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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 10:57

L’explorateur et illustrateur Frédérick Catherwood (1799 – 1854), est celui-là même qui, avec son comparse et archéologue par goût John Lloyd Stephens, contribua par ses lithographies à faire connaître à un large public les ruines de la civilisation maya….

Frederick-Catherwood---El-castillo-de-Tulum.jpg 

Idol-at-Copan---Catherwood.jpgA cette époque (sommes en 1839), « il était difficile à un américain du nord d’accepter l’idée d’une ‘civilisation indienne’. Pour lui, l’indien était un barbare, à moitié nu, avec qui la guerre était une fatalité… (…) Les noms : Hernan Cortès, Pizarro, Bernal Biaz del Castillo n’évoquaient que pillages. Les noms : Aztèque, Maya, Toltèque et Inca ne se trouvaient dans aucun dictionnaire. Très peu de livres d’histoires les mentionnaient. (…) De cette coiffe d’oubli plaquée sur l’histoire des Amériques, le principal responsable a peut-être été William Robertson (1721 – 1793). L’historien homme d’Eglise écossais, dont on avait vanté The History of the Discovery and settlement of America, avait une idée très arretée de la culture américaine : ‘Ni les Mexicains ni les Péruviens ne peuvent prétendre à figurer parmi les nations qui méritent le nom de « civilisés »’ » (1)

 

Mais il n’est point l’heure encore d’évoquer les fabuleuses civilisations de la méso-amérique.

Cite-mayas---Catherwood.jpg  Statue-of-Amen-Hotep-III---Memnon---Thebes.jpg

Nous somme en 1833, le 07 novembre plus précisément, le jour où Frédérick Catherwood se rendit au Dôme de Jérusalem malgré les menaces, bien décidé  à en croquer l’intérieur. A cette époque entrer en telle mosquée se faisait pour l’infidèle au risque de sa vie.
Son périple l’avait conduit de Grèce, alors considérée comme La Mecque des étudiants en architecture, en Egypte, en tant que membre de l’expédition de Robert Hay de Linplum, dont l’objectif était de remonter le Nil. Nous étions alors en 1824 et la grande expédition durera plus de dix ans.


En 1832 il se trouvait à Tunis et en 1833 il mettait « la dernière main aux préparatifs d’une expédition au Sinaï et en Arabie pétrée » . Il faut dire qu’au fil des ans, Frédérick Catherwood s’était mis « à porter djellaba et turban, à étonner son ami Arundale par ‘ses manières orientales’, à parler couramment l’arabe, l’italien et l’hébreu. »
C’est de la sorte que le 07 novembre 1833, il entra sans façon en habit d’officier égyptien et portant un ‘firman le désignant expressément comme ingénieur  au service de Méhémet Ali. L’affaire manqua de tourner mal mais, par un heureux hasard, fut tiré d’embarras par le gouverneur de Jérusalem en personne. Voici un extrait du témoignage de Catherwood :

 
« … Autour de moi, 200 personnes semblaient s’enhardir mutuellement, prêtes à se ruer toutes à la fois sur nous. Un bref instant aurait suffi pour nous mettre en morceaux. Mais un incident est survenu qui a transformé le massacre probable en triomphe : l’apparition soudaine du gouverneur sur les marches de l’estrade. Quelqu’un s’est précipité vers lui et tumultueusement réclamé le châtiment de l’incroyant qui profanait l’enceinte sacrée. Le gouverneur s’est alors approché. Nous avions souvent fumé ensemble. Nous nous connaissions bien. (….) et ne pouvant imaginer que je me sois aventuré si loin sans l’autorisation du pacha, il s’est mis aussitôt à calmer la foule… ».

 Jerusalem-temple-mount-frederick-catherwood-plan-of-jerusal.jpg 
C’est ainsi que durant six semaines Catherwood put à loisir dessiner les intérieurs de la fameuse mosquée, croquis qui seront hélas tous perdus en 1847. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, il jouissait d’un blanc-seing qu’il comptait bien mettre à profit. Ce qu’il fit, jusqu’au jour où la rumeur de la visite prochaine d’Ibrahim Pacha à Jérusalem se répandit. Et notre aventurier jugea bon de décamper.


Mais qui était donc cet Ibrabim pacha, de son nom Méhémet Ali ?

 

A-la-recherche-des-mayas.jpgL’anecdote que je vais ici rapporter se trouve narrée dans le délicieux livre d’un archéologue américain, Victor W.von Hagen (1908 – 1985) que je viens d’entamer et dont toutes les citations de ce billet proviennent. Son titre, A la recherche des Mayas raconte par le détail l’épopée de l’archéologie américaine, et cela, on l’aura compris, au travers des figures hautes en couleurs des pionniers Frédérick Catherwood et John Stephens, « juriste par profession, voyageur par goût, archéologue par vocation ».

 

Mais présentons en tout premier lieu brièvement Méhémet Ali :


« … né en 1769 en Albanie, il avait fait son éducation dans un régiment turc. Entre deux massacres, il avait appris les rudiments du beau langage et des bons usages. Il s’esseya au commerce du tabac de Latakiech, puis le sultan l’envoya comme lieutenant à la tête de 300 soldats albanais pour soutenir l’expédition égyptienne du général Bonaparte. Méhémet Ali fit preuve d’une grande fourberie. Il aida Napoléon contre les Britanniques, puis les Britanniques contre Napoléon. Lorsque Lord Nelson eut annihilé la flotte française, il resta en Egypte et ne songea plus qu’à consolider sa propre position. Dans le chaos qui suivit les guerres napoléoniennes, il soutint les Mamelouks contre les Turcs, puis opposa les factions entre-elles et enfin invita leurs chefs en son palais pour les mettre d’accord, ce qu’il fit en les faisant tous massacrer » .

 

D’où l’anecdote. Le consul français en poste en Egypte lui ayant fait remettre un exemplaire du Prince de Machiavel. Le pacha s’empressa de le faire traduire, à raison de dix pages par jour.

 

« Au quatrième jour, Méhémet Ali dit à son traducteur : ‘Dans les dix premières pages je n’ai rien découvert de grand ou de nouveau (…) J’ai attendu. Les dix suivantes ne valent guère mieux. Les dix dernières ne contenaient que banalités. Je n’ai rien à apprendre de Machiavel. Pour la ruse, je m’y connais mieux que lui. Tu peux t’arrêter de traduire’ ».

 

De Frédérick Catherwood il n’existe qu’une seule représentation connue, une miniature indistincte ou on le voit campé devant une ruine du site maya de Tulum.catherwood-tulum.jpg The-figure-depicted-in-this-detail-view-of-a-lithograph-mad.JPG

 The figure depicted in this detail view of a lithograph made from one of Catherwood's drawings is presumed to be a possible representation of Catherwood himself. No other portraits of Catherwood are known

 

Casa Catherwood


(1) A la recherche des mayas, Victor W.von Hagen, 1973. Réédition Lux 2012. P 100 – 101.

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 20:08

.Ci-dessus : John Ellis

Dans le glossaire de son Discours sur l’origine de l’univers à l’entrée Boson de Higgs’ Etienne Klein indique : « Particule, non encore découverte, dont l’existence permettrait d’expliquer comment les particules ont acquis leur masse. Le boson de Higgs pourrait être détecté grâce au LHC, le puissant collisionneur de protons qui a été mis en service au CERN au début de l’année 2010. »

 

CERN.JPGOr voilà que les scientifiques du CERN viennent précisément d’annoncer la découverte cette particule, et cela avec une marge d’erreur infinitésimale. Déjà certains n’hésitent pas à claironner avoir mis la main sur le chaînon manquant expliquant les tout premiers instants de l’univers.

 

Mais quels sont les enjeux d’une telle découverte ?

 

Voici les explications d’Etienne Klein :

« La masse des objets matériels qui nous entourent semble leur être consubstantiellement liée : nous éprouvons la même peine à nous figurer ce que pourrait bien être un corps matériel sans masse qu’à imaginer une masse pure qui ne s’incarnerait pas dans un corps. Comme si en notre esprit les notions de matière et de masse allaient toujours de pair, participaient l’une comme l’autre de la même idée de ‘substance’ (…)

Mais il faut se méfier de ce type de raisonnement, rapide, abrupt, car depuis Galilée, la physique n’a cessé de plaider pour que les idées les plus incontestables en apparence soient systématiquement interrogées, critiquées, testées. (…) Des renversements conceptuels sont toujours possibles, d’autant que certains argonautes de l’esprit ont envisagés que la masse, au lieu d’être une propriété des particules élémentaires, une caractéristiques qu’elles porteraient en elles-mêmes, pourrait n’être qu’une propriété secondaire et indirecte des particules, résultant de leur interaction avec… le vide quantique ! (…)

D’où leur est venue pareille idée ? Pour traiter les interactions, le modèle standard de la physique des particules s’appuie sur un certain nombre de principes de symétrie, fort efficaces et forts élégants, mais qui posent un problème irritant : ils impliquent que toutes les particules élémentaires doivent avoir… une masse nulle ! (…)

Du fait de cette contradiction flagrante entre la théorie et l’expérience, le modèle standard mériterait-il qu’on le jette immédiatement aux oubliettes ? Non, ont expliqués trois physiciens dans les années 1960, qui ont fini par convaincre leurs collègues : François Englert, Robert Brout et Peter Higgs. Leur idée est que les particules élémentaires de l’univers sont en réalité sans masse, mais heurtent sans cesse des ‘boson de Higgs’, présents dans tout l’espace, ce qui ralentit leurs mouvements de la même façon que s’ils avaient une masse ».

Bson-higgs.JPG  Higgs-B.png

Et Etienne Klein d’expliquer ensuite que grâce au fameux LHC, capable de mobiliser des niveaux d’énergie jamais atteint, si boson de Higgs il y a, la machine du CERN le détectera immanquablement. Ce qui semble venir de se produire !

