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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 18:48

Masque-par-Nicolas-Debroux-.jpg

 

 

Mon précédent billet, de la persona, n’ayant fait qu’effleurer du bout de la plume un sujet aux ramifications infinies, j’ai songé qu’il n’était pas tout à fait vain de poursuivre ces déambulations en terres chargées de mystères…

 

Lorsque la profondeur touche au futile.

 


Le masque selon Nietzsche

Ecoutons en premier Clément Rosset :

 
« Comme la surface figure la visibilité de la profondeur, le masque figure la visibilité de la ‘personne’. Toute l’œuvre de Nietzsche, on le sait, témoigne d’un intérêt constant à l’égard du masque et du déguisement. (…) Toutefois, le statut nietzschéen du masque est très singulier. Le masque n’apparaît jamais chez Nietzsche comme véritable déguisement, indice de fausseté et occasion de leurre. Tout au contraire : il se présente plutôt, et assez curieusement, comme un des meilleurs et des plus sûrs indices du réel. Du réel il a la profondeur, la richesse, l’aristocratie propre, comme le dit l’aphorisme 40 de Par-delà le bien et le mal : ‘Tout ce qui est profond aime le masque’
On peut distinguer chez Nietzsche deux principales fonctions du masque. Première fonction, de pudeur : destinée à ne pas exhiber à tout bout de champ, et devant tout un chacun, sa propre richesse. (…) Mais il y a une seconde fonction nietzschéenne du masque : destinée à dire l’éternelle insuffisance de toute parole et de toute vérité, fût-elle la plus profonde et la plus décisive, en tant qu’elle est nécessairement partielle et obérée par le point de vue d’où elle est énoncée ». (Clément Rosset, La force Majeure – édition de minuit p 64-65)

  tete

 

Le masque des Anonymous / V pour vendetta.

Dans le numéro de ce mois ci de Philosophie magazine, Raphaël Enthoven évoque la postéritéanonymous.jpg du masque arboré par les Anonymous. Voici l’introduction de son billet : « En se parant du visage goguenard de Guy Fawkes, conspirateur anglais du XVIIe siècle popularisé par la bande dessinée V pour Vendetta, certains ‘indignés’ se masquent pour lutter contre un ennemi réputé sans visage. Se cacher derrière un sourire pour exprimer son mécontentement ? Est-ce bien sérieux ? »

 

Je laisse à chacun le soin de méditer cette question.
Quant au fauteur de la conspiration des poudres, démasqué précisément, il ne tardera pas à connaître un sort funeste. Plus proche de nous, reste à imaginer ce qui adviendra des soi-disant têtes pensantes de l’hydre Anonymous arrêtés par le FBI.  

 

 


Les masques Nô

Je ne m’avancerai pas ici en ces territoires inconnus. Aussi laisserai-je parole à mieux informé que moi.

 

Souvenir de Pascal Klein :
« Je me souviens il y a une paire d'années avoir assisté à une représentation d'une pièce de Nô. Il se trouve qu'il est possible pour un acteur d'interpréter par le biais d'un masque plusieurs personnages, de sexe opposé. Et il n'y a guère plus de deux acteurs sur scène pour des représentations pouvant durer jusqu'à 8 heures. Mon amie japonaise m'a confié qu'il existait des versions authentiques, longues et fidèles, et des versions modernes et abrégées ».

 masque_no_2-Masque-de-n--de-type-maij-.jpg

 

Les masques du côté de Verlaine

 

Clair de lune

 

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

 

Paul Verlaine, Fêtes galantes

 

Monsieur cent têtes et la femme 100 têtes

(Je remercie ici Constance et Ashby)

 

Monsieur cent têtes, est un livre de Ghislaine Herbéra, sorti dans la collection jeunesse des éditions MeMo. L’histoire ravira sans doute les jeunes, les moins jeunes et les Chênes parlants.
Il y est question d’un monsieur ayant rendez-vous avec son amoureuse et qui « …essaie successivement toutes les têtes de son placard sans pouvoir se décider ».

 orsay.jpg

 

Quant à la femme 100 têtes, roman-collage de 1929 réalisé par Max Ernst et tiré à 1003 exemplaires, il doit désormais valoir les yeux de la tête chez les collectionneurs.
« Le titre est déjà en soi un collage riche de significations : La femme cent têtes tout comme La femme sans tête - et il y a encore d'autres possibilités comme: '100 têtes', 'sans tête', 's'entête' ou 'sang tête'. »

 Max-Ernst--La-femme-100-tetes--1929.jpg

 

 

 

Le masque post-modern

La tragédie, ou chant du bouc par son étymologie, [τραγῳδία / tragôidía est composé de τράγος / trágos (« bouc ») et ᾠδή / ôidế (« chant »] voilà ce qui caractérise l’hédonisme joyeux du masque post moderne…
Deux rondelles de Cucumis sativus, et le large sourire du jeunisme forcené…  Un seul mot d’ordre : Jouissons ! 

 

masque-au-concombre-300x192.jpg

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Published by Axel Evigiran - dans Bouteilles à la mer
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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 10:58

Patrick-Wald-Lasowski.jpg

 

Voici la transcription, pratiquement exhaustive (session de questions / réponses exclue), de la passionnante conférence donnée dans le cadre de Citéphilo par Patrick Wald Lasowski le 16 novembre dernier autour de ses deux derniers livres en date, L’amour au temps des libertins et le Dictionnaire libertin.
Cette conférence étant l’une des rares de la saison 2011 n’ayant pas de support audio ou vidéo, j’ai pensé cette mise en partage utile (j’invite tout un chacun à consulter les archives sur le site de Citéphilo ; s’y trouvent les enregistrement de moult rencontres depuis 2007).

 

L’exercice de transcription est une tâche assez fastidieuse, mais non sans intérêt. Et je l’ai réalisée avec plaisir – malgré quelques petites fatigues sur la fin. J’espère cependant ne pas avoir laissé trop de coquilles ni d’énormes fautes d’orthographes.

 

Bonne lecture.

 

Ps :
j’ajoute avoir fini il y a peu L’amour au temps des libertins, plongée au cœur du XVIIIe siècle tout à fait indispensable pour qui se délecte des détours essentiels de l’Histoire. Un ouvrage érudit tout en légèreté.
Quant au Dictionnaire libertin, nous l’avons placé en un endroit propice, toujours à portée de main.

 

J’ai des beautés piquantes,
De vives, d’agaçantes ;
J’en ai de languissantes,
D’autres dont les yeux doux
Respirent la tendresse ;
Je puis de sa Hautesse
Contenter tous les goûts.

 

(Etienne Morel Chédeville, La caravane du Caire, 1783).

 


Que se cache derrière le mot libertin ?

 

amour-temps-libertins.jpgOn peut commencer par une réflexion sur le mot, sur l’histoire du mot, sur son étymologie par exemple, puisque le mot appartient à l’origine à la langue du droit, à la langue juridique du monde romain. Libertinus c’est le fils de l’esclave affranchi à Rome. Libertus c’est l’affranchi, libertinus c’est son fils ; il y a une petite nuance entre les deux qui va vite d’ailleurs disparaître : l’affranchi a encore des devoirs à l’égard de son maître. Le fils de l’affranchi n’en a théoriquement plus. Donc ce que l’on peut retenir de là c’est ce mouvement, cette notion d’affranchissement – il y a bien sûr quelque part de la liberté dans le mot libertin. Et ce mouvement d’affranchissement va caractériser à travers les siècles, sans doute, ce qui va ensuite être entendu sous le nom de libertinage.
Donc le mot apparaît pour la première fois en français dans des traductions de textes romains, textes d’historiens ou textes de rhéteurs, textes de romans dans lesquels apparaît un affranchi. Et puis le mot va avoir un rebondissement assez extraordinaire à cause d’une circonstance très particulière et religieuse. Il faut savoir qu’à Jérusalem il existait une synagogue dite des affranchis, dites des libertins. Cette synagogue a donné lieu d’ailleurs au premier martyre, puisque le diacre Etienne qui cherchait à persuader à la conversion vers le christianisme a été martyrisé par les affranchis libertin de cette synagogue en question. Et il faut attendre des siècles pour que Calvin retrouve l’usage religieux du mot, en désignant à la vindicte au fond de toutes les croyances, à la fois catholique et réformée – protestante, une secte dite des libertins qui sévissait alors aux Pays-bas et dans le nord de la France. Cette secte des libertins a donc été vouée aux gémonies et exécrée par Calvin qui intervient dans plusieurs pamphlets ou opuscules plutôt très violents pour réclamer la destruction de cette secte et l’exécution de ses membres. Et donc, par des circonstances historiques particulières, c’est le mot de libertin qui revient au XVIe siècle pour désigner l’hérésie religieuse. Au fond, le geste de Calvin est un geste commun à tous les fondateurs de grandes religions : il faut montrer l’ennemi ; se définir soi-même par rapport à un ennemi qu’on désigne à la vindicte du groupe, de la communauté sur lequel (on veut) exercer son autorité, son pouvoir en le rejetant.
Il est bien entendu que pour les catholiques les libertins se sont les réformés. Pour les réformés les libertins c’est la secte en question, qui a en effet des revendications d’existence communautaire, d’existence, on dirait aujourd’hui libertaire, et donc condamnable aux yeux de l’Eglise. Et c’est ainsi que le mot libertin entre dans la fureur théologique. Au XVIe siècle nombreux sont les catholiques, les jésuites par exemple, qui condamnent les libertins et qui traquent les libertins, l’un des plus célèbres alors sera le poète Théophile de Viau, qui sera poursuivi par un jésuite, le père Garras, qui réclamera son exécution ; qu’il soit brûlé par le feu, qu’il soit condamné, et Théophile va passer deux ans en prison à la suite desquelles il mourra d’épuisement et d’humiliation.
Pour replacer le cadre de cette histoire, le libertinage va se caractériser par la notion d’hérésie.Desade.jpg Sachant simplement que les hérétiques en question vont très vite être associés à l’idée de débauche. C’est-à-dire qu’un hérétique croise souvent, et c’est ce que va expliquer Bayle dans son dictionnaire historique et critique à la fin du XVIIe siècle ; il dit : grattez un peu toutes les hérésies et ce que vous y trouverez c’est le désir vénérien. C’est-à-dire qu’au fond la construction hérétique, la construction religieuse, cache quelque part un désir sexuel. Sans parler du fait que très vite des libertins vont associer explicitement à la fois la distance prise avec les pratiques, les rites et les croyances de la religion catholique, et en même temps la recherche du plaisir sexuel. Du coup, vous voyez, les deux sens se croisent. Dans les dictionnaires du XVIIe et du XVIIIe siècle le premier sens du mot libertin désigne l’hérésie. Et cependant, à la fin du XVIIIe siècle, dans la dernière édition du dictionnaire de l’Académie, le libertin est celui qui mène une vie déréglée. On oublie le sens religieux pour ne garder que la recherche du plaisir, le sens de débauché.
Pour bien caractériser la différence (l’évolution) du mot, ceux qui se souviennent des Pensées de Pascal (noterons que) ceux à qui Pascal s’adresse, se sont des libertins. Pour qui connaît un peu Pascal ces libertins là ne sont pas du tout préoccupés par la recherche du plaisir sexuel, mais en effet prennent leurs distances peu à peu avec la foi chrétienne. Dans ce cas là, bien entendu, il s’agit de l’hérésie. En revanche, Théophile que j’évoquais tout à l’heure, lui, au fond, témoigne de l’association des deux dimensions, à la foi de l’hérésie et de la sexualité effrénée qu’on lui reproche. L’un de ses amis, poète lui aussi, était par exemple appelé le prince de Sodome et évidemment il y a quelque chose d’intéressant dans cette notion de sodomie qui est ici explicite, c’est-à-dire d’homosexualité, puisque c’est une double hérésie : une hérésie parce qu’une distance prise avec les dogmes de la foi chrétienne, mais aussi avec la sexualité hétérosexuelle, comme une sorte d’hérésie à l’intérieur même de la pratique de la sexualité.
Pour conclure, il faudrait juste ajouter une dimension supplémentaire, celle qu’on retrouve dans tous les jugements portés sur les libertins au long du XVIIIe, c’est la notion de dérèglement. J’avais pris plaisir dans une édition de romanciers libertins pour la bibliothèque de la Pléiade, de recueillir tous les dictionnaires, depuis le premier jusqu’au dernier du XVIIIe siècle aux articles libertin, libertinage. Et neuf définitions sur dix insistent sur la notion de dérèglement. Je trouve cela extrêmement significatif : le libertin est l’homme déréglé par excellence, et qui par son dérèglement contribue à dérégler à son tour – influence et décompose l’ordre social au nom de ses pratiques.

