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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 09:17

 

Beloeil - 2013 05-008

 

Billet transféré à cette adresse :

PRINCE DE LIGNE - BELOEIL

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1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 09:50

l-ami-de-la-mort-pedro-antonio-de-alarcon-9782755701036.gif

 

Tiré de la mythique collection Babel, aux textes choisis et préfacé par Jorge Luis Borges, voici deux nouvelles de l’écrivain espagnol Pedro Antonio de Alarcon, ce « révolutionnaire violent qui finit par devenir conservateur sincère et résigné ». 

Derrière la couverture sur fond gris à la saveur d’un romantisme le plus noir, la première de ces histoires, L’ami de la mort, occupe l’essentiel du livre. 

Prose ciselée dans l’encre des intrigues de palais, ou l’amour n’est qu’une manière de s’aimer soi-même, la générosité le masque de l’ambition la plus nauséeuse. Un enfant adultérin se fera savetier avant de devenir médecin de la cour…  

 

Idéale lecture en ce jour macabre ; aux accent de l’Ecclésiaste


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« (…) la gloire n’est qu’un mot vide que l’on accole par hasard, et par hasard seulement, au nom de tel ou tel cadavre. Tu auras compris enfin, que tout ce que font les hommes n’est qu’un jeu d’enfants pour passer le temps, que leurs misères et leurs grandeurs sont relatives, que leur civilisation, leur organisation, leur organisation sociale et leurs intérêts les plus sérieux manquent de sens commun, que les modes, les coutumes, les hiérarchies ne sont que fumée, poussière, vanité entre les vanité… Mais que dis-je vanité ? Bien moins que cela ! Ce ne sont que des jouets pour tromper l’oisiveté de leur existence, délire de malade, hallucinations de fous ! Enfants, vieillards, nobles, plébéiens, sages, ignorants, beaux, contrefaits, rois, esclaves, riches ou mendiants… à mes yeux, ils sont tous égaux : ils ne sont que poignées de poussière que disperse mon souffle ! Et tu t’obstineras à invoquer la vie ! Tu me répéteras que tu ne veux pas quitter ce monde ! »


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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 18:07

Fort.jpgAdolescent, je me rendais régulièrement à la bibliothèque municipale, une retraite fantastique bourrée de trésors, caverne retranchée à l’abri des murs épais d’un ancien fort, sous le couvert d’arbres d’âges vénérables. 

 

Pour un abonnement modique, j’y dévorais des kilos de bandes dessinées, des Tardi évidemment, avec la belle égérie des muséum enténébrés du début du XXe siècle, je veux nommer Adèle Blanc-Sec, ses ptérodactyles, ses savants fous et ses momies. Pas très loin attendaient les Hugo Pratt, sous l’œil de Corto Maltese et de son ami Raspoutine, ou de l’énigmatique Cush, celui-là n’aimant pas que l’on trouble le silence du désert et qui ne buvait jamais de thé avant cinq heures.  La compagnie était bonne avec les planches noires et blanches, teintées mystère de Comès. Y suintait cette sorte de magie rurale propre à faire hausser les épaules des citadins trop rationnels pour croire à ces histoires à dormir debout venues du fin fond des Ardennes ; délires à la limite de l’inquiétant, noyé dans la méchanceté ordinaire. Il y avait aussi Rork, ce héros étrange d’Andreas et ses labyrinthiques pérégrinations dans les décombres de cathédrales égarées dans les limbes du monde. 

 

Meyrink.jpgCe qui amène tout naturellement à Borges. Car au-delà des bandes dessinées, représentant un espace circonscrit dans la bibliothèque, assez famélique au final, les étagères dégoulinaient surtout de littérature. Dans les méandres de tous ces rayonnages, groupés par thèmes, ceux que j’affectionnait en particulier avaient pour étiquette ‘nouvelles et romans fantastiques’. M’y attendaient les Lovecraft, les Poe, et autres enchanteurs du bizarre. Une collection particulière avait un jour attiré mon attention. C’était de beaux objets d’une teinte gris taupe étirés en hauteur, et aux couvertures ornées d’un dessin donnant l’impression d’ouvrages d’un autre temps. On n’aurait su mieux faire pour mettre en humeur le lecteur. Cette collection s’appelait La bibliothèque de Babel, du nom d’une nouvelle fameuse du directeur de l’éphémère épopée, Jorges Luis Borges en personne, qui assura toutes les préfaces et présentations des auteurs et textes qu’il sélectionna.

 

Sorti initialement en France en 1977, dans des tirages limités à 4000 exemplaires, la collection sera réédité en 2006 - et ce jusqu’à la faillite de l’éditeur en 2009.

 

C’est sur une impulsion soudaine, teintée d’un zeste d’esprit de nostalgie, que je viens de me reconstituer partie de cette collection mythique.

 

Le premier de ces livres à m’être passé entre les mains est celui regroupant trois textes de Gustav Meyrinck, un auteur à ce qu’il me semble plutôt méconnu, doté d’un beau style mis au service d’une acuité existentielle toute particulière ; une lucidité qui fera dire à l’historien de la littérature Albert Soergel « que Meyrink avait commencé par éprouver que le monde était absurde et, par conséquence, irréel » (introduction de Borges). 

 

La première de ces nouvelles, suave et sombre à souhait, à donné le titre au recueil et s’intitule « Le cardinal Napellus ».

 

En voici une page : 

 

gustav-meyrink.jpg« Un moment plus tard, nous entendîmes des pas dans l’escalier. Mais ce n’était que le botaniste Eshcuid, rentré beaucoup plus tard que d’habitude de sa promenade, qui pénétrait dans la bibliothèque. Il tenait à la main une plante haute comme un homme et qui portait des fleurs éclatantes d’un bleu acier.

- C’est bien le plus beau spécimen de cette espèce que j’aie jamais trouvé ; je n’aurai jamais cru que l’aconit napel pouvait pousser à de pareilles hauteurs, dit-il d’une voix détimbrée après nous avoir salués. Puis, avec un soin extrême, afin que la plante ne perdît aucune de ses feuilles, il la plaça sur le rebord de la fenêtre.

L’idée me passa par la tête qu’il en allait de lui comme de nous et j’avais l’impression que M.Finch et Giovanni Braccesco à ce moment pensaient de même. Il erre sans cesse comme un vieillard sur la terre, comme un homme qui cherche sa tombe sans pouvoir ta trouver, ramasse des plantes qui demain seront flétries. Et cela dans quel dessein ? A quoi bon ? Il ne se le demande pas. Il sait qu’il agit sans but comme nous le savons pour nous-mêmes, mais ce qui est pire, la désolante certitude que tout est sans but, que tout ce qu’on a entrepris, grande ou petite chose, s’est épuisé au cours d’une existence, cette certitude-là devrait l’avoir glacé. Dès notre jeunesse nous sommes des agonisants dont les doigts palpent les couvertures avec inquiétude, sans savoir à quoi se raccrocher – des agonisants qui tout à coup prennent conscience que la mort est dans leur chambre… »

 aconitum_napellus_vulgare.jpg

Dans la nouvelle suivante, « Les sangsues du temps », les lettres vivo se trouvent être gravées sur la tombe du narrateur. Etranges circonvolutions qui le mèneront  à la séculaire « Société des Frères Philadelphes ». 

Un texte, pour reprendre l’expression de Borges, « qui excède la métaphore et l’allégorie ». 

 Meyrink-illustration.jpg

 « Les quatre frères de la lune » clos l’ouvrage. J’en reprendrait ici un mince passage, découpé arbitrairement en trois morceaux. Ces extraits, pas si à la marge que cela de l’intrigue principale, valent critique du progressisme, du primat de l’économique, du consumérisme marital. 

Des textes aisément transposables et qui ne laissent de surprendre par leur actualité : 

 

« Mais si les choses continuent comme nous l’espérons, au XXe siècle les gens n’auront bientôt plus guère le temps de voir la lumière du jour, tellement ils seront occupés à fourbir, à maintenir en bon état et à réparer la multitude sans cesse en augmentation de leurs machines.

 

(…)

 

‘Voyez plutôt : le père qui fait mourir son fils sous les mauvais traitements est condamné au plus à quinze jours de prison, tandis que celui qui endommage un vieux rouleau compresseur doit passer trois ans à l’ombre

 

(…)

 

‘Si jamais les femmes mettaient au monde des bicyclettes ou des pistolets à répétition, vous verriez comme il serait élégant de prendre soudain épouse, ou courrait au mariage à bride abattue ! » 

Marcin-Sacha-06.jpg

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 17:02

Misanthrope-00.jpg

P1070149.jpgOn ne savoure jamais tant une grande pièce - j’entends un classique – que lorsque nous en sommes déjà tout imprégné. 

