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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 10:28

Acropole

La démocratie athénienne à l'époque de Démosthène

Mogens H.Hansen

Partie II

 


Lien vers la partie I

 


Le peuple d’Athènes 


La population d’Athènes 

Les trois groupes

Les citoyens, les résidents étrangers (appelés métèques) et les esclaves. 

Les citoyens constituaient l’ordre privilégié : la loi leur donnait le monopole de la propriété foncière et le pouvoir politique ; les métèques étaient un ordre moins privilégié : des gens libres, s’adonnant principalement à l’artisanat, au commerce et aux services ; les esclaves constituaient un ordre déshérité, que la loi protégeait seulement en ceci qu’on ne pouvait les tuer impunément. 


Ce serait une erreur que de traiter les esclaves comme une classe unique, vu qu’un petit nombre d’entre eux appartenaient à la classe exploitante, alors que celle des exploités incluait, outre bien sûr la majeure partie des esclaves, un nombre non négligeable de citoyens et de métèques ; ce serait une autre erreur que d’identifier la classe exploitante avec les citoyens, vu que nombre de citoyens étaient des ‘non possédants’ et que cette classe incluait aussi pas mal de métèques et quelques esclaves. 


Métèques et esclaves vivaient parmi les citoyens de la cité, mais l’Etat était exclusivement une communauté de citoyens, et de citoyens mâles. 


Des citoyens divisés selon leur âge

S’il n’y avait pas de division censitaire, une autre demeura toujours : celle des âges : un athénien arrivait à l’âge de la citoyenneté à 18 ans. (…) Mais au IVe siècle, il n’acquérait ses droits politiques qu’à 20 ans.

Etre juré au Tribunal du Peuple, législateur, magistrat était réservé aux citoyens de plus de 30 ans. Pour certaines magistratures, il fallait même atteindre l’âge de 40 ans.

On doit aussi se rappeler que la cour de justice la plus révérée à Athènes était l’Aréopage, qui comptait environ 150 membres, aucun n’ayant moins de 31 ans. 

La raison de cette limite d’âge n’est nulle part expressément donnée, mais on rencontre partout dans la littérature grecque l’idée que la sagesse et l’expérience viennent avec l’âge.


Quelques chiffres pour le Ive siècle

Nous devons supposer un corps de citoyens adultes d’au moins 30.000, et non 20.000. Et le nombre de 30.000 s’accorde bien avec le recensement, fait entre 317 et 307, des citoyens mâles et des métèques vivant en attique, lequel révéla 21.000 athéniens et 10.000 métèques.

La population civile de 30.000 adultes mâles correspond à une population civile totale d’environ 100.000 personnes. 

Esclaves : il peut y avoir eu plus de 150.000 esclaves en Attique à certaines périodes, mais on ne saurait aller plus loin. 

Si on réunit toutes ces estimations, on peut conclure que les 30.000 citoyens adultes mâles ne représentaient pas plus que le dixième de la population de l’attique. 


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Les citoyens, leurs droits et leurs devoirs

L’acquisition de la citoyenneté

On acquérait la citoyenneté athénienne soit par la naissance, soit par naturalisation (…) La citoyenneté par naturalisation était un privilège convoité, que l’on n’accordait par grande faveur qu’à de rares métèques. 


Les droits du citoyen

La citoyenneté comporta des avantages financiers dès que les athéniens commencèrent à être payés pour exercer leurs droits politiques. Pour chaque jour ouvré, il était versé un misthos. (…)

Ils avaient aussi une sorte de sécurité sociale (…)

Le meurtre d’un citoyen était un crime plus grave que celui d’un métèque ou d’un esclave. La peine prévue pour l’homicide volontaire était la mort si la victime était un citoyen athénien, le bannissement à vie pour un métèque et seulement une amende pour un esclave.


Les devoirs du citoyen

Deux obligations : payer ses impôts et faire son service militaire.

Le seul impôt direct était une taxe sur la fortune ; mais elle ne frappait les citoyens qu’au dessus d’un certain seuil. 


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Géographie politique de l’Attique

Les dèmes

Un dème était originellement une communauté locale dont les membres étaient tous citoyens vivant au voisinage de l’endroit où se tenait l’assemblée du dème. (…) Les plus petits dèmes ne comptaient pas plus d’une cinquantaine d’adultes mâles, tandis qu’Acharnes devait en avoir entre 1000 et 1500.(…)

L’Etat athénien reposait sur la base que constituaient les 139 dèmes. Chacun avait à sa tête un dèmarchos, soit tiré au sort, soit élu chaque année à l’assemblée du dème. 


Les circonscriptions et tribus

Les circonscriptions (trittyes) n’ont jamais eu une grande importance en tant qu’organe de gouvernement. (…)  Sous Clisthène chaque tribu était constituée de 3 circonscriptions. (…) Les tribus furent nommées d’après les héros d’Athènes, et les membres de chaque tribu étaient unis par le culte de leur héros. 

Une tribu était présidée par 3 épimélètai tès phylès (présidents de tribus), chacun étant choisi dans une circonscription différente. 


Les classes censitaires

Les citoyens d’Athènes du Ive siècle étaient encore divisés entre les 4 classes soloniennes – pentacosiomédimmes, hippeis, zeugites et thètes. (…) Autant qu’on sache, les classes étaient à cette époque fondées en réalité sur la fortune. (...)

Les classes soloniennes n’avaient plus guère de signification pratique pour l’exercice d’une charge et les athéniens avaient mis en application l’idéal démocratique qui donnait à tout citoyen la possibilité d’être magistrat.  


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Les divisions sociales selon la fortune des citoyens

Il y avait entre citoyens une autre division économique que solonienne : elle séparait ceux qui étaient taxés sur la fortune ou remplissaient des obligations publiques comportant des dépenses – on les appelait liturgies – ou les deux à la fois, de ceux qui étaient exempts de toutes ces charges.


Liturgies

Il y avait en gros deux sortes de liturgies : pour les fêtes, et pour la flotte. Quant à la première, le riche personnage devait prendre à sa charge les dépenses nécessaires à l’une des grandes fêtes de la cité et participer à son organisation. (…) Pour la seconde, notre riche contribuable devait commander et entretenir (partiellement à ses frais) un navire de la flotte.


L’eisphora

La taxe sur le patrimoine était à l’origine une taxe extraordinaire levée pour financer la guerre et décrétée par l’Assemblée ; mais à partir de 347/6, elle devint un impôt régulier, annuel : elle était payée par les citoyens comme les métèques, mais seulement par les gens aisés. (…)

La « haute société » de l’Athènes du Ive siècle était un groupe constitué de 1000 ou 1200 citoyens riches, dont le cœur était constitué des 300 plus riches. 


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Esclaves et métèques

Métèques

Métèque : une personne libre mais qui avait quitté sa propre cité pour vivre dans une autre cité-Etat sans y avoir les droits des citoyens. (…)

Nous ne savons pas combien de temps un étranger pouvait rester à Athènes avant d’être obligé d’endosser le statut de métèque (par comparaison à d’autres cité : un mois sans doute).

Chaque métèque devait se choisir un citoyen athénien pour garant et, peut-être pour patron, et s’il y manquait il pouvait être inculpé (…) et encourait la confiscation de ses biens et risquait d’être vendu en esclavage (…) On peut penser que c’était pour les athéniens une bonne façon d’être sûrs que les étrangers se feraient spontanément enregistrer s’ils demeuraient au-delà du délai fixé.  