 


On commence avec la mort de Louis XIV qui met un terme à un monde qui était sclérosé, empêtré dans une religiosité sordide et maladive et qui voit l’apparition de la régence qui marque l’éclatement du libertinage des mœurs…

 

Pour le XVIIIe siècle évidemment - souvenez-vous pour les cinéphiles du film de Bertrand tavernier, Que la fête commence, dans lequel Philippe Noiret incarne le régent Philippe d’Orléans – il y a là, avec Louis XIV qui n’en fini plus de mourir, ou dont on attend impatiemment qu’il meurt, tellement il impose à la cour des contraintes sous l’influence et avec l’assentiment de madame de Maintenon (des contraintes sur les apparences qu’il faut préserver  et respecter) un climat de bigoterie religieuse à la cour de France. Par ailleurs c’est un règne qui souffre beaucoup de la ruine de l’Etat, des guerres, (et) même aux yeux d’un certain nombre  des aristocrates les plus marqués comme Saint-Simon, (…) Louis XIV est un roi qui ne sait pas commander, qui ne sait pas régner ; paradoxalement par rapport à l’image qu’on en a, ce n’est pas un grand roi, c’est un petit roi.
Jean-Raoux.jpgAvec la personnalité de Philipe d’Orléans, avec la Régence, il y a à ce moment là une sorte d’accélération de la société et du mouvement social, opprimé finalement par Louis XIV, et qui retrouve une coïncidence entre l’attente des mœurs, la réalité de la mutation sociale et son expression au quotidien. Un exemple plus récent, encore que se soit peu être pour les plus anciens d’entre nous : pensez à l’Espagne, à la mort de Franco. Ce qu’on a appelé ensuite ce mouvement la movida. Et, au fond, la régence c’est l’équivalent de la movida dans le contexte de l’époque. C’est-à-dire un rattrapage historique. Il faut aller vite dans la recherche des plaisirs, il faut aller vite dans la coïncidence des aspirations d’une société avec sa réalité. Tout cela est favorisé par la personnalité de Philippe d’Orléans, qui est lui-même un grand libertin, qui a été du reste à bonne école, c’est-à-dire à l’école de l’abbé Dubois qui lui a enseigné, dit Saint-Simon lui-même, les principes (de l’exemple ?) libertins, avant de le tourner vers la débauche sexuelle proprement dite. Donc formé à la fois intellectuellement comme ce que l’on appelait les esprits forts, et intéressé très vite par l’abbé Dubois lui-même qui est disons à l’époque son maquereau favori, ou son précepteur maquereau, qui l’introduit auprès des filles du Palais Royal, puisque le Régent est installé dans sa propriété du Palais Royal, implantée au plein cœur de Paris. Donc il y a là un mouvement d’effervescence extraordinaire, de volonté de rattrapage d’une époque qui veut coïncider avec elle-même, qui s’ouvre à des vérités nouvelles, à des aspirations nouvelles. Pensez par exemple que le grand roman de la Régence se sont les Lettres persanes de Montesquieu, qui disent bien elles-mêmes cette critique à la fois d’un certain état social – sur tous les plans : philosophique, politique, religieux, sociologique au fond – et en même temps derrière l’aspiration à la quête du plaisir et à la reconnaissance du plaisir lui-même comme une valeur. Ce qu’il n’était pas jusque là, puisqu’il était condamné par l’Eglise, qui soit ne savait pas qu’en faire, soit le condamnait explicitement.
Le plaisir devient un motif littéraire, un motif philosophique, un motif social dans tous les sens. Au XVIIIe siècle par exemple, là je vais au-delà de la Régence, les chirurgiens vont commencer à s’interroger sur le fait qu’il faille ou non souffrir quand on est malade ou quand on doit être opéré. (…) L’amour au temps des libertins commence par un chapitre intitulé ivresse de la Régence qui explique ce que c’est que ce Régent, (…) ce qu’est le système de la Régence, avec d’une part l’abbé Dubois, le Premier ministre dont on vient de parler, mais aussi le système de Law, l’économiste grand joueur aventurier qui va créer un nouveau système économique et bouleversant ainsi les images nation. C’est-à-dire créant les conditions de cette effervescence qui est aussi politique, avec des changements d’alliances en Europe, avec le retour de la cour qui jusque là était à Versailles et qui s’installe à Paris, puisque Louis XV est trop jeune pour régner. Ce changement est capital, comme une sorte de retour vers la ville, qui peu à peu, au terme du XVIIIe siècle, prendre le pouvoir pour ainsi dire. Il y a trois espaces : Versailles, la ville, la campagne. Et il ne restera plus qu’à la fin du siècle que la ville et la campagne ; la ville ayant, à travers la Révolution française, à travers le pouvoir révolutionnaire occupé tout l’espace politique. Donc la Régence est un moment fondamental dans notre histoire.

casanova---Auguste-Leroux.jpg 


Vitesse ; l’adverbe vite : réflexion sur le mouvement, la voiture, le déplacement à travers le pays. Le transport comme terme polysémique, comme source d’un grand mouvement de liberté.

 

(….) Ce qui m’intéresse dans le Dictionnaire libertin c’est le langage lui-même ; la façon dont tel ou tel mot – et il y a plus de 450 / 500 entrées dans ce dictionnaire – est porteur de sens ; une espèce de fusion qui témoigne de la spécificité d’un imaginaire qui s’exprime - ou que nous pouvons essayer de repérer à travers cette constellation de mots solidaires les uns des autres - à travers le libertinage.
Prenez le mot transport par exemple. C’est un mot extraordinaire, auquel j’ai consacré un petit traité, le Traité du transport amoureux, tellement je trouve ce mot pour nous édifiant. De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’abord de l’intensité d’une émotion : nous sommes transportés par l’amour, la haine, le désir, la colère – pensez au théâtre de Racine dont les personnages sont essentiellement transportés. Il arrive même que, corrigeant dans des éditions ultérieures ses premières pièces, Racine supprime le mot transport à plusieurs reprises, tellement il en met partout dans la bouche de tous ses personnages. Pensez à Phèdre : toute la pièce c’est le transport de Phèdre.
Ce transport là c’est l’intensité d’une émotion qui vous enflamme tout à coup. En particulierdico-libertin.jpg lorsque vous pensez à Manon Lescaut : ‘je fus enflammé à la vue de Manon’, dit Des Grieux, ‘enflammé jusqu’au transport’ ; ‘moi qui n’avait pensé jusque là à regarder les filles, ni même songé une seconde à la différence des sexes, comme écrit Prévost, la formule est assez extraordinaire, je fus tout à coup enflammé jusqu’au transport’. Cette émotion transportante  elle va, par exemple, dans le roman de Manon Lescaut croiser l’autre sens du mot transport, c’est-à-dire un déplacement dans l’espace. Si vous vous souvenez du roman, ça ne cesse de bouger, ça ne cesse de transporter en permanence.
(…) Or ce mot transport a aussi un troisième sens, qui est un sens clinique, un sens médical. Pour la médecine on parle très fréquemment de transport : de façon absolue, lorsqu’on dit il est mort d’un transport, ou quand on caractérise plus précisément d’un transport au cerveau. C’est ce qu’on appellerait aujourd’hui un AVC, qui frappe tout à coup à la mort le personnage qui en est saisi.
Vous avez toute une somme de sens différents, mais qui s’expriment à travers le même mot et qui se réalise dans le libertinage à travers naturellement l’intensité du désir – le transport qui émeut les personnages tout à coup enflammé à la vue d’une jolie femme – et c’est aussi le déplacement, et là je pense à Casanova. Il raconte dans ses mémoires le plaisir qu’il prend à faire l’amour en voyage, et à faire l’amour au moment même ou se déplace un carrosse, un fiacre, un coche par exemple. Il va jusqu’à énumérer quatre ou cinq de ce genre d’aventures. Et ce qui est très beau dans ce moment là, c’est que les personnages qui ont pu passer la nuit ensembles, comme Casanova le dit lui-même, poursuivent le transport de leurs caresses en carrosse (…).
Inutile de vous dire que le fin du fin à la fin du siècle, dans les romans libertins, le bonheur absolu est de faire l’amour en ballon (il y a une entrée Montgolfière dans le dictionnaire libertin). (…) Un roman comme Le petit-fils d’Hercule, par exemple, montre un personnage qui, gouverneur du province en Russie, fait venir de la France un certain nombre de ballons, à la fois montgolfière et ballons hydrogène, pour emmener les demoiselles faire un tour en ballon. Vous voyez que l’idée de cette apothéose que représente à la fin du siècle la montgolfière, comme l’apothéose de ce transport que j’évoquais.
Evidemment il arrive des accidents. Il y a un revers au libertinage. J’ai cherché et trouvé, après beaucoup de temps – je vous assure que je savais que cela devait exister – quelqu’un qui est victime d’un transport au cerveau au moment où il fait l’amour à quelqu’un dans un déplacement en carrosse. (…)
Ce qui veut dire qu’en effet le mot transport appelle nécessairement une réflexion, appelle un arrêt. De la même manière que le mot faveur, le mot mouche, le mot vitesse qui prennent un sens tout à fait différent dans la mesure où ils représentent le XVIIIe siècle. Ils en sont la configuration, comme une espèce d’astre verbal dont on essaye de fixer les éléments qu’ils constituent.

 


La société change. Il y a des rapprochements étonnant et la courtisane qui est célèbre à la cour commence à se rapprocher aussi des plus basses couches de la prostitution.

 