 

Et lorsque advient l’instant magique de la représentation, que les feux s’éteignent pour laisser place à l’incarnation, la familiarité avec l’œuvre contribue au transport, et les vers glissent tout droit au cœur. 

D’un goût plus ferme on s’abandonne…. D’un pas plus ferme on s’aventure… 

Et les répliques dont s’est forgée la mémoire des temps nous entraînent et nous ravissent. 

 

Tel est du moins mon sentiment - conscient qu’on puisse avoir avis tout à rebours.  

 

Ce pourquoi, hier au soleil sous un pommier ai-je repris cette vieille édition du Misanthrope datée de 1939 soigneusement recouverte d’une couverture en lambeau et qui me vient de ma tante, elle-même ayant eu le livre annoté des mains d’une cousine dont ne me reste que Misanthrope-01.jpg


Un livre, mais pas n’importe quel livre. Comme le dit Alberto Manguel (Une Histoire de la lecture) « en fonction des époques et des lieux, j’ai appris à attendre des livres des apparences diverses et, comme dans toutes les modes, ces traits changeants attachent un caractère précis à la définition d’un livre. Je juge un livre à sa couverture ; je juge un livre à sa forme ». J’ajouterai : à sa saveur, à sa tessiture et à son histoire – la liste n’est pas exhaustive. 

 

Ainsi hier soir, comme on devine, nous sommes-nous rendus, famille au grand complet, à laMisathrope01-.jpg ville pour assister à une représentation du Misanthrope, pièce avec une mise en scène commise par Jean-François Sivadier

Et si, après cette belle expérience les avis divergent sur certains aspects, on s’accordera néanmoins pour louer le résultat d’ensemble. 

Pour préciser ma pensée sur ces marges, je dirai que sans doute par excès de conservatisme, j’aurai préféré décors et costumes d’époque, sans intempestives incursions d’éléments contemporains. C’est que les innovations conceptuelles de toutes sortes me gâchent quelque peu l’esprit des grandes pièces. Pour dire au plus juste, si je comprends que le metteur en scène veuille laisser sa marque, cette façon de penser que pour séduire et retenir l’attention du public il faille absolument introduire dans les pièces classiques de la modernité et du contemporain me parait, au contraire, avoir pour résultat d’en réduire la portée. Reste que l’interprétation d’Alceste est époustouflante, celle de Philinte savoureuse et celle d’Oronte, d’un comique fort à propos, tout à fait séduisante. Les autres rôles sont pareillement fort joliment incarnés, ma seule réserve étant le choix pour incarner et interpréter Célimène. Mais il est vrai que je suis un vieux grincheux… Aussi ne boudons pas notre plaisir ! 

Misathrope.jpg 

 Video---Misanthrope.JPG

Et s’il est des hasards, des singularités dont on voudrait faire sens, j’ajouterai qu’alors que nous avions nos places pour ce spectacle depuis de longs mois, le neuvième volet d’Ad Usum mei de Frédéric Schiffter me fit cliquer sur le lien vers une Petite philosophie du jet-setter ; qui me conduisit au Contre Debord


Je reçu les livres précisément avant-hier, soit la veille de la représentation de L’atrabilaire amoureux. Et lorsque on sait que la première édition du Contre Debord se nommait Debord l’atrabilaire, il y a de quoi y voir un signe…  

Ce que confirma ma lecture ou je lu, dans des pages précisément consacrées au Misanthrope

« Alceste clame si fort sa répugnance pour le genre humain, que nul ne prend garde que Philinte est le vrai misanthrope » et plus loin « Le ridicule d’Alceste vient de sa philanthropie déçue. L’élégance de Philinte, de son aimable lucidité ». (Frédéric Schiffter, Contre Debord pp 91-92).

Un renversement où la lucidité se trouve opposée à l’aigreur de l’atrabilaire : voilà une interprétation à laquelle je n’avais pas songée !

 

A l’appui de tels dires, deux passage de la pièce de Molière :

 

« Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage ».

- - - - -

 

« J’observe, comme vous, cent choses tous les jours,

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;

Mais quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître,

En courroux comme vous, on ne me voit point être ;

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont ;

J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font,

Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,

Mon flegme est philosophe autant que votre bile ».

 

Le flegme philosophe, qui fera dire à Philinte encore : 

 

« Il faut fléchir au temps sans obstination ;

Et c’est une folie à nulle autre seconde,

De vouloir se mêler de corriger le monde ».

P1070147.jpg

 


Quelques données sur la pièce 

(Je les tire de ma vielle édition) 

 

« Le Misanthrope fut représenté pour la première fois, sur la scène de Palais-Royal par Molière et sa troupe, le 04 juin 1666. C’était la seizième pièce de Molière. L’accueil du public fut, paraît-il, assez froid, et le succès, selon l’abbé du Bos, « ne se dessina qu’après huit ou dix représentations ». (…) Le Misanthrope fut néanmoins donné 34 fois en 1666, ce qui pour l’époque, est honorable ; par contre, dans les années suivantes, jusqu’à la mort de Molière, il ne fut voué que 25 fois. Il semble donc bien qu’en dépit de l’accueil élogieux dont la pièce avait été l’objet de la part de gens éclairés, le grand public ait boudé le Misanthrope. (…) A l’époque de Musset, le Misanthrope ne faisait pas recette, si l’on en juge par le début d’Une soirée perdue :

J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre Français,

Ou presque seul. L’auteur n’avait pas grand succès :

Ce n’était que Molière…

On donnait ce soir là le Misanthrope !

Reconnu néanmoins comme le chef-d’œuvre de Molière, le Misanthrope a eu à la Comédie Française, de 1860 à 1932, 1367 représentations, distancé seulement par Tartuffe et l’Avare. »

 


Avis de Chamfort sur Le Misanthrope

 

« Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système de la société, c’est Molière dans le Misanthrope. C’est là que, montrant les abus qu’elle entraîne nécessairement, il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu’elle procure ; que, dans un système d’union fondé sur l’indulgence mutuelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes et se tourmente elle-même sans les corriger… Mais en même temps, l’auteur montre, par la supériorité constante d’Alceste sur tous les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l’expose, éclipse tout ce qui l’environne… » 

 


Avis de Rousseau sur le Misanthrope


« Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien ; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage. (…)  Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage. S'il était moins touché des erreurs de l'humanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait-il plus humain lui-même? (…) Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l'avoue, qu'il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il ? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui demande, il s'en voit encore plaisanter lui-même au plus fort de sa colère. Il est naturel que cette colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de cette haine universelle en justifie pleinement la cause :


…………..Les uns parce qu'ils sont méchants

Et les autres, pour être aux méchants complaisants.


Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout e genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi; car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte, par sa coupable complaisance, les vices d'où naissent tous les désordres de la société.

Une preuve bien sûre qu'Alceste n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses incartades il ne laisse pas d'intéresser et de plaire. Les spectateurs ne voudraient pas à la vérité lui ressembler, parce que tant de droiture est fort incommode; mais aucun d'eux ne serait fâché d'avoir affaire à quelqu'un qui lui ressemblât : ce qui n'arriverait pas s'il était l'ennemi déclaré des hommes. Dans toutes les autres pièces de Molière, le personnage ridicule est toujours haïssable ou méprisable. Dans celle-là, quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire, on sont pourtant au fond du cœur un respect pour lui dont on ne peut se défendre. En cette occasion, la force de la vertu l'emporte sur l'art de l'auteur et fait honneur à son caractère. Quoique Molière fît des pièces répréhensibles, il était personnellement honnête homme; et jamais le pinceau d'un honnête homme ne sut

couvrir de couleurs odieuses les traits de la droiture et de la probité. Il y a plus : Molière a mis dans la bouche d'Alceste un si grand nombre de ses propres maximes, que plusieurs ont cru qu'il s'était voulu peindre lui-même. Cela parut dans le dépit qu'eut le parterre à la représentation de n'avoir pas été, sur le sonnet, de l'avis du misanthrope : car on vit bien que c'était celui de l'auteur ».

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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 12:15

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En cette période de rentrée littéraire, un peu par provocation beaucoup par nostalgie, je cède au plaisir d’évoquer ces ouvrages que l’on emmène dans nos périples, petits ou grands.

 

L’aventure commence d’ordinaire bien en deçà de l’instant du départ proprement dit. Et c’est parfois un casse-tête : qu’emporter dans son escarcelle ? Entre le trop (1) - trop encombrant , trop conceptuel, trop sec, trop homogène, l’excessif, le péremptoire, etc. - et le trop peu - point assez de matière, manque de chaleur, carence de style, anémie de pages, romanesque famélique, etc. - il convient d’accorder ses violons, de faire compromis et assembler ses piles d’ouvrages en attente d’être lus, de les recomposer de manière à réduire nos choix possibles. C’est que l’esprit des livres que l’on embarque doit s’accorder aussi à l’esprit du voyage, aux ambiances que l’on pressent, aux saveurs que l’on devine, au rythme de nos escapades.