Les métèques avaient peu de droits et beaucoup d’obligations ; ils n’avaient aucun droit politique, ne prenaient aucune part aux distributions et autres avantages économiques consentis aux citoyens. Ils ne pouvaient posséder ni terre ni maison en Attique. Un mariage entre un(e) métèque et un(e) athénien(ne) était nul et la cohabitation d’un métèque avec une athénienne était réprimée plus sévèrement que celle d’un athénien avec une métèque. De la même façon, l’homicide volontaire était moins sévèrement puni si la victime était métèque, et les métèques pouvaient avoir à témoigner sous la torture. Ils étaient redevable du service militaire et d’impôts. (…)

Les métèques à Athènes se répartissaient en deux groupes : d’un côté les étrangers nés libres, installés à Athènes comme artisans ou commerçants, ou comme réfugiés politiques ; d’autre part, les esclaves affranchis, devenus métèques avec pour patron leur ancien maître. 


Les esclaves

Les esclaves étaient souvent appelés doulos.

Un esclave était une propriété (mobilière) tout comme les animaux, les outils, l’argent, la terre, etc. (…)

L’esclave était à la merci de son maître, et il n’y avait que deux limites. D’abord le maître ne pouvait le mettre à mort : cependant la peine encourue était généralement une amende. C’était surtout le meurtre de l’esclave d’un autre qui donnait matière à procès. (…) Pour le reste le droit de punir ses esclaves était illimité : les fugitifs, s’ils étaient repris, étaient marqués au fer (…) La seconde limite aux droits du propriétaire était qu’un esclave pouvait chercher asile au sanctuaire des Erinyes ou dans celui de Thésée, et pouvait demander à être vendu à un autre maître. (…)

Tant socialement qu’économiquement, il y avait un gouffre entre les milliers d’esclaves qui travaillaient dans les mines du Laurion dans les conditions les plus effroyables qu’on puisse imaginer, parfois enchaînés, et la minorité d’esclaves privilégiés qui pouvaient être banquiers, contremaîtres dans un atelier, avec d’autres esclaves sous leurs ordres, ou régisseurs des biens de leur maître. 


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L’Assemblée du Peuple

Son organisation

A l’Assemblée (ekklèsia) se réunissait le peuple d’Athènes (dèmos)

Quand un démocrate athénien disait « dèmos », il voulait dire l’ensemble des citoyens ; les détracteurs de la démocratie, en revanche, avaient tendance à voir dans le « dèmos » les « gens ordinaires », par opposition aux classes possédantes. (…)

Il n’est pas douteux que les gens de la ville et des faubourgs dominaient les réunions de l’Assemblée et que la représentation des ruraux n’équivalait pas leur proportion réelle de la population civique.


L’admission à l’Assemblée

Seuls les citoyens adultes mâles avaient le droit de prendre part aux réunions de l’Assemblée ; il était nécessaire d’avoir été porté sur le registre de l’Assemblée de l’un des 139 dèmes, ce qui, au moins après 338 n’était possible que passé 20 ans. Etaient exclus non seulement les femmes, les métèques et les esclaves, mais aussi les citoyens déchus de leurs droits. 


Le nombre de participants

De nombreuses décisions spéciales de l’Assemblée requéraient, pour être ratifiées, un quorum de 6000 citoyens, votant avec des jetons et non à main levée. (…)

Les athéniens introduisirent le paiement pour la présence à l’Assemblée. Aristote dit que ç’avait été décidé parce que les années qui suivirent le guerre du Péloponnèse il était difficile d’atteindre le quorum des 6000 votants. (…) Ainsi donc, après l’installation du salaire, le lieu était normalement plein et il y avait au moins 6000 citoyens présents. Les 6000 premiers arrivés étaient probablement les seuls à être payés.


Le nombre des réunions

Aristote distingue entre deux types de réunions : l’ekklèsia kyria, tenue une fois par prytanie, soit dix fois l’an ; et l’ekklèsia simple, 3 fois par prytanie, soit 30 fois l’an. Leur nombre a changé plusieurs fois mais (…) il y eut un temps où les athéniens n’avaient que 10 réunions annuelles fixes (c’était probablement le système qui prévalait encore au moment de la Guerre du Péloponnèse). 

Mais vers 335 on peut tabler sur 30 réunions par an (Aristote, dans les années 330, en dénombre 40). 


Les jours de réunion 

Les athéniens utilisaient deux calendriers différents : l’un que les historiens appellent « calendrier sacré » et dans lequel l’année se divisait en 12 mois de 29 ou 30 jours (d’une nouvelle lune à l’autre) ; l’autre qu’on appelle de nos jours « bouleutique » ou « prytanique », dans lequel l’année compte 10 prytanies de 36 (prytanies 1 à 4) ou 35 jours (prytanies 5 à 10).

Puisque l’Assemblée était convoquée par prytanes du Conseil, elles obéissaient naturellement au calendrier bouleutique. 


Durée des séances 

Une réunion de l’Assemblée ne pouvait pas excéder la journée. Elle commençait au point du jour ; pour finir à quelle heure ? Si l’on se souvient que les athéniens étaient célèbres pour leur propension à ergoter et que chacun des 6000 participants était habilité à le faire, il n’est pas difficile d’imaginer que cela pouvait durer toute la journée, de l’aube jusqu’au crépuscule. (…)

En fait, on peut raisonnablement conjecturer qu’une réunion ordinaire de l’Assemblée ne durait guère plus de quelques heures et se terminait vers midi. Il est vrai que les gens apportaient leur pain et leur vin sur la Pnyx .


Préparation de l’Assemblée au Conseil des 500

L’Assemblée ne pouvait débattre et voter que sur les questions mises à l’ordre du jour par les prytanes, lesquels ne pouvaient le faire sans que le Conseil ait préalablement voté un décret préliminaire. (…)

Nos sources reflètent certainement la réalité, et témoignent qu’à Athènes la politique était réellement décidée à l’Assemblée plutôt que par le Conseil. 


Les présidents

Au Ve siècle, les séances de l’Assemblée étaient présidées par les prytanes, et en particulier par leur président. A une date située entre 403 et 378, la présidence passa à un bureau de 9 proédroi, parmi lesquels était choisi le président en titre. Cette réforme visait peut-être à prévenir la corruption : il était choisi au coucher du soleil pour une nuit et un jour, tandis que les proèdres furent tirés au sort le matin, juste avant la séance. 


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Les débats

Ouverture de séance

L’ordre du jour était affiché 4 jours à l’avance ; (…)

Une fois les citoyens installés dans l’auditorium, on commençait par un sacrifice : un cochon était abattu. Puis le héraut prononçait une prière et une malédiction contre tout orateur qui tenterait de dévoyer le peuple.

Après les cérémonies d’ouverture et mise en délibération du premier point de l’ordre du jour, le crieur posait la question : qui veut prendre la parole ?


Les discours

Dans une assemblée de 6000 personnes, le débat prenait nécessairement la forme d’une succession de discours diversement longs. 

Il est difficile de croire qu’un orateur ait pu lire un discours in extenso et sans changer un mot : il avait probablement un canevas à la main. (…)

Le discours à l’Assemblée devint pour longtemps l’un des 3 genres rhétorique avec l’éloquence du barreau et le discours d’apparat. (…) La division classique des discours en 4 parties est directement héritée de la rhétorique grecque : préambule, narration, argumentation et péroraison. (…) le propos ultime était de convaincre le peuple et obtenir le plus de votes possibles. 