Jeanne-Antoinette-Poisson--Marquise-de-Pompadour--painted-a.jpgCe mouvement social est assez extraordinaire. Restent les cadres à la fois de la pensée théologique, de la pensée chrétienne, les cadres de la monarchie absolue, mais on sent bien qu’a l’intérieur ils sont comme rongés, avec des paradoxes étonnants qui sont, par exemple, que Louis XV va réclamer, pour être présenté à la cour, des signes de noblesse – une ancienneté encore plus grande que celle qui existait sous Louis XIV, à un moment où il s’aveugle complément dans les années 1760 sur la généralité du mouvement social des Lumières, et en même temps le même Louis XV prend ses favorites – les favorites royales, officiellement présentées à la cour – dans des milieux que quelqu’un comme Saint-Simon (considère comme) l’horreur absolue. Déjà Saint-Simon considérait la rigidité du temps aristocratique : c’est le temps tel qu’en lui même fixé une fois pour toute sous Louis XIII, et rien ne doit changer. Chaque noble, chaque aristocrate est fixé dans une échelle sociale où chacun a sa place et où le moindre changement, ce qu’exprime Saint-Simon dans ses mémoires, est pour lui une cause de souffrances absolues. C’est le texte de quelqu’un qui souffre en permanence de ce qu’il voit autour de lui. Et à l’inverse, en effet Louis XV est intéressant par les favorites qu’il prend, qu’il présente à la cour dans une sorte de dégradation continue aux yeux des contemporains. D’une part avec Madame de Pompadour, celle qui sera la marquise puis la duchesse de Pompadour, qui appartient au milieu de la grande bourgeoisie des financiers, de la bourgeoisie qui par le pouvoir de la finance occupe de plus en plus de place au sein des ministères, au sein de la société proprement dite, à travers le système bancaire, à travers le prélèvement des impôts, des charges qu’ils achètent et qui aux yeux de Saint-Simon sont uneLes Soeurs de Nesle façon de trahir et de livrer le royaume à la roture. Et donc Madame de Pompadour après avoir pris ses maîtresses parmi la vieille aristocratie dans la famille de Nesle, c’est-à-dire Madame de Nesle, puis successivement les trois sœurs de celle-cilink, ce qui fait dire que Louis XV aime faire l’amour en famille. Et en effet, du reste, il partage son lit deux des sœurs de Nesle. Là il reste dans le milieu aristocratique. Personne ne lui en veut, au contraire, il est bon que le roi prenne des maîtresses officielles, qu’il témoigne d’une vigueur sexuelle, qu’il soit d’une certaine façon le géniteur du royaume, ce qu’il affirmera plus tard au parc aux cerfs. Donc, dans l’étape des amours de Louis XV, tout d’abord le milieu aristocratique, puis la grande bourgeoisie, et enfin le milieu de la prostitution.Madame du Barry est une prostituée dont le mari que lui donnera son maquereau, comme on dit à l’époque, c’est d’ailleurs l’un des plus connu Jean du Barry (et qui) va faire épouser son frère à l’une de ses maîtresses pour qu’elle puisse obtenir un titre de noblesse – une petite noblesse de province, mais noblesse quand même – pour pouvoir être présentée à la cour. Ce mariage aura lieu d’ailleurs à quatre heures du matin dans des conditions semi-clandestines où le mari repartira immédiatement en province après avoir épousé la du Barry, et le mariage est célébré par le père de celle-ci – c’est un ancien moine. Vous voyez le milieu dans lequel se déroule ce mariage pour pouvoir présenter Madame du Barry à la cour. Mais tout le monde sait qu’elle a eu une vie publique en tant que courtisane extrêmement célèbre – c’est une des plus belles femmes de Paris à l’époque -. Le duc de Richelieu, quelques-uns des aristocrates dont je fais le portrait la connaissent très bien pour l’avoir pratiqué à plusieurs reprise, et elle est présentée au roi qu’elle arrive à séduire. Pour les contemporains c’est un déchaînement contre Louis XV à travers cette dégradation de la figure royale dans ses amours. Dans la façon dont l’image du monarque se trouve avilie par la décadence de ses maîtresses successives. Et loin de flatter le peuple, encore faut-il savoir ce que veut dire le peuple, mais bref loin de flatter le peuple qui pourrait se trouver honoré de voir que le roi démocratise la fonction de favorite royale, c’est tout le contraire qui se produit, et bien évidemment des pamphlets orduriers vont se multiplier à partir des années 1760, 1770 et qui vont accabler le roi.
Il y a du mouvement, de l’agitation, sans parler du changement des fortunes, sans parler du rôle que vont jouer le théâtre, les actrices, dans cette contagion des désirs – le mot est en effet très juste – c’est une forme de contagion que condamnent les mémorialistes, que condamnent les aristocrates à la manière de Saint-Simon, en disant qu’un mauvais esprit se répand et que ce mauvais esprit, et l’agent de contamination qui dégrade, par le biais du libertinage, par l’accentuation du rôle pris par les actrices, par les grandes courtisanes très célèbres dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (…). Une espèce de diffusion d’un mauvais esprit, ce serait une nouvelle définition du libertin, après l’être du dérèglement ce serait le mauvais sujet, la mauvaise langue, le mauvais esprit. Cette contamination par le biais de la sexualité, le biais des mœurs sexuelles des aristocrates, qui gagne peu à peu (…) l’ensemble de la société.

 


Les grands seigneurs sont des roués - le terme apparaît sous la Régence – Qu’en est-il du monde des champs et de la campagne ?

 

giacomo-girolamo-casanova-lovers-3227.jpg(…) Ici et là il y a, à la fois, une nostalgie – en particulier dans les villes, les quartiers – d’un monde qui serait figé, d’un monde qui serait rassurant, fondé sur une communauté d’individus qui partagent les mêmes valeurs, qui se connaissent, qui ritualisent les éléments de la vie quotidienne et qui socialement témoignent d’une certaine solidarité. Or cela est remis en cause par l’industrialisation, par les déplacements de la ville et de la campagne, les mouvements de migrations, liés à la recherche d’un travail, et dans les campagnes elles-mêmes liés aux travaux et aux jours comme on disait dans l’antiquité, c’est-à-dire aux moissons, aux récoltes, aux embauches d’individus qui se louent à la Saint Jean par exemple, puis qui vont ensuite quitter la campagne (…)
Dans ce contexte, dans les quartiers ont dénonce au curé les formes de libertinage. Le libertinage à ce moment là n’a plus le sens aristocratique que nous avons tous en tête à travers Les liaisons dangereuses, à travers Valmont, à travers les grands aristocrates historiques. Mais ceux que l’on appelle libertins à ce moment là dans le monde de la police, dans le monde des quartiers, ce sont tous ceux qui mènent une vie déréglée. Par exemple vivre en concubinage c’est être libertin. Pour un enfant, rentrer tard le soir c’est avoir une conduite libertine. Une fille, un enfant qui se dispute avec ses parents, pour réclamer probablement plus d’indépendance, un peu plus de liberté, sont qualifiés de libertins. Quelqu’un qui dilapide l’argent, le salaire familial pour aller au café, pour aller boire – et fréquenter ensuite les prostituées – est qualifié de libertin. (…) On voit le curé de la paroisse écrire au commissaire de police - c’est-à-dire la famille se plaint au curé, qui lui même se plaint au commissaire de police - pour lui demander d’intervenir et éventuellement d’enfermer les fauteurs de troubles.
De la même manière à la campagne, j’évoquais ceux qui se louent, qui traversent au fond une campagne, les errants, les personnages vagabonds, les personnages sans feux ni lieux, sont aussi considérés comme une menace et, souvent, j’évoque un certain nombre de cas dans lesquels ils vont séduire une paysanne, vont devenir le père de l’enfant qu’elle porte et l’obliger, après l’avoir abandonnée à porter plainte, quand elle le peut, et obliger dans certaines circonstances, taxée d’infamie de rejoindre la guilde, de rejoindre le milieu un peu compliqué qui est entrain de se forger de ceux qui trouvent refuge dans l’anonymat des grandes villes pour y fuir l’infamie qui les marquent au village.(…)An+illustration+to+a+1932+French+edition+of+Casanova's+Hist
A la fois la campagne et les villes nourrissent ce terreau de la prostitution parisienne qui devient considérable à la fin du XVIIIe siècle : on compte jusqu’à 80.000 prostituées dans Paris dans les années 1780. C’est dans ce milieu que les grands seigneurs trouvent naturellement et facilement une réserve de filles pour leurs plaisirs, pour leurs soirées, ou pour même les établir en louant leurs services en en faisant des filles entretenues, à tant par mois, avec un logement, et selon les moyens de celui qu’appelle l’entreteneur et sa situation dans l’échelle sociale, soit un appartement loué pour elle, soit des domestiques, cela peut aller jusqu’à avoir un carrosse (c’est la consécration sociale) et de pouvoir quitter l’opéra en entendant le crieur appeler son carrosse devant tout le monde (…).
Au sein même de la prostitution (il y a) ce moment de gloire peut basculer du jour au lendemain dans une déchéance immédiate, pour peu que son entreteneur l’abandonne sans prévenir – le contrat entre eux n’a aucun sens juridique – soit, et c’est un cas de figure que l’on trouve dans toute la littérature libertine, la courtisane en question trompe son entreteneur avec son amant de cœur (…). Elle se retrouve du jour au lendemain dans les ‘caravanes de la galanterie’, le mot est assez joli, tantôt réduite au quignon de pain, tantôt vivant fastueusement lorsqu’elle appartient – ce n’est réservé qu’à quelques-unes – au sommet de la galanterie.

 


Putains, maquerelles et courtisanes. De la marcheuse, des maisons de force et la police

 

1311161-Giacomo Puccini Manon LescautQui dit dérèglement dit, évidemment, l’ordre que ce dérèglement menace. Le XVIIIe siècle a une police conséquente. Sous Louis XV la police, mais aussi les espions, les services d’espionnage du roi de France, aussi bien au département des affaires étrangères, comme l’on dirait aujourd’hui, qu’à l’intérieur de Paris et des grandes villes est extrêmement efficace et développé. (…) on crée un département spécialisé pour la prostitution, département pour le jeu, pour l’homosexualité, etc. Il y a une police vigilante, menaçante qui joue un rôle très important tout au long du siècle. Et cette police est aidée par des mouches – des espions – qui rédigent eux-mêmes des rapports qui sont transmis au commissaire de police, qui lui-même les transmets au lieutenant général de police, qui les transmet à son ministre. L’idée de la mouche est intéressante, le mot lui-même à une fortune au XVIIIe siècle et je renvoie à un autre petit traité : Le traité des mouches secrètes, dans lequel il est question, à la fois, des mouches galantes qu’on pose sur le visage comme un élément du maquillage, mais aussi des espions de police qui bourdonnent dans la ville et qui sont l’un des éléments essentiels de la surveillance de la capitale.
Entre parenthèses, nous évoquions Casanova, c’est un moment étrange de sa vie, le moment de retour à Venise, et là âgé, pendant sept à huit ans il va se faire mouche de police, confidente, c’est-à-dire informateurs des inquisiteurs de Venise. Moment assez curieux, assez triste dans la vie de ce séducteur par ailleurs assez magnifique ; grand amateur de liberté, grand amateur de plaisirs, développant dans chacun de ses plaisirs le goût du sentiment amoureux, et qui devient mouche de police. On connaît des romanciers, comme le chevalier de Mouy, par exemple, très prolixe XVIIIe siècle va, pour des raisons d’argent, se faire lui aussi mouche de police. (…).tartufe_6.jpg
Pour revenir à la prostitution, toutes les maquerelles sont identifiées, les bonnes mamans comme on dit à l’époque, ou la mère abbesse ; de l’abbaye libertine, du couvent qui est évidemment le bordel, toutes sont tenues obligatoirement de tenir un registre de leurs clients, et non seulement de leur identité, la prostituée à laquelle ils ont eu affaire, le tarif que la mère maquerelle a demandée pour ce service, mais aussi les pratiques sexuelles dont ils sont familiers. Par exemple on a des rapports très circonstanciés sur telle ou telle pratique ; l’évêque de Paris à une pratique amusante, assez compliquée dans le dispositif, puisqu’il faut que la maquerelle loue une chambre de l’autre côté de la rue où l’évêque à son appartement, de telle manière qu’au moyen d’un télescope il puisse regarder dans la chambre un couple hétérosexuel entrain de faire l’amour. Donc son plaisir, pour lequel il faut une scénographie assez complexe, c’est celui-ci. Et on a un rapport de police qui explique que ce jour là la mère maquerelle (…), faute d’un homme pour remplir le rôle de l’étalon demande à une fille de prendre sa place, et donc offre un spectacle lesbien à l’évêque. Et nous avons les circonstances dans lesquelles l’évêque à la fin du spectacle se plaint à la mère maquerelle en lui disant, vous avez cru me duper mais j’ai l’œil assez vif pour mesurer que vous avez cherché à me tromper en cette affaire. Et il discute du prix qu’il doit payer, en refusant de régler la somme qui est due parce qu’il y a eu tromperie sur la marchandise.
Encore, cette scénographie est relativement modeste ; ça peut aller à une scénographie beaucoup plus cruelle, beaucoup plus violente, que s’autorisent en particulier les grands seigneurs. (….) Les maîtres du plaisir : ce sont les aristocrates qui eux, par leur rang, par leur puissance financière, leur puissance sociale peuvent aller extrêmement loin et anticiper ce que sera l’imaginaire libertin dansSade---Aline-et-Valcour-copie-1.jpeg l’œuvre de Sade dans la réalité de leur temps. On a beaucoup de témoignages de violences exercées aussi bien à l’égard de la prostituée, qui ne peut guère se défendre, que même de courtisanes un peu plus célèbres, plus élevées dans le rang de la galanterie, qui doivent subir cependant la violence de ces grands seigneurs. On trouve par exemple, dans la Maison de Madame Gourdan qui est une célèbre mère maquerelle de l’époque, le lieu est extrêmement décrit : il y a des éléments de police qui permettent d’identifier le rôle de chacune des pièces ; on peut changer de vêtement, se travestir pour satisfaire le goût du client : ce qui est très recherché à l’époque c’est l’habit de none, l’habit de religieuse, mais aussi l’habit de campagnarde, mais aussi l’habit masculin, pour ce qui est des femmes. (Il y a ) le lieu où on peut feuilleter l’album des beautés du lieu, c’est-à-dire faire son choix à l’aide d’un livre qui présente toutes les caractéristiques des prostituées de la maison ; un lieu ou on peut se restaurer ; un lieu où l’on peut se laver, etc. Et dans une des pièces on trouve ce qu’on appelle le fauteuil de Mr de Fronsac, c’est un fauteuil dans lequel la personne qui s’y assied est immédiatement immobilisée, à la fois les pieds et les bras, pour permettre d’exercer les violences qu’on souhaite. On l’appelle ainsi car le duc de Fronsac, le fils du duc de Richelieu, des aristocrates des plus puissants de l’époque, a été accusé d’avoir utilisé un fauteuil de ce genre pour posséder une jeune fille qui se dérobait à son désir.
A Londres Casanova est moqué par une jeune femme qui le tourne en ridicule. C’est-à-dire qu’elle feint de céder à ses avances pour se retirer au dernier moment, elle s’appelle la Charpillon, et un autre aventurier plus ou moins ami de Casanova lui dit : j’ai un fauteuil dans lequel tu pourrais immobiliser la femme, on peut lui tendre un piège. Et Nue-devant-fauteuil-copie-1.jpgCasanova refuse de se servir de ce fauteuil. Chez Sade, ce fauteuil c’est la moindre des choses. Ce n’est même pas un préliminaire.
L’échelle des violences est grande ; la police est là pour le contrôler, sachant qu’elle-même sait quels personnages elle peut mettre en accusation, et ceux au contraire devant lesquels il vaut mieux se retirer et faire preuve de prudence, en transmettant le rapport au lieutenant de police qui discutera avec son ministre pour savoir s’il y a lieu ou non de procéder à une réprimande quelconque à l’égard du personnage.
Tout cela est assez complexe à cause du jeu des alliances ; à cause de la volonté soit de punir, soit au contraire de libérer pour des raisons au fond politiques. Sade lui-même, dans sa vie personnelle sera victime de poursuites permanentes, alors qu’à l’inverse d’autres personnages, dont nous savons qu’ils ont commis mille fois plus de sévices à l’égard des filles qu’ils ont séduites, vont être, eux, libérés ou ne connaître aucune poursuite. Il y a un système social qui appartient à la monarchie dans lequel les lettres de cachets jouent leur rôle, c’est-à-dire l’absolutisme du pouvoir, et cette espèce de despotisme des familles qu’ils peuvent exercer sur leurs enfants.

