Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 11:35

Moby-dick---Couv.jpg

 

J’ai longtemps pensé que Moby Dick était un roman pour adolescent ; un peu à la façon du Vieil homme et la mer d’Hemingway, qu’on lit ou qu’on fait lire aux élèves de collège pour les édifier, leur montrer un exemple de courage et d’abnégation - certes objectivement inutile ;  mais reste l’honneur...

 

A la vérité le chef d’œuvre d’Herman Melville, publié en 1851, est un livre aussi considérable que d’une construction singulière, alternant narration romanesque et parties techniques, chapitres et paragraphes construits un peu à la manière d’un manuel de chasse à la baleine, ou encore, parfois, d’un traité de biologie sur les cétacés ; livre d’observations et de collectes de données scientifiques que n’aurait sans doute pas renié Darwin. 

Mais j’en oublierai presque le style saisissant de Melville. Car Moby Dick est une œuvre qui ne laisse personne indifférent ; avec une prose posée entre le vide de la mer par un jour sans vent et les affreuses tempêtes où le noir de l’âme s’en va nourrir la folie des hommes ; une ivresse sauvage où les monstres marins viennent hanter les beuveries sur fond d’huile de baleine, de vengeance et de rédemption. Certains, je viens de le découvrir à l’instant, iront chercher le merveilleux de Moby Dick dans une comptabilité aussi vaine que scientifiquement exacte. Ceux là sont les négociants égarés d’un océan de points, ces affréteurs de navire qui restent toujours à quai. Passons.

 

The_voyage_of_the_Pequod.jpg

 

C’est à la vérité par une lecture, il y a de cela quelques années à la radio, que j’ai découvert ce monument de littérature. 

Aussitôt le harpon de la fascination s’est planté dans mon crâne. Une fascination certes ambivalente, dont la flamme changeante n’a cessé de s’alimenter de ses propres noirceurs, de ses propres faillites. Car Moby Dick est l’histoire d’une irrémédiable faillite et qu’importe si l’on renonce à en dessiner le contour ou en exprimer l’aigreur grandiose...

 

harponne.jpgLes mots filent, accrochés à cette corde reliée au corps du monstre qui s’apprête à plonger dans les abimes. Dans la barque, transis et féroces, terrorisés tant qu’implacables, les hommes ont choisi leur destinée ; un destin de tragédie, avec pour horizon le baiser mortel avec l’une des filles de Poséidon, Aéthuse, Rhodé ou Despoéna, qu’importe ! Un sort dont on ne sait s’il est enviable à celui des martyrs consentants des jeux du cirque dans la Rome antique. Mais ces marins, pour les plus chanceux, pourront se consoler à l’idée - vanité à la vérité - qu’eux au moins laisseront pour trace évanescente de leur passage sur cette terre de douleur et de labeur, une plaque dans l’église de Nantucket. Ex voto qui dira : « Capitaine Ezechiel Hardy. Tué à la proue de son embarcation par un cachalot sur les côtes du Japon, le 3 août 1933 » . Alors, dans la barque, tandis que brûle la corde nouée solidement au harpon, frappé par une houle violente, ils en oublient presque leur peur et se concentrent sur leur gestes, sur leurs mots ; sur la technique, le métier :  « hale ! », hurle Monsieur Stubb... « Mouillez la ligne ! »... Puis « Serre !! Serre !! ».  souffleur.jpg

 

Moby dick c’est aussi et surtout ses personnages. 

Le dantesque Achab, bien sûr, effroyable unijambiste au regard halluciné suppurant la vengeance comme d’autre la fourberie ou l’insignifiance - car il est aussi parfois des modèle de ce genre ; ils pullulent même en général. Mais pas dans le roman de Melville. Sans doute que dans des situation extrêmes se love une certaine grandeur, une hauteur aussi bien dans le courage que dans l’abjection.

 

Tout commence à l’auberge du Souffleur, par une nuit de neige et de vent à Nantucket, cette île située au large du Cap Cod, ou plus tard Edward Hopper ira poser ses pinceaux. Le narrateur, Ismaël, fluet et sans le sou se voit contraint de partager le lit avec un cannibale réducteur de têtes, harponneur désormais de son état. Passé la frayeur et une nuit sans sommeil, bientôt Queequeg deviendra son ami de cœur : 

Cabnnibale.jpg« On ne peut dissimuler une âme. Sous ses tatouages diaboliques, il me semblait reconnaitre un cœur pur et dans ses yeux sombres et profonds, un esprit propre à défier mille démons ».

