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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:21

michea_mysteres.gifDans son dernier essai, paru en mars de cette année, et sous-titré De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Jean-Claude Michéa enfonce le clou, rappelant en liminaire la formule de Castoriadis de 1986 selon laquelle «  il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés ».

Une idée somme tout assez banale pour qui ne verse pas dans le manichéisme de principe, mais qui ne semble cependant pas si largement partagée à gauche. Car comme l’explicite l’auteur dans son avant propos, l’essai a pour origine un échange épistolaire avec un militant PCF / Front de gauche pour qui « l’indignation grandissante des ‘gens ordinaires’ (Orwell) devant une société de plus en plus amorale, inégalitaire et aliénante » ne peut être que le signe exclusif de la gauche . 

 

Aussi il n’apparaît pas inutile à J.C Michéa de rappeler dès les premières pages – et c’est là une invite à peser la chose - que « ni Marx ni Engels n’ont jamais songé une seule fois à se définir comme des hommes de gauche », ajoutant que lorsqu’ils leur arrivait de faire appel à ce genre de terminologie, « la ‘droite’ désignait l’ensemble des partis censés représenter les intérêts (parfois contradictoires) de l’ancienne aristocratie terrienne et la hiérarchie catholique. Tandis que la ‘gauche’, elle même très divisée, constituait le point de ralliement politique des différentes fractions de la ‘classe moyenne’ (…), depuis la grande bourgeoisie industrielle et libérale – généralement acquise aux ‘libertés nécessaires’ d’Adolphe Thiers – jusqu’à la ‘petite bourgeoisie’ républicaine et radicale ». 

Ceci posé, reste à placer sur l’échiquier le mouvement ouvrier socialiste, opposé aussi bien à « la vieille droite monarchiste et cléricale d’un Joseph de Maistre » qu’à la « jeune gauche libérale et républicaine d’un Benjamin Constant, d’un Frédéric Bastiat ou d’un John Stuart Mill ». Et c’est « dans le cadre précis de l’affaire Dreyfus » que Michéa situe la source de la dissolution « la spécificité originelle du socialisme ouvrier et populaire dans ce qu’on appellerait désormais le ‘camp du progrès’ », mouvance qui sera rapidement placée sous la bannière de la ‘philosophie des lumières’, ceci constituant « la généalogie refoulée de la gauche du XXe siècle ».  

 

Et Michéa de raviver ici la mémoire du lecteur de gauche contemporain, lui rappelant que « les deux répressions de classe les plus féroces et les plus meurtrières qui se soient abattues, au XIXe siècle, sur le mouvement ouvrier français (…) ont chaque fois été le fait d’un gouvernement libéral ou républicain (donc de ‘gauche’, au sens premier du terme) »

 

1) lors des journées de juin 1848

2)   avec Thiers en 1871, contre la Commune de Paris

 horace-vernet-barricade-rue-soufflot-2.jpg

L’auteur de L’empire du moindre mal y insiste : « l’opérateur philosophique majeur qui a permis, en un temps extrêmement court » la conversion de la gauche au libéralisme économique, politique et culturel a ses racines dans « cette métaphysique du Progrès et du ‘Sens de l’histoire’ qui définissait – depuis le XVIIIe siècle – le noyau dur de toutes les conceptions bourgeoises du monde ». 

S’y adosse le socialisme dit scientifique (« version dogmatique et simplifiée du marxisme originel ») qui se caractérisait par :

 

1) Un mode de production capitaliste comme constitutif d’une « étape historiquement nécessaire entre ‘le mode de production féodal’ et la société communiste future ».

2) La conviction que la grande industrie « représentait le seul modèle d’organisation de la production – agriculture comprise – capable de satisfaire aux exigences d’une société communiste… »

 Revolution-industrielle.jpg

« Cette croyance religieuse en un sens de l’histoire et au progrès matériel illimité » entraînera trois conséquences : 

 

1) L’appréciation négative des classes moyennes traditionnelles vues comme réactionnaires car cherchant « à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire ». D’ailleurs, ajoute J.C Michéa, « la célébration continuelle, par les nouveaux dirigeants des partis ‘marxistes’ européens, du progrès technologique à tout prix, (…) ne pouvait qu’éloigner un peu plus ces catégories sociales ». Et c’est d’abord, précise-t-il, « cette politique progressiste à courte vue qui allait pousser peu à peu ces classes moyennes traditionnelles à se réfugier sous l’aile protectrice de la droite conservatrice de l’époque (évidemment beaucoup plus lucide quant aux ambiguïtés du progrès) ». 

2) Abandon des analyse de Marx, en particulier celle selon laquelle « la richesse des sociétés où règne le mode de production capitaliste s’annonce comme immense accumulation des marchandises » et dont le corollaire peut se résumer par la formule de John Ruskin : « les marchandises ne sont pas fabriquées en fonction de leur utilité réelle mais uniquement afin d’être vendues ». D’où une crise récurrente des débouchés avec pour conséquence une transformation de la société en société de consommation (« dès lors principalement fondée sur le crédit – autrement dit, sur l’endettement structurel du système) ». En découlera tout à la fois la fabrication incessante de pseudo besoins et le dogme de la croissance  perpétuelle– dans un monde pourtant lui bien fini.

3) La liquidation même des fondements du projet socialiste pour lui « substituer insensiblement cette ‘idéologie de la pure liberté qui égalise tout’ » et qui constitue « la marque de fabrique de la philosophie libérale ». 

 

pierre-leroux.jpgLe terme de socialisme, introduit par Pierre Leroux, visait à s’opposer à la montée de l’individualisme généralisé. D’où la propension des socialiste originels, explique Michéa, « à maintenir une image du passé et des civilisations antérieures beaucoup moins négative, en général, que celle proposée par les libéraux ». A cette aune on peut même dire « que si ces penseurs s’opposaient avec autant d’énergie à l’idéologie libérale, (…) c’était d’abord parce que cette dernière se fondait sur une conception de la liberté individuelle qui conduisait nécessairement, à leur yeux, à dissoudre l’idée de vie commune ». 

C’est que pour un libéral (cf. Benjamin Constant), « toutes les formes d’appartenance ou d’identité qui n’ont pas été librement choisies par un sujet sont potentiellement oppressives et ‘discriminantes’ » ; ainsi de la notion de famille, de langue maternelle ou de pays d’origine. Michéa voit, ce me semble à juste titre, dans « cette représentation fantasmatique (symbolisée par le self-made-man qui ne doit rien à personne) », et caractérisée par « l’éloge libéral de l’individualisme absolu », un déracinement intégral, une « atomisation du monde » que représente d’ailleurs bien les idées de « guerre de tous contre tous » et de « désagrégation de l’humanité en monades ». Et de relever alors que la critique socialiste de cette idée d’une humanité ravalée à l’état de monades recoupe en partie celle de la droite traditionnelle française (mais pas pour les mêmes motifs). 

 

A ce stade de l’essai, nous en arrivons aux tensions contradictoires du projet socialiste contemporain avec, d’une part, un courant héritant de la philosophie des Lumières (« la plupart des encyclopédistes approuvaient avec enthousiasme les nouvelles idées libérales, tant sur le plan politique et culturel que sur le plan économique ») et de la Révolution française, et, de l’autre, une critique radicale « de ce nouveau monde libéral et industriel ». 

Et si le socialisme originel, pour reprendre la terminologie de Hayek, est « une réaction contre le libéralisme de la Révolution française », il sera vite infléchi et dissout par la définition libérale de la liberté vue essentiellement comme « propriété purement privée inhérente à l’individu isolé ». 

C’est là qu’intervient le concept de Common decency  repris d’Orwell et cher à JC Michéa, avec l’évocation de Mauss et de « la logique de l’honneur et du don ( source de tout rapport réel de confiance, d’entraide ou d’amitié), logique qui, une fois développée dans un sens moderne (autrement dit, de façon à donner toute sa place au souci de soi et au légitime besoin de solitude et d’intimité), défini le principe et le point de départ obligé de toute conscience morale ». 

 

Pour finir, revenons-en à ce slogan remontant au début du siècle dernier : « Une droite moderne n’est le plus souvent qu’une ancienne gauche . Michéa le complète ainsi : « Ancienne gauche que chaque nouveau pas en avant – ou chaque nouvelle dérive – du libéralisme culturel (…) conduit logiquement à s’arc-bouter sur la défense des valeurs dites ‘traditionnelles’ ». 

Mais le penseur orwellien n’est pas naïf, et sait bien qu’un « tel attachement aux valeurs traditionnelles (…) risquera toujours de se voir instrumentalisé et ainsi conduire aux dérives politiques les plus dangereuses ». Néanmoins, pense-t-il, « il serait encore plus dangereux d’oublier que dans bien des cas (…) ces valeurs ‘traditionnelles’ trouvent leur origine dans ce sentiment naturel d’appartenance qui s’oppose, par définition, à l’individualisme abstrait du libéralisme moderne » et que « l’importance accordée à la transmission familiale et scolaire, ou encore le soucis de protéger un certain nombre de traditions et d’habitudes collectives (…) » n’est ni réactionnaire ni de ‘droite’ en soi-même. 

 michea-1

 


Un mot des scolies 

Comme à son habitude Michéa a enrichi son texte initial de scolies à lire comme autant de petits chapitres indépendants. Leur somme constitue la moitié de l’ouvrage. 

 

Voici, en guise d’apéritif, l’une de ces notes, minuscule mais éloquente en sa concision même. [E]

 

[… un système qui n’hésite plus à récuser toute idée de limite morale ou de frontière…]

 

Lorsque les responsables ‘socialistes’ de l’agglomération de Montpellier décident – en octobre 2012 – de choisir le logo officiel le plus à même de symboliser leur philosophie constante du développement local (puisque la ‘communication’ est désormais la clé de toute politique moderne) la première idée qui s’impose immédiatement à leur esprit novateur est naturellement celle de Montpellier Unlimited (on appréciera, au passage, le vibrant hommage ainsi rendu aux racines occitanes de la région). Mais pourquoi s’étonner d’une telle conversion – devenue banale – au culte libéral du no limit ? Il devrait être évident, au contraire, qu’une ville de gauche digne de ce nom (c’est-à-dire un ‘pôle urbain’ dynamique, moderne est ‘européen’) ne peut plus avoir d’autre raison d’exister, à l’heure d’Internet, que celle d’attirer les ‘acteurs économiques’ du monde entier sur ‘un territoire d’innovation et d’excellence’. De fait, Coca-Cola City aurait tout aussi bien fait l’affaire ».

 

 MontpellierUnlimited.png

 


Une critique des positions de Jean-Claude Michéa par Frédéric Lordon

      Halimi, Corcuff et Lordon contre Michéa


Autres billet autour des travaux de Michéa 


Réplique : causerie autour du Complexe d'Orphée, avec Jean-Claude Michéa

Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

Entretien avec Jean-claude Michéa : la philosophie pour boulangers ?

Le nomade "Attalien" où la nouvelle gauche kérosène

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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 15:20

charme.jpg

 

Siroter « Le charme des penseurs tristes », griffé par ces heures interminables éparpillées dans la brise ténue de septembre, entre langueur et ennui, me semble être le meilleur compliment que l’on puisse faire à ces flâneries élégantes aux airs d’entrechats au bord de l’abîme. 

 

Rien qui ne soit plus stylé, si désespérant aussi dans sa beauté, que ces trilles de rossignol des heurs incertains, dérangé dans sa tristesse par le pépiement tonitruant et joyeux d’oiseaux d’instinct plus grégaires. Et c’est là une joute perdue d’avance – entre le fa de l’ironie et le sol majeur de l’humour d’une partition superficielle par profondeur.  

 

Et si la nostalgie est ce sentiment étrange ravivant sans relâche les braises du passé, lointain ou proche, alors que nous savons qu’aujourd’hui sera bientôt son terreau, plutôt que de s’écrier : « qu’il est difficile de se satisfaire de ce famélique maintenant ! », lisons. Lisons jusqu’à plus soif, ou même sans soif, juste pour le plaisir de l’amertume subtile suintant au coin des pages de ce bel essai qui, immanquablement, nous transportera d’esprit sous les solives du plafond de Montaigne. 

 

Car, dans « Le charme des penseurs tristes », il y a de quoi satisfaire notre irrépressible goût de l’Otium, que ce soit allongé sur le sable de désirs vaporeux, ou assis sur la crête d’une vague ourlée de volutes semblant juste commises pour nourrir notre vague à l’âme…


Première partie de la causerie du 28 août qui s’est tenue à Paris au Thé des écrivains, ou l’auteur nous fait partager quelques pages de la préface.

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 08:39

Lille Pba - 156

 


Lien vers le "Contre" de Frédéric Schiffter

 


Telle est la question posée par la rubrique « Pour ou contre » du dernier Philosophie magazine, flattant le goût supposé de son lectorat pour les duels.

(Un précédent duel : Du Socrate platonisé)

 

Dans l’arène deux philosophes ; chacun une page, chacun son espace et son camp. 

 

Lançons le match ! 

Alors, cette questions aux allures scolaires, qu’en est-il ? L’art rend-t-il donc moralement meilleur ?

 

Oui, décoche l’une d’entrée de jeu « même si la question parait naïve ou simpliste » ; et nous voici avec la thèse. Non rétorque l’autre, renvoyant la balle de fond de court, également déconcerté par la naïveté de la question ; et de nous livrer l’antithèse. 

Après quelques échanges, s’il n’a pas de parti pris de principe, le lecteur décontenancé se dit alors qu’après tout il lui appartient peut-être de se faire sa propre synthèse au vu de l’argumentation proposée de part et d’autre ; que c’est sans doute là même le but de l’exercice – rien n’empêche non plus d’aller compulser quelques documents extérieurs au débat immédiat.


Mais entrons dans l’argumentation. 

 

Lors de leur démonstration, les deux essayistes invoquent des séries-TV, genre sur les franges du domaine artistique, mais pourquoi non - soyons modernes !  