 


Des maladies… Du dernier couple royal et des violences d’en bas.

 

Jeanne-Becu-Madame-du-Barry-madame-du-barry-271195-copie-1.jpg(…) La succession des pouvoirs : la Régence, jusqu’en 1723. Ensuite le long règne de Louis XV de 1723 à 1774. Le mariage qui a lieu en 70 du futur Louis XVI, et, enfin, le règne de Louis XVI lui-même avec le rôle que va jouer Marie-Antoinette.
Pour la mort de Louis XV, il y a quelque chose de frappant dans ce corps qui se décompose, non pas de la grande vérole (…) mais de la petite vérole qui était un fléau social très important tout au long du XVIIIe siècle, auquel les grands n’échappaient pas. (…)
Dans le cadre du libertinage, c’est la grande vérole que je prends en charge. (…). Les prostituées sont régulièrement enfermées dans des conditions épouvantables à l’hôpital général à la Salpetrière pour être soignées de force. Déjà la maladie c’est quelque chose, mais les soins c’est encore pire. On perd toute sa santé, pour peu qu’il en restait un peu quand on était contaminé de la vérole, à être soigné au mercure dans des conditions épouvantables de promiscuité, de contagion de toutes sortes de maladies. Ce qui est assez frappant, d’un point de vue symbolique – les contemporains ont bien vu la chose – le corps de Louis XV se dégrade dans les derniers jours à une vitesse extraordinaire, jusqu’à être un corps décomposé, contagieux, puant que les chirurgiens qui ont pourtant le devoir de faire l’autopsie et de retirer en particulier le cœur du roi, ont refusé de faire l’opération. Il y a une scène où le grand maître de cérémonie demande au médecin de pratiquer l’opération (…) et ce dernier se tourne vers lui et lui dit : je vous rappelle Monseigneur que vous êtes chargé d’assister jusqu’au bout à l’opération. Le maître de cérémonie répondit que dans ces conditions on ne fait rien et on enferme le roi dans un double cercueil pour éviter toute contamination. Je rappelle que Louis XIV, son aïeul, quand on pense au roi soleil, avait fini par la gangrène qui rongeait son pied, sa jambe : fallait-il ou non l’amputer ? Le roi a refusé l’amputation. Sachant que Louis XIV dans sa jeunesse était très fier de sa jambe, qu’il avait, dit-il, la plus belle de tout son royaume et qu’il exhibait sur la scène du théâtre – privé évidemment – en dansant sur des musiques de Lully.
Cette corruption du corps royal est intéressante dans la perspective du changement politique qui va survenir et de cette violence des pamphlets qui s’installent, en gros, dans les années 1770. Il reste à Louis XV quelques années de règne encore, alors même qui a pour maîtresse Madame du Barry, alors que le déficit de la cour et du royaume est extraordinaire (…) se met en place une littérature d’une violence qu’on appellerait pornographique aujourd’hui, c’est-à-dire d’une obscénité dans la désignation de la corruption du royaume, avec le roi, les courtisanes, les favorites, les princes qui sont stigmatisés et dénoncés en permanence. Et, au moment ou cette machine, qui devient une machine politique se met en place, Louis XV décède et cède la place à Louis XVI.Marquis-de-Sade-La-Philosophie-dans-le-boudoir--ou-copie-1.jpg
Je pense qu’une des raisons pour laquelle Marie-Antoinette a été à ce point la cible des pamphlets de l’époque, c’est qu’il fallait bien quelqu’un pour occuper la place. Que la machine politico-pornographique libertine, mais dans le sens de la dénonciation du pouvoir corrupteur de la monarchie était mise en place, et cette machine il fallait bien la nourrir. Que ceux qui s’étaient eux-mêmes proclamés comme dénonciateurs publics, réfugiés souvent en Angleterre, à Londres ou aux Pays-bas, de temps en temps en Suisse pour dénoncer par leurs pamphlets la corruption du pouvoir royal, il fallait qu’ils continuent d’alimenter la machine. Il y a, bien sûr, d’autres raisons qui font de Marie-Antoinette la victime toute désignée de cette entreprise – on va épargner au début Louis XVI -, d’abord parce qu’elle est autrichienne (c’est plus que sa nationalité qui est en cause : quand on dit l’autrichienne, c’est qu’elle est, au fond, réellement une espionne au service de l’Autriche. Quand elle vient en France, toute jeune, auprès d’elle, comme compagnon pour l’aider à la découverte de la France, à ses obligations qui sont quand même considérables comme dauphine puis comme reine de France, elle a à ses côtés l’ambassadeur d’Autriche que sa mère a exprès installé à ses côtés. Nous avons la correspondance entre Marie-Thérèse et son ambassadeur, Marie-Thérèse ne cesse de dire à l’ambassadeur qu’il faut qu’il dise à Marie-Antoinette qu’elle fasse tout pour soutenir la politique de l’Empire d’Autriche et que la France soutienne en permanence cette politique). (…) Sans rentrer dans les détails des bons et mauvais côtés de Marie-Antoinette, il est vrai que les choses se précipitent et que cette machine politique en place ne va pas renoncer, sous prétexte que c’est un nouveau roi, que ce roi se réclame d’une certaine forme d’intégrité, veut rompre avec les pratiques de son grand-père : c’est lui qui va abolir la torture, qui va mettre fin au Parc aux cerfs, c’est lui qui va, comme romanciers.jpgun signe d’intégrité morale, renvoyer la du Barry dès le lendemain de la mort de Louis XV (…). Il n’empêche qu’il est débordé à la fois par la situation, et en particulier le déficit économique catastrophique au moment où il hérite du royaume et débordé par son épouse qui ne mesure pas du tout la conséquence de certains de ses gestes, et en particulier des dépenses qui ajoutent au déficit. (…) On va trouver comme surnom à Marie-Antoinette celui de madame déficit. Ce nom est lié à celui de la corruption. Comme s’il y avait un déficit des valeurs, comme s’il y avait un déficit social à cause de la monarchie et qu’il est temps de changer de régime.
Ce n’est pas finalement par hasard, ou par la nature des individus que la monarchie est corrompue, c’est-à-dire à cause de Louis XV, mais par essence. On va basculer petit à petit de la dénonciation du monarque à la dénonciation du régime lui-même. (…) A quoi va s’évertuer la révolution française et la guillotine qui marque le point d’arrêt à tous les transports que j’évoquaient il y a quelques minutes.

 


Du code Napoléon et du divorce.

 

Je dis du code Napoléon que c’est le tombeau du féminisme ; le tombeau des espoirs que pouvait avoir dans sa mutation la révolution menée au nom des femmes. En particulier, et c’est un exemple bien sûr, à l’égard du divorce qui est intéressant dans le rapport d’abord qu’il établi dans le changement de mentalité d’une société, puisqu’à l’origine le mariage est un sacrement, et l’une des grandes clés du XVIIIe siècle, c’est comment on passe d’une société fondée sur la religion vers une société fondée vers l’état civil, et où le mariage n’est plus un sacrement mais un contrat. Dans la différence entre le sacrement et le contrat, pour prendre un exemple, vous avez toute une société qui est entrain de se transformer. Il y a un certain nombre d’épisodes liés à l’histoire du divorce, et au code avec Napoléon, il renforce de façon extraordinaire les droits du mari à l’égard de l’épouse. (…)
En 1792 le divorce est autorisé par la révolution française et on efface complément la condamnation l’homosexualité du code pénal.(…et ) avec cette ouverture vers le XIXe siècle qui, s’appuyant sur la révolution française, n’en est pas moins répressif d’une autre manière. Là il faudrait écrire l’amour au temps du XIXe siècle, l’amour au temps de la bourgeoisie dominante, de bourgeoisie triomphante, et ce n’est pas toujours rose non plus.


Senat-02.jpg

 

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 11:38

De funes 

 

Ce n’est pas tous les jours qu’une étude scientifique vienne explicitement à la rescousse d’une thèse, disons d’orientation philosophique - ou d’une intuition relevant d’un parti pris idéologique. Ce me semble pourtant être le cas avec une publication récente d’une équipe de chercheurs américano-canadiens sortie dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS).



C’est à l’écoute de l’édifiante l’émission Du grain à moudre du 05 mars (Si les riches n'existaient plus, faudrait-il les réinventer ?) que je dois cette - pas si singulière que cela - information. Edifiante cette émission, disais-je, non pas par le choix du sujet, tout à fait digne d’intérêt, mais, outre la révélation des résultats de cette étude, par le côté surréaliste des propos tenus par certain un avocat fiscaliste dont je m’en voudrai de faire publicité en le nommant ici.
Passant, je remercie Hervé Gardette d’avoir mis en réponse à ma question le lien vers l’article du Monde signé par Stéphane Foucart relayant cette étude  - et qui m’a permis de remonter aux sources.