Les motivations d’Ismaël pour s’embarquer sur un baleinier sont cependant flottantes ; une dérive plutôt qu’un cap fermement suivit une décision faute de mieux  : « Je veux savoir ce que pêcher la baleine veux dire, je veux voir le monde.. », dira-t-il à celui qui le recrute. Voir le monde ! L’autre qui ne s’y trompe pas invite alors le jeune homme à s’approcher du bastingage et jeter un œil du côté du vent, et de lui demander ce qu’il voit. « Rien que de l’eau, répond Ismaël, un horizon immense !! ». Alors le vieux capitaine recruteur lâche, mine sévère sans desserrer les dents : « As-tu envie de doubler le cap Horn pour ne plus rien voir de plus que cette ligne d’horizon ?!.. Ne peux-tu voir le monde de là où tu es ?!.. » Bonne question à la vérité. Mais qui n’empêchera pas Ismaël signer le registre. De même fera Queequeg, dont le paraphe se réduit à un petit poisson schématique, une sorte de huit couché tel que le dessinent les enfants. 

Le navire est le Pequod. Et c’est le choix d’Ismaël, et de lui seul.  

 Achab.jpeg

Plus tard, à bord, la nuit une fois couchés, ils entendront le pied de bois sinistre d’Achab marteler le pont. Mais ils ne le verront pas, pas tout de suite car le capitaine se tient tout le jour cloitré en ses quartiers. Et ainsi du jour suivant, et du jour après. Mais les langues se délient et la rumeur commence à peindre le contour de la folie vengeresse de l’unijambiste. 

Sur le bateau il y a aussi l’indien et le nègre comme compagnons du cannibale aux harpons. Et bien d’autres personnages encore, embarqués plus ou moins malgré eux dans cette aventure, qui métamorphosera vite en traque d’une unique baleine ; ce monstre quasi légendaire «  au front d’une blancheur de lait, une bosse et n’étant que rides et pattes-d’oie » qui a emporté jadis la jambe du capitaine : Moby Dick ! 


Jurez.jpg

Il aura suffit d’un toast infernal, la mesure de Grog !! Un pacte scellé par la contrainte mais qui souffle sous les crâne à la manière d’une tempête de délire, une folie furieuse que seul le second, Monsieur Starbuck tente de conjurer : « Des représailles sur un simple animal... Qui ne vous a frappé que par le plus aveugle des instincts ! Folie !! »

.Ce sera vain. Achab lui le sait, le monstre est intelligent, retors, empli « d’une insondable malignité ». Et au capitaine d’ajouter, orbites exorbités : « Je frapperais le soleil s’il m’insultait ! »

 Moby-dick---part-couv.jpg

Mais je ne vais pas ici conter toute l’histoire ; elle ne fait que commencer.

Je ne dirai rien des jaunes, singuliers passagers clandestins souquant ferme à la baleine, ni des gris et des blafards, ni de l’énigmatique sicaire enturbanné qui se tient silencieux aux côté d’Achab. Rien de cette cuisine de l’enfer, et toute cette huile - tant d’huile, si précieuse ! 

Sans compter ces barriques pisseuses, causes de la confrontation directe entre Achab et son second. Ce dernier veut que l’on fasse escale pour les colmater. Mais le capitaine n’a qu’une idée en tête : Moby Dick !... Et ne souffrant aucune insubordination sort son fusil, qu’il pointe sur le ventre de Starbuck. L’autre se replie, non sans un avertissement : « Qu’Achab se méfie d’Achab ! ».

 Achab---Starbuck.jpg

Ismaël s’interroge cependant. Comment est-il possible de traquer une seule bête dans une telle immensité sans limites ? La réponse lui vient d’un vieux matelot, et tombe comme une évidence, lourde de présages : « La migration du cachalot se révèle aussi immuable que celle des bancs de Harengs ou des vols d’hirondelles ! ».

 Planche.jpg

Mais en voila assez dit.

Et ne puis que conseiller, avec toute force dont je suis capable, d’aller lire bien sûr le roman, mais aussi de se procurer absolument la fabuleuse adaptation en bande dessinée de Moby Dick qui vient d’être commise par Christophe Chabouté aux bien nommées éditions des Vents d’Ouest.