 

Il ajoute : « Si elle est confirmée par l’expérience, cette compréhension de l’origine de la masse modifiera complètement notre façon de penser ladite masse : ce ne sera plus une propriété primitive des particules, mais une propriété secondaire, dont l’explication s’appuiera sur l’invocation d’une entité physique, certes d’apparences très abstraite mais en réalité parfaitement immanente : le champ de Higgs ».

 

Ces passages sont empruntés au passionnant Discours sur l’origine de l’univers d’Etienne Klein (p 137 à 139), Flammarion 2010.

 

A noter que ce passionné d’anagrammes sera demain l’invité des Matins de France Culture. (Ses étudiants lui ont trouvé un anagramme qui, selon ses propres dires, lui convient plutôt bien : Nein Kein télé… )


 

Autres billets de ce blog où il est question d’Etienne Klein :

 

Des neutrinos supraluminiques aux berlusconettes

Les tactiques de Chronos

 

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 13:35

Dans Continent Sciences du 14 mai dernier, une causerie passionnante autour du dernier livre de Michel Raymond, directeur de recherche en biologie évolutive,  « Pourquoi je n’ai pas inventé la roue ».

 

Michel-rayond---Roue.jpgDes échanges qui donnent belle matière à penser et éclairent, sans l’ombre d’un doute, certains mécanismes sous jacents à l’œuvres dans nos sociétés.
Ainsi, en vrac, la manière dont se ‘reproduisent’ nos élites ; des compétences sociales valorisées à l’école, au travail, etc. ; des méthodes de sélection des individus dans les entreprises, du choix des valeurs auxquels ils adhérent : soumission à l’autorité, motivation, esprit de compétition, flexibilité, etc.
La liste est loin d’être exhaustive….

 

Sur cette façon dont le culturel favorise certains type de comportements, Jean-Léon Beauvois indique : « Les gens ont tendance à mettre sur le compte de leur nature, des comportements, des pensées, des émotions, des performances, alors qu’on l’explique parfaitement par le rôle qu’ils doivent jouer et les situations dans lesquelles ils se trouvent pour joueur ce rôle. C’est le cas par exemple de ces élèves qui se jugent comme des battants, des leaders, des guerriers, tout simplement parce qu’ils sont dans une condition pédagogique ou on attend ça d’eux ».

 

De même Guillaume Paoli, qui a sans doute mis le doigt sur le pourquoi tant de médiocrité dans la conduite des affaires publiques, ou au sommet des firmes : « Ma thèse est qu’il existe un auto-écrémage spontané des intelligences laissant au petit-lait le soin d’accéder au sommet des organisations. Comme l’avait entrevu Yeats dès 1921 : « Les meilleurs manquent à toutes conviction tandis que les pires sont pleins d’intensité passionnée »».
Elevage social, dressage à la docilité… Selon.


 

Mais revenons en à cet entretien. En voici quelques fragments, sous la forme d’une collection d’exemples :

 

Moustiques et DDT
Quand on a trouvé les propriétés insecticides du DDT – la personne responsable a même eu le prix Nobel – on croyait vraiment à l’époque qu’on allait éradiquer les moustiques et tous les insectes nuisibles. C’était l’euphorie de l’après guerre mais on a vite déchanté parce que lorsqu’on traite des populations avec un nombre d’individus énormes la variation qu’il y a est telle que l’on sélectionne immédiatement des individus qui sont résistants. Et donc en traitant avec un insecticide, on sélectionne pour la résistance à cet insecticide, on avantage les individus qui ont une petite résistance, et l’histoire peut être même plus complexe, puisque plusieurs gènes de résistance peuvent intervenir (….). On se retrouve ensuite avec une complète résistance et l’insecticide ne sert pratiquement plus.

 

La sélection domestique ou sélection naturelle ?
A) Le renard argenté7982_renard_enfant_14.jpg
C’est une expérience qui a été faite en Russie au milieu du XXe siècle. Ils ont décidé de faire une expérience de domestication contrôlée. C’est-à-dire qu’ils ont pris des renards argentés sauvages, ils les ont mis dans des cages et il y avait une espèce de protocole : un homme s’approchait de la cage, et tous les renards qui ne fuyaient pas en deçà d’une certaine ligne étaient retenus. Donc c’était une sélection. Et petit à petit ils ont sélectionnés comme ça un comportement qui était de moins en moins fuyant vis à vis de l’homme. Il y avait une variation, c’est-à-dire que les renards s’éloignaient plus ou moins de l’homme dans ces moments là ; ces comportements avaient une base génétique, et donc ils étaient transmis, et l’homme, qui contrôlait la reproduction, ne faisait se reproduire que les renards qui avaient le comportement le plus proche de ce qu’ils souhaitaient. En quelques générations – quelques dizaines – cela a donné des renards extrêmement doux, qui se sont mis à aboyer et à remuer de la queue.

 
B) Rats
evil_rat_by_vilebedeva-d49svnm.jpgSur le rat on a fait l’expérience sur deux lignées. Il y avait le test de la main dans la cage. Ceux qui se laissaient caresser étaient retenus pour la lignée domestique, et ceux qui étaient le plus agressifs pour la lignée la plus agressive. Et effectivement, à la fin il fallait un gant en cotte de maille, parce que cela donnait des rats extrêmement agressifs.

Dans ces exemples c’est une sélection faite par l’homme mais c’est une sélection naturelle ; sauf que c’est l’homme qui contrôle la reproduction et qui décide quel animal va se reproduire. La différence entre la domestication et la sélection naturelle, fondamentalement il n’y en a pas. C’est le même processus, sauf que pour la domestication, l’homme contrôle la reproduction.

  

Nature vs culture
Il n’y a pas une opposition frontale entre l’évolution culturelle et l’évolution génétique, mais on voit qu’il y a plutôt coévolution.


Du cru et du cuit    (voir notamment les écrits de Lévi-strauss) Feu-prehistoire.jpg
L’origine du feu c’est entre 400 et 800.000 ans. Avoir la trace d’un foyer domestique c’est difficile, mais l’utilisation du feu comme cuisson des aliments c’est plus récent ; c’est aux alentours de 200.000 ans.  Là l’homme commence à utiliser le feu pour cuire les aliments. En cuisant un aliment on le débarrasse de parasites, etc. Mais surtout, un aliment cuit est beaucoup plus énergétique. C’est-à-dire qu’on peut plus facilement le digérer et on en retire plus d’énergie. On a besoin de moins de quantité, en moins de temps, etc. C’est un avantage considérable. Les conséquences de cela, alors évidemment cela a eu des conséquences culturelles, mais cela a eu aussi des conséquences génétiques. Les conséquences culturelles : il a fallut entretenir le feu, développer les techniques pour le fabriquer. Toutes les techniques culinaires, variables d’une région à l’autre sont des éléments culturels qui dérivent aussi de cette invention. Mais aussi, notre appareil digestif qui était adapté à une alimentation crue était du coup bien trop grand par rapport à cette nouvelle alimentation plus énergétique. Conséquence de quoi, tout ce qui n’était pas nécessaire a été petit à petit éliminé, parce que ceux qui avaient un instinct un peu plus petit  ont pu réallouer cette énergie pour d’autres fonctions, par exemple le cerveau et se reproduisaient plus : c’est toujours un avantage en reproduction qui permet à une adaptation de se répandre. Le résultat de cela est que notre instinct est 40 % plus court qu’un animal de même poids et ayant une alimentation crue.
Même chose pour les dents : la mâchoire est plus courte car on a moins à mastiquer, les dents sont plus petites…
Si maintenant, d’un coup, on revient à une alimentation exclusivement crue, nous ne sommes plus adaptés biologiquement à cette alimentation et on va commencer par maigrir puis par tomber malade très rapidement.

 

Grand cerveau
La grande question est : quel avantage donne un grand cerveau ? Quelle force élective permet à ceux qui ont une capacité cognitive supérieure d’avoir un avantage reproductif ?
C’est sûrement un avantage social, mais dire exactement quel type d’avantage ce n’est pas aussi évident que cela.

 

Des animaux à roulette et des poissons à hélice
A) La roue
Prenons l’exemple d’Oportunity, le second robot envoyé sur mars. Il a six roues motrices et il a la taille et le poids (l’analogie) d’un petite zèbre. Ce robot a été bloqué 5 semaines par une dune de 30 cm. Aucun animal, de la souris à la girafe ne pourrait être bloqué par une telle dune. On voit bien que la roue, dans les environnements naturels, c’est-à-dire sans route, ce n’est probablement pas une solution adaptée. Toute autre alternative, des pattes, ou même ramper, est bien meilleure. (…) Par sélection naturelle on ne peut pas sélectionner de roue tant qu’il n’y a pas de routes. D’ailleurs on a des exemples dans l’espèce humaine, quand les routes disparaissent, par exemple à la fin de l’Empire romain en Afrique du Nord les routes n’étaient plus entretenues, et bien on a repris le dromadaire et l’âne.

 

B) l’hélice
60 % de l’énergie dans une hélice est convertie en mouvement. Mais si on prend la formidable queue d’un requin on change de registre : d’une énergie donnée c’est 96% qui va être converti en mouvement. (…) Un petit poisson avec une hélice aurait été désavantagé par rapport à son congénère avec un autre moyen, puisqu’il aurait dépensé plus d’énergie pour un même déplacement.

Poissons-a-helice.jpg

Du suicide

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Quand on regarde les quelques cas que l’on connaît dans la nature, on voit que se sont des parents qui se suicident pour avantager leur descendance. Ils se laissent manger par leurs petits, comme chez certaines araignées. Il y a des tas d’exemple. Dans le cas de la mante, la chance de copuler une seconde fois étant extrêmement faible, il vaut mieux qu’il se sacrifie, qu’il donne à manger à la femelle qu’il va féconder… ces suicides sont avantageux pour l’individu qui le fait : avantageux car il a pu se reproduire en se suicidant. Mais on connaît des cas, comme certaines souris, qui sont attirés par un chat et par l’urine de chat. C’est une attirance spécifique. Ces souris vont augmenter la probabilité de se faire manger, donc des souris suicidaires. Pour trouver l’avantage, il faut disséquer le cerveau de ces souris. On voit qu’il y a un parasite. C’est un organisme unicellulaire qui manipule la souris pour sa propre reproduction (il se reproduit dans l’instinct du chat). Là on a un cas d’espèces en interactions et la sélection naturelle ne peut pas optimiser les adaptations pour les deux espèces, et souvent il y’en a une qui l’emporte.