 

Des valeurs sures… Assurément, il en faut. Du moins un certain nombre. Car l’erreur ici peut se révéler source de contrariés, certes bénignes au regard de la destinée des nues. Mais un nuage noir sur fond de ciel bleu reste une tâche indélébile sur les humeurs dilettantes, sauf, évidemment, à considérer le changement de climat mental comme propédeutique à de nouvelles expériences.
 
Mais dans les livres comme ailleurs, un seul credo : « Va où tes pieds te portent ».

 

Je suis donc parti léger, après avoir réduit ma sacoche à seulement deux livres, outres les quelques indispensables ouvrages se rapportant plus directement aux contrées visitées. 
 

 

Cervantès – Don quichotte

 Damier---Don-quichotte-et-la-mule-morte---1867.jpg

J’ai privilégié une édition en un seul volume, celle sortie chez Bouquin, avec une traduction de Francis de Miomandre, commise dans les années 1930. On n’insistera jamais assez sur l’importance de la traduction. Celle-ci n’est sans doute pas la dernière, mais n’est pas la plus mauvaise, loin s’en faut.
Voici pour exemple le texte du début du chapitre XI, à comparer avec deux autres traductions plus récentes :

 

« Il fut accueilli de très bon cœur par les chevriers, et Sancho ayant installé de son mieux Rossinante et son âne, fut attiré par l’odeur de quelques quartiers de chèvre qui cuisaient dans une marmite. Il aurait bien voulu regarder s’ils étaient en état de passer de la marmite à son estomac, mais il n’eut pas à le faire, car les bergers les ôtèrent du feu, étendirent à terre quelques peaux de brebis et servirent en toute hâte leur rustique repas. Ils y invitèrent très aimablement leurs hôtes, offrirent sans façon pour siège à Don Quichotte une auge renversée, et les six qui se trouvaient là s’assirent à terre autour des peaux ».

 

Sans conteste, mon choix ne fut pas une pioche malheureuse.

 

D’ailleurs, à propos de tels classiques, je suis toujours surpris d’apprendre que si chacun ou presque les connaissent, fort peu à dire vrai les ont intégralement lus. Tel était mon cas, et, depuis avoir été titillé à propos d’une belle affaire de Sanchopancisme, je m’étais promis de réparer cette faute de goût.
Et ce fut lecture savoureuse tant que jubilatoire, malgré les 650 premières pages lues pour l’essentiel dans les tressautements  d’un bus filant dans les contreforts de la sierra Madre.

 

Ah quelle belle et merveilleuse aventure ! Point une page sans un rebondissement, un peu à la manière des romans de chevalerie, ceux-là même qui ont précisément desséché la tête de notre  pauvre chevalier à la triste mine.

 

Don_Quichotte---Daumier-1868.jpgEn voilà une expédition, que dis-je une saga, qui m’aura arraché plus d’un sourire – quelques rires francs mêmes. Mais les pérégrinations chevaleresques de l’ingénieux hidalgo de la Manche ont aussi une dimension tragique, une sorte de tonalité non sans sombreurs. Car malgré le comique manifeste de nombreuses scènes, ou les protagonistes se jouent  et abusent de la folie de ce gentilhomme à la cervelle toute chamboulée dès qu’il s’agit de chevalerie, ce dernier n’en joue pas moins, à chaque fois que son honneur et sa vie. Et de recommander de tout son cœur à Dieu et à sa dame Dulcinée du Toboso…

 

Attachant Quichotte.
Séduit, je le fus tout autant par la lourdeur rusée de son célèbre écuyer, Sancho Panza. Il y a d’ailleurs quelque chose de grand dans la folie de cet hidalgo qui prendra bientôt le nom de chevalier aux lions après de fameuses péripéties que je laisse découvrir aux futurs lecteurs de l’œuvre éternelle de Cervantès.
Des autres personnages je n’en dirai rien. Non pas qu’il y a rien à en dire. Tout au contraire, ils sont chacun à leur place, vifs, retors, éplorés, naïfs, sérieux, amoureux… Mais je n’ai pas ici prétention à l’exégèse, exercice dont je suis d’ailleurs parfaitement incapable. Non, mon unique souhait est plus modestement, si cela n’a pas déjà été fait, de susciter furieuse envie de se plonger dans l’épais volume - ce qui ne doit pas faire peur – emplis d’exploits et de chevalerie errante.  

 

Enfin, sans vouloir lever le voile, et puisque les meilleures choses ont leur épitaphe, mon seul regret aura été cette fin qui ne me semble pas des plus heureuses et qui m’apparaît comme concession de l’auteur à une certaine forme de normalité – sans doute pour rassurer un lecteur déjà bien ébranlé en ses fondements…

Don-quichotte-et-Sancho.jpg 


Chamfort – Maximes et pensées. Caractères et anecdotes.

 

Chamfort---maximes.jpgCe fut une édition de poche que je pris, celle avec une petite préface de Camus, mise en bouche qui me laissa un goût ambivalent. Un peu trop moralisatrice peut-être. Passons.

 

L’avantage de ce type de livre, est qu’il permet à toute heure et tout moment, d’en savourer quelques pépites.
Lecture de plage, aux côtés des tortues vertes, lecture en mouvement, sur la route à hue et à dia, aux pieds de Tlaloc pour conjurer la pluie ou sous la gueule de Quetzalcóatl, tandis que faisait rage la controverse de Valladolid.

 

Chamfort en compagnon de chaque heure, quoi rêver mieux ? …

 

Evitant de puiser dans les phrases les plus célèbres du moraliste, j’en propose ici quelques unes de ma préférence. Et profite pour rappeler le très beau recueil de Cyril Le Meur, Trésor des moralistes du XVIIIe siècle, indispensable à qui goutte l’amertume lucide et le compagnonnage de ces « ces sphinx des lettres françaises ».

Le Meur 


Maximes et pensées

 

Il faut convenir qu’il est impossible de vivre dans le monde, sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui distingue l’honnête homme du fripon, c’est de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril ; au lieu que l’autre va au-devant des occasions.

 

Nicolas_Chamfort.jpgL’importance sans mérite obtient des égards sans estime.

 

L’ambition prend aux petites âmes plus facilement qu’aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu’aux palais.

 

Les gens faibles sont les troupes légères de l’armée des méchants. Ils font plus de mal que l’armée même ; ils infestent et ils ravagent.

 

Ceux qui rapportent tout à l’opinion ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du Public est mauvais. Quelques-uns auraient le moyen de bien jouer si le goût du Public était bon. L’honnête homme joue son rôle le mieux qu’il peut, sans songer à la galerie.

 

mour, folie aimable ; ambition, sottise sérieuse.

 

Il faut être juste avant d’être généreux, comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles.

 

Le rôle de l’homme prévoyant est assez triste. Il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On ne le croit pas ; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu’il a prédit, et leur amour-propre baisse les yeux devant l’ami qui devait être leur consolateur, et qu’ils auraient choisi s’ils n’étaient pas humiliés en sa présence.

 

Qu’est-ce que c’est qu’un fat sans sa fatuité ? Ôtez les ailes à un papillon, c’est une chenille.

Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu’on sait par des gens qui les ignorent.

 

Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c’est qu’il y a toujours une foule de sous-entendus et que les sous-entendus qui, entre hommes sont gênants, ou du moins insipides, sont agréables d’un homme à une femme.

 

Ce qui fait le succès de quantité d’ouvrages est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l’Auteur et la médiocrité des idées du Public.

 

Les Économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.

 

Lorsque l’on considère que le produit du travail et des lumières de trente ou quarante siècles, a été de livrer trois cents millions d’hommes, répandus sur le globe, à une trentaine de despotes, la plupart ignorants et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de l’Humanité, et qu’attendre d’elle à l’avenir ?