2012-05-06---Piscine-09.jpg

Barney vs Dexter
(Attention, pour ceux qui ceux qui n’ont pas été au bout de la série Dexter, se trouve dans ce texte certaines révélations susceptibles de gâcher le suspense)

Barney-Stinson-barney-stinson-19630477-1160-1108.jpgBarney est l’un des protagonistes principaux de la série « How I met your mother ». Collectionneur de femmes invétéré (ce qui ne l’empêchera pas d’aspirer au mariage), il est toujours vêtu d’un costume. A ce qu’il semble il appointe dans une grande entreprise, sans fonction définie, en parfait parasite.

Pour Sandra Laugier, parce que ce personnage n’est précisément pas parfait, il nous apprendrait en quelque sorte « à apprécier des manières d’être étranges ou inconformes ». Ce glissement a de quoi surprendre. D’une part, et pour bien connaître cette série, je ne vois véritablement pas en quoi Barney serait une créature si inconforme que cela – nul besoin de série télévisée pour croiser à chaque coin de rue des ersatz « Barnyien » (d’ailleurs « How I met… », me semble plutôt véhiculer des clichés que des tombereaux de marginalité). D’autre part j’ai du mal à saisir comment le comportement et les états d’âmes de Barney serviraient à l’édification morale des téléspectateurs. Il y a là un mystère insondable. 

Le cas de Dexter est différent - et je dirai beaucoup plus intéressant ( pour un éclairage complémentaire voir le billet du Chêne Parlant : Dexter, fade to grey).
Héros principal de la série éponyme, il est un tueur en série d’un genre particulier. Recueillit à l’âge de trois ans par un policier dans un container ou sa mère a été sauvagement assassinée, il est devenu un expert en sang à la police de Miami. Très tôt détectée, sa pulsion de meurtre, qu’il appelle son passager noir, a été canalisée par son  père adoptif (le policier) dont le fantôme accompagne toujours le héros dans les moments difficiles. Ce dernier lui a en effet enseigné le Code : l’art de ne pas se faire prendre et de ne tuer que des « méchants » ; ceux passés entredexter les mailles du filet judiciaire et qui méritent de mourir.
Une fois assuré du bien fondé de ses soupçons (ne pas tuer un innocent) et après avoir piégé sa proie en lui injectant le plus souvent un puissant somnifère, Dexter déroule son petit rituel : salle emballée de plastique (éviter de laisser des traces), si possible un lieu chargé symboliquement pour son gibier. Ce dernier, une fois réveillé saucissonné sur un autel, se voit confronté à ses ignobles forfaits (trophées, photographies de ses propres victimes, etc.) par un Dexter habillé en garçon boucher.
La sentence prononcée, juste avant l’exécution, le bourreau procède alors au prélèvement d’un petit échantillon de sang sur la joue de sa victime, le place entre deux lamelles qui vont rejoindre dans une boite celles des précédentes victimes du « justicier » sans états d’âme. 

Pour Frédéric Schiffter, si le spécialiste de sang de la police de Miami nous apparaît sympathique, ce ne serait pas tant « parce qu’il traque les ‘méchants’, mais parce qu’il réveille l’instinct de tueur qui est en nous ». Sans vouloir faire de mon cas une généralité, en m’auscultant du mieux possible, je dois avouer que je ne trouve rien de véritablement tel dans mes abîmes.
Pour préciser ma pensée je dirais que Dexter m’apparaît plutôt quelque peu inquiétant - et perdu tout à la fois (inapte à ressentir quoi que ce soit). Et s’il m’arrive de faire cause commune avec lui, de comprendre ses mobiles et sa logique, ce n’est pas en tant que substitut de mes propres envies de meurtre, mais parce que je sais l’envers du décor, à savoir qu’il ne tue que de véritables ‘méchants’, des tueurs de sang-froid, des tortionnaires abjects, des massacreurs de femmes et d’enfants, et que c’est là, dans mon esprit (j’y reviendrais), un moindre mal. C’est peut-être aussi la faiblesse de la série : à aucun moment on ne craint le dérapage fatal, d’où peut-être ce sentiment d’empathie parfois que l’on éprouve envers Dexter.
Deb morganJ’en donnerai un seul  exemple : même lorsque Deb Morgan, sœur du héros (et accessoirement lieutenant de police), découvre dans une église désaffectée la véritable nature de son frère, à aucun moment on ne craint pour sa vie. On sait qu’il ne va pas la tuer, qu’il ne peut pas la tuer, qu’il est en quelque sorte, malgré son ombre, du « bon côté » - celui des justiciers, et qu’il va, comme il dit « gérer »… Car Dexter, à l’instar d’un bon manager d’entreprise, gère la situation. Ce qui n’est pas, parfois, sans causer de réelles catastrophes. Et c’est ce qui le rend aussi sympathique : sa faillibilité et son obsession à respecter contre vents et marées son code. Car malgré sa soif de tout planifier, de tout contrôler, d’épargner absolument ceux qui pourraient le découvrir mais ne sont pas des criminels, il arrive que les plans de Dexter s’effondrent pour le pire.
Ainsi sa femme, Rita,Meurtre de Ritaassassinée par le serial killer Trinity qu’il traquait. Elle est morte parce précisément, dans sa soif de coincer Trinity, il n’a pas lâché le morceau, parce qu’il a fourvoyé la police pour s’assurer de sa proie. Dexter pose au fond un dilemme moral insoluble, et c’est ce qui rend à mon sens la série si singulière.
Est-il légitime de se substituer à la loi et abattre d’ignobles individus ? N’y a-t-il aucune rédemption, aucun pardon possible ? (voir par exemple les épisodes autour d’un ancien criminel, sincèrement repenti, et que Dexter voulait tuer, avant de devenir son ami).

Et c’est là où, dans un sens restreint, je pourrais souscrire en pointillé à l’affirmation de Frédéric Schiffter, à savoir : par principe je suis contre la peine de mort, mais si on touche à un cheveu de qui m’est cher, je n’hésiterai pas, si cela m’étais possible, à me faire justice. Cela n’implique pas chez moi une envie particulière de meurtre, mais un sentiment primaire et irrépressible à la saveur du « œil pour œil, dent pour dent » (qui  en son temps fut un dicton progressiste), et qui me hurle, contre tout principe de pardon, qu’il est légitime d’éradiquer une mauvaise graine, même en transgressant la loi si je la juge trop clémente. Mais Dexter va plus loin. Il ne tue pas pour se faire justice mais pour complaire à son passager noir. S’il s’est fait justicier, c’est par le dressage de son père ; pour semer la confusion et rendre sa pulsion plus socialement acceptable – surtout aussi beaucoup plus difficile à détecter (qui pour s’émouvoir du meurtre d’affreux criminels ?).
Dexter a au fond le téléspectateur avec lui, applaudissant à chaque affreux éliminé de la scène du monde. 

C’est cet aspect dérangeant de la série à mon sens qui la rend si unique, si fascinante. 

Babel.jpg
Mais je suis un spectateur distrait, et me trouve fort écarté de notre match où s’affrontent qui pense que l’art rend meilleur et qui est assuré que la question même est un non-sens.

L’art chez quelques philosophes 

Platon compare l’art à un fantôme, mais c’est Platon. 
Proudhon, pour le pire, voit dans l’art un vecteur de l’édification du genre humain, « une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue de perfectionnement physique et moral de notre espèce ». Voilà de quoi renvoyer les ménagères à leurs aspirateurs au motif que « nous avons à refaire l’éducation des femmes et à leur inculquer les vérités suivantes : - l’ordre, et la propreté dans le ménage valent mieux qu’un salon garni de tableaux de maîtres. (…) La femme est artiste ; c’est justement pour cela que les fonctions du ménage lui ont été départies. »
Quant à l’esthétique chez Schopenhauer, incompétent en la matière, je renvoie volontiers à un document mis en ligne par Jacques Darriulat et intitulé, « Schopenhauer, la contemplation esthétique »

Sur la fonction de l’art, le penseur du dionysiaque et de l’apollinien pense que « L’art doit avantSur-les-marches.jpg tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment. » Cette description me semble recouper partiellement (en moins radicale) celle de l’auteur de «  La Beauté » (Ed Autrement, 2012) qui, après avoir estimé (à juste titre il me semble) que les critères pour juger d’un progrès sur le plan moral sont introuvables, évoque d’une part la nécessité du droit, « système arbitraire et pragmatique d’obligations sociales et de sanctions pénales », et, d’autre part,  propose pour seule finalité de l’art « un bon travail esthétique ».

« L’art n’a aucun rapport avec le bien », insiste-t-il avec raison. Göring, grand amateur d’art de la Renaissance, suffit à lui seul à corroborer l’affirmation. 

Dans le camp de la philosophe du langage, par ailleurs traductrice et introductrice de l’œuvre de Stanley Cavell en France, plutôt que d’enrôler abusivement Thoreau dans les rangs du perfectionnisme moral (sous prétexte sans doute de désobéissance civile, et de sa classification dans le glossaire transcendantaliste derrière Emerson), j’aurai aimé comprendre la définition qui se cache derrière le devenir meilleur, lorsque celui-ci signifie « simplement qu’on apprend ce qui est important pour soi ». L’art y répondrait, affirme-t-elle, en permettant « une sorte de conversation avec quelque chose qui nous élève ». Et si ce qui m’élève est un art du carnage ?

A l’appui de sa thèse, Sandra Laugier évoque encore d’autres personnages fictifs. Ainsi Omar (Wire) noir, gay et faisant partie de la pègre, mais justicier, donc « modèle moral ». Encore Tony Soprano, un gangster, mais sauvé parce qu’il va voir une psychanalyste ! (je ne pouvait pas le manquer celui-là).
2012-05-06---Piscine-11b----Alfred-Boucher-les-nymphes-de-l.jpg
Chez  Proust, l’art est réminiscence et aide au déchiffrement de nos limbes intimes. C’est parfois un art de l’infime, comme une petite touche de couleur jaune au coin d’un tableau de Vermeer. L’incipit de son gros roman est devenu célèbre. « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ». 

Mais plutôt que de s’intéresser aux entames des monuments écrits, petits ou grands, examinons un peu la manière dont notre duel se clos.
Les-juges.jpg
Côté de la militante du care l’échange s’épuise ainsi et agonise en une longue tirade, pesante, sans souffle :

« La dimension morale de l’art émerge donc aussi dans le fait de susciter des interrogations et des conversations, un arrière-plan commun, qui sera à la fois partagé et qui permettra d’affirmer une position singulière ».

Le choc en retour d’une vague ciselée par le philosophe balnéaire (1) la clou sur place : 

« Les artistes ne sont pas des prêcheurs de vertu mais des maîtres de lucidité ». 
Eugène Deuplechin - Amphitrite 1893
Au final c’est le style qui l’emporte. Haut la main. 


(1) Lu à Montreal, sous -20°C....
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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 10:35

Fragonard---La-lecon-de-musique-1769.jpg

Je me suis endormi hier soir avec en tête cette affaire d’inexpressivité musicale qui me rendait  perplexe – toutes mes fibres y résistent.

Au réveil je crois avoir mieux cerné mes réticences.

 

Les voici exposées succinctement dans un style télégraphique – pas facile d’organiser le chaos de ces bribes de raisonnements. 

 

Musique - Egypte antiqueTous les humains sont équipés à peu près des mêmes outils sensoriels et se trouvent embarqués dans la même corporéité.

Ce constat factuel conforte mon intuition d’un probable socle commun en terme de perceptions et de types de réactions instinctives face à ces agents d’influence.

Loin d’une inexpressivité musicale, donc, il devrait au contraire se manifester des sortes d’archétypes sonores, de constantes. C’est-à-dire qu’à tel type de stimuli sonore, à tel enchaînement ou agencement de sons, ne pourrait correspondre que tel type de ressenti primaire, telle genre d’émotion ou de réaction spontanée (je pense à l’appui de cette idée au cas des oiseaux : du babil au cri d’alarme, passant par le chant) ; sérénité / agitation – Angoisse / paix, etc.

Ensuite, évidemment, chez l’humain (et chez les espèces de mammifères et d’oiseaux les plus évoluées) s’y superposent des couches culturelles propre à chaque individu : son vécu, sa singularité, l’influence du groupe, de l’environnement, des rencontres, etc. Ces facteurs estompent ou renforcent, contrecarrent ou encouragent, ruinent ou sanctifient, ces affects universels  – mais les anéantissent-ils tout à fait ? j’en doute.

 

2012 08 - oiseau 02 - Quiscale à longue queueNous projetons de la sorte notre intellect sur les phénomènes sonores dans lesquels nous baignons, qu’ils soient naturels ou artificiels (notre propre respiration, le bruit du vent, le chant des oiseaux, le bruit des vagues, les agressions sonores des engins mécaniques de toutes sortes, les cris de la foule, etc.) les dénaturons et les recomposons tout à la fois au grès de notre humeur, de nos capacités tant intellectuelles que culturelles. A ce crible et depuis nos échasses jugeons-nous alors la musique, plus ou moins consciemment : harmonique, inharmonique, agressive, douce, éthérée, lourde, romantique, conceptuelle, innovante ou neuve, démodée voire ringarde, piquante, plate, aliénante, irritante, élitistes, populaire, que sais-je encore. C’est là, sans doute, à travers cette projection et cette macération dans ces couches supérieures de notre entendement, qu’intervient cette idée d’une possible inexpressivité musicale. 

 

Ainsi existe-il un genre musical bien nommé « musique industrielle », assez peu supporté par la masse mais qui convient à une élite (1) qui ne se sent pas « offensé par (… cet) art de privilège, de noblesse de nerfs, d’aristocratie instinctive » (je reprends la terminologie d’Ortega y Gasset, un peu par provocation je l’avoue). 

C’est un exemple phénomène purement culturel. Quoi que… (je songe ici au côté hypnotique engendré par les pulsations du rythme de base : voir les deux exemples de ce genre musical au bas du billet. Mais je préviens, il faut avoir les oreilles bien accrochées – et imaginer ces morceaux joués à pleine puissance sous effet stroboscopique). 

 

Il y aurait aussi à dire de la musique aux époques préhistoriques, mais cela dépasserait largement mon propos (voir le bel article sur le site Hominidés, ici - cliquer aussi sur l'image présentée ci-dessous).