PNAS
Pour entrer dans le vif de sujet et pour faire court, cette étude menée par Paul Piff, du département de Psychologie de université de Berkeley, donne raison à Orwell et à sa ‘common decency (ou morale commune). 
Le titre de cette publication, « Higher social class predicts increased unethical behavior », est sans ambiguïté. Je ne reviendrais pas ici sur la manière dont fut conduite l’étude. Ceux qui souhaitent entrer dans le détail et qui ne sont pas rebutés par la langue de Shakespeare peuvent consulter le texte de ces chercheurs in extenso ici (à défaut l’article du Monde donne un bon résumé de la méthodologie employée par les chercheurs) :
http://redaccion.nexos.com.mx/wp-content/uploads/2012/02/1118373109.full_.pdf
Bien sûr, face à un tel constat, il convient de nuancer le propos : il se trouve naturellement des exceptions à cette fracassante vérité. Aussi, devançant l’objection Paul Piff de préciser dans un courriel adressé à un éditorialiste d’un quotidien californien : « There are important exceptions to our findings — for instance, the notable philanthropy of super rich individuals like Bill Gates and Warren Buffett — but in general, what we find in the lab resonates with patterns observed in timely political events, from scandalous acts of insider trading to the unethical acts committed by financiers in the times leading up to the recent financial meltdown”.



Mais que recouvre cette  ‘common decency’, telle que définie par Orwell ?  Pour en avoir meilleure idée laissons la parole à Jean-Claude Michéa. Voici ce qu’il rapporte dans un extrait de son livre La double pensée. Retour sur la question libérale :



« Le terme est habituellement traduit par celui d’ « honnêteté élémentaire », mais le terme de «le-riche-et-le-pauvre décence commune » me convient très bien. Quand on parle de revenus "indécents" ou, à l’inverse, de conditions de vie "décentes", chacun comprend bien, en général (sauf, peut-être, un dirigeant du Medef) qu’on ne se situe pas dans le cadre d’un discours puritain ou moralisateur. Or c’est bien en ce sens qu’Orwell parlait de « société décente ». Il entendait désigner ainsi une société dans laquelle chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement d’une activité qui ait réellement un sens humain. Il est vrai que ce critère apparemment minimaliste implique déjà une réduction conséquente des inégalités matérielles. En reprenant les termes de Rousseau, on pourrait dire ainsi que dans une société décente « nul citoyen n’est assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul n’est assez pauvre pour être contraint de se vendre ». Une définition plus précise des écarts moralement acceptables supposerait, à coup sûr, une discussion assez poussée. Mais, d’un point de vue philosophique, il n’y a là aucune difficulté de principe.
J’ai récemment appris qu’il existait à Paris un palace réservé aux chiens et aux chats des riches. Ces charmantes petites bêtes — que vous aimez sans doute autant que moi — s’y voient servir dans des conditions parfaitement surréalistes (et probablement humiliantes pour les employés qui sont à leur disposition) une nourriture d’un luxe incroyable. Le coût de ces prestations est, comme on s’en doute, astronomique. Eh bien, je suis persuadé que dans un monde où des milliers d’êtres humains meurent chaque jour de faim — et où certains, dans nos sociétés occidentales, ne disposent pas d’un toit pour dormir, alors même qu’ils exercent un travail à temps complet —, la plupart des gens ordinaires s’accorderont à trouver une telle institution parfaitement indécente. Et il en irait probablement de même si j’avais pris comme exemple le salaire des vedettes du football professionnel ou des stars politiquement correctes du show-biz. Or pour fonder de tels jugements, il est certain que nous n’avons pas besoin de théorisations métaphysiques très compliquées. Une théorie minimale de la common decency suffirait amplement. Dans son Essai sur le don, Mauss en a d’ailleurs dégagé les conditions anthropologiques universelles : le principe de toute moralité (comme de toute coutume ou de tout sens de l’honneur) c’est toujours — observe-t-il — de se montrer capable, quand les circonstances l’exigent, de « donner, de recevoir et de rendre » ».



Pour en revenir à cette étude. Comment expliquer de tels résultats ?
S’y hasarder est sans doute délicat. Mais jouons un peu. L’une des hypothèses pour expliquer cette indélicatesse des riches (ceux dotés d’un capital social compris), pourrait résider dans le fait que ceux qui se trouvent en position dominante, le sont précisément parce qu’ils avaient ces caractéristiques - ou ces qualités - (capacité à mentir, tricher, etc.). Bref, il ne s’agirait qu’un constat rétrospectif : ceux qui sont parvenus là ou ils en sont (exception faite des héritiers / rentiers de naissance) le sont parce qu’ils considèrent que ne nous ne sommes pas chez les bizounours, et que dans ce monde de compétition à outrance la fin justifierait les moyens. Mieux, ces individus seraient des ‘engagés’, des ‘motivés’ et croiraient au système. Guillaume Paoli ne dit pas autre chose dans, je le redis, son excellent Eloge de la démotivation, qui me sert de bréviaire :



« Il est futile de dénigrer encore la cuistrerie politicienne, mais il n’en va pas autrementRiche libéral ailleurs, dans les médias par exemple : un journaliste soucieux d’enquêtes minutieuses, de longs reportages, d’indépendance d’idées et de style n’a aucune place dans le paysage médiatique actuel. Refusant d’avilir à ce qu’il croit, il s’abstiendra d’y entrer, laissant aux jocrisses de troisième ordre le soin de nous désinformer. (…) On pourrait sans peine multiplier les exemples où l’exercice d’une profession est contrariée par une vocation véritable. Il est de grands disparus tel Alexandre Grothendieck, le Rimbaud des mathématiques, qui avait radicalement rompu avec le milieu scientifique parce qu’il ne supportait pas la collusion de celui-ci avec l’Etat et l’industrie, et médite depuis trente ans à l’écart du siècle. Mais il en est une foule d’autres, anonymes et inaperçus ; Tel brillant chercheur en génétique, dont l’éthique personnelle s’accommodait mal avec les pratiques mercantiles de sa branche, écrit maintenant des romans. Tel rejeton des grandes écoles devant lequel toutes les portes étaient ouvertes a effectué un retrait tactique dans le « revenu minimum d’activité ». Tel élément d’élite d’un grand institut boursier s’est mis sur la touche, se contentant de publier ses analyse et commentaires pour les autres. Comme je l’interroge sur ses motifs, il me répond : « La bourse étant un domaine semi-criminel », c’était une mesure de sauvegarde personnelle de m’en tenir à distance »



D’où sa thèse :

« Ma thèse est qu’il existe un auto-écrémage spontané des intelligences laissant au petit-lait le soin d’accéder au sommet des organisations. Comme l’avait entrevu Yeats dès 1921 : « Les meilleurs manquent à toutes conviction tandis que les pires sont pleins d’intensité passionnée ». (…) Certes, ces objecteurs de conscience n’en sont pas devenus pour autant des drop out mendiant leur vie sur les routes. Ils se sont simplement trouvés une niche socioprofessionnelle, qui peut d’ailleurs être confortable, leur évitant de trop exposer leur talent ».



Dès lors il n’est pas étonnant à ne presque plus trouver que de voraces requins et de médiocres intrigants à certaines altitudes.



Une autre hypothèse (qui peut d’ailleurs être cumulative à la précédente) pourrait aussi résider dans l’ivresse éprouvée à respirer l’air des sommets ; se sentir au-dessus de la mêlée et de la plèbe, avec, pour corolaire, un sentiment d’impunité et de puissance difficile à réfréner. 
En guise d’illustration voici un exemple tiré d’un article récent de Mediapart. Gérard Dalongeville y explique aux journalistes « (sa) vérité ». (…) Il explique le fonctionnement de ce « système » et répète que, sans cet épisode judiciaire, il en serait encore l'un des maillons : « On se sent dans une impunité totale. S'il n'y avait pas eu cet enchaînement policier et judiciaire en 2009, on se verrait aujourd'hui dans mon bureau en mairie et je vous dirais que tout va bien dans le bassin minier. » ».
Les auteurs de cette étude vont dans la même direction lorsqu’ils disent : « A second line of reasoning, however, suggests the opposite prediction: namely, that the upper class may be more disposed to the unethical. Greater resources, freedom, and independence from others among the upper class give rise to self-focused social cognitive tendencies (3–7), which we predict will facilitate unethical behavior ».

La-fable-des-abeilles-270x300

Pour finir, on ne peut manquer de songer pareillement à la fable des abeilles. Si les vices privés, selon Mandeville, contribuent tant au bien public – ils en sont même condition sine qua non -, alors se comporter vicieusement, loin d’être répréhensible, serait en réalité une vertu hautement recommandable ; un acte citoyen par excellence !
On voit ou cela peut mener…



Quoi qu’il en soit, nul doute que cette étude n’a pas fini de faire parler d’elle.
Et à parier que quelques magnats dotés en capital ont déjà soudoyés leurs meilleurs mercenaires pour contredire ce travail, tâchant a minima d’obtenir acquittement par vice de procédure. Il y a de bons avocats fiscalistes pour cela.
Une affaire à suivre….

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Published by Axel Evigiran - dans Société
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24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 18:15

What doesnt kill me....A propos d’un  « aspect actuel et particulier du ‘señoritisme’ » qui suscita, il y a de cela quelques jours, bien des remous…

 

 

 


 

 


Passe d’arme aux accents parfois surréalistes… Et qui atteignit le couronnement de son intensité dramatique dans la terrifique formule : « Mais je dois militer et combattre. J'ai deux filles magnifiques qui ne veulent pas mourir » !
Moi qui ai également deux enfants, serais-je ainsi de ces pères indignes, coupable de défaut de militantisme ?
Et de mesurer avec effroi l’abîme  de mon inertie…  Déserts emplis du sable de ma mauvaise conscience…
Par les sangs !

 

Vite vite écrire un livre engagé pour me laver l’âme de mes délétères scories dilettantes !
- Ou au moins, ce qui est davantage à ma portée, rédiger un billet cinglant… et aller illico le poster sur Agora Vox (Bon ça c’est déjà fait, et je me souviens m’en être senti ensuite beaucoup mieux… Ce qui tend à prouver que je ne suis pas si mauvais garçon…).

Au passage signer quelques pétitions...

 

militant_protest.jpg

 

« Mais je dois militer et combattre. J'ai deux filles magnifiques qui ne veulent pas mourir » !
Diantre quelle phrase !
Et aussitôt me jeter en prière ; contrition nécessaire avant, tête basse, de me ranger repenti sous la bannière de Badiou… Ce gourou ci, au moins, n’est pas un mou du genou… Au trou tous les déviants… Le prolixe Zizek, inénarrable zézéyeur, n’a qu’à bien tenir sa langue. Orthodoxie quand tu nous berces entre tes dents…
Hardi mes frères, arborons fiers les couleurs sanglantes de la guilde des redresseurs de torts. Poing dressé !

 

« Mais je dois militer et combattre. J'ai deux filles magnifiques qui ne veulent pas mourir » !
Je ne me lasse décidément pas de me passer cette dantesque sentence en boucle…
Qui ne sait que les révolutions finissent toujours mal ?…  les naïfs, les droits, les purs, les sans tache et autres apôtres de Vérité sans doute.
Mais allons, comme chacun sait, « on ne nettoie pas les écuries d’Augias avec un plumeau » !

 

« Mais je dois militer et combattre. J'ai deux filles magnifiques qui ne veulent pas mourir » !
Dans son dernier billet, ‘Dansez maintenant !’ V, ayant très opportunément épinglé l’insoutenable saillie, d’une seule phrase me plaça d’un coup devant l’évidence: « Sorties de leur contexte, on imagine très bien ces deux phrases sur le bandeau rouge d’un thriller en promo… ». Mais c’est tout à fait ça , me dis-je !

 

Et il se trouve qu’au moment même ou je lisais ces lignes j’écoutais un morceau hargneux d’un groupe de  metaleux hongrois…  Un morceau tiré d’un album aux accents très nietzschéen : What doesn’t kill me
Et une idée en amenant une autre, je pensai alors naturellement que ce genre de film se doit fatalement d’avoir une musique ‘destroy’ ; des riffs rageurs rehaussés de couplets de « Warriors » !..