 


Caractères et anecdotes

 

E-CLERC-Sebastien-II---Orosmane-et-zaire.jpgOn faisait compliment à Madame Denis de la façon dont elle venait de jouer Zaïre : « il faudrait, dit-elle, être belle et jeune. −ah ! Madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »

 

M le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite ambition, etc. Lorsque l' esprit des lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une dont M Dupin voulut bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M De Montesquieu en eut connaissance et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître lorsque M De Montesquieu alla trouver Madame De Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires ;

 

Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots : « adieu, mon ami ; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société, mais cultivez les sentiments qui vous en séparent. »

 

M le prince de Charolois, ayant surpris M De Brissac chez sa maîtresse, lui dit : « sortez ! » M De Brissac lui répondit : « monseigneur, vos ancêtres auraient dit : sortons. »

Jacques-Callot--gravure-1622---Duel.jpg 

M, qu'on voulait faire parler sur différents abus publics ou particuliers, répondit froidement : « tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue. »

 

M, jeune homme, me demandait pourquoi Madame De B avait refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M De L, qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis : « mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée, et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante. »

 

L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre ; elle eut besoin de lui, et il lui rappela ses rigueurs. « ah ! Monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pu prévoir ! »

 

Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus ; un de ses amis lui dit : « ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et niaise. qu'est-ce que vous dites ? Répondit naïvement Bachelier ; D'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très ressemblant ».

 


Petits dialogues philosophiques

 

A. — Je suis brouillé avec elle.
B. — Pourquoi ?
A. — J’en ai dit du mal.
B. — Je me charge de vous raccommoder ; quel mal en avez-vous dit ?
A. — Qu’elle est coquette.
B. — Je vous réconcilie.
A. — Qu’elle n’est pas belle.
B. — Je ne m’en mêle plus.

 

A. — Pouvez-vous me faire le plaisir de me montrer le portrait en vers que vous avez fait de Madame de… ?
B. — Par le plus grand hasard du monde, je l’ai sur moi.
A. — C’est pour cela que je vous le demande.

Chamfort---Plage.jpg 


Emission des NCC autour de Don quichotte


(1) Evidemment ceci ne s’applique pas aux détendeurs de tablettes, ces outils merveilleux qui comme on le sait peuvent compter dans leur mémoire plusieurs milliers d’ouvrages (cf le billet sur ces breloques électroniques).

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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 00:32

e_chat_murr.jpeg

 

Il y a des années de cela je lus Le chat Murr. C’était à la belle saison, et on m’avait prêté le livre. Il me fit alors grand effet et je me promis de le relire un jour. C’est désormais chose faite et j’y ai pris beaucoup de plaisir.
Lecture nimbée de nostalgie bien sûr, avec des réminiscences ici ou là ; certains passages remontant à la surface et d’autres que ma mémoire avait tout a fait oblitérés. Je ne me rappelais d’ailleurs pas qu’Hoffmann, sous le joug déjà de la maladie, avait laissé le roman inachevé. Mais là n’est pas ici l’essentiel.

 

Je commis,  il y a quelques mois, un billet en faveur des belles et nobles actions, plaidant en quelque sorte, avec le renfort de Montaigne, pour la posture altruiste, dénuée de toute arrière pensée.
Il me fallait donc rééquilibrer les choses.

 

Le romantique allemand m’en donne l’occasion. Plutôt dans l’esprit d’un La Rochefoucauld qui pensait que « Quand on croit servir les autres, on ne fait que se servir à travers eux », il livre ici en de belles pages un contrepoint savoureux à la thèse du désintéressement.
Dans cet extrait il illustre par l’exemple que « L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.  »

 

Plantons le décor :
Le Chat Murr est en compagnie de son ami, le caniche Ponto. Devant eux un jeune homme recule soudain brusquement, manquant d’écraser Murr. C’est qu’il vient de reconnaître un ami cher. Ce dernier se presse à sa rencontre, et ils tombent dans les bras l’un de l’autre.
Ponto narre à Murr l’histoire de ces deux amis, Formosus et Walter.

 

La-Mort-du-Chat-Murr.jpeg

« Là-bas, dans la belle maison aux grandes fenêtres, habite le vieux et richissime Président chez qui Formosus a su si bien s'insinuer, grâce à sa brillante intelligence, à son savoir-faire, à son érudition immense, qu'il fut bientôt comme le fils du vieillard. Il arriva un beau jour que Formosus perdit toute sa gaieté, devint pâle et eut l'air malade, que dix fois par quart d'heure il poussait de profonds soupirs, comme s'il eût rendu le dernier souffle ; entièrement reployé sur lui-même, abîmé dans ses pensées, il semblait incapable d'ouvrir ses sens au monde extérieur. Longtemps, le vieillard pressa vainement le jeune homme de lui révéler la cause de son chagrin. Formosus finit par avouer, pourtant, qu'il était mortellement épris de la fille unique du Président. Celui-ci, qui avait sans doute pour sa fille d'autres vues qu'un mariage avec ce jeune homme sans rang ni situation, s'effraya d'abord de cette révélation ; mais voyant le pauvre soupirant dépérir, il se fit une raison et demanda à Ulrique si Formosus lui plaisait et s'il lui avait parlé déjà de son amour. Ulrique baissa les yeux et dit que le jeune Formosus, timide et réservé, ne s'était point déclaré à elle, mais qu'elle avait remarqué depuis longtemps son amour, car c'était chose remarquable. D'ailleurs, ajouta-t-elle, le jeune Formosus lui plaisait bien ; s'il n'y avait point d'obstacle, si son petit papa chéri ne s'y opposait pas, et... bref, Ulrique dit tout ce que disent en pareille occasion les jeune filles qui ne sont plus de la toute, toute première jeunesse et qui se demandent sans cesse : « Quel est celui qui t'épousera ? » Là-dessus, le Président dit à Formosus : « Relève la tête, mon fils ! sois gai, sois heureux ! mon Ulrique sera à toi. » Et Ulrique devint ainsi la fiancée du jeune Formosus. Tout le monde fut enchanté du bonheur qui survenait à cet aimable et modeste jeune homme ; un seul être en fut chagrin et désespéré, et ce fut Walter, l'ami intime de Formosus. Walter avait vu quelquefois Ulrique, il lui avait parlé, il s'en était épris plus encore que Formosus peut-être...
(…)

 Le chat Murr dessiné par l'auteur, E. T. A. Hoffmann.

Walter (reprit Ponto) sauta au cou de Formosus et lui dit en pleurant : « Tu me ravis le bonheur de mon existence, « mais que ce soit toi, que toi, tu sois heureux, voilà ma consolation. Adieu, mon ami, adieu pour toujours ! » Et Walter, s'élançant au plus épais d'un fourré, voulut s'y donner la mort. Mais il ne le fit pas, car dans son désespoir il avait oublié de charger son pistolet ; il se contenta donc de quelques accès de folie qui se répétaient chaque jour. Un beau matin Formosus, qu'il n'avait pas vu depuis de longues semaines, entra chez lui à l'improviste, comme il était justement agenouillé, se lamentant horriblement devant un portrait au pastel d'Ulrique qui était accroché, encadré et sous verre, à la paroi. « Non l « s'écria Formosus en pressant Walter sur son cœur. Je ne « pouvais supporter ta douleur, ton désespoir; je te sacrifie mon « bonheur avec joie. J'ai renoncé à Ulrique, j'a i amené son « vieux père à t'accepter pour gendre. Ulrique t'aime, sans « peut-être le savoir elle-même. Demande sa main, je m'en « vais !... adieu ! » Il voulut partir, mais Walter le retint. Celui-ci croyait rêver, il n'ajouta foi aux paroles de Formosus que lorsque celui-ci lui montra un billet du vieux Président qui disait à peu près : « Noble jeune homme ! tu l'emportes, « c'est malgré moi que je te rends ta parole, mais j'honore « ton amitié ; elle ressemble aux actions héroïques qu'on lit « dans les écrivains anciens. Si M. Walter, qui est un homme « doué de louables qualités et pourvu d'une bonne charge « rémunératrice, veut demander la main de ma fille, si elle « veut l'épouser, je n'y trouve rien à redire. » Formosus quitta la ville, Walter demanda la main d'Ulrique, Ulrique devint la femme de Walter. Le vieux Président écrivit encore une fois à Formosus, le couvrant d'éloges et lui demandant s'il accepterait avec plaisir trois mille écus, non point en dédommagement, certes, il savait bien qu'il ne saurait y en avoir en pareil cas, mais comme un très modeste signe de sa profonde affection. Formosus répondit que le vieillard connaissait la modestie de ses besoins ; l'argent, disait-il, ne donnait pas, ne pouvait pas lui donner le bonheur ; le temps seul le consolerait d'une perte dont nul n'était coupable, sinon le sort qui avait enflammé au cœur de son ami une passion pour Ulrique ; il n'avait fait qu'obéir à son destin, il ne pouvait donc être question d'un acte magnifique. D'ailleurs, ajoutait-il, il acceptait le présent, à condition que le vieillard le donnât à une pauvre veuve qui vivait à tel et tel endroit, dans une misère affreuse, avec une vertueuse fille. On trouva la veuve, on lui remit les trois mille écus destinés à Formosus. Peu de temps après, Walter écrivit à Formosus : « Je ne puis plus vivre sans toi, « accours dans mes bras. » Formosus le fit et, en arrivant, apprit que Walter avait abandonné son poste rémunérateur à condition qu'on le donnerait à Formosus, qui désirait depuis longtemps une charge de ce genre. Formosus eut ce poste, et, à part l'espoir déçu de son mariage avec Ulrique, il fut dès lors le plus heureux des hommes. Tout le monde admira la joute de noblesse des deux amis, on considéra leurs actions comme un écho d'une époque plus belle et depuis longtemps révolue, on y vit l'exemple d'un héroïsme dont seuls les grands esprits sont capables.
(…)