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 (Dans phénomènes, les humains sont massivement pris d'une irrépréssible envie de suicide...)

 

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Enjeu de la reproduction
harem3.jpgLa reproduction a toujours été un enjeu, même dans l’espèce humaine (1). Dans nos manuels d’histoire on ne le voit pas. On ne décrit pas tout l’enjeu de la reproduction. Mais à chaque fois que les hommes ont accumulés des ressources – et ils ont pu le faire à partir du néolithique -, ils ont accumulé aussi des ressources reproductives. Et donc des harems sont apparus à partir du néolithique, des sociétés extrêmement hiérarchisées avec ceux qui étaient en haut qui pouvaient se reproduire énormément et ceux qui étaient en bas qui se reproduisaient beaucoup moins. Et donc, on peut voir l’histoire comme un enjeu pour la reproduction. Dans ce cadre là, les modes d’héritage, par exemple la primogéniture (on transmet tout au premier fils) sont apparus indépendamment dans toutes les sociétés hiérarchisées (Sumer, Chine, Amérique, etc.) : ça permet de conserver toutes les ressources à un seul homme qui va pouvoir énormément se reproduire, puisque la taille de la reproduction dépend de la taille des ressources. Et donc tous les frères, qui sont potentiellement des prétendants au partage sont écartés par des règles sociales (armée, clergé, etc.) ou tués.

 

L’exemple des Inuits
Des différences génétiques entre les hommes, adaptés à leurs environnements : modification des glandes sudoripares (mélange de nature et culture)
C’est un exemple de l’interaction forte entre les éléments biologiques et les éléments culturels ; le changement chez l’un entraînant une modification chez l’autre, et vis et versa. Les Inuits ont développé un type d’habits extrêmement complexes pour vivre dans ces habitats froids, ce qui a entraîné un avantage pour ceux qui avaient des glandes sudoripares étaient concentrées sur le visage, pour les échanges de chaleur, et le résultat c’est un changement biologique très fort sur la répartition des glandes sudoripares qui a évolué avec cet habillement sophistiqué. Ce n’est pas la seule adaptation qu’il y eut. On sait que l’adaptation au froid du bout des doigts des Inuits est extrêmement développée, leur face est beaucoup plus plate et c’est aussi une adaptation au froid, etc. Il y a tout un ensemble d’adaptations biologiques et culturelles qui ont interagit pour aboutir au résultat actuel. 

Ilulisat 15


(1) Voir Jean-Paul Demoule : Naissance de la figure

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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 00:32

e_chat_murr.jpeg

 

Il y a des années de cela je lus Le chat Murr. C’était à la belle saison, et on m’avait prêté le livre. Il me fit alors grand effet et je me promis de le relire un jour. C’est désormais chose faite et j’y ai pris beaucoup de plaisir.
Lecture nimbée de nostalgie bien sûr, avec des réminiscences ici ou là ; certains passages remontant à la surface et d’autres que ma mémoire avait tout a fait oblitérés. Je ne me rappelais d’ailleurs pas qu’Hoffmann, sous le joug déjà de la maladie, avait laissé le roman inachevé. Mais là n’est pas ici l’essentiel.

 

Je commis,  il y a quelques mois, un billet en faveur des belles et nobles actions, plaidant en quelque sorte, avec le renfort de Montaigne, pour la posture altruiste, dénuée de toute arrière pensée.
Il me fallait donc rééquilibrer les choses.

 

Le romantique allemand m’en donne l’occasion. Plutôt dans l’esprit d’un La Rochefoucauld qui pensait que « Quand on croit servir les autres, on ne fait que se servir à travers eux », il livre ici en de belles pages un contrepoint savoureux à la thèse du désintéressement.
Dans cet extrait il illustre par l’exemple que « L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.  »

 

Plantons le décor :
Le Chat Murr est en compagnie de son ami, le caniche Ponto. Devant eux un jeune homme recule soudain brusquement, manquant d’écraser Murr. C’est qu’il vient de reconnaître un ami cher. Ce dernier se presse à sa rencontre, et ils tombent dans les bras l’un de l’autre.
Ponto narre à Murr l’histoire de ces deux amis, Formosus et Walter.

 

La-Mort-du-Chat-Murr.jpeg

« Là-bas, dans la belle maison aux grandes fenêtres, habite le vieux et richissime Président chez qui Formosus a su si bien s'insinuer, grâce à sa brillante intelligence, à son savoir-faire, à son érudition immense, qu'il fut bientôt comme le fils du vieillard. Il arriva un beau jour que Formosus perdit toute sa gaieté, devint pâle et eut l'air malade, que dix fois par quart d'heure il poussait de profonds soupirs, comme s'il eût rendu le dernier souffle ; entièrement reployé sur lui-même, abîmé dans ses pensées, il semblait incapable d'ouvrir ses sens au monde extérieur. Longtemps, le vieillard pressa vainement le jeune homme de lui révéler la cause de son chagrin. Formosus finit par avouer, pourtant, qu'il était mortellement épris de la fille unique du Président. Celui-ci, qui avait sans doute pour sa fille d'autres vues qu'un mariage avec ce jeune homme sans rang ni situation, s'effraya d'abord de cette révélation ; mais voyant le pauvre soupirant dépérir, il se fit une raison et demanda à Ulrique si Formosus lui plaisait et s'il lui avait parlé déjà de son amour. Ulrique baissa les yeux et dit que le jeune Formosus, timide et réservé, ne s'était point déclaré à elle, mais qu'elle avait remarqué depuis longtemps son amour, car c'était chose remarquable. D'ailleurs, ajouta-t-elle, le jeune Formosus lui plaisait bien ; s'il n'y avait point d'obstacle, si son petit papa chéri ne s'y opposait pas, et... bref, Ulrique dit tout ce que disent en pareille occasion les jeune filles qui ne sont plus de la toute, toute première jeunesse et qui se demandent sans cesse : « Quel est celui qui t'épousera ? » Là-dessus, le Président dit à Formosus : « Relève la tête, mon fils ! sois gai, sois heureux ! mon Ulrique sera à toi. » Et Ulrique devint ainsi la fiancée du jeune Formosus. Tout le monde fut enchanté du bonheur qui survenait à cet aimable et modeste jeune homme ; un seul être en fut chagrin et désespéré, et ce fut Walter, l'ami intime de Formosus. Walter avait vu quelquefois Ulrique, il lui avait parlé, il s'en était épris plus encore que Formosus peut-être...
(…)

 Le chat Murr dessiné par l'auteur, E. T. A. Hoffmann.

Walter (reprit Ponto) sauta au cou de Formosus et lui dit en pleurant : « Tu me ravis le bonheur de mon existence, « mais que ce soit toi, que toi, tu sois heureux, voilà ma consolation. Adieu, mon ami, adieu pour toujours ! » Et Walter, s'élançant au plus épais d'un fourré, voulut s'y donner la mort. Mais il ne le fit pas, car dans son désespoir il avait oublié de charger son pistolet ; il se contenta donc de quelques accès de folie qui se répétaient chaque jour. Un beau matin Formosus, qu'il n'avait pas vu depuis de longues semaines, entra chez lui à l'improviste, comme il était justement agenouillé, se lamentant horriblement devant un portrait au pastel d'Ulrique qui était accroché, encadré et sous verre, à la paroi. « Non l « s'écria Formosus en pressant Walter sur son cœur. Je ne « pouvais supporter ta douleur, ton désespoir; je te sacrifie mon « bonheur avec joie. J'ai renoncé à Ulrique, j'a i amené son « vieux père à t'accepter pour gendre. Ulrique t'aime, sans « peut-être le savoir elle-même. Demande sa main, je m'en « vais !... adieu ! » Il voulut partir, mais Walter le retint. Celui-ci croyait rêver, il n'ajouta foi aux paroles de Formosus que lorsque celui-ci lui montra un billet du vieux Président qui disait à peu près : « Noble jeune homme ! tu l'emportes, « c'est malgré moi que je te rends ta parole, mais j'honore « ton amitié ; elle ressemble aux actions héroïques qu'on lit « dans les écrivains anciens. Si M. Walter, qui est un homme « doué de louables qualités et pourvu d'une bonne charge « rémunératrice, veut demander la main de ma fille, si elle « veut l'épouser, je n'y trouve rien à redire. » Formosus quitta la ville, Walter demanda la main d'Ulrique, Ulrique devint la femme de Walter. Le vieux Président écrivit encore une fois à Formosus, le couvrant d'éloges et lui demandant s'il accepterait avec plaisir trois mille écus, non point en dédommagement, certes, il savait bien qu'il ne saurait y en avoir en pareil cas, mais comme un très modeste signe de sa profonde affection. Formosus répondit que le vieillard connaissait la modestie de ses besoins ; l'argent, disait-il, ne donnait pas, ne pouvait pas lui donner le bonheur ; le temps seul le consolerait d'une perte dont nul n'était coupable, sinon le sort qui avait enflammé au cœur de son ami une passion pour Ulrique ; il n'avait fait qu'obéir à son destin, il ne pouvait donc être question d'un acte magnifique. D'ailleurs, ajoutait-il, il acceptait le présent, à condition que le vieillard le donnât à une pauvre veuve qui vivait à tel et tel endroit, dans une misère affreuse, avec une vertueuse fille. On trouva la veuve, on lui remit les trois mille écus destinés à Formosus. Peu de temps après, Walter écrivit à Formosus : « Je ne puis plus vivre sans toi, « accours dans mes bras. » Formosus le fit et, en arrivant, apprit que Walter avait abandonné son poste rémunérateur à condition qu'on le donnerait à Formosus, qui désirait depuis longtemps une charge de ce genre. Formosus eut ce poste, et, à part l'espoir déçu de son mariage avec Ulrique, il fut dès lors le plus heureux des hommes. Tout le monde admira la joute de noblesse des deux amis, on considéra leurs actions comme un écho d'une époque plus belle et depuis longtemps révolue, on y vit l'exemple d'un héroïsme dont seuls les grands esprits sont capables.
(…)