Les orateurs

L’immense majorité des 6000 présent se contentaient d’écouter et de voter ; seule une infime minorité se mettait en avant pour faire les discours ou proposer une motion au vote. C’est cette minorité que les historiens appellent de nos jours « politiciens » (…)

Un orateur soupçonné de corruption ou de fraude pouvait être dénoncé (…)

Pour prononcer un discours à l’Assemblée, il fallait de l’éloquence et une certaine formation rhétorique, ce que tout le monde ne possédait pas. C’est pourquoi le débat était dominé par un petit groupe d’orateurs (semi) professionnels dont une partie s’était formée auprès des sophistes. (…) L’orateur idéal était l’homme capable de parler clair et net, d’un cœur honnête, sans détour et sans se faire trop souvent entendre : les orateurs du Ive siècle se sont plus à louer cet idéal ; ils l’ont fait avec une dextérité qui trahit leur professionnalisme. Le rhètor idéal était un amateur : les athéniens disaient idiôtès, « une personne privée ». dans une réunion de l’Assemblée, il y avait, disons quelques centaines de rhètorés potentiels ; mais de rhètorés au sens politiques, il ne peut guère y en avoir jamais eu plus d’une vingtaine à la fois. 


Les rédacteurs de motions

Il y avait un ensemble nettement plus nombreux de citoyens ordinaires et de membres du Conseil qui prenaient occasionnellement la parole et point trop rarement prenaient sur eux de proposer une motion. 


L’auditoire

La communication était à sens unique, de l’orateur vers l’auditoire : selon la lettre de la loi, il ne devait y avoir aucune communication en sens inverse, en dehors du vote même, ni d’orateur à orateur. (…) Après avoir entendu les orateurs, les membres de l’Assemblée votaient pour ou contre la motion sans discuter.

En pratique, l’auditoire interrompait le bon déroulement de la séance par ses applaudissements, ses protestations, ou ses rires ; il pouvait même arriver à l’orateur d’être sifflé. Les interruptions étaient souvent impromptues ; elles consistaient parfois en questions ou en objections émises par un citoyen isolé ou par un petit groupe et même un dialogue pouvait s’instaurer entre l’orateur et l’auditoire désireux de clarifier tel point ; mais elles pouvaient avoir simplement pour but d’obliger l’orateur à s’arrêter. 


Le vote

Au Ive siècle, il y avait deux modes de scrutin : l’Assemblée votait à main levée, le Tribunal du Peuple en plaçant des petits disques de bronze dans des urnes.

Le scrutin était dirigé par des proèdres. Ils invitaient d’abord les ‘pour’ à lever la main, puis les ‘contre’. On a peu d’indications sur la façon dont s’effectuait le décompte des voix. L’étude des scrutins montre que l’on entreprend jamais un comptage exact. On fait une rapide estimation des mains levées et décide si la motion est adoptée ou rejetée : naturellement en cas de doute on répétait le vote. 


Levée de séance

Après le vote, l’Assemblée passe au point suivant. Il y avait probablement un minimum de neufs points dans l’ordre du jour. Dès que tous les points avaient été traités, les proèdres pouvaient lever la séance.


Le salaire

Dans La politique, Aristote dit qu’il y avait deux façons d’encourager le peuple à participer aux réunions politiques : punir les absentéistes ou récompenser les présents. La première est plus oligarchisante, l’autre est la façon dont procédaient les démocraties radicales. 

Du temps d’Aristote ; le tarif était d’une drachmes pour une ekklésia simple et d’une et demie pour une ekklésia kyria (à la même époque le salaire journalier était de 1.5 à 2.5 drachmes)


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Ses pouvoirs

Du Ve au Ive siècle

Après les deux révolutions oligarchiques de 411 et 404, les athéniens restaurèrent la démocratie en 403/2 ; mais ils ne voulaient pas revenir à la démocratie péricléenne. On imputait une large part de responsabilité dans la défaite totale subie lors de la Guerre du Péloponnèse aux ‘démagogues’ qui, par leur mauvais usage de la constitution démocratique, avait conduit le peuple à adopter une politique erronée.

D’un côté ils repoussèrent la proposition de Phomisios visant à réserver les droits civiques aux propriétaires terriens ; de l’autre ils limitèrent les pouvoir de l’Assemblée du peuple. 

De plus en plus l’Assemblée fut confinée à ce qu’on appelle aujourd’hui la sphère de l’exécutif : la politique étrangère était encore l’affaire du peuple, mais en politique intérieure l’Assemblée ne fut plus qu’un corps administratif, votant principalement des mesures précises pour des situations particulières.

Ces limitations peuvent tenir en 7 points :

Le pouvoir de voter des lois était transféré aux nomothètes

Les décrets de l’Assemblée devaient être compatibles avec les lois en vigueur

L’Assemblée avait beaucoup moins d’influence sur les finances de l’Etat

Vers 355, l’Assemblée perdit les derniers vestiges de sa compétence dans les procès politiques

Ne pouvait être présenté devant l’Assemblée que des questions préalablement examinées au Conseil

Il pouvait être fait appel de tout décret de l’Assemblée devant le Tribunal du Peuple

L’élection de chaque magistrat était soumise à l’approbation du Tribunal


Décrets, sentences judiciaires et élections

Pour la période 403-322 : le peuple se réunissait 30 à 40 fois l’an et adoptait 9 ou 10 décrets par séance. Pendant les 82 années. de la ‘démocratie nouvelle’, il y eut donc quelques 3000 séances, au cours desquelles furent adoptées quelques 30.000 décrets. 

Tant les sources épigraphiques que littéraires nous montrent que politique étrangère constituait le champ d’action principal de l’Assemblée.

Le groupe de plus loin le plus nombreux parmi les décrets qui nous restent est celui des décrets honorifiques et des attributions de citoyenneté.

Les décrets concernant les cultes et les fêtes religieuses forment numériquement le troisième groupe le plus important. Ils traitent essentiellement des détails pratiques.

Aucune décret ne concerne les mines argentifères, les douanes, le commerce extérieur, ni le commerce sur les marchés ; rien concernant l’artisanat, l’agriculture ou l’urbanisme, rien sur l’éducation et les écoles.


Elections :

L’immense majorité des magistrats étaient tirés au sort, mais quelques-uns parmi les plus importants étaient élus. Ces derniers étaient élus lors d’une séance spéciale de l’Assemblée, tenue au printemps.

 

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 16:43

On dit souvent que la démocratie est multiples ; et en effet, elle prend et a pris, selon les lieux et les époques différentes formes. Démocratie, mot valise, associé dans l’esprit de la plupart des contemporains à un régime politique enviable. A un progrès dans le gouvernement des peuples ; une manière assez habile de donner le fouet à la masse afin de lui permettre de s’auto-policer.  

Aujourd’hui, il semble bien que son plus petit dénominateur commun se love dans la fameuse boutade de Churchill que l’on sait : « …le pire des régimes à l’exception de tous les autres ».  