Trois Chats Franz Marc 1913
Il faut ajouter encore quelques détails auxquels la ville n'a pas pris garde et que je tiens en partie de mon maître, en partie de mes propres observations. L'amour de M. Formosus pour la riche fille du vieux Président ne dut pas être aussi violent que le vieillard le crut, car au plus fort de cette mortelle passion le jeune homme ne négligeait pas, après ses journées consacrées au désespoir, d'aller voir chaque soir une charmante petite modiste. Mais lorsqu' Ulrique fut devenue sa fiancée, il trouva bientôt que l'angélique demoiselle possédait le talent tout particulier de se changer, à l'occasion, en un petit Satan. 11 eut en outre le malheur d'apprendre de source certaine que Mll e Ulrique avait fait à la capitale, en fait d'amour et de bonheur amoureux, des expériences fort exactes; c'est alors qu'il fut pris soudain d'une irrésistible noblesse de cœur, grâce à laquelle il céda sa riche fiancée à son ami. Walter était réellement épris d'Ulrique, qu'il avait vue dans le monde, revêtue de tous les artifices éclatants de la toilette ; quant à Ulrique, il lui était assez indifférent de s'adjoindre pour époux Walter ou Formosus. Walter avait, il est vrai, une charge très rémunératrice, mais il l'avait administrée avec tant de fantaisie qu'il se voyait à la veille d'être mis à pied. Il préféra démissionner au profit de son ami et sauver ainsi son honneur par une action qui portait la marque des plus nobles intentions. Les trois mille écus furent remis, en bons et honnêtes billets, entre les mains d'une femme très distinguée qui passait tantôt pour la mère, tantôt pour la nourrice de la jolie modiste. En cette affaire, elle joua deux personnages. Elle fut d'abord, pour recevoir l'argent, la mère, puis, pour le transmettre et se faire donner un bon pourboire, la servante de la jeune fille que tu connais, cher Murr, puisque c'est elle qui vient d'apparaître à la fenêtre avec Formosus. D'ailleurs, les deux amis, Walter et Formosus, savent depuis longtemps de quelle façon ils ont rivalisé de générosité ; ils se sont longtemps évités pour s'épargner des louanges réciproques, et c'est pourquoi ils se sont salués si chaleureusement tout à l'heure, lorsque le hasard les a fait se rencontrer dans la rue. »
Jeunesse-de-Murr.JPG

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 09:15

Maitres-anciens.jpg

 

« Toute notre vie nous nous reposons sur les grands esprits, sur les soi-disant maîtres anciens, voilà ce qu’a dit Reger, et alors nous sommes mortellement déçus par eux, parce qu’ils ne remplissent pas leur office au moment décisif. (…) Nous remplissons de ces grands esprits et de ces maîtres anciens le coffre-fort de notre esprit, et nous revenons à eux au moment décisif de la vie ; mais lorsque nous ouvrons ce coffre-fort de l’esprit, il est vide, voilà la vérité, nous sommes là, devant ce coffre-fort de l’esprit, vide, et nous voyons que nous sommes seuls et, en vérité, dans un dénuement complet, voilà ce qu’a dit Reger ».

 

On sent l’expérience qui parle.
Mais, serai-je ici tenté de répondre, chacun vit le tragique de l’existence à sa manière. Chacun selon sa sensibilité et son tempérament…
On pourra alors me rétorquer qu’il existe quelques universaux ; des constantes indépassables que la nature a semé aussi bien dans les espaces intersidéraux que dans le cœur des hommes. Mais sommes-nous seulement solubles dans une équation mathématique ? Et que peuvent bien valoir toutes les sagesses du monde au regard de la perte de l’être aimé ? Encore une fois, à chacun d’y répondre comme il le peut. Le vieux Reger, quant à lui, sait ce qu’il en est pour lui-même :

 

« J’ai toujours cru, c’est la musique qui représente tout pour moi, et parfois aussi, c’est la philosophie, la grande et la très grande et la toute grande littérature, tout comme j’ai cru que c’était l’art, tout simplement, mais tout cela, tout l’art, quel qu’il soit, n’est rien comparé à ce seul et unique être aimé ».

 solitude.jpg

Emouvante déclaration.
Au-delà de l’émotion, si propre à faire baisser les yeux, comment ne point souscrire à l’évidence : écrasé par telle douleur, on se retrouve seul. Toujours et fondamentalement seul. Désespérément seul…
Et la consolation d’un Sénèque adressée à cette mère qui a perdu son fils unique, s’avère pire qu’un leurre ; une provocation donnant des envies de meurtre !

Reger de préciser :

 

« Si, plus que tous les autres, Goethe, Shakespeare, Kant, par exemple, m’ont dégoûté, dans mon désespoir je me suis tout bonnement jeté sur Schopenhauer et je me suis assis avec  Schopenhauer sur le tabouret tourné vers la Singerstrasse, pour pouvoir survivre, car tout à coup j’ai tout de même voulu survivre et ne pas mourir, ne pas suivre ma femme dans la mort… »

 

A cet élan, suivra un amer constat :Tintoret---L-homme-a-la-barbe-blanche.jpg

« Nous haïssons les gens et nous voulons tout de même vivre avec eux, parce que c’est seulement avec les gens et parmi eux que nous avons une chance de continuer à vivre et ne pas devenir fous. La solitude, nous la supportons tout de même pas très longtemps, voilà ce qu’à dit Reger »

 

Raisonne ici la théorie fameuse du porc-épic et nous en revenons à Schopenhauer, somme toute plus mesuré que Reger :

 

« Un jour d’hiver glacial, les porcs-épics d’un troupeau se serrèrent les uns contre les autres afin de se protéger contre le froid par la chaleur réciproque. Mais, douloureusement gênés par les piquants, ils ne tardèrent pas à s’écarter de nouveau les uns des autres. Obligés de se rapprocher de nouveau en raison du froid persistant, ils éprouvèrent une fois de plus l’action désagréable des piquants, et ces alternatives de rapprochement et d’éloignement durèrent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une distance convenable où ils se sentirent à l’abri des maux ».

 

Je sais que d’aucuns feraient leur, probablement sans réserve, la phrase de Reger… Possible qu’ils aient raison. Et sans doute, si elle me rebute, c’est je ne suis pas prêt à affronter l’éclat de cette lucidité crue !
Quoi qu’il en soit, j’acquiesce davantage à la métaphore de Schopenhauer : il convient,  avec nos congénères, d’adopter la bonne distance…

 

 

Nouveaux-chemins.jpegA propos de solitude toujours, il en a été question lors d’une belle série d’émissions des ‘Nouveaux chemins de la connaissance’ :


Ici, à propos de Thoreau :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-solitude-44-walden-henry-david-thoreau-2011-10-2

 


Ici en compagnie de Robinson Crusoé :

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-solitude-14-seul-sur-le-sable-avec-robinson-crus


Ou encore là, sur le thème de l’invention du solitaire :
http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-solitude-24-l-invention-du-solitaire-2011-10-18.