 


Ainsi les paroles éructées par le chanteur d’Ektomorf pourraient sans soucis être endossées par tout bon philosophe militant :

 

What I feel is pain
So much fucked up fear
And I know it's not real

I will stand on my ground
Nothing, no one brings me down
I fight for what I believe
I will love and live

I will stand on my ground
Nothing, no one brings me down
I fight for what I believe
I will love and live
There is so much
Motherfuckin' thoughts
They wanna make my
Make my head explode
But love will win this war

I will stand on my ground
Nothing, no one brings me down
I fight for what I believe
I will love and live

I will stand on my ground
Nothing, no one brings me down
I fight for what I believe
I will love and live

There is so much inside
I give you all
There is so much inside
I give you all

militant.png 

 

Poing dressé compagnons !

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Published by Axel Evigiran - dans Musique - Med-folk & Metal
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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 19:16

2012 02 - Oiseaux dans le jardin001

 

Je ne sais plus dans quelle nouvelle j’ai lu, il y a de cela bien des années, que quelqu’un qui s’intéressait aux oiseaux ne pouvait être foncièrement mauvais… C’était là le jugement définitif d’un personnage à propos d’un quidam soupçonné de crime… Ma mémoire a effacé le reste et je serai bien incapable de dire aujourd’hui s’il était ou non coupable. Au-delà de l’anecdote il faut reconnaître que les références aux oiseaux, que se soit dans la littérature ou la philosophie, sont plutôt rarissimes.
Certes il y a, parmi les poètes, l’Albatros de Baudelaire dont s’amusent les hommes d’équipage, le bestiaire de La Fontaine, comprenant lui aussi quelques volatils (du corbeau à la cigogne passant par l’hirondelle), ou encore chez Rimbaud cette Tête de Faune où « l'on voit épeuré par un bouvreuil Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille ». Mais le butin demeure famélique. Quant aux philosophes, hormis Kant et son Rouge-gorge le paysage a hélas des allures de toundra désertique. Reste, à mi-chemin entre philosophie et poésie, cette petite mention à propos de la gent avienne  que j’ai relevé hier soir chez Lucrèce ; lorsqu’il est question de la « Mère des Enéades ». Voici ce passage : « tout d’abord les oiseaux des airs te célèbrent, ô Déesse. (….) parmi les demeures feuillues des oiseaux et les plaines verdoyantes, enfonçant dans tous les cœurs les blandices de l’amour, tu inspires, à tous les êtres le désir de propager leur espèce ».

 
Pour l’heure l’essentiel soucis des merles, des grives et autres mésanges est de se nourrir pour ne point périr dans le froid
 2012 02 - Oiseaux dans le jardin003

2012 02 - Oiseaux dans le jardin004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces quelques photographies (1)  ne prétendent à rien d’autre qu’à témoigner d’un instant ; un après-midi de farniente au chaud près de l’âtre, l’appareil dans une main le Gai savoir dans l’autre, à converser par intermittence avec une dame de qualité à propos d’un livre de qualité.

 

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Et ces pauvres oiseaux dans la froidure…

 

« Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui ; non qu'on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. » 

Lucrèce, De la naure (livre II)

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(1) D’un point de vue technique elles sont pitoyables : prises à la volée, sans trépied (ce qui explique que certaines soient plus ou moins floues), sans recherche artistique particulière. Mais j’aime ces photographies. Y sont représentés là des amis de longue date. 

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 19:22

servitude3.jpg

 

A dire vrai je ne saurai affirmer d’où vient l’idée du titre de cette série BD fantastique si attachante, dont le troisième tome « L’adieu aux rois » est sorti en novembre dernier chez Soleil. J’aime cependant à y déceler un clin d’œil à l’œuvre maitresse d’Etienne de La Boétie.
Mais ici c’est essentiellement de la servitude des princes et des puissants dont il s’agit ; de l’hubris des ‘maîtres du monde’ – sous l’emprise qu’ils sont de leurs délires des grandeurs. Cette maladie de l’âme qui faisait dire à Sénèque : « Combien d’hommes que l’opulence accable ; (…) que de grands à qui le peuple des clients toujours autour d’eux empressé ne laisse aucune liberté ! » (1).

 

Ecrit par Fabrice David (Les voies du seigneur) le scénario solidement charpenté, développe une intrigue complexe et passionnante ; nombre de romanciers , d’ailleurs, feraient bien de s’en inspirer (mais il est vrai que de nos jour on donne plutôt dans l’autofiction narcissique que dans la saga).
Je ne reviendrai pas ici dans le détail de l’histoire, ni sur l’arrière-fond dans lequel évoluent lesServitude-1.jpg personnages, se trouvant sur la toile d’excellentes présentations vers lesquelles je renvoie volontiers les lecteurs intéressés. Je me contenterai juste d’évoquer la subtilité avec laquelle sont distillés, au fil de l’aventure, les éléments fantastiques du scénario. Ainsi Servitude prend ses racines dans un univers de type médiéval, avec un soupçon de magie et de créatures hybrides. Et à la lecture des trois premiers tomes de cette palpitante saga (qui devrait en compter au moins cinq), je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec la superbe série télévisée intitulée Le Trône de fer (Game of thrones), dont la saison II est actuellement en préparation. Je ne savais d’ailleurs pas - j’aurai dû, à la richesse du scénario le soupçonner - que l’adaptation télévisuelle s’adossait aux écrits d’un certain George R. R. Martin, écrivain américain dont je dois reconnaître, à ma grande confusion, que jusqu’alors je n’avais jamais entendu parler. Le premier tome de sa saga (sur un cycle qui devrait en compter sept en sa version originale, les traductions françaises étant davantage saucissonnées, probablement pour des motifs mercantiles), précisément intitulé Game of thrones est sorti en 1996. Actuellement il en est au tome 5 (Dance with dragons, sorti en 2011).
Cette impression de connivence fortuite entre le Trône de fer et Servitude  a été confirmée par le dessinateur et coloriste de la série BD, Eric Bourgier en personne : « J’ai découvert tardivement les romans du Trône de fer et je dois dire qu’il a fait un truc très fort avec lequel nous n’avons pas la prétention de rivaliser, mais c’est vrai qu’il y a un esprit commun avec notre univers ».

 Servitude-carte.jpg

Servitude-2.jpgCe qui m’amène à dire quelques mots du travail d’Eric Bourgier, dont il n’est pas anodin d’indiquer qu’il a débuté sa carrière comme illustrateur de jeux de rôle.
Au niveau des tons, à mille lieues des planches flashy qu’affectionnent certains - dont je ne fais pas partie - la dominante marron rehaussé d’une palette de gris sert à merveille le propos. Le rendu n’est ni glauque ni terne. Tout au contraire. L’ambiance est plantée, avec juste ce qu’il faut de contrastes et, des déserts brulants de la province de Veriel aux froids sommets des terres d’Anoroer, on sent parfaitement la dureté de ces temps d’incertitudes où sourdent mille et une manigances. Quant au dessin, juste ciselé avec une dextérité qui force l’admiration, il ne concoure pas moins que la palette de couleurs à l’immersion dans cette œuvre passionnante dont c’est avec impatience que j’attends le prochain tome (il me faudra armer de patience, chaque sortant avec un intervalle moyen de trois ans).
Least but not last, j’ai particulièrement apprécié les éléments annexes aux planches dessinées proprement dites. La carte, cela va de soi, mais aussi les lettres, les documents décrivant le contexte et la société dans lesquels évoluent les personnages, ainsi que les textes relatant l’issue de la bataille de L’adieu aux rois (procédé ludique tant qu’original de finir l’histoire). Les amateurs de jeux de rôle, particulièrement les MD, y verront là un background particulièrement bien ficelé.

 ServitudeT01P19.jpeg

On l’aura compris, Servitude est définitivement une série qui se doit trouver dans les meilleures BD-thèques.

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(1) Sénèque, De la brièveté de la vie.

 

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 18:02

Masque-venise.jpg

 

 

Tiré d’un verbe latin signifiant parler au travers, la persona désignait dans l’antiquité le masque que portaient les acteurs de théâtre… Du Volta vénitien à la tragédie grecque, passant par les dispositifs fabuleux portés en Afrique lors des cérémonies funéraires ou initiatiques, le masque a toujours été la parure du genre humain.

 

D’un habile rhéteur, d’un intriguant, d’une courtisane ou d’un diplomate qui sait son métier au bout des ongles, ne dit-on pas qu’ils avancent masqués ? 
Du factice au vraisemblable il n’y a qu’un pas ; et de l’artifice au naturel que l’épaisseur d’un cheveu.

 aztekegr

Lorsque les fasciés emplumés préludent au massacre sur les marches des temples méso-américains  - autels sanglants en plein air ;
Lorsque surgissent la nuit dans la savane les gueules peintes des hommes léopards, ces griffeurs des folles espérances ;
Et tant d’autres encore, mû par d’irracontables instincts.
Ils ne font qu’assassiner les apparences…

  

Qu’il soit instrument de séduction ou d’effroi, le masque n’en a pas fini de fasciner et de servir aux plus sourdes fantasmagories !

 

Chez Jung la persona fut interprétée comme le ‘masque social’, cache-misère à nos blessures, et dont, par obligation, nous nous affublons pour rendre la compagnie de nos congénères supportables.

Sans ces oripeaux hypocrites, pas de vie sociale possible.
A chaque situation son vêtement propre.
Philosophe-barbu.jpgUn vieux proverbe grec nous met en garde : « la barbe ne fait pas le philosophe » ; il n’empêche, une face ‘empoilée’ confère d’ordinaire au plus plat prosateur un petit air de respectabilité.
Et qui sait si, à force d’incarner notre rôle, nous ne finissons pas par nous y identifier.

 

A l’heure où fleurissent un peu partout, sur les friches d’un hédonisme forcené, les tests de personnalités ; introspection oblige !
Exhortation à ôter le masque pour mieux se mentir à soi-même, tel semble être l’impératif catégorique des sots.
Le connais-toi toi-même du vulgaire est en nos sociétés promis à un bel avenir…

 

On en oublierait presque le masque mortuaire.
Le seul promis à réel un avenir.
Notre unique certitude ;
Là, lorsque cesse le jeu.

 

masque-KWELE.jpg 


Ces quelques digressions sans prétentions ni buts, ont pris leur source dans la singulière résonance que j’ai cru déceler entre deux images. Aussi, mon intention initiale, sous l’effet d’une impulsion dilettante, n’était de ne commettre qu’un billet sans texte.
Seule une légende humoristique, en guise de clin d’œil, devait accompagner cette synchronicité des plus factices.
Par un mouvement d’humeur incompréhensible je me suis laissé à développer une vaine cogitation autour de la persona. Si bien que mettre à présent en illustration du billet ladite photographie a perdu son sens.

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 14:10

 

_warning_s.jpgSuite à un soucis Overblog dans les commentaires de cet article (qui refusent de s'afficher) , j'ai recopié ceux qui m'ont déjà été adressés et je les ai publiés sous la forme d'un nouveau billet (voir ici).

Je ferai de même pour les prochains (je reçois bien les commentaires en zone administration du blog)

 


 

Il est parfois des disputes qui trouvent des issues tout à fait surprenantes.

 

Lorsque j’écrivis ce billet intitulé 'Dans quelle édition lire Montaigne ?' (qui provient pour grande part d’un texte antérieur rédigé en 2009) je ne savais rien de Frédéric Schiffter ; rien de l’homme, rien de l’œuvre. Ce n’était alors qu’un nom propre. Pire, pour être tout à fait honnête il me faut confesser ici que j’ai  confondu Frédéric Schiffter avec Jean-Claude Milner qui, quelques mois avant la rédaction de mon premier texte, m’avait passablement agacé lors de son passage dans une émission de Réplique. Aussi, après lecture, non point à « sauts et à gambades » mais au galop, de l’article de Frédéric Schiffter intitulé ‘Montaigne dans le texte ?(voir le scan de l'article tout au bas de ce billet) , enfourchant illico mon destrier vengeur je me précipitai sus à l’ennemi, et commis une introduction dans un style pamphlétaire dont je fus, en premier instance, plutôt fier : c’est que j’y voyais là un affront fait à ceux qui, comme moi, ne sont point correctement outillés par leur cursus scolaire pour lire de prime abord Montaigne dans le texte, avec aisance suffisante. Bref, cette posture esthétique allant contre une traduction en langue vulgaire de Montaigne, je la perçus comme le refus d’un nantis du savoir de reconnaître le droit à l’infirme d’avoir sa béquille… Ceci pour expliquer la virulence de mon verbe d’alors.