De la démocratie on peut d’ailleurs faire la généalogie, en diagnostiquer les pathologies (Cynthia Fleury) ou en analyser les mouvements, les soubresauts. Craindre encore, avec Tocqueville la « tyrannie de la majorité » ou rêver, avec Rousseau, d’une démocratie directe. Car cette souveraineté des peuples tant vantée, n’est-elle pas un simple voile jeté sur un système politique mis au service d’un petit aréopage de boutiquiers mondialisés, servis par une caste de professionnels de la rhétorique creuse ? Et plutôt que de parler, dans nos systèmes représentatifs, de démocratie, ne pourrions-nous pas légitimement user de l’affreux vocable de ploutocratie ? Pourquoi non, en effet, lorsque derrière le concept de démocratie représentative il n’est pas a priori stupide de soupçonner une manœuvre pour chercher à écarter le peuple de l’exercice véritable du pouvoir.  

Ainsi, pour Karl Popper (la Leçon de ce siècle) « La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. ». Que l’on partage ou non ce constat, rien n’empêche de réfléchir sur les moyens d’améliorer un régime politique qui, depuis les époques reculées de la Grèce ancienne, a tout de même fait ses preuves. On peut aussi, plus radicalement, vouloir en casser d’un coup tous les rouages. On sait ou cela mène. 

Et puisque en ce genre de matière il n’est pas de bonnes réflexions sans bonnes connaissances historiques, on peut penser qu’en liminaire un retour aux sources, et une analyse de ce que fut la démocratie à Athènes, pourrait être un bon point de départ.

La somme de Mogens H.Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène » (1991), historien danois ayant consacré 25 années de recherches à la démocratie athénienne est de ce point de vue un outil inestimable. C’est le sens de la mise en ligne ici de mes notes de lectures – je me suis néanmoins limité à la première partie de l’ouvrage (mise en ligne en deux billets). Non pas que le reste ne fût-ce pas passionnant ; mais, d’une part, j’ai jugé la tâche considérable au vu du modeste de mon objet. Par ailleurs, je préfère renvoyer directement à l’ouvrage de H.Hansen les lecteurs intéressés par une lecture plus consistante ; ceci valant comme invite à se procurer cette étude dont, je le précise, il n’est pas inutile d’en conserver un exemplaire toujours à portée de main.


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Afin de mieux fixer les esprits je propose en introduction un petit récapitulatif avec les dates essentielles et principaux protagonistes dont il sera question dans le livre de Mogens H. Hansen.

Periodes historiques
.
683 : Archonte de Créon : système des Eupatrides ( les « biens nés »)
621 : Premier code des lois (perte du monopole de la connaissance des lois par les Eupatrides)
594 : Pleins pouvoirs donnés à Solon ; rédaction d’un nouveau code des lois. Passage d’un gouvernement d’aristocrates à un gouvernement des riches.
561 – 527 : Pisistrate devient tyran (coup de force) 
527 – 510 : Hippias, fils de Pisistrate prend la suite
510 : Prise d’Athènes par les spartiates
510 – 507 : Isagoras vs Clisthène (2 aristocrates) ; Clisthène s’attache le peuple pour gagner
508 – 507 : Instauration d’une démocratie directe (par Clisthène) 
490 : Athènes défait les Perses à Marathon
462 : Ephialte et ses féaux (dont Périclès) parviennent à réduire l’aréopage à l’unique fonction de cour criminelle (Clisthène n’avait pas revu les prérogatives de cet ilot aristocratique).  
442 : Périclès est élu stratège
431 – 404 : guerre du Péloponnèse (Athènes vs Spartes)
415 : Alcibiade persuade les athéniens d’envoyer une grande armada contre Syracuse (mais condamné il fuit à Spartes).
415 – 413 : L’expédition de Sicile s’achève par une catastrophe : émergence d’une opposition oligarchique
411 : L’assemblée vote l’abolition de la démocratie (séance illégale : le gouvernement est remis entre les mains des 400)
410 : rétablissement de la démocratie
404 : Athènes capitule devant Spartes
404 : Les oligarques obligent le peuple à voter à décret désignant pour gouverneur 1 commission des trente qui devirent les trente tyrans sous la conduite de Critias (grand oncle de platon)
403 : les troupes des oligarques sont défaites par les démocrates et Critias est tué lors d’une bataille rangée. Rétablissement de la démocratie. 


Personnages
.
Solon : 640 – 558
Pisistrate : 600 – 527
Clisthène : 
Périclès : 495 – 429
Démosthène : 384 – 322
Hérodote : 484 – 420 
Eschyle : 526 – 456
Sophocle : 495 - 406
Euripide : 480 – 406
Aristophane : 450 - 385
Socrate : 470 - 399
Platon : 424 - 347
Aristote : 384 – 322
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Solon.jpg
.

Liminaire de Mogens H.Hansen
.
Voici en introduction un extrait tiré des toutes premières pages de l’ouvrage de l’historien danois. Ces réflexions trouvent un écho particulier chez ceux qui actuellement réfléchissent sur l’idée – vue souvent comme farfelue par beaucoup - d’une réintroduction possible d’un système de tirage au sort dans nos démocraties modernes (Cf. E.Chouard)  
« Ceux qui se concentrent sur les institution opposent parfois la « démocratie d’assemblée » à la « démocratie parlementaire ». (…) Les même analyses conceptuelles affichent toujours une perspective historique : assurer que la démocratie directe n’existe plus, du moins dans les Etats souverains, qu’on oppose à des unités plus petites ; et cette indiscutable vérité tend à être suivie de l’affirmation qu’elle telle démocratie ne peut plus exister à cause de la taille des sociétés modernes ; ce qui revient en fait à ignorer que la technique moderne a rendu possible un retour à la démocratie directe.».

Quelques éléments de réflexion 

Les vestiges 
Archéologiques, épigraphiques, sources littéraires (ex discours Démosthène) 

Les exposés sur la démocratie
Ex : Aristote et Plutarque qui ont laissé des « exposés », pas des témoignages. 

Sur la rhétorique 
Le pouvoir politique était fondé sur l’éloquence, et la demande dont l’éloquence l’objet l’amena à devenir un genre littéraire en prose entièrement neuf : la rhétorique. La rhétorique est née au milieu du Ve siècle à Syracuse et à Athènes. (…) Bientôt les dirigeants politiques prirent quasi tous des leçons d’éloquence, souvent auprès de « sophistes » itinérants.
 
Le théâtre
Le théâtre européen remonte aux Dionysies d’Athènes, à l’occasion desquelles étaient représentées chaque année des tragédies et des comédies. 

Les ouvrages d’histoire
En tant que genre littéraire en prose, l’historiographie est née une génération plus tôt que la rhétorique, dans la première moitié du Ve siècle ; mais on n’a pas tort  d’appeler Hérodote « le père de l’histoire ». 

