre sortie : « Un monde à la fois… Un monde à la fois… »

 

« Indien… Caribou… »

 

  ... .... .... .... .... .... .... .... .... ....

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Hors champs :

 

Si l’on pourrait regretter l’absence, dans Thoreau. La vie sublime, de la relation de l’auteur de Walden au transcendantalisme et à Emerson d’une part, du commerce du philosophe avec les femmes d’autre part, sur le premier sujet le scénariste s’en explique : « Volontairement, je n’ai pas abordé la question du transcendantalisme (ni la figure d’Emerson) afin de me concentrer principalement sur la dimension politique de Thoreau ». C’est un choix qui se défend, même si à titre personnel je trouve dommage de ne pas avoir au moins effleuré ce volet inaugural dans le parcours intellectuel de Thoreau. Quant à la relation du philosophe botaniste aux femmes, à peine esquissée dans la BD, il faut convenir qu’elle traduit une réalité biographique : « Thoreau ne semble guère avoir été attiré par les femmes. Au plus, on trouve dans sa biographie quelques traces de relations d’estime avec des femmes plus âgées que lui, mais il est resté célibataire… »

 

Pour conclure, je dirai que cette BD est une excellente manière d’approcher la vie de Thoreau. Et tant mieux si cela donne une furieuse envie de lire ou de relire son œuvre, toujours d’une actualité brûlante. Car « un siècle et demi plus tard, dans le contexte d’une crise financière menaçante et avec l’échéance proche d’une crise écologique, ses intuitions prophétiques ouvrent nos yeux sur l’évolution dangereuse de notre civilisation et incitent à s’engager dans des alternatives » (Michel Granger)

 


Autres billets de ce blog où il est question de Thoreau :

 

Walden ou la vie dans les bois

Quelques citations tirées de La désobéissance civile

Tentation de la solitude : De Wittgenstein à Thoreau  

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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 18:18

« Le caractère dynastique du pouvoir et la primauté des mâles ne font guère de doute (…). Mais les circonstances peuvent entraîner des changements : un roi peu mourir au combat sans héritiers mâles ou en âge de régner. Des femmes peuvent de la sorte se trouve en position de responsabilité, selon une sorte de régence »

 

(Les Mayas, texte d’Eric Taladoire, Ed Chêne)

 

Masque-maya.jpg

« Découvert dans le temple XIII, ce masque funéraire en mosaïque serait celui d’une femme, l’une de ces reines qui, de façon exceptionnelle, ont su s’imposer au pouvoir. Palenque »

(Photo JP Courau).

 

Je fais mes valises : prochain billet en septembre.
Have fun.

 


Saison des masques 1

Saison des masques 2

 


Sans lien aucun, un peu d’Electro-indus from Mexico, histoire de se récurer les oreilles.
Juste une affaire de contraste…

 

Hocico en Live : Untold blasphemies

 

 



Lorsque Punto Omega Recontre la belle Spectra Paris
Cela donne une tragédie.
 
Falsos sueños desgarrados
sombras del amanecer
avasallan mi conciencia
y no me permiten ser.
Creando mil espejismos
me los han hecho creer
vendedores de ilusiones
transforman tu amor en hiel.
Opacan las percepciones
deforman la realidad
desconectando tu esencia
mutilan tu libertad.
Promesas hechas al viento
hace mucho tiempo ya
regresan hoy a mi Alma
destilando eternidad.
¿Cómo volver del destierro
recobrando lo perdido?
¿Cómo volver a confiar
y despertar del olvido?
¿Cómo volver a empezar
desandando los caminos?
¿Cómo vencer la matriz
y liberar mi destino?
.
Clip qui n'est pas sans faire songer au fulgurant 2666 de Roberto Bolano.
Mais c'est une autre histoire.
Roberto-Bolano-2666.gif
.
Affaire de finir sur une note moins sombre, l'interprétation live de Spectra Paris du morceau Falsos Suenos
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Published by Axel Evigiran - dans Bouteilles à la mer
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 11:26

family-wittgenstein.jpgVienne, début du XXe siècle. La cité est en pleine effervescence intellectuelle.
La société autrichienne est une société de contrastes où se mêlent modernité et archaïsme ; une société qui tangue entre repli sur soi et progrès.