Trois Chats Franz Marc 1913
Il faut ajouter encore quelques détails auxquels la ville n'a pas pris garde et que je tiens en partie de mon maître, en partie de mes propres observations. L'amour de M. Formosus pour la riche fille du vieux Président ne dut pas être aussi violent que le vieillard le crut, car au plus fort de cette mortelle passion le jeune homme ne négligeait pas, après ses journées consacrées au désespoir, d'aller voir chaque soir une charmante petite modiste. Mais lorsqu' Ulrique fut devenue sa fiancée, il trouva bientôt que l'angélique demoiselle possédait le talent tout particulier de se changer, à l'occasion, en un petit Satan. 11 eut en outre le malheur d'apprendre de source certaine que Mll e Ulrique avait fait à la capitale, en fait d'amour et de bonheur amoureux, des expériences fort exactes; c'est alors qu'il fut pris soudain d'une irrésistible noblesse de cœur, grâce à laquelle il céda sa riche fiancée à son ami. Walter était réellement épris d'Ulrique, qu'il avait vue dans le monde, revêtue de tous les artifices éclatants de la toilette ; quant à Ulrique, il lui était assez indifférent de s'adjoindre pour époux Walter ou Formosus. Walter avait, il est vrai, une charge très rémunératrice, mais il l'avait administrée avec tant de fantaisie qu'il se voyait à la veille d'être mis à pied. Il préféra démissionner au profit de son ami et sauver ainsi son honneur par une action qui portait la marque des plus nobles intentions. Les trois mille écus furent remis, en bons et honnêtes billets, entre les mains d'une femme très distinguée qui passait tantôt pour la mère, tantôt pour la nourrice de la jolie modiste. En cette affaire, elle joua deux personnages. Elle fut d'abord, pour recevoir l'argent, la mère, puis, pour le transmettre et se faire donner un bon pourboire, la servante de la jeune fille que tu connais, cher Murr, puisque c'est elle qui vient d'apparaître à la fenêtre avec Formosus. D'ailleurs, les deux amis, Walter et Formosus, savent depuis longtemps de quelle façon ils ont rivalisé de générosité ; ils se sont longtemps évités pour s'épargner des louanges réciproques, et c'est pourquoi ils se sont salués si chaleureusement tout à l'heure, lorsque le hasard les a fait se rencontrer dans la rue. »
Jeunesse-de-Murr.JPG

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 19:22

Ile-paques.jpgLorsque Pierre Loti débarque à l’ile de Pâques en 1872 il n’y reste que 105 personnes. Pourtant, vers 1605 une population estimée entre 5 à 10.000 habitants vivait sur Rapa Nui « la grande Rapa », cette île au milieu de nulle part (la plus proche île habitée se trouve à 2000 km). Jadis la forêt y était dense et il n’y reste plus un arbre. Que s’est-il donc passé ? La thèse de Jared Diamond, dans son livre Effondrement est convaincante : il s’agirait d’un écocide.
 
 « Nous Humanite-biodiversite.pngéliminons aujourd’hui plus de mille fois plus d'espèces qu'avant l'époque industrielle. Cette extinction massive, la sixième dans l'histoire de la Terre, l'humanité en est la cause. Elle pourrait en être la victime  les taux d’extinction des espèces » indique sur sa page internet l’astrophysicien Hubert Reeves et président de l’association Humanité et Biodiversité (ex Ligue ROC).

De fait, on parle aujourd’hui du syndrome de l’île de Pâques (ou encore du Titanic), pour désigner ce prométhéisme forcené qui caractérise nos époques postmodernes.
Nous nous sommes rendus comme « maîtres et possesseurs de la nature », pour reprendre la terminologie de Descartes, capables, sans qu’il soit nécessaire même d’évoquer les menaces militaires et nucléaires (pourtant bien réelles), de mettre en péril notre propre espèce, voir toute forme de vie sur terre.
Serions-nous entrés dans l’ère de l’anthropocène ? A chacun d’en juger.

Mais pour l’heure revenons sur la biodiversité.
Le biologiste Gille Bœuf nous expose dans cette série de vidéos, de manière fort didactique, simple et limpide, les enjeux relatifs à l'impact de l'homme sur son environnement. Il est également président du Muséum national d'histoire naturelle.

 



Quelques autres billets sur ce blog en relation avec ce sujet :

 MidWay Atoll
 A propos de l’idée de progrès, une discussion récente autour du travail de JCL.Michéa
 Jean Gadrey : Crise écologique et crise économique (transcription de conférence)
 Stephane Ferret : Deep water horizon (sous-titré éthique de la nature et philosophie de la crise écologique)
 Jared Diamond : Effondrement
L’homme, un consummateur ?

 

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L’anthropocène, dialogue entre un glaciologue et un anthropologue
Alain Gras, anthropologue et sociologue, et Claude Lorius, glaciologue.
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Hubert Reeves et la défense de la biodiversité
(émission ‘coup de pouce pour la planète, 2010)
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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 09:20

Une tablette à lire peut contenir des milliers de livres.
Aussi est-il paradoxal de noter que ceux-là mêmes qui possèdent ce dernier gadget à la mode, sont d’ordinaire ceux qui ne lisent précisément pas plus de deux ou trois livres l’an.
De la sorte, leur joujou sera déjà au rebut bien avant qu’ils en aient amorti le prix en équivalent papier.
Après cela on dira encore les humains rationnels !

Tablettes-alienation.jpg

Parmi les arguments de vente en faveur des tablettes on trouve :
C’est pratique, léger, toujours à portée de main, et l’on sert à bien d’autres activités que la lecture.
A ceux là je dis que plus jamais ils n’oseront se promener ou baigner tranquilles, par crainte de se la faire voler. En outre, un grain de sable suffit à la détruire, quelques gouttes d’eau à la ruiner. Et sitôt la batterie épuisée le désarroi !
Quant aux autres fonctionnalités, mieux vaut en rire…

 IPAD-jeu.jpg

Pourquoi avoir toujours une tablette avec soi ?
La montrer tout d’abord ; c’est le point essentiel.
Ensuite, relever ses courriels, suivre les cours de bourse, regarder une vidéo, consulter la météo, écouter de la musique, jouer…
Bref, la tablette est un prétexte à faire le beau et, surtout, ne pas lire.

homme-et-son-ipad-10644181tygtl_46-copie-1.jpeg 

Avant le publicitaire disait : Si tu n’a pas ta Rolex à 50 ans tu as raté ta vie.
Désormais le neuro-marketing susurre : Si tu n’as pas ta tablette à 10 ans tu as raté ta vie !
On le voit, le monde s’emballe… Tout va plus vite à la ruine.

 CoverEnfantTablette.jpg

Si je méprise l’hystérie techno-addictive, je n’en verse pas pour autant dans la sottise technophobes à la Heidegger et consorts. J’entend le prouver par cette définition de la tablette à lire, la seule trouvant grâce à mes yeux : 
Ustensile électronique multifonctions qui peut avoir son usage dans un cadre professionnel ou technique.

 

 

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 09:24

michea_0.jpg

 

Hier Jean-Claude Michéa était l'invité de l'émission Réplique, pour une causerie passionnante  autour de son dernier essai, Le Complexe d'Orphée, sous-titré la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès.

 

La transcription étant un art fastidieux, sachant que l'émission est podcastable toute la semaine sur France-Culture et écoutable pendant cinq semaines sur le site de l'émission, je me contenterai ici, en guise de mise en bouche, d'indiquer quelques repères et de reprendre seuls deux ou trois passages de manière exhaustive.

 

Par ailleurs, voici quelques liens vers d'anciens billets autour du travail de Jean-Claude Michéa :

 

Les riches et le défaut d'éthique ; la common decency au crible de la science
Jean-Claude Michéa : Le complexe d'Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès
Jean-Claude Michéa - Le nomade "Attalien' où la nouvelle gauche kérozène
Jean-Claude Michéa - L'empire du moindre mal

 

Quelques jalons

Ce ne sont là que quelques notes prises sur le fil de la discussion ; forcément partielles, incomplètes et rédigées dans un style télégraphique ; invite, je l'espère à aller écouter l'émission en son entier, afin d'en tirer tout le miel.

 

Critique de l'idéologie du progressisme :
Critique de l'idée de progrès, vu comme le sens de l'histoire, inéluctable et irréversible (La globalisation, par exemple, dans ce schéma se présente comme un phénomène devant lequel tout choix est impossible).

 

Progressisme & libéralisme - Hobbes et l'absolutisme :
Deux réponses modernes (suite aux guerres de religion) - Volonté de neutraliser l'idéologie (politique axiologiquement neutre). Objectif : déloger l'ancienne main invisible de l'Etat par celle du Marché.

 

Origine du libéralisme moderne :
Le libéralisme, dans son volet économique nait au fond à l'intérieur de Port Royal et des moralistes à la Rochefoucauld
Libéraux : pessimistes anthropologiques (l'homme est mu par son égoïsme, ne voit que son intérêt) auquel se couple un optimisme radical dans le pouvoir de la raison et dans les rapports de l'homme à la nature.

 

 

Common decency :
Sentiment spontané essentiellement répandu chez l'homme ordinaire qu'il y a des choses qui ne se font pas.
(Définition délibérément floue philosophiquement, dira JCl Michéa ; et de s'en expliquer)

 

Passages de l'émission

J'ai choisi deux passages s'ouvrant par des phrases qui m'ont semblé choc :

 


1) Ce premier passage est fort mince ; le second sera plus consistant. Mais je ne pouvais m'empêcher de relever cette phrase avec Brassens.