Socrate, Platon et Aristote
Ils ont pris plaisir particulier à cracher dans la soupe : ils vivaient à Athènes, mais glorifiaientPlaton Spartes. (…) Ils préféraient « l’aristocratie des ancêtres » spartiates à la démocratie athénienne. (…) Mais face aux philosophes, il y avait d’autres auteurs, qui avaient une attitude toute différente. Dans les tragédies d’Eschyle et d’Euripide, les idéaux de la démocratie sont loués par les rois mythiques d’Athènes ; les historiens apportent une défense de poids à la démocratie ; Hérodote la défend de tout son cœur dans les Débats sur la constitution ; Thucydide est plus tiède, (…)mais il n’en a pas moins introduit dans son œuvre des discours où les démocrates peuvent tenir leur partie. (…)
Il faut se souvenir que les partisans de la démocratie s’adressaient à un tout autre public que ses détracteurs : Platon, Aristote et Isocrate écrivaient pour un petit groupe de disciples ou d’intellectuels, tandis que les dramaturges ou les orateurs s’adressaient en principe au peuple tout entier. (…)
Dans un discours de 355, Démosthène remarque avec raison que la différence la plus importante entre les systèmes politiques de Sparte et d’Athènes est qu’à Athènes il est permis de louer celui de Sparte et de dénigrer le sien propre, tandis qu’à Sparte nul ne peut louer aucun autre système que celui de Sparte.
(Socrate, il est vrai, fut condamné et exécuté en 399, entre autres pour avoir exprimé ses critiques antidémocratiques dans les cercles aristocratiques qu’il fréquentait et dont les membres se compromirent en 411 et en 404 dans le renversement de la démocratie). 

La Constitution d’Athènes jusqu’en 403 av JC
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Epoque archaïque
La démocratie fut introduite à Athènes par Clisthène en 507 av JC. 
Revenons 100 ans en arrière : Athènes était gouvernée par des magistrats choisis par et parmi les Eupatrides (les « bien nés ») ; c’est-à-dire les grandes familles. Les magistrats les plus puissants étaient les neuf archontes, dont le chef donnait son nom à l’année. Ce système remontait  à l’archontat d’un certain Créon, en 683. 
Les Eupatrides étaient, économiquement aussi, la classe dominante (…) et recevaient les contributions annuelles d’un nombre important et croissant de petits fermiers (s’ils manquaient à cette obligations ils pouvaient être vendus comme esclaves). (…) Les petits fermiers paupérisés finirent par se soulever en réclamant l’abolition de la servitude pour dette. 

Cylon, Dracon, Solon
En 636 ou 632, un athénien nommé Cylon tenta de s’imposer comme tyrannos de la cité. Quelques années plus tard, en 621, Athènes reçut son premier code de lois écrit, avec pour effet que les Eupatrides n’eurent plus le monopole de la connaissance des lois. 
En 594 les riches et pauvres se mirent d’accord : ils donnèrent à Solon les pleins pouvoirs pour imposer un compromis. Solon était lui-même u Eupatride. Il commença par une amnistie générale, puis abolit l’esclavage pour dettes et libéra ceux qui en avaient été victimes. 
Outre ses réformes économiques, Solon réforma aussi l’administration de la justice.
A l’époque de Solon, les Athéniens étaient déjà divisés en trois classes censitaires : les hippeis (les cavaliers), les zeugites (propriétaires d’une paire de bœufs) et les thètes (littéralement les ‘gagés’, les journaliers). Mais la quatrième, la plus haute, les pentacosiomédimnes (les gens capables de produire 500 ‘mesures’ en nature) peut avoir été ajoutée par Solon. Les électeurs ne pouvaient choisir que des citoyens de la classe supérieure. L’élection dépendait donc désormais de la fortune, non plus de la naissance. Et Solon créa par ce moyen les conditions d’un changement dans la société athénienne : le passage d’un gouvernement des aristocrates à celui des riches. 
Toutefois, le plus important de l’œuvre constitutionnelle de Solon, si l’on en croit la tradition, fut d’avoir crée le Conseil des Quatre Cents (à savoir cent représentants pour chaque tribu). 
Solon mena à bien la rédaction d’un nouveau code de lois : elles ne furent pas révisées avant la période de 410-399. 
Les réformes de Solon connurent le sort habituel des compromis douloureux : aucune des parties ne fut satisfaite (...) Le corps civique fut bientôt déchiré entre trois factions rivales : les ‘Gens de la plaine’, menés par Lycurgue ; les Gens d’au-delà de la montagne’, menés par Pisistrate ; et les ‘Gens de la côte’, menés par l’Alcméonide Mégaclès. Tous ces dirigeants étaient bien entendu des aristocrates. 

Pisistrate et Hippias
En 561, Pisistrate devint tyran à la suite d’un coup de force. Formellement, il ne porta pas atteinte à la constitution de Solon : il s’assura simplement que les archontes fussent de ses partisans et conserva toujours auprès de lui une garde personnelle de mercenaires. Il fut tyran (si l’on excepte deux périodes d’exil) de 561 à 527.
A Pisistrate succéda son fils Hippias (527-510). EN 510 Athènes fut prise, Hippias et ses proches assiégés sur l’Acropole : il capitula bientôt sur la promesse qu’il pourrait s’en aller librement, et partit en exil à Sigée avec sa famille.

Isagoras
Clisthène, désespérant de l’emporter avec le seul appui de l’aristocratie, « attacha le peuple à son parti ». Avec le soutien du démos, il l’emporta sur Isagoras. 

Clisthène
Clisthène institua un nouvel organe dans l’Etat, le Conseil des Cinq Cents, fondé sur une nouvelle division de l’Attique en dix tribus, trente circonscriptions et 139 dèmes. 
Clisthène veilla à ce que nombre de non-Athéniens, et même d’esclaves libérés, fussent inscrits dans les nouveaux dèmes ; devenant ainsi des citoyens d’Athènes, ils seraient un ferme soutien pour le nouveau régime. En 501 fut crée le collège des généraux, élu chaque année par le peuple et composé de dix membres : ils commandaient l’armée et furent tout au long du Ve siècle le plus important des corps de magistrats. 

Ostracisme
Ostraka.jpegEt puis il y eut l’ostracisme (...) : procédure par laquelle un personnage une vue pouvait être banni pour dix ans. On l’appela ostrkismos parce que le vote était exprimé sur des ostraka, des tessons de poterie. Les tessons étaient comptés : s’il y en avait au moins 6000, ils étaient triés par nom ; celui dont le nom revenait le plus souvent devait sans recours ni exception partir dans les dix jours pour dix ans de bannissement. 
On a raison d’attribuer à Clisthène la loi d’ostracisme, mais les Athéniens ne l’utilisèrent réellement que vingt ans après, pour bannir Hipparchos, un parent du dernier tyran, en 487.
Le bannissement par ostracisme fut utilisé une quinzaine de fois pendant le Ve siècle. La procédure ne fut jamais abolie, mais resta lettre morte au IVe siècle. 

Ephialte
En défaisant les Perses et en ostracisant les partisans de la tyrannie, en créant la Ligue de Délos en 478 et en consolidant la suprématie de leur flotte dans la mer Egée, les Athéniens établirent les conditions pour un nouveau progrès de la démocratie. La transformation d’Athènes, d’une puissance terrestre en une puissance maritime, rééquilibra les pouvoirs à l’intérieur de la cité dans la mesure où les forces terrestres (les hoplites) étaient recrutées parmi la classe moyenne, tandis que les pauvres (les thètes) fournissaient les équipages de la flotte
L’aréopage de l’époque archaïque avait supervisé les lois, la conduite des Athéniens en général. Mais un groupe de démocrates, menés par Ephialte et ses féaux, le jeune Périclès et Archestatros, mirent toute leur ardeur à noyer tous ensemble ces îlots de pouvoir aristocratique au beau milieu d’un Etat démocratique et, en 462, ils parvinrent à réduire l’Aréopage à l’unique fonction de cour criminelle dans le cas du meurtre d’un citoyen athénien. 