 

P1010156Mon forfait à peine commis, je l’oubliai tout aussitôt pour m’en aller vaquer sous d’autres cieux à d’autres occupations ; plongé en d’autres lectures, ne prenant alors que peu de soin à relever mes courriels étant donné que de commentaires je n’en avais encore jamais reçu le moindre… Voici pourquoi ce fut avec grande stupeur qu’un jour je découvris une missive du philosophe, abandonné depuis des semaines dans ma boite. Le message tenait en peu de mots. Il visait juste, frappant là où ça fait mal ; cinglant, à la hauteur de ma propre attaque… Comment, pensais-je alors non sans un certain trouble qui ne cédait en rien à une belle perplexité embarrassée, comment est-il possible qu’un philosophe d’une notoriété certaine puisse condescendre à se compromettre à répondre à une offense lui ayant été faite par un obscur blogueur ? C’était là un insondable mystère…

 

Passé la première stupeur il me fallut bien m’en retourner sur mon billet pour tâcher de comprendre ce qui avait pu causer tel courroux de l’auteur du ‘Bluff éthique’. Force me fut alors d’admettre que je n’y avais point été avec le dos de la cuillère, et qu’en réalité ce soufflet en retour était, ma foi, mérité. Mais je n’en allai point m’en laisser compter par le premier philosophe venu me chatouiller l’échine et, bien qu’ébranlé, relevant le gant je répondis à mon agresseur que je prenais son message comme un encouragement… Ceci fait, relisant mon article, j’y retirai néanmoins une phrase m’apparaissant inutilement blessante.

 

Le temps faisant, j’oubliais l’incident, jusqu’au jour où je reçus un commentaire  sur l’un des articles où je me félicitais de l’abandon (mieux, de son déboulonnage) par M.Onfray de la pseudoscience psychanalytique. Ce commentaire, reprenant le texte d’un article, avait pour titre évocateur ‘Triomphe du sanchopancisme (Sur les suiveurs de Michel Onfray)’. J’en reçus dans la foulée un second exemplaire, conséquence d’un malencontreux double clic commis par l’émetteur de ce que j’avais déjà pris pour un facétieux clin d’œil ; habile provocation donnant dans les faits matière à penser. Suivait un courriel où l’auteur du ‘Plafond de Montaigne’ s’en excusait avec humour : « Déjà que vous n’avez pas bonne opinion de moi… ». Chaussant alors les bottes de celui qui ouvrit son livre par une déclaration de bonne foi, je crus opportun de répondre par un extrait des Essais, évitant soigneusement l’édition ‘fadasse’ objet de la polémique, lui préférant celle, toujours à mes côtés, paru à la Pochotèque et qui suit l’édition de 1595 – seule l’orthographe y est modernisée ; quant à l’extrait retenu pour servir ma cause, il était tiré ‘Du pédantisme’.

 

L’un des livres de Maine de Biran à pour titre ‘De l'Influence de l'habitude sur la faculté de penser’. On ne saurait mieux dire. Et c’est bien de l’altérité de pensée dont on tire le meilleur miel. Ainsi, s’il est de nécessité vitale de frotter sa cervelle à qui ne pense pas a priori comme soi, encore faut-il trouver qui pour en accepter le jeu. C’est ici qu’il me faut rendre justice à Frédéric Schiffter. Mieux, le remercier.

 En effet, ce que je n’avais pas imaginé, c’est qu’à la suite de la publication de mon commentaire, tiré donc des Essais, s’ensuivrait une correspondance des plus enrichissantes ; courtoise, puis même amicale…

 

Ce fut ainsi Montaigne qui nous réconcilia.

 

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De notre dispute montaignienne il ne reste que scories laissées par les traces de ma prose initiale (que j’ai conservée comme vestige et, surtout, pour compréhension de comment une situation de conflit peut tourner parfois dans une direction que nous n’aurions jamais imaginé). Plus qu’une dispute d’ailleurs, si l’on y regarde de près, il s’agissait là d’un malentendu. Et plus qu’un désaccord de fond, c’est sur la forme que portait le différent.

 philosophie_sentimentale.jpg

Au constat d’un trafic régulier sur mon billet ‘Dans quelle édition lire Montaigne ?’ il m’apparaissait, depuis un bon moment déjà, indispensable cette mise au clair.


D’ailleurs, et en aparté, je ne saurai que trop conseiller à qui parcoure ces lignes de se plonger dans la lecture des ouvrages de Frédéric Schiffter. S’y mêlent, avec délice inestimable, la clarté - mais sans concession quant au fond (ce qui est vertu assez rare de nos jours) -, le soucis de concision, la beauté un peu sombre et désabusée de la prose schifftérienne, l’érudition sans pédanterie ; bref toutes les marques d’un style ! J’ajouterai encore les passages autobiographiques (qui rendent si vivants ses livres) ainsi que le scalpel d’une pensée qui plonge droit à l’essentiel – là, au cœur de nos certitudes les mieux établies.
Je viens de dire comme je pense mais m’arrête ici pour ne point donner impression de faire dans la flagornerie. Pour contrebalancer même ce qu’il m’a pris de confesser, je concéderai ici que je dois à Michel Onfray ce qui ressemble à s’y méprendre à ce qu’il a appelé dans l’une de ses leçons un ‘hapax existentiel’. Et quitte à déplaisir à l’un comme à l’autre, j’enfoncerai le clou disant que du haut de mon médiocre entendement je les perçois comme les deux faces d’une même monnaie (j’ai certes l’impression de vouloir réaliser la quadrature du cercle).   

 

C’est sous la flambée, un verre de vin à la main que j’ai tiré dernièrement le plus grand profit de ‘Philosophie sentimentale’, là où se trouve dit : « … pas d’œuvre sans introspection » (P 55). Par contrepoint, ce fut sous un soleil d’août  que je lus avec émotion l' ‘esthétique du pôle Nord’ de M.Onfray, livre m’ayant le plus touché avec le Recours aux forêts’.

 

Enfin, puisque de ses erreurs il faut bien tirer enseignement, je dois dire qu’avec le recul les conséquences de ma maladresse inaugurale eurent un effet tout à fait paradoxal. Mais que ceci ne vaille point pour un encouragement à se conduire, à mon exemple, en parfait balourd. N’oublions pas que d’une même conduite peuvent survenir des effets opposés (cf Montaigne, Livre I, chap XXIII ‘Divers événements de même conseil’).
Des conséquences donc de ma gaucherie, puisqu’il en était question, découle ainsi la découverte d’un auteur (que je n’aurai sans doute jamais lu sans cela) dont la pensée s’avère des plus rafraîchissante ; une pensée m’ayant contraint à pousser au-delà de mes habitudes cognitives. Mais plus essentiel, au travers ces échanges j’ai pu découvrir une parcelle de l’homme qui se tient derrière le philosophe.
« Si j'avais pu imaginer lors de notre querelle inaugurale que quelques temps plus tard nous deviserions si amicalement sur la toile ! Je m'en réjouis ! ». Je ne saurai mieux dire.

 

P1010242


En guise de post-scriptum , d’un point de vue pratique je retire de cette aventure les leçons suivantes :

Ne jamais se laisser aller sur le coup d’une émotion à des attaques ad hominem (solution de facilité). Mais laisser décanter. Et si critique il doit y avoir, qu’elle se fasse sur le fond et rien d’autre.
Avant de s’en prendre à un auteur, la moindre des délicatesses consiste au moins à en avoir lu un livre.
Il y a tant de sujet dont nous pouvons tirer bénéfice qu’il est n’est d’aucun profit à passer son temps à répandre de sa mauvaise bile.

 


 

Philosophie magazine - N°27 - Mars 2009, page 85

 

Polemique-Montaigne-.jpg

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 08:25

Nietzsche demeure pour moi un insondable mystère.

 

Il y a de cela environ deux ans j’écrivais dans une chronique toute personnelle : « Je suis mal à mon aise  avec la pensée de Nietzsche. Quelque chose d’indistinct, d’informulé qu’il me faudra éplucher et mettre à nu. Voyant d’aucuns, et parmi eux quelques sommités, évacuer d’un mot - ou mieux nier - ce que certaines idées nietzschéennes peuvent avoir d’ambigües, voire de nauséeuses ; les voyant, disais-je, noyer telle sentence ou tel aphorisme dans une complexité artificielle, si bien que toute perplexité se trouve repoussée à une mauvaise lecture de l’œuvre du « Maître », décontexualisée et donc forcément fautive, déviante donc indigne, je m’interroge ». J’ajoutais un peu plus bas, en guise de conclusion provisoire, ce qui m’apparaissait être une saine pharmacopée pour me débarrasser de mon trouble. «…une relecture éclairée. Sans parti pris ni exaltation », voilà ce qui, en bref, il me fallait.

 

friedrich-nietzsche-paul-ree-lou-andreas-salome.jpgJe concède n’avoir, depuis lors, bu la potion qu’à moitié, ne relisant dans les faits qu’une bonne part de ‘Par delà bien et mal’. Rien de plus de Nietzsche lui-même qui, chez moi, ne peut se lire qu’à petites gorgées.
Pour le reste, décidé de me faire une idée plus ferme du philosophe au marteau, je me suis tourné vers la prose, plus ou moins éclairée, de quelques commentateurs (1). Hélas, je ne m’en trouve guère plus avancé.
Sans doute ai-je été mieux inspiré à l’écoute de quelques belles émissions radiophoniques ; ainsi le 20 janvier dernier, lors d’une semaine consacrée à Nietzsche, Raphaël Enthoven recevait Patrick Wotling dans ‘Les nouveaux chemins de la connaissance’ pour  y parler de la critique que Nietzsche adresse aux autres philosophes et à la philosophie.
Je n’oublie pas ici une très salutaire conférence d’Alexandre Lacroix autour de Nietzsche et des hyperboréens, avec, pour support, la première page de l’antéchrist. Il y sera notamment question de l’apollinien et du dionysiaque.

 

 

Nietzsche n’est pas de ces philosophes à la prose desséchée, de ces faiseurs de salmigondis indigestes qui désespèrent le commun. Bref, il n’est pas genre d’homme à noyer la simplicité - voire l’indigence - du propos dans ce que ma probable inculture me fait apparaître comme un pédant verbiage ésotérique. « Si j’avais la pulsion du thésard, écrit Frédéric Schiffter dans Le plafond de Montaigne, je pourrais ergoter sur l’approche sub specie temporis de l’être chez Montaigne ; ou, en jargonnant comme Kant, sur son parti pris de penser le monde à travers un ‘jugement réfléchissant’ – de manière subjective -, au lieu de le subsumer sous les catégorisations d’un ‘jugement déterminant’ – de manière objective. Mais n’ayant qu’un instinct de lecteur, ma thèse est simple : si Montaigne se retire en sa librairie pour écrire, c’est pour continuer ses conversations avec Etienne, son frère, et avec Pierre, son père, tous deux réduits au silence définitif à cinq ans d’intervalle » (2). Voilà magistralement dit ce que m’inspirent ces tanks conceptuels que sont ces épais volumes d’un Heidegger ou encore, par exemple, ces arguties absconses d’un Kant (je n’ai jamais pu, malgré la meilleure volonté, dépasser la moitié de la ‘Critique de la raison pratique’ sans me surprendre à rêvasser à tout autre chose).
Et si un livre me tombe des mains autant passer à autre chose… Quitte à y revenir ultérieurement – ou pas.