 

"David Hume, vous lui donnez une guitare et ça fait Georges Brassens".
Hume est un penseur de la limite et de la modération. Néanmoins, son principal souci est de construire une société où chacun soit libre de vivre comme il l'entend ; donc une société dans laquelle le gouvernement des hommes n'exigerait des citoyens aucun modèle de bonne vie.
(....) La mise en œuvre de leurs intentions (Hume, Smith, etc.) déclenche un mécanisme qui leur échappe et se retourne contre eux

 

2) Cette partie fait réponse à une question d'Alain Finkielkraut, et la reprise à son compte par ce dernier de la définition tocquevillienne de la démocratie.

 

"Sur le plan politique les libéraux ne sont pas des démocrates".
(Ils sont), dès Sieyès, clairement critiques de la république et la démocratie ; c'est-à-dire le régime de la souveraineté du peuple comme une des figures possibles de l'absolutisme - Les libéraux reprochent précisément à Rousseau et aux républicains issus de la tradition florentine de se contenter de transférer le pouvoir absolu du roi entre les mains du peuple, ce qui ne fait pas sortir, disent-ils du despotisme. C'est pourquoi la démocratie ne peut pas être un bon régime et doit être remplacée par le régime représentatif (dans le cas de Kant, la république ; et Kant range la démocratie du côté du despotisme). De fait l'histoire politique du libéralisme ne va pas dans le sens d'un pouvoir croissant du peuple sur son propre destin. A tel point que lorsque la Trilatérale en 75 publie le résultat de ses travaux, elle dit que la gouvernabilité des sociétés libérales (des démocraties ans sens tocquevillien du terme) serait beaucoup efficace avec l'apathie des citoyens, qui devraient se contenter d'être des consommateurs. Et par conséquent, le libéral n'est pas un démocrate, sauf si, comme le dit Orwell, on prend le mot démocrate dans le deuxième sens que ce mot à pris après l'accession d'Hitler au pouvoir : c'est-à-dire la défense des libertés individuelles.

 

 

http://www.franceculture.com/emission-l-invite-des-matins-jean-claude-michea-2011-10-06.html

 

Un exemple
Enfin, un exemple concret de ce que peu donner la mise en œuvre du principe libéral dans la vie de tous les jours. (principe libéral : privatisation des valeurs morales, religieuses, philosophiques et autres).  

 france-defiguree   

Un nouveau centre commercial qui défigure un paysage est entrain de se mettre en place. Vous ne pouvez pas faire valoir que le paysage est défiguré, parce qu'on vous ferait valoir en réponse que nous comprenons que votre esthétique personnelle pense que ce bloc de béton est moins beau que la forêt qui existait avant, sauf que c'est une opinion privée et que vous ne pouvez pas faire de cette opinion la règle d'une politique commune. En sorte que, dans cette guerre des dieux que sera le débat sur la beauté ou non de ce bloc de béton, en dernière instance, qu'est-ce qui tranchera ? Le Marché ! Est-ce que ou non le centre commercial va permettre le développement de la croissance locale ? Si oui, il est beau. L'économie et le Marché tiendront lieu de la morale absente.

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 08:40
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A vous toutes
que l’on aima et que l’on aime
icône à l’abri dans la grotte de l’âme
comme une coupe de vin
à la table d’un festin
je lève mon crâne rempli de poèmes
Souvent je me dis et si je mettais
le point d’une balle à ma propre fin
Aujourd’hui à tout hasard je donne
mon concert d’adieu
Mémoire !
Rassemble dans la salle du cerveau
les rangs innombrable des biens-aimées
verse le rire d’yeux en yeux
que de noces passées la nuit se pare
de corps et corps versez la joie
que nul ne puisse oublier cette nuit
Aujourd’hui je jouerai de la flûte sur
ma propre colonne vertébrale
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V Maïakowsky 1915
extrait de “La flûte des vertèbres”
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Mayakovsky_1910.jpg
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Une biographie de V. Maiakovsky, ce géant controversé  – sans concessions, mais nuancée…
« Ils l'ont tué une seconde fois » dira Pasternak, après la réhabilitation post mortem du poète par Staline.
 
     
..
complot-bronswick.jpg
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Un groupe qu'il me plaisait à écouter, il y a de cela des années. Particulièrement cette chanson, A vous toutes, dont j'ignorais alors la source des paroles.
A l'origine du nom du groupe, un film d'animation,The Bronswick affair.
"En 1964, un curieux phénomène défraya la manchette des journaux à travers le monde. L'Iconaki, une puissante multinationale, fut alors soupçonnée d'avoir mis au point et distribué la «Bronswik», un appareil de télévision apparemment inoffensif mais dont la fonction était de pousser les téléspectateurs à acheter, en quantités démesurées, débordant tout bon sens, certains produits de consommation."
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Pour voir le film, cliquer sur la télévision :
Bronswick-affair.jpg
     
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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 07:49

LeonSpilliaert---Autoportrait-1907.jpg

 

Lorsque animé de l’idée saugrenue, il y a de cela désormais un peu plus de deux ans, d’ouvrir un blog, ma principale idée était d’y rassembler, à la manière d’un herbier, outre de menues notes de lectures, les matières collectées lors de mes pérégrinations sur la toile. Le motif en était simple, prosaïque, quelque peu égoïste : pouvoir retrouver et consulter à loisir poèmes, conférences, bons mots, écrits, etc. depuis n’importe quel endroit ; particulièrement depuis ma cellule professionnelle. Je trouvais cette façon plus élégante que de piteux signets, marque-pages, clés USB toujours dans la poche, et si cela pouvait profiter à autrui pourquoi non ?

 
Et puis, je conviens, œuvrer secrètement dans mon coin à une forme d’esthétique virtuelle, de mise en musique de mes photographies mentales, habillait parfois cet ennui dont se trouvent accablés les dépris du travail – mais qui doivent faire comme si. J’appliquais alors sans le savoir une méthode tirée des arts martiaux chinois, le non agir agissant, fort bien décrite dans ce qui devint pour moi le véritable bréviaire du ‘motivé’ résistant, des efficaces à la lisière ; je veux parler de cette Eloge de la démotivation de Guillaume Paoli, brûlot (porté à l’index chez les DRH) dont je relis assez régulièrement – particulièrement les jours de piqûres managériales - les passages mis en partage ici.

 

C’est ainsi que, fidèle au principe que je m’étais donné, mes premiers billets ne furent que la mise en ligne de textes et d’images livrés quasi ex-abrupto.
Cela prit ensuite, peu à peu, des proportions que je n’avais pas prévues. La faute m’en incombe, avec le partage de quelques récits de voyages et les premiers textes pouvant prêter à polémique. Pourquoi avais-je ainsi infléchi mes résolutions ? La griserie sans doute y a bonne part, tant il me flattait de constater une certaine activité sur cet ilot famélique. Cela me valut le plaisir d’un compagnonnage islandais et de cheminer ainsi un temps non loin de Minerve. Cela me valut aussi les premiers commentaires, les premières objections. Et il me fallut, honnêteté oblige, y répondre et parfois entrer dans le débat.

  

La toute première fois cela se trouva être à propos de la psychanalyse, le souvenir en reste vif. magritte_la_reproduction_interdite-1937.jpgJ’avais titré, il faut dire : « Psychanalyse : Huxley – une supercherie pour notre siècle ». Aujourd’hui j’en assume toujours la moindre virgule ; je me serai même radicalisé sur le volet des prétentions thérapeutiques de cette pseudoscience – l’anthropologie, et la vision du monde de Freud est un autre sujet. Passons.


Survint ensuite l’épisode déjà narré d’une dispute à propos de la meilleure façon de lire Montaigne, différent qui se révéla être en réalité plutôt malentendu que désaccord de fond.
Ce qui est sûr, c’est que je dus alors me hausser sur la pointe des pieds pour ne point apparaître trop falot. Et tant le feu du style que l’érudition de la docte contradiction, me contraignirent à un exercice salutaire de mise au clair de ses pensées.

  

La tenue d’un blog peut être ainsi un fort bon métier à tisser, ou le tas du forgeron ; un lieu où l’on s’essaye, se confronte, s’éprouve ; un lieu de partage et d’expression sur le principe des affinités électives… Un lieu qui trouve aussi ses limites et ses biais.
Aujourd’hui je me trouve rendu à un rythme de croisière, tachant d’alterner billets qui me prennent du temps à rédiger, à ceux repris de mon grenier qu’il m’est possible de mettre en forme en un tour de main ; ceux encore nécessitant investissement – ou engagement - personnel et ceux que je contemple d’un œil étranger. Mouvement de balancier régulier, tic-tac de la mise en danger et de la prise de distance tout à la fois, alternance ou l’on abandonne, qu’on le veuille ou non – sinon quel intérêt ?, quelques miettes de soi-même. L’objectif, sinon la finalité, au moins publier un peu de son humeur une fois la semaine.

 

Ainsi suis-je mon propre bourreau. Mais, outre l’addiction, le plaisir que j’en retire étant toujours supérieur à la somme des peines, en bon utilitariste - ce que je ne crois pas être sur le fond – je ne vois point de motif à suspendre l’édification des tourelles et des remparts de ce château de sable qu’un clic suffirait à détruire.


Qui sait combien de temps encore tel état d’âme perdurera. Ce qui est sûr, c’est que sous le charme d’une semaine consacrée au romancier nouvelliste sur les NCC, mon intention première était de parler de Maupassant, et que je n’en ai rien fait !
Demain est un autre jour.

 Le-Parmesan---Autoportrait-dans-un-miroir-convexe---ver.jpg

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Marilyn Manson – Born Vilain

« Life is but a walking shadow, a poor player that struts and frets his hour upon the stage and then is heard no more: this is a tale told by an idiot, full of sound and fury,that signifies nothing »

 

La vie n'est qu'une ombre qui marche, un pauvre acteur qui se pavane et s'agite à son heure sur la scène et puis qu'on n'entend plus : il s'agit d'un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, cela ne signifie rien.