 

Selon Jacques Le Rider « le mythe de Vienne, la capitale pluriethnique, métropole novatrice sur le plan artistique et littéraire, a été largement créé a posteriori. ». A propos de la thèse développée dans son livre (Modernité viennoise et crise de l’identité) il indique : « De la fin du XIXe siècle à l'Anschluss de 1938, Vienne fut la capitale d'un des plus grands empires européens, une métropole de la modernité, à la fois à l'avant-garde de l'Europe occidentale et creuset des peuples d'Europe centrale. Grâce à cette interculturalité productive, Vienne fut un terrain fertile en génies dans tous les domaines : littérature (de Hofmannsthal à Schnitzler, à Karl Kraus et à Musil); arts plastiques (de Klimt aux expressionnistes Schiele et Kokoschka) ; musique (de Gustav Mahler à Arnold Schönberg); sciences (de la psychanalyse freudienne à Wittgenstein). Mais Vienne, dès cette époque, a préfiguré les principales pathologies du XXe siècle : l'antiféminisme, l'exacerbation des nationalismes, l'antisémitisme (auquel répond le sionisme politique de Theodor Herzl), la peur et la haine de la modernisation, le militarisme. C'est ce double visage de Vienne, entre la Belle Époque, la Grande Guerre et les années 1920, que j'ai représenté dans cette fresque d'histoire culturelle. »

Gustav_Klimt_055.jpg 

Pour parfaire le panorama, dans un billet intitulé « Vienne 1900 : contexte idéologique et culturel » (Elisabeth Malick (2007)), on peut lire par ailleurs : « … l'individuation et le culte du « moi » s'accompagnent de la découverte du vide et de la fragilité de ce même moi, et sont finalement synonymes d'aliénation. (…)Une redéfinition « moderne » du moi se trouve notamment au cœur de la théorie d'Ernst Mach. (…) Le moi est réductible à une série de sensations. Le sujet n'est plus une entité autosuffisante, le Moi n'est pas une fonction logique extérieure au temps et à l'espace.(…) C'est dans L'Homme sans qualités de Robert Musil que les théories machiennes trouvent leur application la plus réfléchie et la plus subtile (Musil a par ailleurs consacré à Mach sa thèse de doctorat).(…) Pour dépasser l'aporie de la vision machienne, réduisant la réalité, y compris le Moi, à ses seules qualités, Ulrich a recours à une solution radicale : la dissolution des qualités du réel. Il se reconnaît ainsi dans la désignation proposée par son ami Walter, celle d' « homme sans qualités », renvoyant justement à un réel littéralement inqualifiable, qui ouvre tout le champ du possible

 

Voici le décor planté (je laisse à plus docte le soin éventuel de discuter les assises et bien-fondé de cette esquisse).

 

La suite de ce texte, qui fait office de présentation sommaire de la toile « Portrait de Margaret Stonborough-Wittgenstein » (1905), empreinte largement à l’émission de la radio australienne Philosopher Zone d’Alan Saunders dont je voudrai dire un mot.
A dire vrai, Philosopher zone, est la seule véritable émission que j’avais trouvée sur la toile en langue anglaise consacrée à la philosophie et écoutable pour moi sans trop de difficultés. Ces séances hebdomadaires étaient d’un format idéal pour un francophone (30 mn). Pour chaque émission, outre le podcast, était proposée une transcription fidèle des échanges. Les sujets étaient variés et toujours intéressants. Enfin, la voix d’Alan Saunders, posée et d’une diction impeccable, était idéale pour qui n’est pas tout à fait familier à la langue de Shakespeare. C’était là, me semblait-il, une belle manière de travailler mon anglais.
Alan Saunders est mort brutalement le 15 juin dernier d’une pneumonie.