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 14:31

jeandelafontaine.jpgLorsque sous impulsion obscure, un peu pour voir comment le sujet serai abordé, je lançais le podcast de l’émission ‘Réplique’ consacrée à La Fontaine , au nom de l’invité je faillis défaillir et m’empresser illico de couper le sifflet dudit personnage m’esclaffant : « Ah non, pas lui ! Il ne va pas encore nous saouler de sa grandiloquence exaltée ! » Bien mal m’en aurait pris alors. Il me faut confesser ici que si je n’en ai rien fait, laissant alors courir les premières minutes de l’échange c’est par empêchement technique, tant est vrai qu’une voiture mieux vaut garder l’œil sur la route et les mains sur le volant.
Ainsi, soumis aux circonstances, fus-je convié à ce qui se révéla un délicieux entretien où je découvris des fables qui m’étaient inconnues, et merveilleusement lues par Fabrice Lucchini.
Tout d’abord :

   

L’Homme et la Couleuvre

 
Un Homme vit une Couleuvre.
Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre
Agréable à tout l’univers.
A ces mots, l’animal pervers
C’est le serpent que je veux dire
Et non l’homme : on pourrait aisément s’y tromper,
A ces mots, le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,
L’autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats, être bon aux méchants,
C’est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais. Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu’il put : S’il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice,
C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;
Selon ces lois, condamne-moi ;
Mais trouve bon qu’avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles
Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles :
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
Mais rapportons-nous-en. - Soit fait, dit le reptile.
Une Vache était là, l’on l’appelle, elle vient ;
Le cas est proposé ; c’était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
La Couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée, et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe ; s’il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j’eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L’homme, tout étonné d’une telle sentence,
Dit au Serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit ?
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
Croyons ce Bœuf. - Croyons, dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l’indulgence des Dieux.
Ainsi parla le Bœuf. L’Homme dit : Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur ;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d’arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. L’arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.
L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire ;
Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire
Un rustre l’abattait, c’était là son loyer,
Quoique pendant tout l’an libéral il nous donne
Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ;
L’ombre l’Eté, l’Hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son tempérament il eût encor vécu.
L’Homme trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là.
Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu’il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands.
La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,
Et serpents.
Si quelqu’un desserre les dents,
C’est un sot. - J’en conviens. Mais que faut-il donc faire ?
- Parler de loin, ou bien se taire.

 

(Livre X Fable N° 1)

 l-homme-ey-la-couleuvre

Au-delà des fables mêmes, extraits choisis de ce dialogue entre Fabrice Luchini et Alain Finkielkraut :

 

Sur La Fontaine, Céline, et le style

 

FL : La fontaine c’est la richesse du langage sans jamais être docte. (…) Céline dit dans une lettre : je m’intéresse peu aux hommes et à leurs opinions, ce m’intéresse c’est leur trognon. Moi c’est le style qui m’intéresse. Y’a très peu de stylistes. Mais enfin le plus grand c’est évidemment La Fontaine. Ah oui, c’est plus grand que Saint-Simon. La Fontaine dit Céline, c’est fin et c’est doux. C’est final.
AF : Ce rapprochement Céline La Fontaine a quelque chose de paradoxal, car rien ne semble plus éloigné de la sagesse, de la douceur, de la modération, de la discrétion, du « glissez mortels, n’appuyez pas » de La Fontaine que la fureur extrémiste, la noirceur vindicative, l’hyperbole pessimiste de Céline
FL : « Une Vache était là, l’on l’appelle, elle vient ; Le cas est proposé ; c’était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ? La Couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ? » Je vais vous dire mon interprétation ; le point commun entre Céline et La Fontaine. Mélange de l’argot rural et de la grande langue du XVIIe. Chez Céline il y a Madame de Lafayette, une écriture extrêmement classique. Et puis pénètre des énormités d’argot. C’est le mélange génial, chez La Fontaine il y a ça.

 

Un joli passage, où Alain Finkielkraut, n’en déplaise à Descartes, se fait le porte voix de la cause animale. Défenseur d’une écologie de type non-H pour reprendre la terminologie de Stéphane Ferret. Un texte d’une grande force…

 

Madame-de-la-Sabliere.gifAF : La Fontaine, notamment dans « L’homme et la couleuvre » sait très bien ce qu’il fait. C’est une fable d’une extraordinaire force philosophique, d’une extraordinaire modernité. Il est l’héritier de l’antiquité, mais là c’est tout autre chose qui est en jeu. Je me sers des animaux pour instruire les hommes, nous dit-il. Oui, mais ce rapport instrumental, et surtout dans cette fable ne dit pas tout. Il a aussi un rapport amoureux aux animaux eux-mêmes. Donc, il y a le registre métaphorique, nous en avons parlés. Les grands : la raison les offense. Ils se mettent en tête que tout est né pour eux (…). Mais il y a le registre littéral. C’est à dire très exactement l’homme et l’animal. Et cette fable a plus de force encore quand on en reste à sa signification littérale. Et, penser la poésie de La Fontaine c’est une réponse à Descartes qui proclame la dignité exclusive de la nature humaine. Je pense, donc je suis, c’est l’homme qui peut s’exprimer ainsi. Il n’est pas un être parmi les êtres. Et les autres êtres comme ils ne pensent pas, ne sont pas vraiment, et ne sont que matière. Matière inerte ou matière vivante. Dans le discours à Madame de La Sablière, La Fontaine répond à Descartes. Il dit : il n’en est pas ainsi. Les animaux ne sont pas des montres, comme on voudrait nous le faire croire, ce ne sont pas des automates, ce ne sont pas des pantins. Il s’en prend avec vigueur, avec ferveur à l’idée de l’animal machine. Et si ce poème là, si cette fable est à ce point émouvante, c’est que de l’eau a coulée sous les ponts depuis La Fontaine. C’est-à-dire que nous sommes arrivés à un summum d’ingratitude. L’ingratitude dont ce seigneur de la terre, cartésien, se rend coupable à ce moment là, n’est rien à côté de ce qui se passe aujourd’hui. Le hasard a voulu que je lise en même temps que ces fables pour l’émission, un livre de Jonathan Safran Foer (…), un essai, une enquête : Faut-il manger les animaux ? Une enquête sur l’élevage industriel, ce système de production intensive dans lequel les animaux rassemblés dans des espaces extrêmement restreints sont manipulés de toutes les façons possibles. Et ce qu’il nous montre, ce qu’il divulgue est absolument insoutenable. Il a raison de dire que nous avons déclaré la guerre aux animaux que nous mangeons. Cette guerre a un nom, c’est l’élevage industriel. Et cette guerre a à voir avec la radicalité du dualisme cartésien. Pendant des millénaires les fermiers éleveurs ont calqués leurs politiques sur les processus naturels. L’élevage industriel considère la nature comme ce qui doit être surmonté. Voilà où nous en sommes ! Le bœuf d’aujourd’hui, la vache d’aujourd’hui, l’arbre d’aujourd’hui, la poule d’aujourd’hui qui vit sur un espace plus restreint qu’une feuille A4, que diraient-ils si un nouveau La Fontaine les convoquaient pour faire le procès du seigneur ? Ils en diraient beaucoup plus…

FL : Il y a un mot qui me vient de Barthe : je suis ébloui du retentissement subjectif que les œuvres produisent. Je n’ai pas pensé une seconde à tout ce que vous avez dit sur La Fontaine.

 

Sur la mort

 Mort-bucheron.JPG

FL : Et tu connais cette phrase sur la mort, magnifique :

 

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire
C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes .

 

AF : Alors on pense là, tout d’un coup, à ce que le vingtième siècle dans son horreur absolue a fait de cette devise. Je vous écoute et me vient à l’esprit un récit de Chalamov. Et c’est un homme, dans le goulag. Jeune homme absolument épuisé qui travaille. Et on lui annonce à la fin de la journée qu’il doit aller dans les bois. Aller dans les bois c’est une balle dans la nuque. Il se dit : si j’avais su je n’aurai pas travaillé comme je l’ai fait. Epuisé par le travail, et c’est plutôt mourir que souffrir. Et ça c’est le vingtième siècle.


Autre fables lues :


La Mort et le Mourant

 

La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n'en est point qu'il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière,
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
La mort ravit tout sans pudeur
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n'est rien de moins ignoré,
Et puisqu'il faut que je le die,
Rien où l'on soit moins préparé.
Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l'heure,
Sans qu'il eût fait son testament,
Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure
Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !
- Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience.
Eh n'as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J'aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;
Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe :
Toute chose pour toi semble être évanouie :
Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus :
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus
Je t'ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades.
Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la république
Que tu fasses ton testament.
La mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet ;
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

 BRUN-Edme-Gustave-Frederic---La-mort-et-le-mourrant.jpg

L’ours amateur des jardins

 

Certain Ours montagnard, Ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché :
Il fût devenu fou ; la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés :
Il est bon de parler, et meilleur de se taire,
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal n'avait affaire
Dans les lieux que l'Ours habitait ;
Si bien que tout Ours qu'il était
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu'il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S'ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était Prêtre de Flore,
Il l'était de Pomone encore :
Ces deux emplois sont beaux : Mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu ; si ce n'est dans mon livre ;
De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets notre homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L'Ours porté d'un même dessein
Venait de quitter sa montagne :
Tous deux, par un cas surprenant
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
L'Ours très mauvais complimenteur,
Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur,
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas,
J'ai des fruits, j'ai du lait : Ce n'est peut-être pas
De Nosseigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais j'offre ce que j'ai. L'Ours l'accepte ; et d'aller.
Les voilà bons amis avant que d'arriver.
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ;
Et bien qu'on soit à ce qu'il semble
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots,
Comme l'Ours en un jour ne disait pas deux mots
L'Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L'Ours allait à la chasse, apportait du gibier,
Faisait son principal métier
D'être bon émoucheur, écartait du visage
De son ami dormant, ce parasite ailé,
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'Ours au désespoir, il eut beau la chasser.
Je t'attraperai bien, dit-il. Et voici comme.
Aussitôt fait que dit ; le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur :
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

 

FL : « Ours à demi léché » est une invention fabuleuse. Il n’est pas mal léché, il n’est pas bien léché, il est à demi léché. Pourquoi ? Chaque seconde est une chose qui rompt la doxa banale de la belle écriture conventionnelle.
Cette phrase : « Il est bon de parler, et meilleur de se taire, Mais tous deux sont mauvais… ». pourquoi c’est génial ? Parce que c’est la langue parlée. Voilà la liaison entre Céline et La Fontaine : ils ont oralisés une structure de langue sans la rendre à la Rictus !