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Ephialte fut cependant assassiné et Périclès lui succéda comme « chef du peuple ». Thucydide (fils de Mélésias), mena un temps l’opposition, jusqu’à ce qu’il soit ostracisé en 443. Année après année, Périclès était élu stratège. Thucydide (l’historien) en fut amené à forger le fameux apophtegme selon lequel en ces années-là à Athènes « sous le nom de la démocratie, c’était en fait le premier citoyen qui gouvernait ». 
Périclès introduisit le salaire journalier, d’abord pour les jurés siégeant au Tribunal du Peuple, puis pour les membres du Conseil et les autres magistrats.
Périclès fit adopter une loi qui réservait désormais la citoyenneté à ceux dont les deux parents étaient athéniens ; avec la réforme péricléenne, le fossé entre citoyens et non-citoyens s’approfondit et le corps des citoyens devint un groupe fermé, peu susceptible de croissance. 

Les successeurs de Périclès
L’essor de l’empire athénien et la peur qu’il inspirait aux autres Etats conduisit la Guerre du Péloponnèse. Sparte était la puissance terrestre, représentante et soutien de l’oligarchie ; Athènes, la puissance maritime, soutien de la démocratie. La guerre dura 27 ans, de 431 à 404.
Les nouveaux dirigeants avaient soif de pouvoir, et cela nuisit à la conduite de cette guerre : les philosophes les nommèrent dédaigneusement « démagogues ». Mais les derniers dirigeants du modèle traditionnel, Nicias et Alcibiade, en étaient également assoiffés. En 415, Alcibiade persuada les Athéniens d’envoyer une grande Armada contre Syracuse, sous sa propre direction ; mais au moment ou la flotte devait appareiller, il fut dénoncé, accusé d’avoir parodié et profané les Mystères d’Eleusis au cours d’orgies nocturnes (...) Il est à remarquer qu’un grand nombre d’entre eux appartenaient au cercle de Socrate. 

Les révolutions oligarchiques
L’expédition de Sicile (415-413) s’acheva de façon catastrophique et entraina l’émergence d’une opposition oligarchique. (...) Cette opposition était menée par Pisandre et par Théramène et l’orateur Antiphon pour éminence grise. Leur programme : revenir à la constitution de Solon ; leur méthode : la terreur. Des contacts furent pris avec Alcibiade, désormais exilé en territoire Perse : il promit d’obtenir l’alliance de la Perse si Athène répudiait la démocratie et rapportait sa condamnation à mort. Cela déboucha (...) à une séance illégale (où) l’Assemblée vota l’abolition de la démocratie (et la remise du) gouvernement entre les mains d’un Conseil des 400 choisi par les oligarques. 
Le régime des 400 ne dura que 4 mois : Alcibiade fut incapable d’apporter l’alliance promise et la flotte resta fidèle à la démocratie. (...)
Pisandre s’enfuit à Sparte et Antiphon fut condamné et exécuté. (...) Les athéniens rétablirent la démocratie au printemps 410 et entreprirent la révision des lois de Dracon et de Solon. 
(...)
Les athéniens subirent de la part des spartiates un siège de 4 mois et capitulèrent au printemps 404.(...)
Les conséquences constitutionnelles furent alors énoncées : la démocratie a fait faillite, disait-on. Les oligarques se mirent de nouveau en avant, cette fois ci sous la direction de Théramène et de Critias, le grand-oncle maternel de Platon. Ils bénéficiaient de l’aide des spartiates : ils obligèrent le peuple  à voter un décret désignant pour gouverner Athènes une commission des Trente. (...mais ces derniers) se transformèrent bientôt en junte militaire et méritèrent rapidement le nom qui ne les a jamais plus quittés de « Trente tyrans ». Critias menait l’aile dure de ces oligarques, et lorsque Théramène protesta contre la dureté de leurs exactions, il fut exécuté sur-le-champ. (...)
Bien entendu, beaucoup de démocrates sincères avaient fui ; ce sont eux qui rassemblèrent et organisèrent la résistance. Les troupes des oligarques furent défaites et Critias tué lors d’une bataille rangée près des ruines des Longs Murs. (...)
A l’automne 403, les démocrates revinrent triomphalement à Athènes et une amnistie fut proclamée ; deux ans plus tard ce qui restait des dirigeants oligarques fut exécuté. La démocratie fut rétablie, et même déifiée : au IVe siècle, on faisait des offrandes à la déesse Demokratia. 
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Athènes, cité-état et démocratie

La polis
La Grèce classique était divisée en quelques 750 poleis, ou « cité-états ». A ces 750, il faut en ajouter au moins 300 autres, communautés d’immigrés fondés par les Grecs à l’extérieur de la Grèce proprement dite. (...) Tout le long des côtes de la méditerranée et de la Mer Noire étaient disposées des cités-états grecques, « comme des grenouilles autour d’une mare », pour reprendre l’expression si vivante de Platon. (...)
Athènes était la plus peuplée de toute la Grèce. (...) Il y avait environ 60.000 citoyens mâles au Ve siècle, quand Périclès dirigeait Athènes et a peu près 30.000 quand Démosthène la dirigea contre Philippe de Macédoine cent ans plus tard. (...)
Mais qu’était-ce une polis ? Son sens fondamental est celui d’une « citadelle » ; polis en vint à signifier une « cité ».

L’Etat
Un Etat est un gouvernement pourvu du droit exclusif de faire respecter un ordre légal donné à l’intérieur d’un territoire donné sur une population donnée.

La taille
Voici encore une différence entre polis et Etat : démographiquement la polis était une lilliputienne. (...)
Athènes : la communauté politique des citoyens ne pouvait fonctionner que parc que sur les 30.000 de plein droit, il n’y en avait pas plus de 6000, en règle générale, pour se présenter à l’Assemblée et aux Tribunaux du peuple. (....)
Aristote a pleinement raison lorsque, au livre III de sa Politique, il défini la polis comme une « communauté de citoyens participant à un système politique ». 

 Politeia
Le concept de politeia était utilisé pour désigner ce qui liait les citoyens entre eux à l’intérieur d’une société : les institutions politiques de l’Etat et, dans un sens plus précis, la structure des des organes de gouvernement de cet Etat.

Typologie des constitutions

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L’aspect le plus singulier de cette analyse aristotélicienne est cet avatar positif du gouvernement du grand nombre, seulement appelé politeia (…) alors que son maître Platon, distingue entre bonne démocratie et une mauvaise ; plus tard, chez Polybe, la bonne variante est appelée ‘démocratie’ et la mauvaise ‘ochlocratie’, le ‘gouvernement de la tourbe, de la foule’. 

Typologie des démocraties
typologie-democraties.JPGDans les démocraties de type I, la communauté est majoritairement rurale ; occupée à cultiver la terre, elle a peu de temps pour tenir les assemblées.
Aristote traite toujours la démocratie comme la mauvaise forme du ‘gouvernement du grand nombre’. (…) Aussi pour lui, la démocratie est-elle en réalité le gouvernement des pauvres plutôt que celui du grand nombre. 
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Le terme démocratie
La constitution d’Athènes fut celle d’une démokratia depuis les réformes de Clisthène en 507 jusqu’à la défaite dans la guerre lamiaque en 322 (…)
Il est exact que le mot démokratia n’apparaît pas dans nos sources avant la seconde moitié du Ve siècle. (…) Quoi qu’il en soit, il n’y aucun doute que les athéniens, tant dans les circonstances officielles que dans la conversation courante, appelaient leur constitution démokratia. 