 Instrum-prehistoire.JPG

La quête des archétypes : 

Parmi d’autres, la pulsation de notre sang, le rythme de notre cœur doivent en être…

 

Et je me suis soudain rappelé d’un billet de Nicolas Gauvrit sur l’effet bouba-kiki

Il y écrit :

 

« Les humains semblent tous partager une certaine forme de synesthésie. S'il est rare de voir de la musique ou de percevoir des couleurs dans les lettres ou les formules mathématiques, il est en revanche plus que courant de faire le lien entre certaines sonorités linguistiques (pseudo-mots) et des formes ou types de lignes. Dans une version de l'expérience de Köhler, on demandait par exemple à des adultes de deviner les noms des formes suivantes, sachant que l'une des deux s'appelle Takete et l'autre Maluma. »

 Takete_Maluma.jpg

(Ne lisez pas la suite du billet de Nicolas Gauvrit avant d’avoir répondu à la question ci-dessous)

Laquelle des formes reprise sur l’image ci-dessus s’appelle Maluma et laquelle se nomme Takete ? Alors, à votre avis ? 

 

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Tout ceci est embrouillé encore.


Mais plus je m’engage en ce sentier, plus je me trouve à plaider, tout à rebours d’une foncière inexpressivité musicale, pour des motifs sonores universaux - réaménagés ensuite par l’intellect et la culture. 

(Certains y trouveront là peut-être des restes de l’influence de Jung sur mes jeunes ans. Plus sûrement j’y verrai un ancrage dans la science contemporaine).  

Musique africaine

 


 

Décrassage d’oreilles : Exemple de musique industrielle

 

SONAR – HOSTAGE (instrumental)

 

.

DIVE – BLOOD MONEY (avec paroles)

 

 


(1) Il me semble que ce genre de discours est toujours tenu par ceux qui se sentent ou se pensent du bon côté de la barrière qu’ils ont construite. 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 08:59

P1010109

A l’abri du vent, le premier mai dernier, avec pour horizon les ramures de quelques fruitiers en fleurs, j’ai clos le livre premier des Essais de Montaigne

Aussitôt à la foulée, m’a pris envie de croquer De l’inconstance de nos actions, faisant ouverture au livre suivant. 

 

J’y ai relevé de belle phrases ; parmi elles : 

« Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche » 

 

Ou encore : 

« Notre façon ordinaire c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contrebas, selon que le vent des occasions nous emporte » 

 

Cette entame s’accorde bien mieux à mon tempérament que le dernier chapitre du premier livre, ou d’une manière oblique se trouve fait l’éloge d’une longue vie de travail, étant qu’on ne « devrait pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiveté et à l'apprentissage »  – ce pourquoi me suis-je enveloppé dans l’inconstance, ne voulant pas rester sur piètre humeur. 

Et de me dire que parfois mieux vaut suivre le maître par l’exemple de vie qu’il mène plutôt que par le verbe ; même si les deux souvent s’entremêlent.  

 

Il m’aura fallu ainsi presque six années pour siroter à mon rythme le livre premier des Essais ; à ce compte il faudra douze cycles encore pour en atteindre la vieillesse – mais je ne suis point pressé :

« Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modèle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d'être traitée plus tendrement, Recommandons là à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse : mais gaie et sociale… »

 

Il faut dire ma méthode laborieuse, bien que je la trouve savoureuse : une lecture en langue d’origine avec consultation des notes (édition Pochothèque ; seuls les conjugaisons sont révisées – ce qui me rend la lecture plus limpide), une lecture ensuite en version modernisée (Quarto), et une relecture enfin en version première, si possible à haute voix pour goûter toute la saveur du périgourdin, merveilleux compagnon…

P1010156


Je restitue ici cette ouverture du second chapitre, ayant pour cela repris une édition en ligne sur laquelle j’ai modifié moi-même les conjugaisons (n’ayant pas sous la main ma propre édition pochothèque, il se trouve peut-être quelques coquilles dont je m’excuse par avance) . 
P1010209
Ceux qui s'exercent à contrôler les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empêchés, qu'à les rapiécer et mettre à même lustre : car elles se contredisent communément de si étrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de même boutique. Le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Venus. Le Pape Boniface huitième, entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croirait que ce fut Néron, cette vraie image de cruauté, comme on lui présentant à signer, suivant le style, la sentence d'un criminel condamné, qui eut répondu : Plut à Dieu que je n'eusse jamais su écrire : tant le cœur lui serrait de condamner un homme à mort. Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soi-même, que je trouve étrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pièces : vu que l'irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nôtre nature ; témoin ce fameux verset de Publius le farceur,

Malum consilium est, quod mutari non potest.
[C'est un mauvais plan que celui qu'on ne peut pas changer]

P1010204Il y a quelque apparence de faire jugement d'un homme, par les plus communs traits de sa vie ; mais vu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m'a semblé souvent que les bons auteurs mêmes ont tort de s'opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les actions d'un personnage, et s'ils ne les peuvent assez tordre, les renvoient à la dissimulation. Auguste leur est échappé : car il se trouve en cet homme une variété d'actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est fait lâché entier et indécis, aux plus hardis juges. Je croie des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance. Qui en jugerait en détail et distinctement, pièce à pièce, rencontrerait plus souvent à dire vrai.

En toute l'ancienneté il est malaisé de choisir une douzaine d'hommes, qui aient dressé leur vie à un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse : Car pour la comprendre tout en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les règles de notre vie, c'est vouloir, et ne vouloir pas toujours même chose : Je ne daignerais, dit-il, ajouter, pourvu que la volonté soit juste : car si elle n'est juste, il est impossible qu'elle soit toujours une. De vrai, j'ai autrefois appris, que le vice, n'est que dérèglement et faute de mesure ; et par conséquent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est un mot de Démosthène, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et délibération, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voies, nous la prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,

Quod petiit, spernit, repetit quod nuper omisit, Æstuat, et vitæ disconvenit ordine toto.
[Ce qu'il a recherché, il le dédaigne, il cherche à nouveau ce qu'il vient de laisser, il s'agite et contrevient à l'ordre entier de sa vie]

Notre façon ordinaire c'est d'aller après les inclinations de nôtre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contrebas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons : et changeons comme cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cette heure proposé, nous le changeons tantôt, et tantôt encore retournons sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance :

Ducimur ut nervis alienis mobile lignum.
[Nous sommes tirés comme une marionette de bois par les ficelles d'autrui]

Nous n'allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avec violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.

nonne videmus Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper,Commutare locum quasi onus deponere possit ?
[Ne voyons-nous pas que chacun ignore ce qu'il veut, qu'il est toujours en quête, qu'il change de place pour une autre comme s'il ne pouvait jeter bas sa charge ? ]

Chaque jour nouvelle fantaisie, et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps.

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Juppiter auctifero lustravit lumine terras.
[Les pensées des hommes sont pareilles à la lumière fécondante que le Père lui-même, Jupiter, a répandue sur terre]

Nous flottons entre divers avis : nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment.
A qui aurait prescrit et établi certaines lois et certaine police en sa tête, nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equalité de mœurs, un ordre, et une relation infaillible des unes choses aux autres. (Empédocle remarquait cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnaient aux délices, comme s'ils avaient l'endemain à mourir : et bâtissaient, comme si jamais ils ne devaient mourir)

Le discours en serait bien aisé à faire. Comme il se voit du jeune Caton : qui en a touché une marche, a tout touché : c'est une harmonie de sons très accordants, qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions, autant faut-il de jugements particuliers : Le plus sûr, à mon opinion, serait de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclure autre conséquence.

Pendant les débauches de nôtre pauvre état, on me rapporta, qu'une fille de bien près de là oùP1010244 j'etais, s'etait précipitée du haut d'une fenêtre, pour éviter la force d'un bélitre de soldat son hôte : elle ne s'était pas tuée à la chute, et pour redoubler son entreprise, s'était voulu donner d'un couteau par la gorge, mais on l'en avait empêchée : toutefois après s'y être bien fort blessée, elle même confessait que le soldat ne l'avait encore pressée que de requêtes, sollicitations, et présents, mais qu'elle avait eu peur, qu'en fin il en vint à la contrainte : et là-dessus les paroles, la contenance, et ce sang témoin de sa vertu, à la vraie façon d'une autre Lucrèce. Or j'ai su à la vérité, qu'avant et depuis elle avait été garce de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honnête que vous êtes, quand vous aurez failli votre pointe, n'en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en votre maitresse : ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouve son heure.

Antigonus ayant pris en affection un de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses médecins de le penser d'une maladie longue et intérieure, qui l'avait tourmenté long temps : et s'apercevant après sa guérison, qu'il allait beaucoup plus froidement aux affaires, lui demanda qui l'avait ainsi changé et encouardi : Vous-mêmes, Sire, lui répondit-il, m'ayant déchargé des maux, pour lesquels je ne tenais compte de ma vie. Le soldat de Lucullus ayant été dévalisé par les ennemis, fit sur eux pour se revancher une belle entreprise : quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion, l'employait à quelque exploit hasardeux, par toutes les plus belles remontrances, dequoy il se pouvait aviser :

Verbis quæ timido quoque possent addere mentem :
[Par des mots propres à donner du coeur même à un poltron :]

Employez y, répondit-il, quelque misérable soldat dévalisé :

quantumvis rusticus ibit, Ibit eo, quo vis, qui zonam perdidit, inquit.
[tout qu'il était : il ira, dit-il, il ira où tu veux, celui qui a perdu sa bourse]
et refuse résolument d'y aller.
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Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Janissaires, de ce qu'il voyait sa troupe enfoncée par les Hongres, et lui se porter lâchement au combat, Chasan alla pour toute réponse se ruer furieusement seul en l'état qu'il était, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se présenta, où il fut soudain englouti : ce n'est à l'aventure pas tant justification, que ravisement : ni tant prouesse naturelle, qu'un nouveau dépit.

Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'une trompette, lui avait mis le cœur au ventre ; ce n'est pas un cœur ainsi formé par discours : ces circonstances le lui ont fermy : ce n'est pas merveille, si le voilà devenu autre par autres circonstances contraires.

Ceste variation et contradiction qui se voit en nous, si souple, a fait qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompagnent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'une, l'autre vers le mal : une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un sujet simple.

P1010127Non seulement le vent des accidents me remue selon son inclination : mais en outre, je me remue et trouble moi-même par l'instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche. Si je parle diversement de moi, c'est que je me regarde diversement. Toutes les contrariété s'y trouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable, savant, ignorant, et libéral et avare et prodigue : tout cela je le vois en moi aucunement, selon que je me vire : et quiconque s'étudie bien attentivement, trouve en soi, voire et en son jugement même, ceste volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de moi, entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un mot. Distinguo, est le plus universel membre de ma Logique.
Encore que je sois toujours d'avis de dire du bien le bien, et d'interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, si est-ce que l'étrangeté de nôtre condition, porte que nous soyons souvent par le vice même poussez à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention. Parquoy un fait courageux ne doit pas conclure un homme vaillant : celui qui le serait bien à point, il le serait toujours, et à toutes occasions : Si c'était une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendrait un homme pareillement résolu à tous accidents : tel seul, qu'en compagnie : tel en camp clos, qu'en une bataille : car quoi qu'on dit, il n'y a pas autre vaillance sur le pavé et autre au camp. Aussi courageusement porterait il une maladie en son lit, qu'une blessure au camp : et ne craindrait non plus la mort en sa maison qu'en un assaut. Nous ne verrions pas un même homme, donner dans la brèche d'une brave assurance, et se tourmenter après, comme une femme, de la perte d'un procès ou d'un fils.

Quand étant lâche à l'infamie, il est ferme à la pauvreté : quand étant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouve roide contre les épées des adversaires : l'action est louable, non pas l'homme.

Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuvent voir les ennemis, et se trouvent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa ratione proficiscatur. [Rien en effet ne peut être constant, qui ne parte d'un principe ferme]

Il n'est point de vaillance plus extrême en son espèce, que celle d'Alexandre : mais elle n'est qu'en espèce, ni assez pleine par tout, et universelle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encore ses taches. Qui fait que nous le voyons se troubler si éperdument aux plus légers soupçons qu'il prend des machinations des siens contre sa vie : et se porter en ceste recherche, d'une si véhémente et indiscrète injustice, et d'une crainte qui subvertit sa raison naturelle : La superstition aussi de quoi il était si fort atteint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'excès de la pénitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi témoignage de l'inégalité de son courage.

Notre fait ce ne sont que pièces rapportées, et voulons acquérir un honneur à fausses enseignes. La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tôt du visage. C'est une vive et forte teinture, quand l'âme en est une fois abreuvée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la pièce. Voilà pourquoi pour juger d'un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace : si la constance ne s'y maintien de son seul fondement, Cui vivendi via considerata atque provisa est, [Chez qui a examiné et prévu le chemin de sa vie] si la variété des occurrences lui fait changer de pas, (je dis de voie : car le pas s'en peut ou hâter, ou appesantir) laissez le courre : celui-là s'en va à vau le vent, comme dit la devise de notre Talebot.
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Ce n'est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puis que nous vivons par hasard. A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières. Il est impossible de ranger les pièces, à qui n'a une forme du total en sa teste. A quoi faire la provision des couleurs, à qui ne sait ce qu'il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n'en délibérons qu'à parcelles. L'archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flèche, et les mouvements. Nos conseils fourvoient, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celui qui n'a point de port destiné. Je ne suis pas d'avis de ce jugement qu'on fit pour Sophocle, de l'avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour avoir vu l'une de ses tragédies.

Ni ne trouve la conjecture des Pariens envoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la conséquence qu'ils en tirèrent. Visitant l’ile, ils remarquèrent les terres mieux cultivées, et maisons champêtres mieux gouvernées : Et ayants enregistré le nom des maitres d'icelles, comme ils eurent fait l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommèrent ces maitres la, pour nouveaux gouverneurs et magistrats : jugeant que soigneux de leurs affaires privées, ils le seraient des publiques.

Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment, faict son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui.Magnam rem puta, unum hominem agere. Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la tempérance, et la libéralité, voire et la justice : puis que l'avarice peut planter au courage d'un garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oisiveté, l'assurance de se jeter si loin du foyer domestique, à la merci des vagues et de Neptune courroucé dans un frêle bateau, et qu'elle apprend encore la discrétion et la prudence : et que Venus même fournit de résolution et de hardiesse la jeunesse encore sous la discipline et la verge ; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs mères :

Hac duce custodes furtim transgressa jacentes Ad juvenem tenebris sola puella venit.
[Sous sa conduite, la jeune fille passe furtivement parmi ses gardiens endormis, et seule dans les ténèbres s'en va trouver un jeune homme.]

Ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous juger simplement par nos actions de dehors : il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le branle. Mais d'autant que c'est une hasardeuse et haute entreprise, je voudrais que moins de gens s'en mêlassent.
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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 09:49

Janke.jpgAyant, lors d’un billet précédent, quelques peu écorné l’image de Vladimir Jankélévitch, pour rétablir un plus juste équilibre, voici tiré un petit passage de l’admirable livre d’entretien « Quelque part dans l’inachevé »(Gallimard, 1978).


De quoi me réconcilier avec le philosophe du je ne sais quoi et du presque rien... 

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« C’est vrai que par instinct plutôt que par préférence expresse je me suis toujours adressé non pas à des personnes spécialisées dans la profession philosophique, mais à des gens simples que n’embarrassent ni une problématique conceptuelle ni une technique verbale ni les auteurs du programme. Vingt-cinq ans de cours radiodiffusés à Radio-Sorbonne m’ont convaincu de cette double vérité : la demande philosophique est restée très forte dans le public, et non seulement chez les gens simples, mais en général chez ceux qui ne sont pas du métier : médecins, juristes, mathématiciens... ; et de même la curiosité spéculative, le goût des idées, de l’analyse et de la discussion sont toujours aussi vifs chez les Français. Profanes, employés, étudiants désintéressés, ce sont eux les vrais défenseurs de la philosophie ; ce sont eux qui sauveront la philosophie contre la coalition des saboteurs et des pédants, des radoteurs et des terroristes. C’est à eux que je m’adresse. Je ne me sens vraiment à mon aise que parmi eux. C’est leur opinion à eux qu’importe. C’est leur estime à eux que je voudrais mériter. Non pas l’estime des snobs et des prétentieux ». 

 

 

« Je fais depuis très longtemps, un cours radio - diffusé, les lundis, et qui me vaut un auditoire invisible, n’est-ce pas. Pas très nombreux, mais quand même un auditoire ouvert, indéterminé, que je ne connais pas, et qui me vaut de temps en temps des lettres. Pas très souvent, mais de temps en temps. Et puis des auditeurs qui pour moi sont des auditeurs par excellence. C’est-à-dire un commerçant qui m’écoute à la radio parce que c’est son plaisir. Il ne veut pas faire une thèse avec moi, il ne demande rien, il n’attend rien de moi, mais ça l’intéresse d’écouter un cours sur cours sur n’importe quoi ; l’absence, l’hypocrisie... Je fais mon cours le lundi. Le lundi les magasins sont fermés et je suis très écouté par les commerçants du quartier Saint-Martin ; j’ai comme ça des amis invisibles. »

(Ce passage n'est pas sans faire Songer à l'entretien avec Jean-Claude Michéa ; cf philosphe pour boulangers)
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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 12:11

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L’œil amorphe, un thé bouillant à la main, je feuillette à peine réveillé le dernier Philosophie magasine. Il est question de Platon vu travers la lentille d’un très platonicien  professeur.Virtuel.jpg
Se trouve faite une opposition entre réel et virtuel ; entre l’analogique (physique) et le numérique (mathématique). Ainsi, les images anciennes, parce que de nature analogiques seraient plus véridiques que les images numériques.
Tartinant mon pain de confiture à la rhubarbe, tout récurant mon esprit après un beau rêve emplis d’oiseaux - d’avocettes et de garrots œil d’or en particulier -, je me met à songer que cette opposition n’a aucun sens ni fondement, et ne sert le propos de l’auteur que pour faire écran de fumée.
C’est là l’exemple typique d’un détournement prétendu docte, du fallacieux lyrisme technique qui ne cache à la vérité que la pauvreté d’une démonstration animée par un parti pris idéologique. En l’occurrence de conforter l’idée sempiternelle du « c’était mieux avant ». Car qui pour ne pas voir, mon bon monsieur, que sacrer le virtuel et  « tourner le dos à la réalité »,  « est porteur de lourdes menaces » ? 

Numérique - AnalogiqueMais revenons-en à nos moutons – ou nos chèvres. Un signal analogique n’est, en effet, que le reflet d’une grandeur qui varie continûment au cours du temps, et qui peut prendre n’importe quelles valeurs en amplitudes. C’est ce type de signal que l’on stockait jadis sur bandes magnétiques et les disques vinyles. Ce type de signal est aujourd’hui toujours utilisé dans l’industrie pour rendre compte de la variation d’une grandeur (par exemple une variation de pression, traduite par la variation d’un signal 4-20 mA ou 0-10V).
Un signal numérique, quant à lui, ne prend que deux valeurs au cours du temps. Ces valeurs correspondent aux niveaux logiques 0 ou 1 ; ce pourquoi on dit que ce signal est binaire.
Toute la rouerie (ou l’incompétence) du philosophe consiste donc ici à confondre la grandeur physique, soit la source du signal, et la manière de transcrire ce signal. Et quant à l’étymologie, Αναλογος ne signifie rien d’autre que « qui est en rapport avec, proportionnel ».

Un livre déjà ancien de Sokal et Brickmont qu’il serait bon de rééditer, Les impostures intellectuelles, avait en son temps épinglé une belle volée de philoso-fuligineux abusant d’un vocabulaire mathématique et scientifique qu’ils ne maitrisaient pas. Si les intéressés et leurs séides poussèrent des cris d’orfraie, y voyant – pour couper court à tout débat de fond – un « complot antifrançais ou antiphilosophique », l’ouvrage avait reçu, entre autres, le soutien de Jacques Bouvresse, qui a la foulée publia Prodiges et vertiges de l'analogie, ou il dénonçait un usage abusif du fameux théorème de Gödel.

« Tant de paroles pour les paroles seules » s’exclamait à raison Montaigne. Et cette boursouflure de l’ego de ces maîtres en « grande robe de pédant », cette façon de faire le paon dans un domaine dans lequel on est notoirement incompétent,  s’il relève bien évidement de l’escroquerie intellectuelle nimbé d’un certain goût pour la sophisterie, parce qu’il agit précisément comme « véritable intoxication verbale », mérite tant le panthéon de la fatuité que l’âpreté de la riposte.
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Pour finir sur une anecdote, hier soir lisant quelques pages de la très belle Histoire de la philosophie de Bertrand Russel, je soulignais à propos de Sparte :


« L’Etat de Sparte nous apparait comme modèle en miniature du régime que le nazisme aurait établit s’il avait été victorieux. Les grecs pensent autrement ». Bertrand Russel fait bien d’ajouter cette précision et de développer le propos ; cela évite toute tentation de transposition et d’amalgame douteux. Car si certains grecs admiraient Sparte, l’un des motifs en était sa stabilité politique. Ceci dit, et en écho à un passage de l’excellent « Démocratie athénienne au temps de Démosthène » de M.H Hansen dont je suis occupé à faire une fiche de lecture, rien n’empêche de considérer que Platon, en glorifiant Sparte mais vivant à Athènes, était bien aise de cracher de la sorte dans la soupe. Et comme l’indique un discours de Démosthène en 355, il pas inutile de relever que « la différence la plus importante entre les systèmes politiques de Sparte et d’Athènes est qu’à Athènes il est permis de louer celui de Sparte et de dénigrer le sien propre, tandis qu’à Sparte nul ne peut louer aucun autre système que celui de Sparte ».

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 15:44

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Lors de mes pérégrinations sur la toile je suis tombé sur la vidéo de cet entretien avec Jean-Claude Michéa, figurant initialement dans le magasine N°32 d’Agir par la culture (c’est de là que je tire également la transcription de l’échange située sous la vidéo).

 

J’ai déjà sur cet espace évoqué la pensée stimulante de l’auteur du Complexe d’Orphée et de l’Empire du moindre mal. C’est l’occasion d’enfoncer le clou. Car, que l’on partage ou non ses analyses, avec J.C Michéa il y a toujours matière à penser, et, bien souvent, en dehors de nos routines et réflexes intellectuels.
Rien n’empêche non plus, comme l’avait joliment écrit Ph. Corcuff dans un texte de 2009 sorti dans le journal du Mauss, rendre à JC. Michéa un hommage critique.

 

« … j’ai compris qu’enseigner la philosophie avait un sens si on l’enseignait à des gens qui n’étaient pas faits pour devenir philosophes. C’est-à-dire qu’ils seraient plus tard boulangers, ouvriers, ingénieurs, médecins, plombiers… Alors que lorsqu’on est universitaire, on enseigne à des gens qui ont déjà choisi de devenir philosophes. Cela rappelle la boutade de  Wittgenstein qui disait que des philosophes qui écrivent pour des philosophes, c’est un peu comme si les boulangers produisaient du pain pour les boulangers ! » (tiré de l’entretien)

 

 

 

Autres billets de ce blog autour de la pensée de Jean-Claude Michéa :

 

L’empire du moindre mal
Le nomade attalien, où la nouvelle gauche kérozène
Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès
Les riches et le défaut d’éthique ; la ‘Common decency’ au crible de la science
Réplique : causerie autour du Complexe d'Orphée, avec Jean-Claude Michéa  

 


 

 

D’où venez-vous ? D’où vous vient cette manière alternative, inclassable de penser ? Comment en êtes-vous venu à l’engagement dans la philosophie ?

 

Je suis né dans une famille communiste, parents et grands-parents communistes. Avant 1920, toute la dynastie appartenait à ce qu’on appelait les « rouges ». En sorte que je fais partie de ces gens qui sont révolutionnaires, si le mot a un sens, par tradition. Par tradition familiale et non par révolte œdipienne contre le père ou la mère. Cela peut expliquer la sensibilité que j’ai à certaines formes de l’esprit conservateur tout en restant par ailleurs un radical. Le communisme des années 50 et des années 60, ce n’est pas simplement le stalinisme des dirigeants, c’est une contre-société populaire absolument extraordinaire. Ma vision de l’homme vient en grande partie des trésors de générosité que j’ai vus autour de moi parmi les ouvriers communistes avec lesquels je vivais.
D’une certaine manière, les études de philosophie étaient dans le prolongement naturel de cette éducation. Quand j’ai annoncé à mes parents à 15-16 ans que je voulais devenir professeur de philosophie, ce n’était pas quelque chose qui les terrorisait ou faisait penser que ce n’était pas une bonne situation. Cela faisait partie pour des communistes, qui avaient un respect extraordinaire des humanités, de la culture et de la philosophie. C’était le prolongement tout à fait naturel de l’engagement politique.

 
michea-1.jpgVous êtes resté professeur de philosophie dans l’enseignement secondaire ?

 

Effectivement, je suis devenu professeur en 1972 et tout de suite j’ai compris qu’enseigner la philosophie avait un sens si on l’enseignait à des gens qui n’étaient pas faits pour devenir philosophes. C’est-à-dire qu’ils seraient plus tard boulangers, ouvriers, ingénieurs, médecins, plombiers… Alors que lorsqu’on est universitaire, on enseigne à des gens qui ont déjà choisi de devenir philosophes. Cela rappelle la boutade de  Wittgenstein qui disait que des philosophes qui écrivent pour des philosophes, c’est un peu comme si les boulangers produisaient du pain pour les boulangers ! Je trouvais que c’était beaucoup plus sensé d’enseigner la philosophie à des gens dont l’immense majorité ne deviendrait pas plus tard philosophes, mais pour qui cette formation serait une boussole pour la vie.
 
Une fois que l’on a cet esprit et une fois que l’on découvre à quel point enseigner à des gens c’est quelque chose à la fois de crucial du point de vue social et quelque chose d’enthousiasmant du point de vue psychologique et moral, on peut passer sa vie comme professeur de lycée : j’ai refusé toutes les promotions. J’ai un jour dépanné un collègue à l’université pendant 3 ou 4 mois. Je me suis aperçu que c’était un monde où les luttes de clans et où les luttes pour les places étaient terribles. Mon vieux fond anarchiste et mon vieux refus de parvenir m’ont fait conclure tout de suite que je ne pourrais pas survivre plus de quelques mois dans le milieu universitaire. Alors que quand vous êtes dans un lycée, les collègues sont des collègues et ne sont pas des rivaux. La lutte pour le pouvoir dans le lycée est réduite au minimum. Peut-être avoir un meilleur emploi du temps, c’est à peu près le seul point sur lequel s’affrontent éventuellement des professeurs du secondaire.

 


Vous parlez bien de ce double libéralisme à la fois le libéralisme culturel qui correspondrait à la gauche d’aujourd’hui, et le libéralisme économique. Est-ce que vous pouvez nous expliquer de manière pédagogique cette double entrée dans le libéralisme moderne ?

 

Il y a deux choses : le concept de gauche et celui de droite se sont forgés au 19ème siècle à une époque où la droite et l’extrême droite étaient les partis de l’ancien régime qui voulaient maintenir le pouvoir de l’église ou travailler au retour de l’ancienne monarchie pendant que la gauche était comme dit Zola, « les hommes de raison et de progrès », qui voulaient en finir avec cette société ancienne et installer une société moderne et de progrès. Ce qui fait que la gauche a pendant très longtemps coalisé aussi bien des libéraux, des radicaux que des républicains pendant que le mouvement socialiste était lui à l’origine relativement indépendant de ce clivage. Marx ne s’est jamais réclamé de la gauche, de cette union ou d’un front de gauche.

 Et ce qui s’est passé au cours du 20ème siècle, notamment ses 30 dernières années, c’est la fin de ce compromis historique qui s’était noué à la fin du 19ème siècle entre cette gauche moderniste, progressiste et libérale et, au lendemain de l’Affaire Dreyfus, le socialisme. En sorte que notre société est devenue peut-être plus à gauche que jamais sur le plan culturel, plus libérale que jamais, alors que nous sommes plus éloignés que jamais de ce qu’est la critique socialiste du 19ème siècle.