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Published by Axel Evigiran - dans Bouteilles à la mer
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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 22:13

Paul-Delaroche-Napoleon-a-Fontaineblau.jpg

 

« Ce qu'il a commencé par l'épée , je l'achèverai par la plume ... » se serait un jour écrié Balzac, grand admirateur de Napoléon. Autre indéfectible partisan du général corse fut celui qui sera nommé sous-lieutenant au sein du 6e régiment de dragons après Marengo, Stendhal. A l’étranger, chez l’ennemi même, certains éprouveront ce genre d’émoi. Ainsi Hegel et son petit mot devenu célèbre : « J'ai vu l'Empereur — cette âme du monde — sortir de la ville pour aller en reconnaissance ». Bien d’autres suivront dans les générations à venir ; des simples admirateurs aux dévots les plus furieux.

 

De la même façon, longtemps, au souvenir de mes leçons d’histoires en classes de primaire et au collège, Napoléon m’apparut tel un phare incontournable dressé sur la tempête de notre récent passé.
Du général de génie, de l’inventeur du Code civil, de l’Empereur de tous les français, qui avait réussi à étirer les frontières jusqu’aux confins de l’Europe, de tout cela on m’avait rebattu les oreilles, aussi bien à l’école que dans mon entourage immédiat.
Je fus un élève placide – à dire vrai moyennement intéressé par la période de l’Empire, préférant nettement le Moyen Age, la préhistoire et les civilisations antiques - , peu porté donc à la contestation de la parole des maîtres et des adultes porteurs de l’autorité.
Ce ne fut que plus tard, lorsque confronté à d’autres avis sur le bonhomme que me prit l’envie de vérifier les dires que j’avais, jusqu’alors, engrangés pour monnaies sonnantes et trébuchantes. Je pressentais bien que cette affaire épique participait sourdement au roman national, que cette biographie du grand homme relevait peut-être, de ce qu’on appellera plus tard le ‘story telling’. Mais je ne songeais point y trouver ce qui me sembla alors relever de la falsification des mémoires.

 

Je lus deux livres à charge.Napoleon-imposture.png
Celui de Roger Caratini tout d’abord,  l’année même de sa parution (1998) Napoléon, une imposture. La préface commençait de la sorte : « Ce livre n’est ni une biographie, ni un pamphlet contre Napoléon Bonaparte : il dénonce l’imposture qui a consisté à le dépeindre comme une des plus grandes gloires de l’histoire de France ». Si l’ouvrage est controversé – y figurerait certains côtés outranciers ou anachroniques -, il n’en demeure pas moins une lecture décapante et argumentée valant détour. 
Ensuite me fut offert Le crime de Napoléon de Claude Ribbe sorti en 2005, livre qui relatait les circonstances du rétablissement de l’esclave et la traite aux Antilles en 1802.

 

Il me manquait cependant une approche plus neutre, plus ‘universitaire, dirai-je, pour parfaire ou contredire mon sentiment sur l’épopée napoléonienne. C’est chose désormais faite avec la lecture de L’empire de Napoléon d’Annie Jourdan, étude synthétique rondement menée et agrémentée d’un glossaire critique fort utile. C’est là un livre que j’ai piqué dans la bibliothèque de ma fille ; il faisait partie de son nécessaire du début d’année scolaire.

 


Voici les notes de lectures – très partielles – que j’en ai tiré. Puissent-elles susciter l’envie de se plonger dans le livre.


Jourdan-titres.jpg

Une vie
Naissance d’une ambition
Un jeune homme solitaire
Empire-Napoleon.jpgA l’école militaire de Brienne, il a neuf ans (…). A cette date, ce n’est pas son génie qui frappe ses professeurs, mais ses lacunes. Médiocre dans les lettres et les langues, peu brillant en histoire et en géographie, s’il excelle, c’est dans les mathématiques et le calcul. (…) Sa solitude, il ne tarde pas à le meubler de lectures…
Entre-temps décède le père, Charles Bonaparte. Napoléon est promu chef de famille et compense le manque affectif et l’isolement par une maturité précoce et un sens pratique inédit.
A en croire Joseph, « ses habitudes étaient celles d’un jeune homme appliqué et studieux (..), un admirateur passionné de Rousseau, amateur des chef-d’œuvre de Corneille, de Racine, de Voltaire », qui lisait Platon, Cicéron, Tite-live et Tacite, Montaigne, Montesquieu et Raynal.
Depuis 1786, il est officier, sorti 42e sur 58 de sa promotion et doit apprendre le métier d’artilleur à Auxonne, ce qui ne l’empêche ni de poursuivre ses études littéraires et historiques, ni d’accumuler les congés dans son île natale.

 

En Corse, à plusieurs reprises, confronté à de vives déconvenues, Bonaparte en conclut que, vus de près, « les hommes valent peu la peine que l’on se donne (…) pour mériter leur faveur ». Il n’en continue pas moins d’admirer Paoli et de le soutenir. Jusqu’en juin 1793, il se refuse à croire en la perfidie du patriarche.
Menacé d’arrestation, rejeté de ses compatriotes, obligé de fuir au plus vite avec sa famille, Bonaparte n’a d’autre choix que de rentrer en France.
Sa première et véritable mission : la libération de Toulon. Entre juin et septembre 1793, le jeune capitaine s’affirme non seulement comme patriote, mais encore comme patriote jacobin. (…)
Sa lettre du 22 juin 1792 en dit long à ce sujet, où il taxe les jacobins de « fous ». (…) Si, dans la plupart de ses lettres et de ses textes, il célèbre l’union et la modération, il encourage malgré tout Joseph à « ménager ceux qui peuvent être et ont été nos amis ». Déjà apparaît chez le jeune officier l’opportunisme qui lui sera propre et que dénonce à la même époque son frère Lucien : « … je le crois capable de volter casque ».

 


Un militaire cultivé et la découverte d’une ambition
Jean-Auguste-Dominique-Ingres-Napoleon-Ier-sur-le-trone-i.jpgChasser les anglais de Toulon : La fameuse victoire du 29 frimaire an II (23 décembre 1793) ne transforme pourtant pas du jour au lendemain le jeune officier corse en héros national, tout juste en général de brigade. (…)
Dans les 6 mois qui suivent, le général de brigade reçoit le commandement de l’artillerie à l’armée d’Italie et conçoit ses premières stratégies en vue de la campagne à venir. Campagne qui ne verra pas son accomplissement, car le célèbre Carnot s’y oppose, et la chute de Robespierre et de ses partisans coupe net tout espoir d’imposer d’autres vues. Bonaparte, qui a donc échappé de justesse à la répression thermidorienne, doit se contenter d’un poste au bureau topographique de la Guerre.
Bonaparte ne perd pourtant pas son temps (…) mais cultive des relations de tous genres dans l’espoir d’un avenir plus clément. Qu’il ait des raisons d’espérer, c’est ce que confirme la décision de Barras de l’avoir à ses côtés le 13 vendémiaire an IV, pour mettre un terme aux agissements  des sections royalistes : une journée qui transforme l’inconnu du bureau topographique en général Vendémiaire. (…) Ces  premiers succès ne brisent point son rêve d’une brillante campagne italienne et il assiège le Directoire des projets les plus audacieux. (…) Carnot se décide à le nommer commandant de l’armée d’Italie. Entre-temps, le général a rencontré Joséphine de Beauharnais, dont il est tombé amoureux. Il est un proche du directeur Barras. L’une et l’autre lui facilitent l’entrée dans le ‘beau monde’ parisien. C’est ainsi que meurt le 4 germinal an IV Buonaparte et que naît Bonaparte. L’étranger s’est définitivement francisé.

 

Ce qui séduisit Barras, ce fut le contraste entre la faiblesse corporelle du jeune homme et la force de son énergie, l’agitation de son esprit, « le mérite d’une activité courageuse ». (…) Mais sans doute pensait-il également que ce protégé se laisserait aisément diriger et serait un soutien énergique et fidèle au Directoire exécutif.
Envoyé en Italie en 1796, il a conquis en mai le Piémont et la Lombardie (…). Les victoires audacieuses du jeune général, la puissance de ses vues et l’énergie de l’exécution contribuent à raffermir cet ascendant auprès des soldats et des officiers.
A l’admiration s’ajoute bientôt la reconnaissance. Car le paiement de la solde se fait en numéraire, le pillage est parfois toléré. (…) Au fil de ses succès italiens, Bonaparte découvre aussi son talent de stratège. Il instaure des pratiques qui lui concilient les militaires : nouveaux grades, récompenses symboliques ou matérielles, avantages particuliers, armes d’honneur.
Auprès des civils qui le rejoignent à Milan, une autre tactique s’impose. Il ne s’agit plus de briller en tant que général victorieux, mais de séduire par les activités de l’esprit. (…)  Décrit par le botaniste Thouin, Bonaparte fait preuve d’une grande amabilité vis-à-vis de ses visiteurs. Le général en chef, écrit-il, fête ‘beaucoup les personnes invitées, rappelant à chacune ce qu’elle avait produit de plus marquant et parlant de ses ouvrages en homme de goût’. Ce qui frappe ici c’est que Bonaparte soit si bien informé. (…) Un des visiteurs – l’écrivain Arnault – en vient à se demander si la déférence de Bonaparte envers, écrivains, artistes et savants émane d’une véritable sympathie ou d’un calcul politique et si l’amitié que lui voue le général ne découle pas du désir d’avoir ‘à sa disposition un représentant de la littérature de l’époque’. (…) Mieux que personne avant lui, Bonaparte a compris de quel poids pèse l’opinion publique dans la renommée.
Son génie consiste plus précisément à parler à chacun son langage et à témoigner un vif intérêt à quiconque jouit d’une certaine réputation.