La démocratie comme système politique
Aujourd’hui le concept de ‘politique’ tend à faire principalement référence au processus de décision politique, et on distingue (au moins en principe) entre l’administratif et le politique. On attend de l’administration dans un régime démocratique qu’elle soit pragmatique et apolitique (même si c’est rarement le cas dans les faits). Les athéniens voyaient les choses autrement. Pour eux, tout ce qui concernait le polis était ‘politique’ : ils étaient parfaitement capables de distinguer entre la préparation, la prise de décision et l’exécution, mais ils faisaient pas de distinction entre le politique et l’administratif.

La démocratie comme idéologie
De nos jours, la démocratie est à la fois un système politique et une idéologie politique. L’un et l’autre sont liés par la conviction que les idéaux démocratiques sont mieux portés par des institutions démocratiques que par toute autre sorte de gouvernement (…)
Eschine : « … les monarques et les chefs d’une oligarchie trouvent leur salut dans la méfiance et dans les gardes du corps. Les oligarques et ceux qui gouvernent suivant le principe de l’inégalité doivent se garder des hommes capables de renverser l’Etat par la force des armes, mais nous, dont la constitution est fondée sur l’égalité et le droit, nous devons écarter ceux dont les paroles ou la conduite porte atteinte à la loi ». 
Les idéaux démocratiques sont en réalité au nombre de deux : liberté et égalité.

Liberté 
C’était éleuthéria : la liberté politique de participer aux institutions démocratiques ; la liberté privée de vivre comme on l’entendait. (…)
La démocratie athénienne apporta une certaine protection au foyer du citoyen. (…) Mais au-delà de la protection due à la personne, au foyer, aux biens, le plus précieux des droits individuels est la liberté de parole.

Remarque de Démosthène : la différence fondamentale entre l’oligarchie spartiate et la démocratie athénienne, c’est qu’à Athènes on est libre de louer la constitution de Spartes, et son mode de vie, si on en a l’envie , alors qu’à Sparte il est interdit de louer aucune autre constitution que celle de Sparte.

Mais avoir des lois et des règlements pour protéger les citoyens ne suffit pas : il doit y avoir aussi des moyens de les renforcer quand c’est la cité démocratique elle-même, ou ses représentants, qui leur porte atteinte. Aussi les athéniens prévirent-ils des procédures, publique et privée, contre les magistrats. Par exemple, à la fin du mandat, chaque citoyen pouvait entamer une procédure à titre privée contre un magistrat qui avait outrepassé ses droits.

Egalité
Pour parler d’égalité, les athéniens avaient plusieurs termes, tous composés avec le préfixe iso - : isonomia (égalité des doits politiques), isègorai (égal droit de parole dans les assemblées politiques), isogonia (égalité par la naissance) et isokratia (égalité de pouvoir)
[Les historiens sont d’accord pour faire de l’égalité à Athènes un concept purement politique qui ne s’est jamais étendu aux domaines social et économique (…) Jamais l’égalité de nature n’a été partie intégrante de l’idéologie démocratique athénienne.
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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 09:09

Beloeil - 2013 05-001

 

Dans la préface de son beau recueil,  Trésor des moralistes du XVIIIe siècle, Cyril Le Meur, suggère un séjour près de Mons en Belgique, à Beloeil, fief de la famille du Prince de Ligne : 

 

« Beloeil est l’un des plus beaux jardins-paysages d’Europe ; il mêle le style français classique, et le style anglais à la mode dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ». 

 

Nous avons suivi son conseil.

 

Voici le compte rendu en image de cette balade d’un samedi de mai, sous un ciel chargé – ce qui aura eu mérite de dissuader cohortes de fâcheux d’envahir le parc. 

(Cliquer sur les images pour grand formats)


Beloeil - 2013 05-026

 

 

Beloeil - 2013 05-003« La vie que je menais à on cher Belœil, où des guerres, des voyages et d’autres plaisirs m’empêchaient d’être autant que je l’eusse voulu, était fort heureuse. J’allais lire sans être presque habillé dans mon île de Flore, où mon bateau volant retiré me sauvait des importuns, et d’où j’allais à mes ouvriers. Je revenais me baigner dans mes jolis bains, à côté de ma chambre. Je me couchais et me rendormais, ou écrivais dans mon lit, à l’ordinaire jusqu’à trois heures et demie que je dînais avec une douzaine d’officiers de mon régiment. »

 

« Deux femmes d’esprit, et de bonté et d’instruction, qui sont ici, à force d’avoir lu Chateaubriand - Le génie du christianisme -, pourraient intituler leur conversation La rage du christianisme ».  

 

Beloeil - 2013 05-028« Je n’ai rien vu de plus heureux que le temps de mon enfance, et jusqu’à l’époque de la révolution flamande, à Belœil. Chansons de jeunes filles à leurs portes, des gardeurs de troupeaux dans les bruyères, de jeunes soldats en semestre, des faneuses, des chasseurs. Rondes, danses au-dessus et au-dessous d’une corde. Feux de Saint-Jean. Couronnes et guirlandes dans les rues. (…) Vingt bateaux sur mon étang. Joutes et combats qui s’y faisaient pour se jeter dans l’eau. Tocsin sur les loups. Affût aux lapins. Chaque jour de Belœil et surtout de mon sauvage Baudour était une journée de fêtes ». 

 

« Montaigne ne s’est pas douté de sa profondeur et de la finesse de ses observations. Je suis pour lui comme Condé pour Turenne. Que ne donnerai-je pas, disait-il, pour causer une heure avec lui ? Montaigne était, à l’orgueil près, tout le Portique d’Athènes à la fois. On voit partout le bon homme, le bon cœur, la bonne tête. Il a deviné le monde ; il a vu le passé, le présent l’avenir, sans se croire un grande sorcier ».

Beloeil - 2013 05-015

« Voltaire, l’homme que j’admire le plus, a prononcé trois ou quatre grande vérités. HoraceBeloeil - 2013 05-004 en a dit une couple ; Ovide n’en a pas dit, ni Virgile non plus. Lucrèce en a cherché et n’en a pas rencontré. Les deux Rousseau en ont embelli ou dénaturé, l’un en beaux vers, l’autre en belle prose. Voilà à peu près cependant tous les instituteurs du genre humain. Les deux hommes qui n’ont pas prétendu à cet honneur, sont les deux seuls véritables : c’est La Fontaine et Montaigne. C’est chez eux que vous trouverez le plus de vrai et de neuf, retourné de mille façons différentes par les prétendus précepteurs de nos jours ». 

 

 

 

 

 

 

« Molière est moraliste, Regnard n’est que moqueur ». 

Beloeil - 2013 05-005

 


 

N’ayant pu résister à la tentation, nous sommes évidement ressortis du château avec des livres :

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« Prince rose, enchanteur de l’Europe, prince chéri : jamais les qualificatifs flatteurs ne firent défaut à celui que Goethe appelait « l’homme le plus gai de son temps », dont les Contes immoraux sont les confessions librement transposées.