Pour ce premier tome, qui s’arrête juste après l’altercation entre Achab et Starbuck, nous est présenté plus de 100 pages, servies par un dessin d’une noirceur qui convient on ne pourrait mieux à telle œuvre ; une incarnation au trait sûr, qui rend les regards hallucinés des uns, apeurés ou blasés des autres avec une force peu commune. 

L’équilibre entre dialogues et silences, aux pages noires et blanches comme avant l’orage, est une invite au voyage ; incitation impérieuse à s’embarquer derrière l’épaule d’Ismaël... 

On y éprouvera ainsi l’attente infinie et la routine de ces jours sans fin sur une mer étal ; l’angoisse sourde aussi à l’approche de l’action, la fulgurance enfin de la traque. La folie des hommes, la force de la bête !

 

On l’aura compris, j’ai aimé cette bande dessinée et attend la suite non sans impatience. 

 

Et ne l’oublions pas :

 

« Prenez le plus distrait des hommes, absorbé dans la plus profonde des rêveries, dressez-le sur ses jambes, incitez-le à poser un pied devant l’autre et il vous conduira infailliblement vers l’eau »

Mirages.jpg

 


Quelques liens :

 

Le gai savoir (France culture) - Moby Dick

Lecture par Goerges Claisse d'un passage de Moby Dick

Moby Dick en livre audio (anglais)

 

 


 

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans BD
commenter cet article
22 septembre 2012 6 22 /09 /septembre /2012 09:02

 Thoreau.-Vie-sublime.jpg 

 

Il arrive que la bande dessinée s’empare de la vie des gens de lettres et des philosophes. Le genre est minoritaire et l’exercice n’est guère aisé. C’est qu’il faut se nourrir d’une biographie, d’une œuvre, d’un style, d’une singularité, et en prélever quelques fruits capables tout à la fois de rendre une ambiance, de peindre les tensions d’une époque, sans en grossir excessivement le trait – se gardant des outrances idéologiques ; bref construire une intrigue attachante, assez véridique malgré la subjectivité inhérente à tout regard extérieur, kaléidoscope qui satisfasse au moins autant un lectorat dont la connaissance de la figure mise en scène n’est qu’approximative, que ceux dont le compagnonnage avec l’auteur dont on tire une fiction a rendu l’œil plus attentifs aux détails, ou au rendu de tel ou tel aspect lui tenant particulièrement à cœur.

 

Dosage millimétré donc, d’une part évidemment entre l’image et le texte, entre silence et couleur, mais d’autre part aussi entre la saveur de ce que l’on montre au détour des planches et la douceur - ou l’aigreur - de ce que l’on tait, ou que l’on suggère. Entre les maux et la grammaire de l’art, c’est un équilibre de funambule… 

 

Récent dans les bacs, aux éditions du Lombard, Thoreau. La vie sublime.
Aux 77 pages de la bande dessinée proprement dite, un avant-propos du scénariste, Maximilien Le Roy, celui-là même à qui l’on doit Nietzsche, se créer liberté (d’après L’innocence du devenir, de M.Onfray), nous brosse à gros traits la biographie du reclus volontaire de Walden. S’y ajoute un petit paragraphe dont, à dessein, je ne reproduis ici qu’une seule phrase, et que je livre à l’appréciation de chacun. Cette phrase, la voici : « La biographie ne remplace pas la connaissance directe de l’œuvre, mais elle suggère un radeau théorique pour des horizons pratiques ». Pour le reste, je laisse découvrir à tous ceux qui aurons la bonne idée de se procurer la BD quelles sont les assises, disons idéologiques, qui ont préfigurées la naissance de l’ouvrage. 

Thoreau-dans-les-bois-de-Walden.jpg 

Ajoutons qu’à la fin du livre on trouvera une belle interview, réalisée par M. Le Roy, de Michel Granger, spécialiste de littérature américaine du XIXe siècle.
Le texte est agrémenté de quelques photographie des lieux que fréquenta Thoreau, et parmi eux, évidemment, l’incontournable cabane de l’étang de Walden, baraque de quelques mètres carrés située sur un terrain acheté et mis à disposition de Thoreau par son ami et alors mentor, le philosophe Ralph Waldo Emerson, le fondateur du transcendantalisme.

 

Les dessins de Thoreau. La vie sublime sont de A.Dan, illustrateur qui, avant de se tourner vers la bande dessinée, se consacra à la mise en image d’animaux, d’arbres et de paysages ; parmi eux de belles planches représentant, pour les oiseaux, troglodytes, sittelles, martins-pêcheurs et autres tétras.