Peinture-de-Meissonier--1814-Campagne-de-France---Apres-la.jpg 

Les lettres dont il assaille le Directoire trahissent une autorité impérieuse et la conscience de sa valeur et de sa puissance. Il est le maître de l’Italie. Et il le sait. (…) C’est donc un tout autre homme qui revient en France. Un homme qui, entre-temps, s’est acquis une clientèle, celle de Talleyrand, par exemple.
La campagne d’Egypte qui s’amorce quelques mois après le retour à Paris va permettre à Bonaparte de réaliser un rêve de jeunesse : le fameux rêve oriental… (…) N’a-t-il pas avoué à Bourienne : ‘l’Europe n’est qu’une taupinière. Tout s’use ici. Il faut aller en Orient ; toutes les gloires viennent de là’ ? Le nouvel Alexandre perçoit dans cette expédition le moyen ou jamais de rester dans les mémoires (…).
Le but visé en est précis, même s’il ne s’exprime pas ouvertement : valoriser l’étrange figure de Bonaparte. (…)
Bonaparte savait séduire les hommes par une apparence d’équité, d’humanité, de sincérité, par son activité et son énergie, sa curiosité et son intérêt pour les sciences, les lettres et les arts, et par ses initiatives débordant d’admirables promesses.

  ous l'Empire, Girodet profitant d'une messe au château de

Sur la terre des anciens pharaons, l’aventure sera moins agréable que prévu. (…) (Et si) la création de l’Institue d’Egypte et de La Décade égyptienne contribue au prestige de la campagne et assure Bonaparte d’une curiosité soutenue et d’une réputation scientifique accrue, en fructidor an VII, de plus en plus de voix s’élèvent, jusqu’au Conseil des Cinq-Cents, pour regretter son absence, pour s’interroger sur une expédition qui, avec le recul du temps et la situation déplorable, apparaît comme un piège tendu par Pitt et Talleyrand pour se défaire du Héros. (…) Les pires rumeurs circulent, stimulées par la presse étrangère. Bonaparte serait malade, blessé, voire assassiné. Et puis arrive l’incroyable nouvelle : tel Ulysse, le général débarque à l’improviste. De Fréjus à Paris, la traversée est un voyage triomphale.

 

L’impossible légitimité
Le 18 brumaire, ou la journée des Dupes ?
A son arrivée à Paris, un enthousiasme général accueille la Vainqueur de l’Egypte. (…) Le bruit court, adroitement colporté, que Bonaparte revient pour conclure un traité avec la Turquie, ce qui permet évidemment d’occulter le fait que le vainqueur a abandonné son armée. (…) Le héros, tout comme à son retour d’Italie, s’enveloppe de mystère. Il affiche une simplicité, une modestie, une réserve qui font l’admiration des parisiens. Il attend son heure et affecte de se plaire auprès des savants, des écrivains, des musiciens et des artistes, tandis qu’il reçoit discrètement de futurs acolytes : Regnaud de Saint-Jean d’Angély, Roederer, Talleyrand et qu’il tente de se concilier les membres influents des deux Conseils.
En ce mois d'octobre 1799, Bonaparte a-t-il été réellement sollicité, ainsi qu'il le prétendra plus tard, par divers partis : démocrates, Clichyens, royalistes, parti de Barras ou modérés, dont Sieyès est le chef ? De fait, les Clichyens se terrent et se taisent, les royalistes complotent certes, mais sans succès. (...) Les démocrates n'ont aucune raison de détruire un édifice qu'ils croient capable de fonctionner. (...) Quant à Barras, ses velléités conspiratrices sont relativement modestes. Il souhaite tout au plus modifier la composition du Directoire (...). Libéraux, idéologues et modérés souhaitent réviser la constitution et renforcer l'exécutif. (...) Aucun des projets n'envisage une dictature, bien au contraire, puisque chacun a conçu un garde-fou – un tiers pouvoir – à opposer à une éventuelle usurpation.
Parmi les conjurés invoqués après coup, il y en a donc peu de réels. Seul Sieyès est prêt. Seul, il cherche véritablement une ‘épée’. (…) Talleyrand depuis l’an IV est un partisan – quoique modéré – du Héros italique. L’idée initiale est d’opérer un coup d’Etat qui permette de réviser la Constitution de l’an III, de manière à renforcer le pouvoir exécutif, sans détruire pour autant la République. L’intervention militaire doit avoir avant tout un effet dissuasif, et le sabre, à peine brandi, réintégrerait son fourreau. C’est compter sans le talent de manipulateur de Bonaparte, qui n’entend pas demeurer dans un rôle subalterne.
Francois-Bouchot.jpgAdvient alors le 18 brumaire, où, sous prétexte d’un complot jacobin, les Conseils décident de se transporter au palais Saint-Cloud, ainsi que le stipule la Constitution. Leur garde est confiée à Bonaparte, qui reçoit le commandement de la garnison parisienne. Ce fameux jour, justement, le général bouge à peine de chez lui, si ce n’est pour aller au Luxembourg prendre connaissance de la décision des Conseils. (…) La date qui est entrée dans l’Histoire ne fut donc qu’une journée préparatoire. Et c’est le lendemain seulement que s’effectua le véritable coup d’Etat. (…) Le 18, tout fut « à la ruse », le lendemain y ajouterait la violence. Arrivé le 19 à Saint-Cloud à la tête de ses troupes, Bonaparte croit facilement impressionner les Conseils. Les députés ne l’entendent pas ainsi et s’insurgent au cri de « à bas, le Dictateur » ! On lui ôte la parole, on se saisit de lui. Le militaire est Lucien, alors président du Conseil, qui sut réconforter son frère et persuader les soldats qui les « représentants du poignard » avaient osé porter la main sur leur général. L’affaire est alors rondement menée. Murat et ses hommes dispersent les députés, en rassemblent suffisamment pour former un simulacre d’assemblée qui se voit confier la tâche de suspendre provisoirement le Corps législatif, de dissoudre le Directoire et de nommer deux commissions législatives et une commission exécutive, avec pour membres : Sieyès, Ducos et Bonaparte.
Pourquoi avoir imposé à l’Histoire la date du 18 brumaire, qui ne fut qu’une journée préliminaire et qui ne peut être confondue avec l’événement ? (…) Quinet ici aussi, révèle la supercherie – et, après lui, bien des historiens actuels. Car, au 18 brumaire la patrie ne courait plus aucun danger. Les armées étaient partout victorieuses, la situation économique , financière et sociale se redressait ; la République se consolidait. Si un danger réel menaçait la France, c’était seul celui que présentait les conjurés.
La partie libérée des soi-disant dangers, restait à Bonaparte à s’imposer dans le nouveau gouvernement. (…) Le jeune militaire réussit à imposer ses vues, entre autres dans la nomination des ministres – son ami Berthier devient ministre de la Guerre. Bonaparte s’affiche en outre comme le conciliateur face à Sieyès qui envisage de faire arrêter les néojacobins du Conseil des Cinq-Cents, et, surtout, il s’entend admirablement à le faire savoir aux français, par l’entremise de la presse. Bref, le 18 brumaire prend une autre tournure que celle qu’avait prévue Sieyès, qui fait bientôt figure de dupeur de dupé. (…) De ce point de vue, le 22 frimaire an VIII est une victoire décisive. Bonaparte, devenu premier consul, l’emporte définitivement sur son acolyte, confiné à la présidence du Sénat. (…) Qu’il en allât (ainsi) incite non point à en conclure à l’ascendant irrésistible du Héros, mais à s’interroger sur les appuis qu’il a trouvés et leurs motivations. (…) Ce qui ne fait aucun doute, c’est que Bonaparte cacha son jeu aussi longtemps qu’il le put et arbora le masque de Washinghton, alors que lui-même se rêvait en César.
Le 18 brumaire est une des plus grosses supercheries de l’histoire de France.

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Le Premier consul : d’un coup d’Etat à l’autre
La France n’a pas applaudi unanimement à l’instauration du Consulat. A Paris, en effet, le peuple ne manifeste qu’indifférence. (…) En province plusieurs départements refusent de publier le décret du 19 brumaire, qui proclame l’institution du Consulat provisoire. La plupart des clubs jacobins et des cercles constitutionnels protestent contre l’usurpation. un mois après le 18 brumaire, il semblerait même que 20 départements français n’aient pas encore communiqué leurs adresses de félicitations, tandis que 13 seulement auraient adhéré au coup d’Etat dès le 27 brumaire. (…) Dans l’armée, l’allégeance au Héros italique, n’est pas inconditionnelle ni générale. Et fort nombreux sont les mécontents parmi les soldats et les officiers.
Cette image d’une France divisée, méfiante, indifférente, n’était pas pour plaire au nouveau chef de la République. (...) Le coup d’Etat fut suivi d’une épuration du personnel administratif. A Paris, 70% du personnel municipal aurait ainsi été destitué. Plus violentes sont les mesures mises en œuvre dans les provinces, où des tribunaux militaires sont chargés de mettre fin au brigandage, à la désertion, ou tout simplement à l’opposition. En Provence et dans le Bas-Languedoc, 461 personnes sont jugées et 266 condamnés à mort. (…) La repression est sévère dans les mois qui suivent l’instauration du Consulat. (…)
Répressions militaires et judiciaires, mais aussi censure, pour imposer le silence aux voix dissonantes. Dès février 1800, sur 73 journaux, seuls 13 sont maintenus. Au théâtre, Fouché exige un examen préalable des pièces à l’affiche. (…) Le Constitution de l’an VIII est portée au suffrage universel et acceptée à une vaste majorité par la grâce des manipulations du ministère de l’Intérieur qui gonfle le nombre de participations et compte les abstentions comme votes positifs.Fouche.jpg
Les quelques réalisations entreprises au cours des premiers mois ne suffisent pas pour poser Bonaparte en chef suprême. (…) Les brumairiens furent rapidement déçus par le cours autoritaire insufflé au régime ; quant aux démocrates et aux royalistes, nombreux étaient furieux de s’être abusés (…) L’insatisfaction est perceptible dès la deuxième campagne italienne de Bonaparte (mai-juin 1800) Au rythme des déconvenues corses, des trahisons de Joséphine, des intrigues de ses proches et des prétentions de ses frères, Bonaparte s’est dépouillé de ses illusions d’antan. Il est devenu méfiant, soupçonneux. (…) De retour de Marengo, auréolé de gloire et accueilli avec enthousiasme par la population, il demeure taciturne et mécontent.
Les complots plus ou moins sérieux qui se succèdent dans l’été et l’automne 1800 vont lui permettre de se débarrasser des opposants jugés dangereux et de décréter des tribunaux spéciaux, dépourvus de jury (…) Cette nouvelle vague de répression s’amorce par l’arrestation de 130 ‘anarchistes’ et l’exécution des coupables ou d’hommes présumés coupables. (…)
En 1800 – 1801, quand le Premier consul accélère l’élaboration du Code civil, dont les articles sont portés successivement devant le Tribunat et le Corps législatif, plusieurs sont rejetés. A la grande fureur de Bonaparte, qui suspend la présentation des projets. Le Sénat, quant à lui, a la fâcheuse idée de manifester des velléités libertaires (…) Nouvelle fureur de Bonaparte, qui ressent cela comme ‘une injure personnelle’ (…) La réaction violente du Premier consul ébranle l’opposition des sénateurs, mais non celle des tribuns. Qu’à cela ne tienne ! La loi portant que le premier renouvellement du Corps législatif et du Tribunat doit avoir lieu en l’an X, Bonaparte décide sans plus attendre de renouveler le cinquième des deux corps et de se débarrasser « de 12 à 15 métaphysiciens bons à jeter à l’eau ». Parmi eux, Benjamin Constant, qui avait osé révéler les défauts du système et dénoncer le despotisme naissant.