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 21:34

hermann-hesse.jpgLe « Loup de Steppes », le premier livre de Hermann Hesse que je lus, me fit si fort effet qu’il reste, dans mon souvenir, assez haut placé pour presque côtoyer des œuvres telles que « Là-bas » ou « A rebours » d’Huysmans, « L’homme qui rit », de Hugo, « Salammbô » de Flaubert, - j’en oublie mille ! - ou, pour puiser dans le registre contemporain « Samarcande » commis en 1988 par le tout jeune immortel Amin Maalouf, celui qui succéda à Claude Lévi-Strauss dans le fauteuil 29 de l’illustre confrérie des vampires hexagonaux (et oui, j’ai beaucoup aimé le romantisme noir de la série d’Anne Rice consacrée à ces non-mort finissant, comme attendu, leurs pérégrinations dans les contreforts de New Orleans). Je pourrais aussi, dans un registre fantastique citer ici le fabuleux « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, ouvrage inclassable dont l’ambiance ainsi que les multiples entrées me font irrésistiblement songer à une sorte de labyrinthe aux accents de« Blair witch » littéraire.  


New Orleans et son cortège d’histoires glauques… Le vieux carré français, avec ses musiciens de jazz et ses danseuses ondulant dans la pénombre des bars enfumés ; ce lieu où séjourna cet enfant d’une dizaine d’année qui pouvait s’écrier du haut de 5000 ans : « Je suis un vampire » ! New Orleans, là où Laurent Gaudet, dans « Ouragan », nous plongera dans une scène de sinistre beauté, lorsque les Flamants aux poitrails cramoisis seront dévorés par des nuées d’alligators vomis des bayous… 

 

Mais je m’égare ! 

 

Ce n’est point ici le lieu d’une causerie autour de l’œuvre d’Hermann Hesse. De « Siddharta » ou de « Demian » je ne dirai point un mot.
Mais, choisissant ce recueil de textes périphériques, cette compilation à mon sens plutôt mal nommé « L’Art de l’oisiveté », et qui laisse entrevoir l’homme derrière l’écrivain, j’ose croire pouvoir prendre le parti de l’accessoire : déambulation cependant essentielle à celui animé du désir de saisir le reflet de qui se love au-delà du rideau de nos fictions…

 

Nous avons tous un petit côté réactionnaire, dont nous nous accommodons plus ou moins bien. Des hérissements et des digues… Pour ma part, à la lecture de ce texte, je puis, sans réserve, m’identifier à ce villageois intermittent, qui au nom du droit du sol, crache son exaspération envers ceux qui contrarient sa quiétude. Ainsi, au Crotoy, entre chasseurs, véliplanchistes, ramasseurs de coques, familles criardes inconscientes de la marée montante (et qu’il faudra à grand frais hélitreuiller), m’est-il arrivé, plus que de raison, de déplorer que : « les hordes multicolores aient envahies la baie ».

 

C’est que, piétons, nous n’avons pas de mots assez durs pour qualifier la grossière stupidité de l’automobiliste, son hystérie ou encore sa méchanceté congénitale. Nous rions de cette espèce de régression infantile qui lui fait chérir, comme la prunelle de ses yeux, ce qui n’est en résumé que quatre roues surmontées d’un habitacle plus ou moins inutilement luxueux. Mais une fois motorisés nous oublions d’ordinaire tout aussitôt la sagesse du péripatéticiens que nous fûmes ; et de nous compromettre en cohortes d’imprécations tout étant prêt à massacrer qui égratignera le substitut de notre ego… Personne ou presque n’y échappe… Ainsi ai-je vu des vieillards métamorphosés en Cerbères version moderne, de jolies femmes s’avilir en tombereaux insultes ; bouches déformées par la haine. Etc.
En d’autres termes, nous sommes tous le touriste d’un autre…Et, comme chacun sait, le problème, c’est précisément l’autre !

 

Enfin, quant à l’allusion que fait Hermann Hesse au sujet du problème de la surpopulation généralisée, thème d’évidence politiquement incorrect au plus au degré, je laisse à chacun le soin, dans le secret de son alcôve, de se positionner en âme et conscience…

 hesse-suisse.jpg


Retour à la campagne

Art-oisivete.jpg« Dieu merci, je me suis évadé de la ville. Les préparatifs de départ et le voyage ne sont plus qu’un souvenir et, après six mois d’absence, me voici de retour à la maison. (…) L’arrivée à Lugano fut en revanche peu réjouissante. Telles des nuées de sauterelles, les étrangers débarquent ici en masse aux alentours de Pâques, et cela faisait longtemps que je n’avais pas été indisposé à ce point par le vacarme des foules envahissantes peuplant la terre. Dans cette petite ville, un quart des habitants viennent de Berlin, un tiers de Zurich, un cinquième de Frankfort et de Stuttgart. On compte environ dix personnes au mètre carré, dont beaucoup disparaissent piétinés chaque jour. Cependant, on ne ressent absolument aucune diminution de la population, car chaque train express arrivant en gare apporte cinq cents à mille nouveaux visiteurs. Naturellement ce sont des gens charmants qui se contentent d’infiniment peu.(…) ils ont le teint blafard et portent de grandes lunettes à travers lesquelles ils contemplent d’un air intelligent et reconnaissant les prairies en fleur. Ces prairies sont désormais entourées de barbelés, alors que, il y a quelques années encore, elles s’étendaient sous le soleil, libres et confiantes, traversées seulement par de petits sentiers. Encore une fois, ces étrangers sont des gens charmants, bien éduqués, reconnaissants et immensément modestes. Ils roulent en voiture et s’écrasent les uns contre les autres sans qu’un seul d’entre eux ne se plaigne ; pendant des journées entières, ils errent de village en village, cherchant une chambre d’hôtel libre, en vain, naturellement (…) D’année en année, le nombre des voitures augmente et les hôtels sont de plus en plus remplis. Même le dernier des vieux paysans, si aimable soit-il,gallery_18.jpeg installe du fil de fer barbelé autour de ses prairies pour les protéger du flot de touristes qui les piétinent. Ainsi disparaissent les unes après les autres les prairies, les belles et paisibles lisières des forêts qui deviennent des terrains à bâtir entièrement clôturés. Depuis des années déjà, l’argent, l’industrie, la techniques, l’esprit moderne se sont emparés eux aussi, de ces paysages parés, il y a peu encore, d’une splendeur enchanteresse (…). Le dernier d’entre nous se pendra au dernier vieux châtaignier du Tessin juste avant que celui-ci ne soit abattu sur l’ordre d’un promoteur.
(…) Alors nous fermons l’œil, souvent même les deux, nous tenons nos portes bien fermées et, de derrière nos volets clos, nous regardons la foule compacte qui, jour après jour, se répand en un défilé ininterrompu à travers tous nos villages, venant se recueillir en masse devant les restes d’un paysage qui fut jadis vraiment beau.
La terre est désormais tellement surpeuplée !
(…) Enfermé dans ma cellule d’ermite, je lis ces ouvrages délicieux, tandis que dehors Lugano_0550-copie-1.jpg(…) la foule compacte des étrangers parcours la campagne. Ces gens sont venus ici parce que passer Pâques à Lugano est aujourd’hui à la mode. Dans dix ans, ils seront au Mexique ou au Honduras (…) Dieu sait où encore ; en tout cas, ils se trouveront toujours dans des endroits où ils se disputeront la dernière chambre d’hôtel, où la poussière de leurs propres voitures les fera tousser et cligner des yeux. »

(1928)

 


Pour tous les va-t-en guerre et autres admirateurs de défilés militaires.