 

La vie sublime.. 

Esquissons juste enfin le décor :


L’histoire débute en mars 1845 à Concord. Thoreau à 27 ans et s’apprête à se lancer dans l’expérience qui changera le cours de son existence(1845-1847). En sortira le chef-d’œuvre que l’on sait, Walden où la vie dans les bois (publié en août 1854 et tiré à 2 000 exemplaires). C’est dans cette période que se situe son emprisonnement d’une nuit pour avoir refusé de payer ses impôts, au motif John Brownqu’ils financent l’esclavagisme et la guerre au Mexique. Cet épisode servira d’assise à son livret Résistance au gouvernement civil, rebaptisé à titre posthume La Désobéissance civile. Ce qui n’est pas sans susciter controverse. Mais c’est là un autre sujet.
Les auteurs de cette Vie Sublime mettent ensuite l’accent sur l’engagement de Thoreau dans le mouvement anti-esclavagiste, et on le voit participer à des rassemblements abolitionnistes, donner quelques conférences, et même aider des esclaves en fuite à rejoindre le Canada. Suivra sa défense et le plaidoyer en faveur de l’activiste abolitionniste John Brown, qui finira pendu pour avoir massacré cinq colons esclavagistes et tenté de s’emparer par force de l’arsenal fédéral de Virginie. Car contrairement à l’image lisse et consensuelle d’un Thoreau herboriste solitaire, l’histoire nous montre un personnage qui n’exclue pas la violence et la résistance armée pour défendre sa cause.

 -The_Last_Moments_of_John_Brown--_oil_on_canvas_painting_by.jpg

 

Thoreau s’éteindra en mai 1862, à l’âge de 44 ans.

 
Peu avant, à sa tante qui lui demandait de se réconcilier avec dieu il avait répondu « Nous nous sommes jamais querellés que je sache… ». Et enfin, à un quidam le questionnant sur sa crainte de l’au-delà, cette celèbre sortie : « Un monde à la fois… Un monde à la fois… »

 

« Indien… Caribou… »

 

  ... .... .... .... .... .... .... .... .... ....

Thoreau-dans-les-bois-de-Walden-2.jpg 
Hors champs :

 

Si l’on pourrait regretter l’absence, dans Thoreau. La vie sublime, de la relation de l’auteur de Walden au transcendantalisme et à Emerson d’une part, du commerce du philosophe avec les femmes d’autre part, sur le premier sujet le scénariste s’en explique : « Volontairement, je n’ai pas abordé la question du transcendantalisme (ni la figure d’Emerson) afin de me concentrer principalement sur la dimension politique de Thoreau ». C’est un choix qui se défend, même si à titre personnel je trouve dommage de ne pas avoir au moins effleuré ce volet inaugural dans le parcours intellectuel de Thoreau. Quant à la relation du philosophe botaniste aux femmes, à peine esquissée dans la BD, il faut convenir qu’elle traduit une réalité biographique : « Thoreau ne semble guère avoir été attiré par les femmes. Au plus, on trouve dans sa biographie quelques traces de relations d’estime avec des femmes plus âgées que lui, mais il est resté célibataire… »

 

Pour conclure, je dirai que cette BD est une excellente manière d’approcher la vie de Thoreau. Et tant mieux si cela donne une furieuse envie de lire ou de relire son œuvre, toujours d’une actualité brûlante. Car « un siècle et demi plus tard, dans le contexte d’une crise financière menaçante et avec l’échéance proche d’une crise écologique, ses intuitions prophétiques ouvrent nos yeux sur l’évolution dangereuse de notre civilisation et incitent à s’engager dans des alternatives » (Michel Granger)

 


Autres billets de ce blog où il est question de Thoreau :

 

Walden ou la vie dans les bois

Quelques citations tirées de La désobéissance civile

Tentation de la solitude : De Wittgenstein à Thoreau  

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans BD
commenter cet article
18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 20:50

cap-croc-3.jpg

 

De-cape-et-de-croc-10.gifIl fut, il y a de cela une poignée de jours, question de belle langue et d’orthographe dans un billet rédigé avec toute la délicatesse qui s’impose lorsqu’on effleure des sujets controversés.