Le dictateur de la République
talleyrand.jpgLe plébiscite de 1802 en faveur du Consulat à vie sonne la victoire de Bonaparte et le véritable début de sa puissance. (…) Le général devenu législateur et magistrat se fait dictateur. (…)
Il en profite tout aussitôt pour modifier la Constitution et mutiler les prérogatives des parlementaires. Le Tribunat et le Corps législatif perdent toute prééminence au profit du Sénat, lui-même placé sous prétexte d’efficacité, mais aussi de sorte à garder le secret des délibérations. Reste donc un simulacre de représentation nationale. (…)
Tout au long de l’année se succèdent ainsi des mesures qui vont dans le sens d’un affermissement du pouvoir, ou plutôt d’une usurpation, puisque Bonaparte impose son impérieuse volonté. (…) Il en va donc ainsi du Consulat à vie, mais aussi de l’institution de la Légion d’honneur (…) Le Concordat ne fait pas non plus l’unanimité, surtout dans les armées, non plus qu’au Tribunat ou au Corps législatif (…) Le rétablissement de l’esclavage et la loi sur l’instruction publique suscitent la désapprobation tant du Tribunat que des députés. (…) En vain. Désormais, seuls importent les intérêts des notables. (…)
Certes, les insoumis et les incorruptibles ne sont qu’une minorité, mais c’est une minorité opiniâtre, qui ne se lasse pas de protester et ne se laisse ni rebuter par la crainte ni séduire par les récompenses. Parmi eux, Volney, Cabanis, Destuttt de Tracy, Garat, Lanjuinais, Lambrechts, Grégoire, Carnot, Constant, Chénier, Daunou, Ginguné, et d’autres encore. (…) Ce qui est certain, c’est que Napoléon dispose tout à la fois des armées, de la police, des finances, de l’administration, des postes, de la presse, des ministères, tandis qu’il contrôle les trois corps législatifs et le Conseil d’Etat. (…)
En 1804, quand il est question de proclamer l’Empire, au Conseil d’Etat, 7 voix sur 20 s’y opposent. (…) Carnot met en garde les français : Napoléon ne va-t-il pas avoir « toute la force exécutive dans les mains et toutes les places à donner » ? En vain. La majorité silencieuse accepte cet ultime abus de pouvoir (…) L’Empire proclamé, les résistances persistent (…). En 1808, Grégoire s’insurge : contre l’adresse de félicitation votée par le Sénat à l’occasion du rétablissement de la noblesse…
Au vrai, et on a tendance à les passer sous silence, les résistances sont perceptibles dans tous les corps de l’Etat. (…) Le clergé, depuis l’excommunication de Napoléon par pie VII, manifeste ouvertement son désaccord ; la bourgeoisie de négoce, de banque et de rente mène une guerre « couverte » contre l’Empereur (…) Les préfets eux-mêmes ne sont pas toujours des modèles d’obéissance. Enfin il y a les individus qui n’accepteront jamais le nouvel ordre des choses. (…) Germaine de Staël et Benjamin Constant, condamnés à l’exil ; Chateaubriand qui, depuis la mort du duc d’Enghien, se refuse à toute concession. (…)
L’acceptation volontaire ou forcée est certes motivée en partie par les intérêts – places, honneurs, titres, récompenses-, par la crainte – exil, destitution, disgrâce, misère-, mais tout autant par l’impuissance. (…) Tel fut le sort du poète Désorgues, enfermé à Charenton pour son célèbre épigramme : « Oui, le grand Napoléon est un grand Caméléon »…  La séduction opère de même, ces fameux « hochets », conçus par Napoléon pour mener les hommes.

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Le machiniste ou l’art de la manipulation
Napoléon excelle dans la manipulation (…) Grégoire affirme que celui qui institue l’Empire donna lieu à de nouvelles falsifications pour grossir la prétendue majorité des votes et compter les abstentions comme autant de votes positifs.(…)
Parallèlement aux infractions discrètes, Napoléon, afin de mieux tirer encore (des récompenses honorifiques), donne aux uns pour attiser l’envie des autres. Aussi ceux qui se voient dotés de sénatoreries sont-ils jalousés par les moins chanceux qui espèrent faire partie des prochaines dotations et, pour ce faire, adoptent l’attitude qu’exige Napoléon. (…) Bref, un autre de ses talents consiste à diviser pour mieux régner.
Les manipulations s’exercent sur les lois et les institutions, sur la presse et l’imprimerie, les élections et le mode de suffrage, mais aussi sur ce qui touche à la conscription ou aux finances (…)


Une œuvre
« Il a toujours gâté la plume à la main ce qu’il avait fait avec l’épée » affirme Stendhal. Propos surprenants de la part d’un admirateur de Napoléon.


Napoléon, politique

Les institutions : nouveauté ou héritage ?
Après la pacification intérieure et extérieure réalisée durant le Consulat, le 21 mars 1804, estcode-civil.jpg promulgué le Code civil, ne comprenant pas moins de 36 lois et 2281 articles. Ce code, le ‘code du siècle’ d’après Napoléon, ratifie les acquis de 1789 : l’égalité civile devant la loi, l’abolition du régime féodal, la liberté individuelle, la liberté de travail, de conscience, la laïcité de l’Etat. Il entérine le droit de propriété – et l’irréversibilité de la vente des biens nationaux. Mais il interprète à sa façon l’égalité des droits, en faveur des employeurs et aux dépens des ouvriers, en faveur des maris et aux dépens des femmes, en faveur du père et aux dépens des enfants. Ces réalisations rapides et spectaculaires feront la fierté du Premier consul et de l’Empereur, à tel point qu’il s’en attribue la paternité. Le code est baptisé Code Napoléon.
Mais c’est passer sous silence tout ce que cette législation civile doit à la Révolution. (…)
Parmi les autres réalisations dont se félicitera l’exilé de Sainte-Héléne, il y a encore les préfets, la justice, les finances et la fiscalité, la Banque de France et l’armée. Mais ici aussi, Bonaparte parachève plus qu’il n’innove. (…)
Le Code pénal, terminé en 1810, diffère de celui crée en septembre 1791 par l’aggravation des peines, mais introduit en revanche le concept de ‘circonstances atténuantes’. (…)
La conscription : décrétée sous le Directoire, à l’époque de la crise de 1798. Sous l’Empire elle deviendra un des devoirs incontournables des français.


Le mépris des hommes
Fouché s’avère indispensable à la police dont le ministère lui avait été confié sous le Directoire, tandis que Talleyrand redevient ministre des Affaires extérieures (…)
Malgré la défiance croissance que manifeste l’Empereur pour son ministre de la Police et les manœuvres intempestives de ce dernier, Napoléon ne se résout à lui ôter définitivement sa place qu’en 1810. Pourtant, dès Marengo, Fouché avait comploté et il complotera jusqu’en 1815, où il est responsable de la seconde abdication.
Aux affaires étrangères se trouve l’autre génie de l’intrigue : Talleyrand. (…) En 1808, il se concerte avec Fouché pour désigner un successeur à l’Empereur (…) Tombé en disgrâce, Talleyrand perd sa place de grand chambellan. (…) Fouché ‘le crime’ et Talleyrand ‘le vice’ se concerteront plusieurs fois encore, toujours au détriment de leur Empereur, et, de plus, en vue de satisfaire leurs propres ambitions. (…) Napoléon fit l’erreur de les sous-estimer (…)
De l’indulgence, Napoléon en a eu aussi paradoxalement pour Chateaubriand, relativement peu inquiété sous l’Empire en dépit de ses impertinences, tandis qu’à l’inverse, Mme de Staël est interdite de séjour en France, en dépit de tout ce qu’elle envisage de concéder. (…)
L’aveuglement tragique de Napoléon démontre à quel point il se voit et se croit irrésistiblement et infiniment supérieur, sous prétexte de son génie, mais aussi des faveurs, fortunes, titres et places qu’il distribue arbitrairement. Oublie-t-il que ces hommes, il les a blessés, humiliés, tyrannisés ?


L’Europe de Napoléon
On peut difficilement imputer aux seules puissances européennes la tragédie impériale. Ce qui précède démontre que si l’Angleterre en porte une part non négligeable, bien des responsabilités incombent à Napoléon lui-même, qui, fort de ses succès, ne sut presque jamais résister au désir de profiter de ses victoires (…) Et ce qu’il regrette, ce qu’il pleure, c’est non d’avoir mis l’Europe à feu et à sang, mais d’avoir échoué dans la réalisation de son grand dessein. napsainthelene.jpg

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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