Pour répondre strictement à la question, le libéralisme au départ est une doctrine politique qui est née essentiellement au 18ème siècle, dans le contexte de toutes les philosophies modernes. Comment mettre fin à toutes ces guerres de religion qui rendaient la coexistence des hommes impossible ? On disait de la guerre de religion, c’était une formule du 16ème siècle, que le père se dressait contre le fils et le frère contre le frère. Comment faire en sorte que l’on arrive à définir un mode de société où chacun puisse vivre comme il l’entend sans être persécuté au nom du Vrai, du Beau et du Bien ? Le libéralisme politique, c’est donc cette idée qu’il faudrait définir, en rupture avec toute la tradition politique médiévale et antique, une forme de gouvernement qui ne prescrive aucun modèle de vie particulier en sorte que chacun serait libre de vivre comme il l’entend. C’est cela la défense de la liberté individuelle.

 

 
Quelles sont les paradoxes de cette défense des libertés individuelles ?

 Michea orphée

Cela va très bien tant qu’en réalité les gens s’accordent implicitement sur l’idée de ce qu’est « vivre ma liberté sans nuire à autrui ». Mais à partir du moment où, en droit pour les libéraux, tous les modes de vie sont au fond l’expression d’un choix arbitraire qui ne concerne que moi, l’idée va progressivement s’installer que tout mode de vie est une construction symbolique arbitraire, que tout critère visant à dire que tel mode de vie est meilleur qu’un autre sur quelque plan que se soit, n’a aucun sens.

Et on va en arriver à produire ces fameux problèmes de société qui sont devenus notre ordinaire : Lady Gaga a le droit de penser que le mariage gay est une revendication tout à fait légitime qui nierait sa dignité à l’homosexuel si on lui refusait ce mariage. Mais le musulman indonésien est libre de penser que l’apologie du mariage gay nuit profondément à sa dignité de musulman parce qu’elle contredit les paroles des livres sacrés. Résultat, quand Lady Gaga va en Indonésie, un problème se pose : ou bien je donne raison aux islamistes en disant « c’est leur manière de vivre, elle devrait être tolérante et comprendre le Coran » ou bien, c’est l’inverse, et je fais appel à la tolérance des musulmans.

Le développement du libéralisme culturel va multiplier les conflits entre différents modes de vie. À un moment donné, cela devient ingérable. Quand le libéralisme se développe au-delà d’un certain seuil, il finit par produire une société atomisée où comme disait Engels : « chacun se replie sur son mode de vie particulier » et où les gens n’ont plus de valeurs communes et partagées qui leur permettraient de ne pas se nuire les uns les autres. On retourne à la guerre de tous contre tous.
 

 

Comment maintenir tout de même un état de paix sociale ?



En revenant au principe de Voltaire qui dit qu’il y a malgré tout une valeur commune entre tous les hommes : quand il s’agit d’argent, dit Voltaire, tous les hommes sont de la même religion.

Le seul moyen d’accorder des individus que tout sépare et que tout oppose sera leur statut de producteur et de consommateur. C’est le marché qui va réunir des gens que tout divise par ailleurs. À Montpellier le samedi après-midi, je vois descendre la rue de la Loge une sorte de manifestation permanente où des gens qui n’ont rien en commun, ni l’accent ni les manières d’être ou de vivre, convergent ensemble vers le Polygone, temple de la consommation, parce que c’est cela qui va leur donner une identité commune.
 

 

Quelle serait l’alternative à l’argent comme valeur commune du libéralisme contemporain ?

 

Michea double penséeL’alternative, c’est que toute volonté d’installer un pouvoir qui règnerait au nom de Dieu, au nom d’une idéologie officielle, au nom d’une conception obligatoire du Bien, produit le totalitarisme. Orwell serait le premier à reconnaître que, entre le totalitaire et le libéral, il faudra toujours choisir le libéral, d’où sa position pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais, ce n’est pas parce qu’on rejette le totalitarisme que cela veut dire qu’il est possible de construire une société dans laquelle aucune valeur morale, esthétique ou philosophique ne serait partagée.

C'est l’intérêt de la « common decency », ce concept dont je trouve les origines dans l’anthropologie de Marcel Mauss quand il démontre qu’aussi loin que l’on remonte dans l’Humanité, le lien social ne se fonde pas sur le donnant-donnant mais bien sur les habitudes de donner, recevoir et rendre. Celles-ci ont toujours fondé la vie à l’intérieur de la famille, entre voisins, entre collègues de travail. Il y a des valeurs de générosité, de reconnaissance, de convivialité qui ne peuvent pas être privatisées intégralement.
 
Le défaut du libéralisme, c’est cette volonté de privatiser les valeurs morales et la philosophie comme on privatise l’eau, l’électricité ou l’école. C’est cette même logique qui fonctionne et qui est à l’œuvre dans le libéralisme en faisant en sorte que chacun est libre d’avoir son esthétique et sa morale, mais qu’aucun pouvoir politique ne peut intervenir par exemple au nom d’une conception esthétique.

 


Ces valeurs de « décence ordinaire » dont vous parlez, les trouve-t-on aujourd’hui incarnée dans le peuple ?

  

 Sans idéaliser les classes populaires parce qu’évidemment même dans les classes populaires les comportements égoïstes peuvent exister, globalement, si on a la chance comme moi d’habiter dans un quartier populaire, on verra que les rapports d’entraide existent beaucoup plus que dans une banlieue résidentielle privilégiée de Montpellier ou d’ailleurs. Tous les travaux en sciences humaines montrent que les comportements altruistes restent massivement plus répandus dans les quartiers populaires que dans les quartiers résidentiels.

Et cela peut s’expliquer pour une raison très simple : ce n’est pas que l’homme des quartiers populaires serait par nature -au sens rousseauiste du terme- un être idéal. C’est un être complexe, capable du meilleur comme du pire, mais il reste dans les quartiers populaires des structures de vie commune fondées sur l’anthropologie du don qui, même si elles sont sérieusement attaquées par la société moderne, rendent encore possible entre voisins des rapports d’échanges symboliques. Quand quelqu’un vient vous demander de lui prêter son échelle, votre premier réflexe n’est pas de lui dire : « pour 2 heures, cela fera 20 euros ». Tandis que quand vous devenez riche et puissant… Ma grande théorie, qui est celle de tout l’anarchisme, c’est que la richesse et le pouvoir nous coupent de nos semblables. Cela permet d’être dans un monde où je peux dépenser sans compter, où tous mes caprices peuvent être satisfaits et où ni l’autre ni la réalité ne viennent faire résistance à mes fantasmes infantiles. C’est pourquoi, dès que l’on monte dans la société, l’oxygène moral se raréfie. Et c’est pourquoi dans un quartier populaire, même si vous rencontrez des gens qui sont déjà animés par la volonté de parvenir – il ne s’agit pas encore une fois de les idéaliser – dans l’ensemble, on rencontre beaucoup plus de bon sens et de décence commune que dans une réunion des patrons du CAC 40.

 Quand vous vivez avec 1.200 € par mois, la réalité est là pour vous mettre du plomb dans la tête : vous ne pouvez pas vivre tel un Narcisse, un éternel adolescent suivant ses caprices. Et c’est pourquoi dans un quartier populaire, même si vous rencontrez des gens qui sont déjà animés par la volonté de parvenir – il ne s’agit pas encore une fois de les idéaliser – dans l’ensemble, on rencontre beaucoup plus de bon sens et de décence commune que dans une réunion des patrons du CAC 40. C’est Claudio Magris qui disait qu’en Italie : c’est une chose simple à reconnaître, mais on entend beaucoup moins d’âneries dans un autobus qu’à la télévision.

 

 


Cela explique aussi pour vous cette réaction politique plus radicale aujourd’hui par rapport à ces valeurs qui sont au fond les valeurs de l’establishment à Paris ?

 

 Plus la logique libérale se développe et plus, comme le disait il n’y a pas très longtemps un dirigeant européen, il va falloir choisir entre le marché ou le peuple. Il est clair que le développement du libéralisme rend de moins en moins acceptable pour les élites l’intervention du peuple. On l’a bien vu lors du référendum de 2005 où l’on est passé allègrement sur le vote de la majorité, ce qui aurait choqué même les politiciens les plus conservateurs d’il y a 40 ou 50 ans. C’était le sens des travaux, au début des années 70, de la Trilatérale, quand elle concluait que nous en sommes à un stade de l’économie de marché qui nécessite l’apathie des individus à transformer en consommateurs. Pour le reste, il faut laisser les experts décider car la politique et l’économie sont des sciences trop compliquées pour le peuple... Or, on sait que la politique n’est pas une science et que l’économie a un statut actuel comparable à l’astrologie de la Renaissance…

 

 

Vous écrivez dans « La Double pensée » en parlant de la gauche et de l’extrême gauche : « Ces dernières sont devenues globalement incapables de comprendre que le système capitaliste mondial s’effondrerait en quelques semaines si les individus cessaient brutalement d’intérioriser en masse et à chaque instant un imaginaire de la croissance illimitée et une culture de la consommation vécue comme le fondement privilégié de l’image de soi ». C’est une critique anthropologique profonde du mythe de la croissance du « ce sera toujours mieux devant nous », qui implique donc le refus du « c’était mieux avant ». C’est d’ailleurs le thème de votre dernier livre : « Le complexe d’Orphée ».

 
Vous cernez le point central de tous les problèmes de la gaucheMichea empire moindre mal moderne.
Dans sa première phase, le capitalisme n’est pas encore une société de consommation, ce qui fait que l’on doit payer l’ouvrier de l’époque de Marx de la manière minimale parce que l’on ne voit pas en lui un consommateur.

Tout changera au 20ème siècle. Vous connaissez la formule de Ford : « Je paie bien mes ouvriers pour qu’ils puissent acheter la voiture qu’ils ont produite ». Formule d’ailleurs qui est ambiguë parce si on les payait exactement pour le travail qu’ils ont produit, le patron ne ferait aucun bénéfice et le seul moyen de résoudre cette contradiction, c’est le crédit. C’est ce qui fait que l’endettement va devenir le moteur du capitaliste.

Mais ce que la gauche ne comprend pas, c’est qu’à partir des années 20, on rentre dans une société de la consommation et de la croissance perpétuelle : le capitalisme n’est plus simplement un système économique, il devient un fait social total qui ne pourrait pas fonctionner si les gens n’intériorisaient pas une culture de la consommation et si en face il n’y avait pas un mode de croissance correspondant.
 
D’où, effectivement, l’ambiguïté de la croissance. Tout le monde parle de la croissance comme si c’était un phénomène naturel alors qu’elle est l’autre nom de l’accumulation du capital. Ce qui veut dire qu’on ne produit pas des biens et des services parce qu’ils répondent à des besoins humains, mais parce qu’ils permettent de dégager du profit et de donner lieu à des transactions monétaires.

Si un village vit en autosubsistance grâce à ses potagers, à partir du moment où il n’y a pas d’échanges marchands, on dira que son taux de croissance est égal à 0.
 
Inversement, prenons l’un des moteurs de la croissance : « l’obsolescence programmée ». Cela commence à partir de 1925 avec le Cartel des fabricants d’ampoules électriques. Si l’on veut que les gens consomment, il faut que les objets qu’ils achètent tombent en panne régulièrement.

Je suppose que vos lecteurs connaissent le problème. Ils ont acheté un frigo qui doit tomber en panne au bout de 7 ans. L’ordinateur devra être changé au bout de quelques années. Il est clair que l’obsolescence programmée est un des moteurs de la croissance. Personne ne dira pour autant que cette obsolescence programmée aide par conséquent au pouvoir d’achat des gens qui doivent tous les trois ans ou tous les cinq ans racheter tel ou tel appareil supposé indispensable. On voit bien, rien qu’à partir de l’exemple de l’obsolescence programmée, que la notion de croissance est tout sauf neutre.
 
Inversement, malgré tous les défauts du stalinisme, l’Allemagne de l’Est était capable de produire des appareils électroménagers qui duraient toute une vie et une des premières choses que les compagnies occidentales ont fait, après la chute du Mur de Berlin, c’est de privatiser les entreprises allemandes qui produisaient de l’électroménager durant toute une vie et de détruire les brevets pour faire fabriquer dans ces usines des objets qui tomberaient en panne parce que c’est bon pour la croissance.

Si le sort de nos sociétés dépend d’une croissance fondée sur de tels principes, et je pourrais en prendre d’autres, il est évident qu’une catastrophe naturelle, un pétrolier qui échoue sur les côtes de Bretagne, c’est bon pour la croissance comme on disait, cela fait marcher le commerce. Et lorsqu’il y a disjonction entre le mouvement de l’économie, le bon sens et la common decency, dans un cadre où les besoins humains fondamentaux de la majorité des hommes qui composent la majorité de l’humanité ne sont pas satisfaits, on est dans un monde absurde. Et cette critique que font les décroissants ou les déglobalisateurs qui commence à apparaître, elle n’est jamais reprise en compte par les experts officiels de l’économie qui défilent en boucle sur les scènes de la télévision.

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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 16:45

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Jankelevitch.jpg« La philosophie est menacée de mort, le danger est extrême, nous n’avons pas de temps à perdre. Donc il s’agit non pas de discuter mais de lutter. Après tout le combat pour la philosophie c’est encore de la philosophie. On fait de la philosophie également dans les rues, c’est l’origine de la philosophie. Elle est faite pour ça. Pour qu’on se batte pour elle. La philosophie n’est pas un cadeau de noël qui nous est donné tout ficelé dans son emballage cadeau, avec du papier rose, mais il faut la conquérir, lutter pour elle, en toute circonstance ; contre les sarcasmes, contre les persiflages et surtout contre les entreprises venues d’en haut qui visent purement et simplement à la détruire, à la faire disparaître, à l’assassiner, à l’exterminer ».

 

Vladimir Jankélévitch

Etats généraux de la philosophie, 1979

 

Lors de l’émission des NCC de vendredi dernier, Sébastien Charbonnier était l’invité de Philippe Petit. Après Deleuze pédagogue, il y présentait son second essai, Que peut la philosophie ? Etre le plus nombreux possible à penser le plus possible , tout juste sorti au Seuil.