250px-Gustav-Klimt-1902.jpg 

Klimt, né en 1862, d’origine plutôt modeste, était le fils d’un orfèvre ciseleur. Après ses études à l’école des Arts figuratifs de Vienne et s’être mis à la peinture, pour gagner sa vie il prenait des commandes de portraits de femmes de la belle société viennoise. C’est de la sorte que l’une de ses premières commandes, en 1905, fut celle de la famille Wittgenstein, dont la fille, Margarethe (Gretl), se mariait la même année avec un américain dénommé Jerome Stonborough. Si ce tableau fut une innovation cruciale dans l’histoire de l’art, Gretl ne l’aima pas.

 

Voici, ce que dit l’invité de Philosopher zone, David Rathbone de ce fameux arrière-plan du tableau : « He'd had earlier experiments with abstract designs in the frames of the paintings, some of which got quite ornate -- metal worked frames -- being from a metal work background. But with this work, the abstract design is brought into the field of the painting itself in the background. So, behind Gretl we have this abstract design symbolising the Wittgenstein palace in Vienna, but also the milieu that Gretl had grown up in, the highly abstract intellectual world of, well, her famous brother and her other famous brother, who actually... Paul Wittgenstein had his arm shot off in the First World War, he was a concert pianist, and went on to become a famous one-handed concert pianist.
In the foreground of this work, we have a beautiful silk dress that Gretl Wittgenstein is wearing, and she seems to hover quite uneasily between this foreground and this background. Klimt is symbolising in a new way that the way in which this highly intelligent woman seems to be torn or pulled between the glamorous society of Vienna and the intellectual world in which she is embedded. »

 

wittgenstein-Ludvig.jpgUn mot de Ludvig Wittgsentein.
Issu d’une famille très fortunée, il naquit en 1889. Petit frère de Gretl (née en 1882) il suivit sa scolarité à Linz avant d’entamer des études ingénieur en mécanique. Mais finalement, peu satisfait des limites imposées par la science et la technique à sa pensée, il s’orientera vers les mathématiques et la logique. Et après un séjour à Vienne, il ira à Cambridge pour étudier auprès de Bertrand Russel (1908 – 1911). A la mort de son père en 1911 il héritera en 1913 d’une grande fortune. Sous l’influence de Tolstoï, il en fera partiellement don.
Son ouvrage majeur Tractatus logico-philosophicus, rédigé durant la première guerre mondiale, sera publié en 1921.
Plus tard, il se rendra en Norvège, et s’isolera dans une cabane perchée à flanc de montagne. Mais c’est une autre histoire.

 

Mais pour finir, voyons ce qu’à à dire le portrait de Gretl sous l’angle du Tractatus.

  KLIMT-Portrait_of_Margarethe_Stoneborough_Wittgenstein_1905.jpg

David Rathebone : « So, there we can see a distinction between what the portrait says and what the portrait shows. What the portrait says, what the picture says, is that Gretl Wittgenstein is a woman torn, as I said, between the abstract intellectual world and the social world symbolised by her beautiful gown. There I slip into the wrong way of speaking, it's the relationship between Gretl herself and the gown that is beautiful or not, not the gown, not the woman. So, we see in fact if you look at the face, and contrast it with the hand, you can see the hands are sort of clasped in a very awkward manner, and we can see the picture saying that Gretl is not happy in her world, not comfortable in her world.

Gretl in fact saw this herself; when she saw the portrait she was not at all happy with it. In fact, she had another artist repaint the mouth. Even then she wasn't happy, and she stuck it away in the closet where it remained until the 1950s when it was rediscovered as the highly significant work of art that it is.

So, the painting, the picture itself, is a kind of proposition, a kind of statement concerning that woman in her time and place, and the milieu she's in. But, at the same time, as we know, whatever we say always has a way of saying, there's always a tone of voice, a context, a mood, a mode of delivery. And this shows what in fact cannot be said. The painting can't say its meaning for Klimt or for Gretl, but it can show these things. It shows quite a lot about Klimt and his importance in the history of art and the way this movement in art that becomes crucial in the 20th century called abstract art, is being brought into juxtaposition with the literal concrete picturing that portraits are traditionally engaged in. »

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