 

Opposions
defile.jpg« (…) je ne puis m’empêcher de penser à l’année 1914. Je songe à l’optimisme soi-disant salutaire de ces peuples qui trouvaient tout magnifique, enthousiasmant et menaçaient de coller au mur chaque pessimiste rappelant que les guerres sont des entreprises fort périlleuses et violentes qui peuvent aussi se solder par une triste défaite. Ainsi les pessimistes furent-ils en partie ridiculisés, en partie fusillés. Les optimistes eurent alors leur époque de gloire, ils exultèrent et triomphèrent (…), jusqu’au moment où, épuisés de tant d’allégresse et de victoires, ils s’effondrèrent brutalement… »

 

(1928)

 


Celle-ci, fort courte, je la livre en son intégralité. Elle reste à toute les époques, ,hélas, d’une brûlante  d’actualité. Et de reprendre avec Cioran : « On ne tue qu’au nom de Dieu ou de ses contrefaçons ».

 

Mise à mort

« Le maître et quelques-uns de ses disciples quittèrent la montagne pour descendre à pied en direction de la plaine. Ils arrivèrent près des murailles d’une grande ville. Devant les portes de celle-ci, la foule s’était rassemblée. En s’approchant, ils virent qu’un échafaud s’élevait à cet endroit et que les bourreaux s’affairaient. Ils étaient en train de tirer hors d’une charrette un homme affaibli par la captivité et la torture et le traînaient vers le billot. Quant à la masse, elle se pressait pour voir le spectacle, huait le condamné et lui crachait dessus. Elle attendait la décapitation avec une gaîté et une avidité bruyante.
« Se qui s’agit-il ? se demandèrent entre eux les disciples, et qu’à-t-il bien pu faire pour que ces gens réclament sa mort avec tant de fureur ? Il n’y a là personne qui ait pitié ou qui pleure.heretique
- Je crois, déclara le maître avec tristesse, qu’il s’agit d’un hérétique.
Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu’ils rencontrèrent la foule, les disciples pleins de compassion s’enquérirent du nom et du crime et celui qui était en train de s’agenouiller devant le billot.
- C’est un hérétique, s’écrièrent les gens avec colère, hé regardez, il baisse sa tête de maudit ! A mort ! Rendez-vous compte, ce chien a voulu nous enseigner que la cité du Paradis n’avait que deux portes ; mais on sait bien, nous, qu’elle en a douze !
Les disciples se tournèrent avec surprise vers le maître et lui demandèrent :
« Comment l’as-tu deviné, maître ? »
Le maître sourit puis se remit à marcher.
« Cela n’était pas compliqué, dit-il tout bas. Si cet homme avait été un meurtrier, un voleur, un criminel, nous aurions rencontré chez les gens un sentiment de pitié et de compassion. Beaucoup auraient pleuré, plus d’un aurait affirmé qu’il était innocent. Mais il en va autrement s’agissant d’une personne qui a une foi différente de celle des autres. Le peuple assiste à son exécution sans aucune pitié, et son corps est jeté aux chiens ».

 

(Vers 1908)

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 13:07

Le DésespéreAcculé à n’en avoir qu’une version virtuelle, peu propice à mes bucoliques retraites, longtemps ai-je cherché à me procurer une version tangible du " désespéré ". Point assez lu, sans doute, pour garnir les étagères des librairies où je traînais mes guêtres. Quoi qu’il en soit, jamais je n’eus la pugnacité de me résoudre à en passer commande. Peu être un secret manque de conviction… Aussi, faute d’édition récente ce souhait de lecture demeura-t-il un vœux pieu que les années tapissèrent du souvenir de cette promesse inaccomplie. Jusqu’à ce que ne surgisse cette nouvelle édition, sortie dans la collection GF, à la très opportune couverture ; la meilleure selon moi parmi celles qui me sont connues, car la plus proche de l’esprit de l’ouvrage de Léon Bloy, ce maudit des bénitiers ; anachorète concupiscent au regard exorbité de libellule.

 

Moi qui pensais trouver en ces pages désirées, malgré ma défiance viscérale envers qui porte en bandoulière les stigmates du crucifié, la fulgurance d’un style qui auraient placé Bloy aux côtés de cette sorte d’Huysmans, selon l’expérience de la trappe d’Igny, j’en fus pour mes frais.

Caïn Marchenoir et sa véronique édentée ne sont, chacun à leur manière, que de hideux martyrs à faire peur… Et si d’aventure le sort devait malencontreusement me faire croiser un jour la route de l’un des frères du fauteur de leurs jours, et je n’y songe qu’avec effroi, nul doute que par mesure de salubrité je ne me prisse à déguerpir.

Le désespéré dégouline de cette haine fatale de l’incompris. Celui qui perché du haut de l’absolue vérité, seul contre tous, ne peut s’empêcher cracher à la face du monde sa suffisance ; à défaut de sa vertu. Cerné de toutes part par les séides du mal il n’a à la bouche que pelletés de vociférations ; et ce ne sont là que les invectives d’un intégriste catholique, atrabilaire hanté au-delà du raisonnable par les sécrétions du diable.

Dans le désespéré on ploie aussi sous la complication outrancière ; véritable nuisance que cette pénitence imposée aux pèlerins… Et à ce rat qui " laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébile à remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique exactitude, la mendicité chrétienne ", tout refusant de " s’éloigner sans avoir compissé son bienfaiteur d’un dernier avis " et d’exhaler donc de " prototypiques admonitions ", conseillant à l’ami de notre ombrageux forcené de ne " plus tant faire la bête féroce ", il ne sera rien pardonné.Léon Bloy

 

Mais sans doute ne vais-je trop loin dans la détestation ; désappointement à ne mesurer qu’à l’aune de ma déception.

Quoi qu’il en soit, d’une lecture studieuse, j’en suis venu au fil des jours, pour achever l’indigeste pavé, violentant éhontément mes manières policées, à glisser en diagonale sur moult bondieuseries… Et m’en suis fort bien porté.

 

Je retiendrai néanmoins ceci de l’Imprécateur ; de cet homme qui, après avoir fustigé la " Racaille démocratique ", par une espèce de retournement désespéré doublé d’une pénétrante acuité, dénoncera avec toute sa rage cette double indécence qui a traversé les âge : cette promesse d’arrière-monde faite aux gueux par la religion, calamité instigatrice de toutes les soumissions et servitudes volontaires, d’une part. L’abjection, ensuite, suscitée par la vanité sans borne de ces quelques oligarques qui n’ont, pour toute légitimité, qu’une abyssale fourberie nimbée de l’habituelle et acidulée rhétorique propre à leur caste, cache-sexe véritable à cette stupidité instinctive et crasse qui transpire sous leurs beaux habits. Pavloviennes muqueuses indignes même des grands primates qu’ils sont…

 

" Tout homme du monde, - qu’il le sache ou qu’il l’ignore, - porte en soi le mépris absolu de la Pauvreté, et tel est le profond secret de l’HONNEUR, qui est la pierre d’angle des oligarchies.

Recevoir à sa table un voleur, un meurtrier ou un cabotin, est chose plausible et recommandée, - si leurs industries prospèrent. Les muqueuses de la considération la plus délicate n’en sauraient souffrir. Il est même démontré qu’une certaine virginité se récupère au contact des empoisonneurs d’enfants, - aussitôt qu’ils sont gorgés d’or. (…)

Mais l’opprobre de la misère est absolument indicible, parce qu’elle est, au fond , l’unique souillure et le seul péché. (…) La pauvreté véritable est involontaire, et son essence est de ne pouvoir jamais être désirée. Le christianisme a réalisé le plus grand miracle en aidant les hommes à la supporter, par la promesse d’ultérieures compensations. S’il n’y a pas de compensations, au diable tout ! (…)

Hier soir un millionnaire crétin, qui ne secourut jamais personne, a perdu mille louis au cercle, au moment même où quarante pauvres filles qui cet argent eût sauves tombaient de faim dans l’irrémédiable vortex du putanat ; et la si délicieuse vicomtesse que tout Paris connaît si bien a exhibé ses tétons les plus authentiques dans une robe couleur de la quatrième lune de Jupiter, dont le prix aurait nourri, pendant un mois, 80 vieillards et 120 enfants ! (…)

Les riches comprendront trop tard que l’argent dont ils étaient les usufruitiers pleins d’orgueil ne leur appartenait ABSOLUMENT pas ; que c’est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de 200 familles d’ouvriers attirés par des journalistes et des tripotiers dans le guet-apens d’une grève (…)

Ils se tordront de terreur, les Richards-cœur-de-porcs et leurs impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules où le sang des misérables apparaîtra en caillots pourris ! (…) Car il faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de l’avarice de l’égoïsme humains ! "


Une musique qui pourrait convenir…

Quoi que dans mon esprit cette association ne soit pas à l’avantage " Cindy talk ", et de ce morceau en particulier, dont les déchirements et la d’une profondeur inextinguible, malgré les ans, me ravissent toujours.

 

 

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