 

Il réagit ici - sans langue de bois ni faux fuyants - à l’intervention du maître du je ne sais quoi et du presque rien.

 

« ... je ne suisQue-peut-la-philosophie.jpg pas du tout d’accord. On n’a pas à sauver la philosophie. La philosophie on n’en a rien à fiche. Ce que je veux dire c’est que sauver la philosophie, pour moi, c’est mettre le problème à l’envers. c’est-à-dire qu’on a déjà une certaine idée de la philosophie. C’est la philosophie qu’on veut sauver et, c’est tout le travail que je fais sur le problème des  canons culturels, ça me paraît mettre le problème à l’envers. C’est-à-dire que si on estime que la philosophie va aider les individus à être des citoyens, à être plus libres, ce qui est intéressant c’est de les sauver eux. Et qu’est-ce que la philosophie peut faire pour les sauver eux. Alors que quand on veut sauver la philosophie, qu’est-ce qu’on veut sauver ? (Dans ce) discours - là on n’a pas la version intégrale - le problème est le suivant : il faut sauver la philosophie parce que la philosophie est garante de la démocratie, permet la démocratie. Quand Jankélévitch dit ça, depuis un siècle 6% des français ont eu de la philosophie (en classe), et au moment ou il tient le propos, 1 français sur 5 fait de la philosophie. C’est donc une injure indirecte, me semble-t-il, à 80 % qui n’ont jamais fait de philosophie, que de dire : si on supprime la philosophie nous ne serons plus en démocratie et, c’est Bouveresse qui cite le propos, "on fera des français des bovidés". Donc tous ceux qui n’ont pas fait de philosophie sont des bovidés en 1979, selon Jankélévitch. Je comprend le combat, mais en même temps cela me paraît typique d’une certaine illusion scolastique. C’est-à-dire que Monsieur Jankélévitch se sent en danger, et ne se rend pas compte que ce n’est pas vraiment la démocratie ou la France qu’il s’agit de sauver, mais une certaine discipline et la conception qu’il en a ». 

 

C’est dit !

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 19:58

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Voici un petit livre qui mérite toute affaire cessantes lecture intégrale, si ce n’est déjà fait. Ce n’est pas là entreprise fastidieuse, l’ouvrage faisant de l’ordre de 40 pages.
D’une actualité toujours brûlante, il n’est qu’à transposer noms propres et dépoussiérer quelques adjectifs pour que ce « Droit à la paresse » retrouve toute sa fraîcheur subversive. Quoiqu’au fond, même sans cela il demeure un indémodable pour qui cherche à questionner la « valeur travail » dont, ne l’oublions pas, l’étymologie s’adosse sur un instrument de torture.

 

Pour en revenir à l’ouvrage de Paul Lafargue, paru en 1880, on en trouve des versions libres de droit sur la toile et c’est l’une d’entre elles que je propose ici, bien que, pour ma part, j’ai préféré me procurer une édition papier - rétif sans doute aux tablettes et autres lectures digitales incompatibles à mon confort et tempérament. Il s’agit de celle sortie dans la belle couverture rouge du Temps des cerises.

 

Autre avantage d’une édition papier, et non des moindres, est de proposer une introduction ou une présentation de l’œuvre et de l’auteur, toujours utile pour contextualiser l’affaire et la mettre en perspective.
Je me limiterai ici à préciser, d’une part, que le sous-titre de ce cinglant démenti aux idéaux « des philanthropes du XVIIIe siècle » est : « Réfutation du Droit au travail de 1848 ». Par ailleurs, signalons pour l’anecdote - mais qui fait sens - qu’en épousant Laura Marx (1868), Paul Lafargue deviendra le gendre du philosophe que l’on sait.

 

Le couple se suicidera un jour de novembre 1911 et c’est un jardinier qui découvrira les corps.
 

« Il a frappé à la porte de la chambre de Monsieur; ne recevant pas de réponse, il a tourné la poignée. Paul Lafargue était étendu, mort, sur le lit non défait, vêtu encore du costume qu'il portait la veille. Ernest s'est alors précipité dans la chambre voisine, celle de Madame: Laura Lafargue était morte elle aussi, allongée en tenue de nuit sur le seuil de son cabinet de toilette
- Tout semble indiquer, précise le docteur, que monsieur Lafargue a fait dans la nuit une piqûre de cyanure de potassium à son épouse, puis qu'il s'est lui-même suicidé par le même moyen au petit matin. Nous avons trouvé sur la table de la chambre deux lettres ouvertes de Paul Lafargue, l'une en forme de testament, l'autre à Ernest Doucet, qui confirment l'intention suicidaire » (1)

 

Voici ce testament :

 

« Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse, qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces et physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi-même et aux autres.
Depuis des années, je me suis promis de ne pas dépasser les 70 ans ; j’ai fixé l’époque de l’année pour mon départ de la vie et j’ai préparé le mode d’exécution de ma résolution : une injection hypodermique d’acide cyanhydrique.
Je meurs avec la joie suprême d’avoir la certitude que, dans un avenir prochain, la cause à laquelle je me suis dévoué depuis quarante-cinq ans triomphera. Vive le Communisme ! Vive le Socialisme International ! Paul Lafargue » .

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(1) Jacques Macé, PAUL ET LAURA LAFARGUE, Du droit à la paresse au droit de choisir sa mort. (L’Harmattan) 

 


 

Paul Lafargue

  

Le Droit à la paresse

 

Avant-propos

M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l'instruction primaire de 1849, disait: "Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme: "Jouis"." M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l'égoïsme féroce et l'intelligence étroite.

 

La bourgeoisie, alors qu'elle luttait contre la noblesse, soutenue par le clergé, arbora le libre examen et l'athéisme; mais, triomphante, elle changea de ton et d'allure; et, aujourd'hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l'abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci.

 

Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu'ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie; ils ont à monter à l'assaut de la morale et des théories sociales du capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe appelée à l'action, les préjugés semés par la classe régnante; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d'être la vallée de larmes du travailleur; que, dans la société communiste de l'avenir que nous fonderons "pacifiquement si possible, sinon violemment", les passions des hommes auront la bride sur le cou: car "toutes sont bonnes de leur nature, nous n'avons rien à éviter que leur mauvais usage et leurs excès (1)", et ils ne seront évités que par leur mutuel contre-balancement, que par le développement harmonique de l'organisme humain, car, dit le Dr Beddoe, "ce n'est que lorsqu'une race atteint son maximum de développement physique qu'elle atteint son plus haut point d'énergie et de vigueur morale". Telle était aussi l'opinion du grand naturaliste, Charles Darwin (2).

 

La réfutation du Droit au travail, que je réédite avec quelques notes additionnelles, parut dans "L'Égalité hebdomadaire" de 1880, deuxième série.

 

P. L.

Prison de Sainte-Pélagie, 1883.

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Chapitre I : Un dogme désastreux

" Paresseux en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant" Lessing

 

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d'être chrétien, économe et moral, j'en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.

Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez le pur-sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes normandes, qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n'ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines (3).

Jeune_mineur.jpgQuand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de beauté native de l'homme, il faut l'aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n'ont pas encore déraciné la haine du travail. L'Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes; mais l'artiste se réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et flexible comme une tige d'acier; et le coeur de l'homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa "capa" trouée, traiter d'"amigo" des ducs d'Ossuna. Pour l'Espagnol, chez qui l'animal primitif n'est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages (4). Les Grecs de la grande époque n'avaient, eux aussi, que du mépris pour le travail: aux esclaves seuls il était permis de travailler: l'homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l'intelligence. C'était aussi le temps où l'on marchait et respirait dans un peuple d'Aristote, de Phidias, d'Aristophane; c'était le temps où une poignée de braves écrasait à Marathon les hordes de l'Asie qu'Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes de l'Antiquité enseignaient le mépris du travail, cette dégradation de l'homme libre; les poètes chantaient la paresse, ce présent des Dieux:

"O Meliboe, Deus nabis hoec otia fecit" (5).

Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse: "Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été plus brillamment vêtu (6)."

Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale; après six jours de travail, il se reposa pour l'éternité.

Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité organique ? Les Auvergnats; les Écossais, ces Auvergnats des îles Britanniques; les Gallegos, ces Auvergnats de l'Espagne; les Poméraniens, ces Auvergnats de l'Allemagne; les Chinois, ces Auvergnats de l'Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.

Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s'émancipant, émancipera l'humanité du travail servile et fera de l'animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.

 

Chapitre II : Bénédictions du travail

En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé: "An Essay on Trade and Commerce". Il fit à l'époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s'indignait de ce que "la plèbe manufacturière d'Angleterre s'était mis dans la tête l'idée fixe qu'en qualité d'Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance, le privilège d'être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n'importe quel autre pays de l'Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l'État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d'encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n'ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l'industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre".

Ainsi, près d'un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l'homme. Paul-Lafargue.jpeg

"Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d'Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l'autorité [...] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail."

Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d'indépendance qu'elle engendre, l'auteur de l'"Essay on Trade" proposait d'incarcérer les pauvres dans les maisons idéales du travail ("ideal workhouses") qui deviendraient "des maisons de terreur où l'on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et entières".

Douze heures de travail par jour, voilà l'idéal des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons dépassé ce "nec plus ultra" ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l'on incarcère les masses ouvrières, où l'on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants (7) ! Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d'accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire le "droit au travail". Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d'une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.

Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c'est lui qui les a appelées.

Ce travail, qu'en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l'ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de l'industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique; de leurs propres mains, ils ont tari le lait de leurs femmes; les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l'échine et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. -Honte aux prolétaires ! Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies au propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant, toujours semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux ? ...Nous avons aujourd'hui les filles et les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance, à l'estomac délabré, aux membres alanguis !... Elles n'ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l'on cassa leur coquille ! -Et les enfants ? Douze heures de travail aux enfants. Ô misère ! -Mais tous les Jules Simon de l'Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, n'auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l'intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme que le travail dans l'atmosphère viciée de l'atelier capitaliste.

Notre époque est, dit-on, le siècle du travail; il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.

Laura_Marx.jpgEt cependant, les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu'au ridiculement clair Leroy-Beaulieu; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu'au naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l'honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. À les entendre, le bonheur allait régner sur la terre: déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière et la misère féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents. - Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de la domesticité des grands seigneurs, aujourd'hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rentés; nous ont-ils fatigués avec le paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien ! Voici le brillant tableau des jouissances prolétariennes en l'an de progrès capitaliste 1840, peint par l'un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l'Institut, le même qui, en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui, l'académicien, en étaient) qui propagea dans les masses les sottises de l'économie et de la morale bourgeoises.

C'est de l'Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l'Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme industriel. Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l'artisan de l'ancienne industrie:

"À Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville et les villages environnants et possédant presque tous une maison et souvent un petit champ (8)."

C'était l'âge d'or du travailleur. Mais, alors, l'industrie alsacienne n'inondait pas le monde de ses cotonnades et n'emmillionnait pas ses Dollfus et ses Koechlin. Mais vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l'Alsace, le minotaure moderne, l'atelier capitaliste, avait conquis le pays; dans sa boulimie de travail humain, il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu'ils contenaient. C'était par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine.

"Un grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et quart de la manufacture où ils travaillaient."

À Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et finissait à cinq heures du soir, été comme hiver. [...] Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue et qui à défaut de parapluie, portent, renversés sur la tête, lorsqu'il pleut ou qu'il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l'huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu'ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par l'imperméabilité de leurs vêtements, n'ont même pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la journée; mais ils portent à la main, ou cachent sous leur veste ou comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à l'heure de leur rentrée à la maison."

Ainsi, à la fatigue d'une journée démesurément longue, puisqu'elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d'être complètement reposés pour se trouver à l'atelier à l'heure de l'ouverture."

Voici maintenant les bouges où s'entassaient ceux qui logeaient en ville:

"J'ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches... Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l'industrie du coton dans le département du Haut-Rhin est si profonde qu'elle produit ce triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants négociants, drapiers, directeurs d'usines, la moitié des enfants atteint la vingt et unième année, cette même moitié cesse d'exister avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d'ouvriers de filatures de coton."

Parlant du travail de l'atelier, Villermé ajoute: "Ce n'est pas là un travail, une tâche, c'est une torture, et on l'inflige à des enfants de six à huit ans. [...] C'est ce long supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures de coton."

Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu'il existait dans la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux Droits de l'homme, des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers une heure et demie pour les repas (9).

Ô misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie ! Ô lugubre présent de son dieu Progrès ! Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l'humanité ceux qui, pour s'enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner les sources que d'ériger une fabrique au milieu d'une population rustique. Introduisez le travail de fabrique, et adieu joie, santé, liberté; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d'être vécue (10).

Et les économistes s'en vont répétant aux ouvriers: Travaillez pour augmenter la fortune sociale ! et cependant un économiste, Destut de Tracy, leur répond:

"Les nations pauvres, c'est là où le peuple est à son aise; les nations riches, c'est là où il est ordinairement pauvre."

Et son disciple Cherbuliez de continuer:

"Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation des capitaux productifs, contribuent à l'événement qui, tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leur salaire."

Mais, assourdis et idiotisés par leurs propres hurlements, les économistes de répondre: Travaillez, travaillez toujours pour créer votre bien-être ! Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un prêtre de l'Église anglicane, le révérend Townshend, psalmodie: Travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant, vous faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous imposer le travail par la force de la loi. L'imposition légale du travail "donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l'industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants".

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous avez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le surtravail qu'ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de courir au grenier à blé et de crier: "Nous avons faim et nous voulons manger ! ... Vrai, nous n'avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c'est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin..."

Au lieu d'assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l'inventeur des couvents industriels, et de clamer:

Travail.png"Monsieur Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l'oeil d'un juif et, cependant, ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures par jour, n'avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant, elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu'elles ont ouvrées. Dès qu'elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l'abstinence; maintenant, elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de leur travail. Allons, Monsieur Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en cap et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas de tergiversations -vous êtes l'ami de l'humanité, n'est-ce pas, et chrétien par- dessus le marché ? -Mettez à la disposition de vos ouvrières la fortune qu'elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair. Vous êtes ami du commerce ? -Facilitez la circulation des marchandises; voici des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous êtes bien obligé d'en faire à des négociants que vous ne connaissez ni d'Adam ni d'Ève, qui ne vous ont rien donné, même pas un verre d'eau. Vos ouvrières s'acquitteront comme elles le pourront: si, au jour de l'échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en faillite, et si elles n'ont rien à saisir, vous exigerez qu'elles vous paient en prières: elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac."

Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en vont battre de leur tête les portes de l'atelier. Avec des figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants: "Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n'est pas la faim, mais la passion du travail qui nous tourmente !" Et ces misérables, qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de l'industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.

Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s'engorge et que, si ses marchandises n'arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l'échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur. "Un petit peu d'or ferait mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20 000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous." Les bas obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche les frétillantes pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a reculé pour mieux sauter. Enfin la débâcle arrive et les magasins dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu'on ne sait comment elles sont entrées par la porte. C'est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle dernier, on les brûlait ou on les jetait à l'eau (11).

Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c'était un duel à mort entre la France et l'Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe et XVIIIe siècles.

Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques: en Égypte, la France, l'Angleterre et l'Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique où l'on envoie les soldats français faire le métier d'huissier pour recouvrer de mauvaises dettes (12).

Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu'elles soient, pour éternelles qu'elles paraissent, s'évanouiront comme les hyènes et les chacals à l'approche du lion, quand le prolétariat dira: "Je le veux." Mais pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les "Droits de la paresse", mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques "Droits de l'homme", concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.

Jusqu'ici, ma tâche a été facile, je n'avais qu'à décrire des maux réels bien connus de nous tous, hélas ! Mais convaincre le prolétariat que la parole qu'on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel il s'est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau qui ait jamais frappé l'humanité, que le travail ne deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l'organisme humain, une passion utile à l'organisme social que lorsqu'il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l'entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu'étant donné les moyens de production modernes et leur puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu'ils produisent.

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Chapitre III : Ce qui suit la surproduction

Un poète grec du temps de Cicéron, Antipatros, chantait ainsi l'invention du moulin à eau (pour la mouture du grain): il allait émanciper les femmes esclaves et ramener l'âge d'or:

"Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain qu'il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue et voilà que l'essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde."

Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus: la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d'asservissement des hommes libres: sa productivité les appauvrit.

Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le même temps. Chaque minute à la machine équivaut donc à cent heures de travail de l'ouvrière: ou bien chaque minute de travail de la machine délivre à l'ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour l'industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les industries renouvelées par la mécanique moderne. Mais que voyons-nous ? À mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l'homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l'Ouvrier, au lieu de prolonger son repos d'autant, redouble d'ardeur, comme s'il voulait rivaliser avec la machine. Ô concurrence absurde et meurtrière !

Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prît libre carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations; ils ont supprimé les jours fériés (13). Parce que les producteurs d'alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu'ils ne vivaient que d'air et d'eau fraîche ? Allons donc ! Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler; pour banqueter joyeusement en l'honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagotée dans le protestantisme, se nommait alors la "joyeuse Angleterre" ("Merry England"). Rabelais, Quevedo, Cervantès, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l'eau à la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles (14) dont on se régalait alors entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout "allait par escuelles". Jordaens et l'école flamande les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes.

Sublimes estomacs gargantuesques, qu'êtes-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu'êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné et le schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité nos corps et rapetissé nos esprits. Et c'est alors que l'homme rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c'est alors que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de l'abstinence et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens.

Parce que la classe ouvrière, avec sa bonne foi simpliste, s'est laissé endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s'est précipitée en aveugle dans le travail et l'abstinence, la classe capitaliste s'est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l'improductivité et à la surconsommation. Mais, si le surtravail de l'ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour le bourgeois. mines-enfants-RU.JPG

L'abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les bourgeois à se consacrer à la surconsommation des produits qu'elle manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de moeurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu près; il ne buvait qu'à sa soif et ne mangeait qu'à sa faim. Il laissait aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée. Aujourd'hui, il n'est fils de parvenu qui ne se croie tenu de développer la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but au labeur que s'imposent les ouvriers des mines de mercure; il n'est bourgeois qui ne s'empiffre de chapons truffés et de lafite navigué, pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais. À ce métier, l'organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s'entripaille, la respiration s'embarrasse, les mouvements s'alourdissent, les articulations s'ankylosent, les phalanges se nouent. D'autres, trop malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse du prudhommisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de l'économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs et des imprimeurs.

Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les toilettes féeriques que les couturières se tuent à bâtir, du soir au matin elles font la navette d'une robe dans une autre; pendant des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l'échafaudage des faux chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l'étroit dans leurs bottines, décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes âmes !

Pour remplir sa double fonction sociale de nonproducteur et de surconsommateur, le bourgeois dut non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d'il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais encore soustraire au travail productif une masse énorme d'hommes afin de se procurer des aides.

Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette déperdition de forces productives:

"D'après le recensement de 1861, la population de l'Angleterre et du pays de Galles comprenait 20 066 224 personnes, dont 9 776 259 du sexe masculin et 10 289 965 du sexe féminin. Si l'on en déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs, puis les professions "idéologiques" telles que gouvernement, police, clergé, magistrature, armée, savants, artistes, etc., ensuite les gens exclusivement occupés à manger le travail d'autrui, sous forme de rente foncière, d'intérêts, de dividendes, etc., et enfin les pauvres, les vagabonds, les criminels, etc., il reste en gros huit millions d'individus des deux sexes et de tout âge, y compris les capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance, etc. Sur ces huit millions, on compte:

"Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets et les filles de ferme habitant chez le fermier) : 1 098 261;

"Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de "worsted", de lin, de chanvre, de soie, de dentelle et ceux des métiers à bras : 642 607;

"Ouvriers des mines de charbon et de métal : 565 835;

"Ouvriers employés dans les usines métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) et dans les manufactures de métal de toute espèce : 396 998;

"Classe domestique : 1 208 648.

"Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1 208 442; si nous additionnons les premiers et le personnel de toutes les usines et de toutes les manufactures de métal, nous avons un total de 1 039 605 personnes ; c'est-à-dire chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques modernes. Voilà le magnifique résultat de l'exploitation capitaliste des machines (15)."

À toute cette classe domestique, dont la grandeur indique le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux et futiles des classes riches, tailleurs de diamants, dentellières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons de plaisance, etc. (16).

Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu'elle en eut, s'accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea tout changement. La vue des misérables conditions d'existence acceptées avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute restriction de jouissances.

C'est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que la bourgeoisie s'était imposée comme un devoir social, les prolétaires se mirent en tête d'infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins pour en infliger la pratique aux capitalistes. Le prolétariat arbora la devise: "Qui ne travaille pas, ne mange pas"; Lyon, en 1831, se leva pour du plomb ou du travail, les fédérés de mars 1871 déclarèrent leur soulèvement la "Révolution du travail".

À ces déchaînements de fureur barbare, destructive de toute jouissance et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre que par la répression féroce, mais ils savaient que, s'ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires, ils n'ont pas noyé dans le sang de leurs massacres gigantesques l'absurde idée du prolétariat de vouloir infliger le travail aux classes oisives et repues, et c'est pour détourner ce malheur qu'ils s'entourent de prétoriens, de policiers, de magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse. On ne peut plus conserver d'illusion sur le caractère des armées modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer "l'ennemi intérieur"; c'est ainsi que les forts de Paris et de Lyon n'ont pas été construits pour défendre la ville contre l'étranger, mais pour l'écraser en cas de révolte. Et s'il fallait un exemple sans réplique citons l'armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes, et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont les plaines du Borinage et de Charleroi; c'est dans le sang des mineurs et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n'ont pas des armées nationales, mais des armées mercenaires, elles protègent les capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix heures de mine ou de filature.

Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre mesure le ventre de la bourgeoisie condamnée à la surconsommation.

Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré de la classe ouvrière une masse d'hommes de beaucoup supérieure à celle qui restait consacrée à la production utile et l'a condamnée à son tour à l'improductivité et à la surconsommation. Mais ce troupeau de bouches inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et sans même songer si l'on trouvera des gens pour les consommer.

En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail et de végéter dans l'abstinence, le grand problème de la production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens, grelottant de froid et de faim, refusent de porter les étoffes qu'ils tissent, de boire les vins qu'ils récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes chercher qui les portera et qui les boira: ce sont des centaines de millions et de milliards que l'Europe exporte tous les ans, aux quatre coins du monde, à des peuplades qui n'en ont que faire (17). Mais les continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants de l'Europe rêvent nuit et jour de l'Afrique, du lac saharien, du chemin de fer du Soudan; avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, des Stanley, des Du Chaillu, des de Brazza; bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme le "continent noir" ! Des champs sont plantés de dents d'éléphant, des fleuves d'huile de coco charrient des paillettes d'or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent les cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation. atelier-usine.jpg

Mais tout est impuissant : bourgeois qui s'empiffrent, classe domestique qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que l'on engorge de marchandises européennes; rien, rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits qui s'entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides d'Égypte: la productivité des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne savent plus où donner de la tête, ils ne peuvent plus trouver la matière première pour satisfaire la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de "renaissance", qui durent ce que durent les promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d'usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'"âge de la falsification", comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'"âge de pierre", d'"âge de bronze", du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, tandis qu'en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l'horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à violer même les lois de l'honnêteté commerciale.

Et cependant, en dépit de la surproduction de marchandises, en dépit des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement, implorant: du travail ! du travail ! Leur surabondance devrait les obliger à refréner leur passion; au contraire, elle la porte au paroxysme. Qu'une chance de travail se présente, ils se ruent dessus; alors c'est douze, quatorze heures qu'ils réclament pour en avoir leur saoul, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au surtravail meurtrier pour l'organisme succède le repos absolu, pendant des deux et quatre mois; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le vice du travail est diaboliquement chevillé dans le coeur des ouvriers; puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature; puisque la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l'abondance de la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l'année ? Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou de cinq heures par jour, pendant l'année, au lieu de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois ? Assurés de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne se battront plus pour s'arracher le travail des mains et le pain de la bouche; alors, non épuisés de corps et d'esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la paresse.

Abêtis par leur vice, les ouvriers n'ont pu s'élever à l'intelligence de ce fait que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner comme l'eau sur un navire en détresse. Cependant les industriels, au nom de l'exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une limitation légale de la journée de travail. Devant la Commission de 1860 sur l'enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de l'Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait:

"Que la journée de douze heures était excessive et devait être ramenée à onze heures, que l'on devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l'adoption de cette mesure quoiqu'elle paraisse onéreuse à première vue; nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin d'avoir diminué, a augmenté."

Dans son étude sur les "machines", M. F. Passy cite la lettre suivante d'un grand industriel belge, M. M. Ottavaere:

"Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures anglaises, ne produisent pas ce qu'elles devraient produire et ce que produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent deux heures de moins par jour. [...] Nous travaillons tous "deux grandes heures de trop"; j'ai la conviction que si l'on ne travaillait que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et produirions par conséquent plus économiquement."

D'un autre côté, M. Leroy-Beaulieu affirme que "c'est une observation d'un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n'apportent pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires (18)".

Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n'a jamais osé, un gouvernement aristocratique l'a osé. Méprisant les hautes considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d'une heure le travail des fabriques c'était décréter la ruine de l'industrie anglaise, le gouvernement de l'Angleterre a défendu par une loi, strictement observée, de travailler plus de dix heures par jour; et après comme avant, l'Angleterre demeure la première nation industrielle du monde.

La grande expérience anglaise est là, l'expérience de quelques capitalistes intelligents est là, elle démontre irréfutablement que, pour puissancer la productivité humaine, il faut réduire les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple français n'est pas convaincu. Mais si une misérable réduction de deux heures a augmenté en dix ans de près d'un tiers la production anglaise (19), quelle marche vertigineuse imprimera à la production française une réduction légale de la journée de travail à trois heures ? Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu'en se surmenant de travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture; que, usés, ils arrivent avant l'âge à être incapables de tout travail; qu'absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais des tronçons d'hommes; qu'ils tuent en eux toutes les belles facultés pour ne laisser debout, et luxuriante, que la folie furibonde du travail.

Ah ! comme des perroquets d'Arcadie ils répètent la leçon des économistes: "Travaillons, travaillons pour accroître la richesse nationale." Ô idiots ! c'est parce que vous travaillez trop que l'outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et écoutez un économiste; il n'est pas un aigle, ce n'est que M. L. Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois:

"C'est en général sur les conditions de la main d'oeuvre que se règle la révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d'oeuvre fournit ses services à bas prix, on la prodigue; on cherche à l'épargner quand ses services deviennent plus coûteux (20)."

Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d'os. Les preuves à l'appui ? C'est par centaines qu'on peut les fournir. Dans la filature, le métier renvideur ("self acting mule") fut inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à travailler aussi longtemps qu'auparavant.

En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu'au sarclage des blés: pourquoi ? Parce que l'Américain, libre et paresseux. aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage, si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans l'Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l'on prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe.

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Chapitre IV : A nouvel air, chanson nouvelle

Si, en diminuant les heures de travail, on conquiert à la production sociale de nouvelles forces mécaniques, en obligeant les ouvriers à consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces de travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur universel, s'empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats, de figaristes, de proxénètes, etc., qu'elle a retirée du travail utile pour l'aider à consommer et à gaspiller. C'est alors que le marché du travail sera débordant, c'est alors qu'il faudra une loi de fer pour mettre l'interdit sur le travail: il sera impossible de trouver de la besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il n'y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du moment que les produits européens consommés sur place ne seront pas transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes d'équipe, les camionneurs s'assoient et apprennent à se tourner les pouces. Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l'amour libre sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de la morale européenne.

Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société actuelle, afin de laisser l'outillage industriel se développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en mange, elle mangera de joyeux biftecks d'une ou deux livres; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne, sans baptême industriel, et laissera l'eau aux bêtes. Les prolétaires ont arrêté en leur tête d'infliger aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie; là est la grande faute, la cause des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer le travail, il le faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la preuve d'avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s'ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens, malgré l'entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et, à leurs mairies respectives, ils recevront tous les matins une pièce de vingt francs pour leurs menus pl

aisirs. Les discordes sociales s'évanouiront. Les rentiers, les capitalistes, tout les premiers, se rallieront au parti populaire, une fois convaincus que, loin de leur vouloir du mal, on veut au contraire les débarrasser du travail de surconsommation et de gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les laissera suivre leurs instincts: il existe suffisamment de métiers dégoûtants pour les caser -Dufaure nettoierait les latrines publiques; Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux forcineux; les membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les boeufs et les moutons à abattre; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d'autres, on trouverait des métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie, boucheraient les bouteilles de champagne, mais on les musellerait pour les empêcher de s'enivrer; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les vermines des ministères et autres auberges publiques. Il faudra cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois, de peur des habitudes acquises.

Mais dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti l'humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites "et autres telles sectes de gens qui se sont déguisés pour tromper le monde. Car donnant entendre au populaire commun qu'ils ne sont occupés sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et mascération de la sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humanité: au contraire font chière. Dieu sait qu'elle ! "et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt" (21). Vous le pouvez lire en grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventre à poulaine, sinon quand ils se parfument de souphlre (22)".

Aux jours de grandes réjouissances populaires, où, au lieu d'avaler de la poussière comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et voler les gobelets, les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, les prêtres à longue et courte robe de l'église économique, catholique, protestante, juive, positiviste et libre penseuse, les propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, indépendante ou soumise, vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s'en brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l'an, au changement des saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans les grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent. Les avocats et les légistes subiront la même peine.

En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours; c'est de l'ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois législateurs. On les organisera par bandes courant les foires et les villages, donnant des représentations législatives. Les généraux, en bottes à l'écuyère, la poitrine chamarrée d'aiguillettes, de crachats, de croix de la Légion d'honneur, iront par les rues et les places, racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac, son compère, feront le boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant des yeux, tordant la moustache, crachant de l'étoupe enflammée, menacera tout le monde du pistolet de son père et s'abîmera dans un trou dès qu'on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la politique étrangère, sur la petite Grèce qui l'endoctorise et mettrait l'Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie qui le stultifie avec la compote qu'elle promet de faire avec la Prusse et qui souhaite à l'ouest de l'Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à l'Est et étrangler le nihilisme à l'intérieur; sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l'amnistie... puis, dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes, les verres de margaux et d'yquem qu'il y a engloutonnés pour encourager l'agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.

Dans la taraque, on débutera par la "Farce électorale".

Devant les électeurs, à têtes de bois et oreilles d'âne, les candidats bourgeois, vêtus en paillasses, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la postface avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France; et les têtes des électeurs de braire en choeur et solidement: hi han ! hi han !

Puis commencera la grande pièce: "Le Vol des biens de la nation".

filature-mecanique0.jpgLa France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints, ensommeillée et bâillant, s'allonge sur un canapé de velours; à ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l'air; la Banque à museau de fouine, à corps d'hyène et mains de harpie, lui dérobe prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au clair, chassés par des furies les cinglant avec les fouets de la faim, apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de marchandises, des barriques de vin, des sacs d'or et de blé. Langlois, sa culotte d'une main, le testament de Proudhon de l'autre, le livre du budget entre les dents, se campe à la tête des défenseurs des biens de la nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des lingots d'or, vidant des barriques; n'en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils s'affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements... Alors le tonnerre éclate, la terre s'ébranle et s'entrouvre, la Fatalité historique surgit; de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de peur.

Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les "Droits de l'homme", qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le "Droit au travail", qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile ?

Comme le Christ, la dolente personnification de l'esclavage antique, les hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine leurs cerveaux !... Ô Paresse, prends pitié de notre longue misère ! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines !

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Chapitre V : Appendice

Nos moralistes sont gens bien modestes; s'ils ont inventé le dogme du travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l'âme, réjouir l'esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres organes; ils veulent en expérimenter l'usage sur le populaire "in anima vili", avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission d'excuser et d'autoriser les vices.

Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale dont vous n'osez conseiller la pratique à vos maîtres ? Votre dogme du travail, dont vous faites tant les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni ? Ouvrons l'histoire des peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs législateurs.

" Je ne saurais affirmer, dit le père de l'histoire, Hérodote, si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu'ils font du travail, parce que je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens; en un mot parce que chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens (23)."

"À Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient s'occuper que de la défense et de l'administration de la communauté, comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur noblesse (24)."

Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, l'agriculture et les armes; tous les citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance par aucun des "sordidoe artes" (ils désignaient ainsi les métiers) qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l'ancien, pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d'avoir fait des artisans et des maçons avec des citoyens libres (25).

Les philosophes anciens se disputaient sur l'origine des idées, mais ils tombaient d'accord s'il s'agissait d'abhorrer le travail.

"La nature, dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa "République" modèle, la nature n'a fait ni cordonnier, ni forgeron; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S'il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque récidive (26)."

Dans son "Économique", Xénophon écrit:

"Les gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges, et on a bien raison. La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver un feu continuel, ne peuvent manquer d'avoir le corps altéré et il est bien difficile que l'esprit ne s'en ressente."

"Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique ? professe Cicéron, et qu'est-ce que le commerce peut produire d'honnête ? Tout ce qui s'appelle boutique est indigne d'un honnête homme [...], les marchands ne pouvant gagner sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge ! Donc, on doit regarder comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent leur peine et leur industrie; car quiconque donne son travail pour de l'argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves (27)."

Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage de ces philosophes, que l'on vous cache avec un soin jaloux: un citoyen qui donne son travail pour de l'argent se dégrade au rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite des années de prison. La tartuferie chrétienne et l'utilitarisme capitaliste n'avaient pas perverti ces philosophes des Républiques antiques; professant pour des hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent atteindre la cheville qu'en se haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans le plus grand loisir, car, ajoutait Xénophon, "le travail emporte tout le temps et avec lui on n'a nul loisir pour la République et les amis". Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, "le plus sage des hommes" à l'admiration de la postérité, était d'avoir accordé des loisirs aux citoyens de la République en leur interdisant un métier quelconque (28).

Mais, répondront les Bastiat, Dupanloup, Beaulieu et compagnie de la morale chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient l'esclavage. -Parfait, mais pouvait- il en être autrement, étant donné les conditions économiques et politiques de leur époque ? La guerre était l'état normal des sociétés antiques; l'homme libre devait consacrer son temps à discuter les affaires de l'État et à veiller à sa défense; les métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que, les pratiquant, on pût exercer son métier de soldat et de citoyen; afin de posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les législateurs devaient tolérer les esclaves dans les Républiques héroïques. -Mais les moralistes et les économistes du capitalisme ne préconisent-ils pas le salariat, l'esclavage moderne ? Et à quels hommes l'esclavage capitaliste fait-il des loisirs ? -À des Rothschild, à des Schneider, à des Mme Boucicaut, inutiles et nuisibles esclaves de leurs vices et de leurs domestiques.

"Le préjugé de l'esclavage dominait l'esprit de Pythagore et d'Aristote", a-t-on écrit dédaigneusement; et cependant Aristote prévoyait que "si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d'oeuvre de Dédale se mouvaient d'eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d'elles-mêmes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le maître d'esclaves".

Le rêve d'Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d'elles- mêmes leur travail sacré; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l'humanité, le Dieu qui rachètera l'homme des "sordidoe artes" et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté.

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Notes :

 

1. Descartes, Les Passions de l'âme.

2. Docteur Beddoe, Memoirs of the Anthropological Society; Charles Darwin, Descent of Man. 

3. Les explorateurs européens s'arrêtaient étonnés devant la beauté physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non souillés par ce que Pæppig appelait le "souffle empoisonné de la civilisation". Parlant des aborigènes des îles océaniennes, lord George Campbell écrit: "il n'y a pas de peuple au monde qui frappe davantage au premier abord. Leur peau unie et d'une teinte légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et joyeuse figure, en un mot toute leur personne, formaient un nouvel et splendide échantillon du "genus homo"; leur apparence physique donnait l'impression d'une race supérieure à la nôtre." Les civilisés de l'ancienne Rome, les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui envahissaient l'Empire romain. - Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu'on surnommait le "maître des évêques", donnait les barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens: "Nous sommes impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, les barbares sont blessés de nos impudicités, les Goths ne souffrent pas qu'il y ait parmi eux des débauchés d e leur nation; seuls au milieu d'eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d'être impurs. [La pédérastie était alors en grande mode parmi les païens et les chrétiens...] Les opprimés s'en vont chez les barbares chercher de l'humanité et un abri." (De Gubernatione Dei.) La vieille civilisation et le christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde.

M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d'observation, alors même que l'on rejette ses conclusions sociologiques, entachées de prudhommisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre Les Ouvriers européens (1885) : "La propension des Bachkirs pour la paresse [les Bachkirs sont des pasteurs semi-nomades du versant asiatique de l'Oural]; les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu'elles font naître chez les individus les mieux doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, une finesse d'intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce qui leur répugne le plus, ce sont les travaux agricoles; ils font tout plutôt que d'accepter le métier d'agriculteur." L'agriculture est, en effet, la première manifestation du travail servile dans l'humanité. Selon la tradition biblique, le premier criminel, Caïn, est un agriculteur. 

4. Le proverbe espagnol dit: "Descansar es salud" (Se reposer est santé). 

5. "Ô Mélibée, un Dieu nous a donné cette oisiveté", Virgile, Bucoliques. 

6. Évangile selon saint Matthieu, chap. VI. 

7. Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres du congrès, racontait, avec la plus noble satisfaction d'un devoir accompli: "Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant: cela les distrait et leur fait accepter avec courage "ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens d'existence."" -Douze heures de travail, et quel travail ! imposées à des enfants qui n'ont pas douze ans ! -Les matérialistes regretteront toujours qu'il n'y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l'enfance.

8. Discours prononcé à la Société internationale d'études pratiques d'économie sociale de Paris, en mai 1863, et publié dans L'Economiste français de la même époque.

9. L.-R. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie, 1848. Ce n'était pas parce que les Dollfus, les Koechlin et autres fabricants alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des philanthropes protestants qu'ils traitaient de la sorte leurs ouvriers; car Blanqui, l'académicien Reybaud, le prototype de Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière chez les fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s'harmonisant à ravir avec toutes les convictions politiques et religieuses.

10. Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards; ils témoignent leur amitié en mettant fin à une vie qui n'est plus réjouie par des combats, des fêtes et des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces preuves d'affection: les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote), aussi bien que les Wens de l'Allemagne et les Celtes de la Gaule. Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des massues dites "massues familiales", qui servaient à délivrer les parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables misères du travail de fabrique !

11. Au Congrès industriel tenu à Berlin le 21 janvier 1879, on estimait à 568 millions de francs la perte qu'avait éprouvée l'industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise.

12. "La Justice", de M. Clemenceau dans sa partie financière, disait le 6 avril 1880: "Nous avons entendu soutenir cette opinion que, à défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été "également perdus" pour la France, et ce, sous forme d'emprunts périodiquement émis pour l'équilibre des budgets étrangers; telle est également notre opinion." On estime à cinq milliards la perte des capitaux anglais dans les emprunts des Républiques de l'Amérique du Sud. Les travailleurs français ont non seulement produit les cinq milliards payés à M. Bismarck; mais ils continuent à servir les intérêts de l'indemnité de guerre aux Ollivier, aux Girardin, aux Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la guerre et la déroute. Cependant il leur reste une fiche de consolation: ces milliards n'occasionneront pas de guerre de recouvrement.

13. Sous l'Ancien Régime, les lois de l'Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Église pour mieux les soumettre au joug du travail.

La haine contre les jours fériés n'apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape ; il refusa parce que "l'une des hérésies qui courent le jourd'hui, est touchant les fêtes" (lettre du cardinal d'Ossat). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.

La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire.

14. Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la vieille, et le "Romancero" narre que:

"Las bodas fueron en Burgos, Las tornabodas en Salas: En bodas y tornabodas Pasaron siete semanas Tantas vienen de las gentes, Que no caben por las plazas..."

(Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas: en noces et retours de noces, sept semaines passèrent; tant de gens accourent que les places ne peuvent les contenir. . . ).

Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques soldats des guerres de l'indépendance.

15. Karl Marx, Le Capital, livre premier, ch. XV, § 6.

16. "La proportion suivant laquelle la population d'un pays est employée comme domestique au service des classes aisées, indique son progrès en richesse nationale et en civilisation." (R. M. Martin Ireland before and after the Union, 1818.) Gambetta, qui niait la question sociale, depuis qu'il n'était plus l'avocat nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait l'avènement des nouvelles couches sociales.

17. Deux exemples : le gouvernement anglais, pour complaire aux pays indiens qui, malgré les famines périodiques désolant le pays, s'entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû entreprendre des guerres sanglantes, afin d'imposer au gouvernement chinois la libre introduction de l'opium indien. Les sauvages de la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se vêtir et se saouler à l'anglaise, pour consommer les produits des distilleries de l'Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.

18. Paul Leroy-Beaulieu, La Question ouvrière au XIVe siècle, 1872.

19. Voici, d'après le célèbre statisticien R. Giffen, du Bureau de statistique de Londres, la progression croissante de la richesse nationale de l'Angleterre et de l'Irlande: en 1814, elle était de 55 milliards de francs; en 1865, elle était de 162,5 milliards de francs, en 1875, elle était de 212,5 milliards de francs.

20. Louis Reybaud, Le Coton, son régime, ses problèmes, 1863.

21. "Ils simulent des Curius et vivent comme aux 'Bacchanales'." (Juvénal).

22. Pantagruel, livre II, chap. LXXIV.

23. Hérodote, t. ll, trad. Larcher, 1876.

24. Biot, De l'abolition de l'esclavage ancien en Occident, 1840.

25. Tite-Live, livre premier.

28. Platon, République, V, et les Lois, III; Aristote, Politique, II et VII; Xénophon, Economique, IV et VI; Plutarque, Vie de Lycurgue.

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