 

Aussi, vagabondant par association d’une idée l’autre, saluerai-je la parution de l’acte X de la délicieuse série BD De cape et de crocs.
En voici une goûteuse BD à la langue suspendue haut perchée dans les nues.

 

Honneur, panache, amour courtois, songes, machineries extraordinaires et joute de vers…

 

Avec dans le rôle du maître d’arme un certain Cyrano, celui-là même secrètement épris d’une gent damoiselle, la douce Séléné.
Rêveuse à son balcon la belle, qui endossera bientôt le rôle de Roxane, s’émeut des vers déclamés par un amant inconnu. Par un renversement de la célèbre histoire, le versificateur amoureux n’est point Cyrano, mais monsieur de Maupertuis, le renard. Ce dernier, caché dans les aubépines, déclare sa flamme, mais la belle se méprend ; elle en aime un autre…
Au comble du désespoir, sous les étoiles, peu après monsieur de Maupertuis apostrophe sans détour son rival : « Son bonheur vous importe-il ? ». « S’il m’importe ? !, s’exclame Cyrano, ah, Monsieur, plus que ma vie ! ». « En ce cas courez la rejoindre ! », répond tout sourire le canidé gentilhomme contrefaisant sa peine immense…cap-croc-1.jpg
Mais ce n’est ici qu’un mince épisode de ces aventures trépidantes sur la lune.

 

Il est question de masques et de retour sur terre ; mais pour cela encore bien des épreuves attendent nos héros.

 

J’ai évoqué brièvement les figures du maître d’arme, de Séléné et de monsieur de Maupertuis. Mais comment ne pas admirer encore Don Lope, le loup, hidalgo haut en couleurs et indéfectible ami de monsieur de Maupertuis. Comment ne pas être fasciné, à rebours, par la noire ambition du capitan Mendoza, de se prendre de passion pour la trajectoire du navire pirate projeté dans les froids espaces par Bombastus, savant fou allemand…
Il y a tant d’autres personnages encore, qui confèrent à cette saga un cachet si particulier. L’avare, bien sûr, mais aussi Eusèbe, point si naïf qu’il en a l’air, le Raïs Kader, ancien janissaire d’un Sultan et veille jalousement sur sa fille Yasmina. Tant d’autre encore…

 

Des pages ne suffiraient point à dire tout le bien que je pense de Cape et de Crocs. Ce nouvel opus, on l’aura compris, pour moi c’est que du bonheur.


Et je laisse chacun méditer sur la manière dont on règle, sur la lune, les affaires d’honneur.

 

cap-croc-2.jpg

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans BD
commenter cet article
2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 19:22

servitude3.jpg

 

A dire vrai je ne saurai affirmer d’où vient l’idée du titre de cette série BD fantastique si attachante, dont le troisième tome « L’adieu aux rois » est sorti en novembre dernier chez Soleil. J’aime cependant à y déceler un clin d’œil à l’œuvre maitresse d’Etienne de La Boétie.
Mais ici c’est essentiellement de la servitude des princes et des puissants dont il s’agit ; de l’hubris des ‘maîtres du monde’ – sous l’emprise qu’ils sont de leurs délires des grandeurs. Cette maladie de l’âme qui faisait dire à Sénèque : « Combien d’hommes que l’opulence accable ; (…) que de grands à qui le peuple des clients toujours autour d’eux empressé ne laisse aucune liberté ! » (1).

 

Ecrit par Fabrice David (Les voies du seigneur) le scénario solidement charpenté, développe une intrigue complexe et passionnante ; nombre de romanciers , d’ailleurs, feraient bien de s’en inspirer (mais il est vrai que de nos jour on donne plutôt dans l’autofiction narcissique que dans la saga).
Je ne reviendrai pas ici dans le détail de l’histoire, ni sur l’arrière-fond dans lequel évoluent lesServitude-1.jpg personnages, se trouvant sur la toile d’excellentes présentations vers lesquelles je renvoie volontiers les lecteurs intéressés. Je me contenterai juste d’évoquer la subtilité avec laquelle sont distillés, au fil de l’aventure, les éléments fantastiques du scénario. Ainsi Servitude prend ses racines dans un univers de type médiéval, avec un soupçon de magie et de créatures hybrides. Et à la lecture des trois premiers tomes de cette palpitante saga (qui devrait en compter au moins cinq), je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec la superbe série télévisée intitulée Le Trône de fer (Game of thrones), dont la saison II est actuellement en préparation. Je ne savais d’ailleurs pas - j’aurai dû, à la richesse du scénario le soupçonner - que l’adaptation télévisuelle s’adossait aux écrits d’un certain George R. R. Martin, écrivain américain dont je dois reconnaître, à ma grande confusion, que jusqu’alors je n’avais jamais entendu parler. Le premier tome de sa saga (sur un cycle qui devrait en compter sept en sa version originale, les traductions françaises étant davantage saucissonnées, probablement pour des motifs mercantiles), précisément intitulé Game of thrones est sorti en 1996. Actuellement il en est au tome 5 (Dance with dragons, sorti en 2011).
Cette impression de connivence fortuite entre le Trône de fer et Servitude  a été confirmée par le dessinateur et coloriste de la série BD, Eric Bourgier en personne : « J’ai découvert tardivement les romans du Trône de fer et je dois dire qu’il a fait un truc très fort avec lequel nous n’avons pas la prétention de rivaliser, mais c’est vrai qu’il y a un esprit commun avec notre univers ».