 

Mais, histoire de ne point toujours taper sur les mêmes, il me faut reconnaître que Spinoza me fait à peu près le même effet. Cela me désole terriblement, tant ce que j’ai pu entendre au sujet polisseur de lentille me laisse supposer quelques possibles accointances avec sa pensée. Et si célèbre la formule «… les hommes se croient libres, seulement parce qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés » (3), claire et limpide, donne belle matière à méditation, pour le reste la mathématique spinosiste demeure hors de ma portée. Un exemple : « Axiome. 1) La substance existe, en raison de sa nature, antérieurement à tous ses modes (modifications). 2) Les choses qui sont différentes se distinguent les unes des autres, soit réellement, soit modalement. 3) Les choses qui se distinguent réellement, ou bien ont des attributs différents, comme la pensée et l'étendue, ou bien se rapportent à des attributs différents… ». Je vous épargne les quatre autres axiomes qui suivent. En découlent : Proposition I et démonstration. Proposition 2 et démonstration. Etc. Jusqu’au corollaire : « La nature est connue par elle-même et non par quelque autre chose. Elle consiste en une infinité d’attributs dont chacun est infini ou parfait en son genre ; à son essence appartient l’existence, de telle sorte qu’en dehors d’elle il n’est aucune essence ou existence, et ainsi elle coïncide exactement avec l’essence de Dieu, seul glorieux et béni » (4). Au risque de passer pour un cuistre, cette mathématique me tombe littéralement des mains.
« Beaucoup de choses dans le chapitre sur les préjugés des philosophes, au début de ‘Par-delà bien et mal’, à la fois les adversaires, ceux qu’il détruit successivement, Kant, Spinoza, le phtisique et son charlatanisme mathématique – ou géométrique -, Platon évidemment, Epicure même, avec qui il a été plus charitable dans d’autres textes, Liebnitz,… » (5). Me voici donc rassuré.

 

Passant, toute autre est la philosophie anglo-saxonne. Lisible par tous, compréhensible. Il en va de même des philosophes des Lumières. Nietzsche est dans cette veine, la puissance lyrique en plus, ce qui rend peut-être le propos plus immédiatement difficile à appréhender. Qui n’a pas à l’esprit  - ou n’a jamais cité - l’une de ces formules définitives marquant si bien les esprits ? Par exemple : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ».
Fulgurance de l’aphorisme donc, mais faussement simple – nécéssitant souvent une large culture. Sujet donc aux contresens, aux interprétations, aux appropriations et récupérations de toutes sortes.

 Par-dela-bien-et-mal.jpg

Dans le préface de « Par-delà bien et mal », Nietzsche pose en liminaire : « … la plus durable et la plus dangereuse de toutes les erreurs jusqu’à présent a été l’erreur d’un dogmatique, à savoir l’invention par Platon de l’esprit pur et du bien en soi. (…) Mais le combat contre Platon, ou pour le dire de manière plus intelligible et pour le ‘peuple’, le combat contre l’oppression millénaire de l’Eglise chrétienne – car le christianisme est du platonisme pour le ‘peuple’ » (6). Voilà qui aurait dû me réjouir, lorsque la première fois j’entamais le livre. C’était en août 2000, sur les bords de la baie de Somme. En vrai, je suis passé totalement au travers, faute alors de connaître véritablement Platon (tout ce que j’en savais, c’est qu’il était le plus célèbre philosophe de l’antiquité).
Avec cette manie archiviste qui me pousse à dater, situer et commenter mes lectures je puis aujourd’hui, secouant ma nostalgie, reconstituer à peu près l’historique de cette plongée en terre nietzschéenne. Au-delà de l’anecdote d’ailleurs, ces écueils qui me firent fractionner cette lecture illustrent bien toute difficulté, pour l’ignare ordinaire, à appréhender une œuvre si foisonnante. Et de la mécompréhension au cliché il n’y a pas loin...
« L’arrivée de l’eau, notais-je alors à même le revers de la couverture. Comme une délivrance. Le reflux. Comme un apaisement. Une saison avalée. La nuit. Comme une désespérance. Etal ». Cette année là, je n’ai pas dépassé la centaine de pages. Et ce n’est qu’en septembre 2006 que j’ai repris le livre, y inscrivant assez fier, sous ma vaniteuse et lyrique métaphore marine : « Je n’avais, en 2000, pas les clés de lecture que j’ai à présent… En définitive je suis passé à côté et au travers ». Bien présomptueuse assurance ! Car je n’allais pas me montrer encore à hauteur de la tâche. Enfin, un soir de juillet 2008, une heure avant minuit, je repris sous une impulsion soudaine mon ‘Par-delà bien et mal’ page 204 après y avoir ajouté un nouveau graffiti à la mémoire de ma tante, alors récemment décédée : « Elle avait lu Nietzsche dans sa jeunesse. Et me disait souvent, goguenarde : Il n’y va pas de main morte ! ». Elle ne fut pas pour rien dans ce désir de me frotter une nouvelle fois à Nietzsche. Et cette fois, je suis allé au bout, crayon à la main, sans regretter cette lecture parcellaire…
En suis-je devenu lecteur plus averti ? J’en doute profondément…

 

Dans « Comprendre Nietzsche », Jean Lefranc insiste sur l’ambivalence des notions et des doctrines chez Nietzsche. « L’erreur de beaucoup de nietzschéismes est de ne pas en tenir compte et de chercher à réduire cette ambivalence en invoquant une évolution de la pensée de l’auteur, ou tout simplement un manque de cohérence d’un recueil d’aphorismes à un autre. Il ne resterait plus alors, par un choix unilatéral de ‘valeurs’ qu’à construire une philosophie morale (ou immoraliste), une philosophie politique de Nietzsche aussi simpliste que cohérente, susceptible de provoquer l’enthousiasme ou la réprobation chez nous autres modernes… » (7). Dont acte.

 

Nietzsche penseur ‘intempestif’. Assurément.
Et si ce dernier me reste insaisissable, résistant (et c’est sans doute tant mieux) à ma manie des classifications, je n’en relève pas moins cet extrait de la conclusion du livre de Jean Lefranc (livre assez mal nommé à mon goût) : « Il ne saurait y avoir d’esprit libre sans un certain ‘sens de la distance’ (…) et surtout il ne saurait y avoir d’esprit libre sans probité… » (8). Cela rejoint les propos de Patrick Wotling, tenus dans ‘Les nouveaux chemins’ : « Nietzsche est extrêmement sévère à l’égard des professeurs et des universitaires. Il a choisi lui-même de tourner le dos à cette carrière qu’il avait entamé pourtant brillamment – donc ce n’est pas par dépit qu’il tient ce type de propos – et il est également extrêmement sévère envers les philosophes à cause d’une certaine cécité à l’égard de soi-même et, pour dire les choses de manière plus précise et certainement plus cruelle, un manquant de probité, un manque d’honnêteté intellectuelle, un manque de droiture ou de rigueur intellectuelle, que Nietzsche reproche sans arrêt. C’est le reproche fondamental qu’il adresse en fait aux philosophes… » (9)

 

A craindre qu’il me faille rester sur cette mer incertaine…  


 

  Conférence avec Clément Rosset, Dorian Astor et (hélàs) Ph Sollers

 

 .

 

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Nietzschze, u voyage philosophique
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 (1) Je ne puis compter sur les nietzschéens, trop occupés à la défense de leur champion ; ni à ses ennemis, juste préoccupé d’en faire un portrait calamiteux… Qui assez neutre et assez pédagogue ?…

(2) Frédéric Schiffter, Le plafond de Montaigne, p30 –31. Ed Milan 2004.

(3) Spinoza, Ethique, III, 2, scolie.

(4) Spinoza, Court traité, II, appendice.

(5) Raphaël Enthoven, dans les NCC du 20 janvier 2011. (Emission toujours écoutable).

(6) Préface datée de juin 1885. Sils-Maria, Haute-Engadine.

(7) Jean Lefranc, Comprendre Nietzsche, Armand Colin 2003.

(8) Op cité.

 (9) NCC du 20.01.2011 (cf note 5). 

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 09:03

Ce qui suit est tiré de l’excellent ouvrage de synthèse de Jean-Léon Beauvois, « Les influences sournoises » paru il y a quelques semaines chez Bourin. Outil indispensable pour qui veux comprendre les mécanismes insidieux d’influences (et pourquoi non les enrayer en partie), le livre, au sous-titre évocateur « Précis des manipulations ordinaires », mérite une lecture tant attentive qu’exhaustive. C’est clair, sans jargon sibyllin et le seul néologisme que j’y ai relevé est cette savoureuse notion du soi-ïsme sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet (Je prépare une fiche de lecture de cet incontournable).

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Pour l’heure j’en reviens donc à mon extrait des « influences sournoises » (p 81 –82). Il est tiré du chapitre 2 (« La fabrique de l’opinion de base ») du livre. Je reprends ici une petite partie du paragraphe ayant donné le titre à ce billet. Il y est question d’un exemple que je laisse à la méditation de chacun : james bond girl

 

« Le mensonge du prime time : C’est là l’effet qu’on appellerait volontiers ‘l’effet avec tout ce qu’on voit et tout ce qui se passe…’.
Je pense à mon copain maçon. Il est confronté à de si nombreuses scènes d’amour physique qu’il en vient à juger pathologique la rareté de ses ébats, tout juste bimensuels, avec sa femme. Et qui durent quand même moins longtemps. Est-il toujours un vrai mec ? Il lui arrive de penser que sa modération devient problématique. Il voit tant de jeunes, de cadres et d’intellectuels entre 20 h et 22h30 qu’il lui arrive de se demander ce qu’il peut encore faire, lui, dans ce monde, avec son métier manuel d’une autre époque et ses 50 ans qui le tiennent désormais hors du coup. Et ils ont si souvent de belles femmes, ces héros, même les plus vTV-influence.-jpeg.jpgils ou les plus dégradés, que la sienne commence à l’agacer grave. Elle devrait au moins faire de l’aérobic. Il divorcerait bien, mais le culte de la famille auquel il est régulièrement exposé dans les séries et les pubs lui donne à réfléchir sur le sens authentique et profond de l’existence en cocon. Le quota ridiculement faible d’informations internationales lui donne à penser que c’est en France que se passent les événements les plus intéressants. Mais il voit aussi tant de violence, et il est tellement informé sur tout ce qui se passe, qu’il en vient à changer tous les ans de dispositif d’alarme supposétv-influence-2.jpg protéger sa villa. Il est convaincu de vivre dans un monde très dangereux (1). Je peux affirmer qu’il n’y a eu aucun cambriolage dans sa rue depuis au moins 10 ans. Dites-le-lui. Il répondra que ça arrivera forcément un jour. Il ne croit pas non plus qu’il y ait aussi peu de récidivistes que le donnent à penser les statistiques avancées par des juges qu’il sait trop laxistes, et ce sont ceux qui lui ressemblent le plus qui viennent le clamer sur les écrans. On en voit tous les jours, non, des récidivistes et des victimes regrettant le laxisme des magistrats ? Alors, hein ! Et les politiques sécuritaires, comme il se doit, l’enchantent. Avec tout ce qui se passe… Ce n’est pas demain qu’il votera pour ceux qui ont des discours de travailleurs-sociaux-à-la-noix (toujours son langage), qui relâchent les coupables dans la rue et oublient les victimes. C’est qu’il est, lui, une victime potentielle dans un monde dangereux. Montrez-lui les statistiques attestant une diminution de la criminalité depuis le XIXe siècle, il vous dira qu’il n’est pas un intellectuel et qu’il voit bien, lui, ce qui se passe ».

 

(1) Note de Jean-Léon Beauvois :
« Entre le 7 janvier 2002 et le second tour de l’élection présidentielle, les journaux télévisés avaient consacrés 18766 sujets aux crimes, jets de pierre, vols de voitures, braquages, intervention de la police nationale et de la gendarmerie.(…) L’insécurité fut ainsi médiatisée deux fois plus que l’emploi, 8 fois plus que le chômage… » (Halimi, Les nouveaux chiens de garde, 2005, P 78). On sait qu’il n’y a pas de corrélation entre l’évolution du nombre de crimes et le nombre de faits divers impliquant des crimes évoqués à la télévision. Il n’y a donc pas de corrélation entre le sentiment d’insécurité et l’insécurité réelle (N.Bourgion, Les chiffres du crime, L’Harmattan, 2008).

 

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Published by Axel Evigiran - dans Sciences humaines
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