 Servitude-carte.jpg

Servitude-2.jpgCe qui m’amène à dire quelques mots du travail d’Eric Bourgier, dont il n’est pas anodin d’indiquer qu’il a débuté sa carrière comme illustrateur de jeux de rôle.
Au niveau des tons, à mille lieues des planches flashy qu’affectionnent certains - dont je ne fais pas partie - la dominante marron rehaussé d’une palette de gris sert à merveille le propos. Le rendu n’est ni glauque ni terne. Tout au contraire. L’ambiance est plantée, avec juste ce qu’il faut de contrastes et, des déserts brulants de la province de Veriel aux froids sommets des terres d’Anoroer, on sent parfaitement la dureté de ces temps d’incertitudes où sourdent mille et une manigances. Quant au dessin, juste ciselé avec une dextérité qui force l’admiration, il ne concoure pas moins que la palette de couleurs à l’immersion dans cette œuvre passionnante dont c’est avec impatience que j’attends le prochain tome (il me faudra armer de patience, chaque sortant avec un intervalle moyen de trois ans).
Least but not last, j’ai particulièrement apprécié les éléments annexes aux planches dessinées proprement dites. La carte, cela va de soi, mais aussi les lettres, les documents décrivant le contexte et la société dans lesquels évoluent les personnages, ainsi que les textes relatant l’issue de la bataille de L’adieu aux rois (procédé ludique tant qu’original de finir l’histoire). Les amateurs de jeux de rôle, particulièrement les MD, y verront là un background particulièrement bien ficelé.

 ServitudeT01P19.jpeg

On l’aura compris, Servitude est définitivement une série qui se doit trouver dans les meilleures BD-thèques.

LePictographe-Servitude-Chantd-Anoer_Drekkars_AdieuAuxRois.jpg

 

 


(1) Sénèque, De la brièveté de la vie.

 

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans BD
commenter cet article
3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 11:27

 Feul 1 

  

Très belle trilogie scénarisée par Jean-Charles Gaudin (Marlysa, Les princes d’Arclan, etc.), et dont le dernier tome remonte à 2009. Une série qui, sans en révéler la trame, est hélas d’une brûlante actualité ; et laisse à réfléchir. " Pour le dire brutalement, je ne suis pas sûr que l’humain que je suis soit prêt à changer de mode de vie pour que l’humanité gagne quelques milliers d’années d’espérance de vie. Et si, comme je le pense, ce constat représente la pensée moyenne de l’humain egocentré individuel, il devient très difficile de voir comment les choses pourraient changer de quelque manière que ce soit ". (1)

 

 

En bref : la terre probablement à une époque indéterminée, dans un futur lointain assurément… Une maladie sordide et mystérieuse, le Feul, ravage depuis long des peuples, les Oldis et les Bourouwns dont les cultures, les mœurs et les croyances s’opposent en tout. " Beaucoup de grands avaient été emportés par le Feul, mais père disait que la maladie frappait surtout les enfants… Mon frère aîné que je n’ai jamais connu était mort lui aussi du feul à l’âge de deux ans… Aujourd’hui, c’était mon petit frère qu’on mettait en terre ", dira Jautry l’un des protagoniste de cette fresque merveilleusement mise en image par Frédéric Peynet et sortie aux édition Soleil.

 

Est repêché un jour, dans les filets des Oldis, le cadavre d’un Bourouwn, sans doute noyé eFeul 2t transporté par les courants après avoir glissé en amont sur les rochers de la rive. Le conseil des Oldis, malgré l’antagonisme des deux peuples, a décidé de restituer le cadavre aux Bourouwns et le disposent, en attendant, dans l’argile afin de mieux le conserver. " Chacun appelle barbarie de qui n’est pas de son usage ", a constaté Montaigne dans le fameux chapitre Des cannibales de ses Essais. Et c’est exactement ce que dira le fils de la victime, introduit nuitamment à la tête d’un petit groupe armé dans le village Oldis, lorsqu’il découvrira le corps ainsi apprêté : " Comment ont-ils osés faire ça ?.. Les Oldis ne sont que des barbares ! ".

S’en suivra une poursuite sanglante qui s’achèvera par la capture de deux Oldis, mère Valnes et l’un de ses compagnons, qui seront menés à s’expliquer devant le chef du village Bourouwn. Ils découvrent à cette occasion que le Feul frappe ces derniers également durement, et qu’ils s’apprêtaient à remonter la rivière, bien en amont, afin d’y rencontrer un autre peuple, les Albinths sortes de géants, considérés comme primitifs et dont les coutumes révolteront bientôt mère Valnes au-delà du descriptible. Les Albinths, qui considèrent leur femmes comme leurs propriété foncière, et détruites à la mort de leurs propriétaires, sont en effet soupçonnés d’avoir empoisonné les eaux de la rivière.

 

 Feul - planche

 

 

Feul3Il est décidé une expédition commune. Bourouwns et Oldis vont devoir apprendre à coopérer, et surmonter leurs différences. " C’est inadmissible. Ce sont des bêtes ! Savoir qu’ils forniquent pendant notre prière me met hors de moi ". C’est ce que crachera Dalïark, le fils de l’homme retrouvé mort dans les filets des Oldis à son chef de village, le sage nabot Kaliam à l’issue du premier jour de l’expédition. Les Bourouwns, en effet, sont des rigoristes vouant leur prière au dieu Gorna, tandis que les Oldis, plutôt panthéistes si ce n’est athées, ont des mœurs libertines où les femmes, pour des motifs de déséquilibre démographique, se partagent les hommes.

 

 

Les Brohms sont l’un des autres peuples de cette terre malade. Esclavagistes violents et sans pitié, ils asservissent les peuples et villages de la contrée, tel celui des résignés Baudhels afin de les faire travailler dans des conditions affreuses au fond de leurs mines. Les aventuriers, malgré les réticences de l’Albinth mâle qui a rejoint le groupe avec sa compagne, ne pourront s’empêcher d’intervenir devant le massacre. Il faut dire quel les Albinths, en rien coupable de la maladie, souffrent aussi du terrible fléau qu’est le Feul. " Un groupe ?.. Quelqu’un s’est-il soucié seulement de connaître mon nom ?… ", lâchera cependant amer le géant par une nuit d’orage à ses compagnon de route médusés qui l’avaient sauvé de la foudre, peu être davantage par intérêt que par grandeur d’âme.

 

Cette quête haletante, dont je ne dirai rien de plus afin de n’en point gâter la saveur, connaîtra ses moments heureux et ses drames. Mais ainsi va la vie.

C’est une belle et terrible aventure que Le Feul, et qui forcera les aventuriers à surmonter - et peu être aussi à comprendre - leurs différences ; une quête qui les mènera aux confins du monde, jusqu’à la source du mal.

 

 

Brohm sur sa monture 


 

(1) Stéphane Ferret, Deep Water Horizon, Seuil 2011, p287. Excellent essai sous titré "Ethique de la nature et philosophie de la crise écologique", sur lequel je reviendrai prochainement. 

Repost 0
Published by Axel Evigiran - dans BD
commenter cet article

_________________________

  • : Le blog d'Axel Evigiran
  • Le blog d'Axel Evigiran
  • : Blog généraliste ou sont évoqués tout aussi bien des sujets sociétaux qu’environnementaux ; s’y mêlent des pérégrinations intempestives, des fiches de lectures, des vidéos glanées ici et là sur la toile : Levi-Strauss, Emanuel Todd, Frédéric Lordon, etc. De la musique et de l’humour aussi. D’hier à aujourd’hui inextricablement lié. Sans oublier quelques albums photos, Images de châteaux, de cités décimées, et autres lieux ou s’est posé mon objectif…
  • Contact