Au fil de ses amours, qui de ville d’eau en ville d’eau, entraînent le lecteur au travers de l’Europe, l’auteur observe ses semblables et le monde avec un détachement sarcastique. La légèreté d’esprit et de ton du récit recouvre une conception dédramatisée, tolérante de l’amour, aussi éloignée des émotions des « âmes sensibles » que du cynisme des libertins de Laclos : c’es l’œuvre d’un homme pour lequel le sentiment amoureux aura en définitive compté plus que tout » 

Quatrième de couverture

 

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Afin de faire bonne figure avons aussi mis en notre panier de bons mots ce petit recueil sorti chez Arléa.


« Aphorismes, pensées & fragments » reprend un extrait des sélections de Madame de Staël (pensées), « sans retenir la sélection des lettres du prince, mais en y ajoutant un large choix tiré des Fragments de l’histoire de ma vie, que Charles-Joseph de Ligne appelait « mes posthumes », et qui ne furent publiés qu’en 1928 ». 

 

 

Extrait de la préface de Madame de Staël :


« … il y a toujours de l’esprit et de l’originalité dans tout ce qui vient de lui ; mais son style est souvent du style parlé, si on peut s’exprimer ainsi. Il faut se représenter l’expression de sa belle physionomie, la gaieté caractéristique de ses contes, la simplicité avec laquelle il s’abandonne à la plaisanterie, pour aimer jusqu’aux négligences de sa manière d’écrire.

Mais ceux qui ne sont pas sous le charme de sa présence analysent comme un auteur celui qu’il faut écouter en le lisant ; car les défauts mêmes de son style sont une grâce dans sa conversation. Ce qui n’est pas toujours bien clair grammaticalement le devient par l’à-propos de la conversation, la finesse du regard, l’inflexion de la voix…. »

   

 


 

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« On dit : si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on ? Il est remplacé, et cela va. On dit : si nous ne faisons pas telle chose cette année, qu’est-ce qui arrivera ? rien. Si tel changement n’a pas lieu dans l’administration, tout est perdu. Non, tout s’en tire. Il faut faire, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on le fait pas, cela revient encore à peu près au même ». 


Album photographique complet
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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 18:48

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En cette période de la fin d’un monde, et tandis quelques hurluberlus investissent les pentes du Pech de Bugarach, plutôt que de sombrer dans l’hystérie apocalyptique, ou, tout à rebours,  le dédain blasé, il m’est apparu plus ludique d’évoquer ce fameux calendrier maya au travers d’un petit amusement consistant à calculer et traduire sa date de naissance - ou tout autre événement du choix de chacun - en maya .

 

Un peu d’histoire est ici nécessaire.

 

Mais évoquons tout d’abord la notion de temps.
Si, selon les traditions, les civilisations optèrent soit pour une conception du temps linéaire, soit plutôt pour une conception cyclique, puisque de temps il s’agit, encore faut-il s’entendre sur ce que recouvre ce mot fort connoté. Etienne Klein, dans son excellent ouvrage Les tactiques de Chronos, pose les bases de la réflexion : « Le temps est seulement ce qui permet qu'il y ait des durées. Il est cette machine à produire en permanence de nouveaux instants. Il fabrique la succession d'instants et nous ne percevons en réalité que ses effets ».

 

2012 08 Mexique - Palenque027Ainsi, chez les grecs anciens, avec Héraclite, tout coule. Mais alors, s’interroge le physicien « si le temps était un fleuve, quel serait son « lit » ? Par rapport à quoi s'écoulerait-il ? Que seraient ses « berges ? ». Du côté Parménide, a contrario, le mouvement est pensé comme une succession de positions fixes. Auquel cas, conclut E. Klein, « tout devait pouvoir être décrit à partir d'un seul concept d'immobilité. Le devenir n'était donc qu'une illusion relevant du « non être ». ».

 

Si dans les civilisations premières, basées sur l’observation de la nature les conceptions cycliques du temps dominent, avec les physiciens nous entrons dans un temps linéaire, irréversible, et respectant le principe de causalité.
Reste le temps psychologique, le temps tel que perçu, mais c’est un autre débat.

 

Le calendrier dans lequel nous baignons, et qui nous apparaît si familier, en est réalité complexe. C’est qu’il conjugue tout à la fois des notions de cycles et de linéarité. Cyclique il l’est à travers la répétition des semaines, des mois et des saisons. Mais il est aussi inscrit dans la durée, avec une flèche du temps irréversible. Enfin, nous comptons le temps à partir d’un instant zéro choisit arbitrairement.
Ce système de calendrier, en son principe, est comparable à celui des mayas. Dans les grandes lignes les différences sont de deux ordres : d’une part les mayas comptaient de 20 en 20 (au lieu de 10 en 10 pour nous). D’autre part ils avaient deux calendriers imbriqués. Un calendrier profane, dit « vague » et un calendrier cérémoniel.
 
Aujourd’hui, les études archéologiques et historiques permettent d’affirmer, d’une part, que « l’intérêt des Mayas pour les dates qu’ils inscrivaient sur leurs stèles ne traduisait pas un culte du temps, mais exprimait le souci d’inscrire dans la durée le règne de leurs souverains. » (1); d’autre part qu’ils n’étaient pas astronomes mais astrologues et que « la complexité qui résulte de la combinatoire de multiples cycles est fonctionnelle ; elle permet au devin de choisir entre une multitude d’alternatives, les unes favorables, les autres non, et de contrarier les destins trop adverses ».

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Entrons dans le vif du sujet

Les mayas avaient donc deux calendriers dont l’origine est à rechercher chez les Olmèques (base commune de tous les calendriers méso-américains)

 

Tzolkin-noms-20-jours.JPGLe Tzolkin

Le premier de ces deux calendriers est un calendrier divinatoire et cérémonie, appelé tzolkin. Sa durée est de 260 jours.
S’y combinent 20 noms de jours (imix, ik, etc…) aux chiffres allant de 1 à 13.
Dans ce système, le même jour, ne réapparaît qu’au terme de 13 x20 jours.

 

La Haab

Le second calendrier, nommé haab, est un cycle solaire dit « vague » qui comprend 360 jours (18 mois de 20 jours) + 5 jours, souvent considérés comme néfastes.

 

Inscription des jours dans les deux calendriers

Un jour est défini à la fois par sa position dans le tzolkin et dans le haab.
Les cycles de tzolkin et du haab se combinent sur le modèle d’une roue dentée imbriquées et il faut attendre 52 années vagues ou 73 cycles cérémoniels pour que la désignation d’un jour dans les deux cycles se répètent : c’est la roue du calendrier. 
(Pour déduire ces deux nombres – 52  et 73 – il faut trouver le plus petit commun multiple, ici 5. 365 / 5 = 73 et 260/5 = 52)

french_tzolkin_tun.gif 

Le compte long

Afin de pouvoir inscrire leur histoire dans la durée les mayas ont inventé le compte long (ils comptent de 20 en 20 et non de 10 en 10). Ainsi le décompte des jours se défini en cinq unités de comptes distinctes, multiples de 20

 

1 Baktun = 144 000 jours
1 Katun =  7200 jours (soit près de 400 de nos années)
1 Tun =  360 jours
1 Uinal  = 20 jours
1 Kin = 1 jour

 

Nota : des unités de temps encore supérieures au Baktun ont été découvertes. Ainsi  le pictun qui fait 20 baktuns, soit près de 7885 de nos années. On a même identifié l’alautun, soit 8000 pictuns (unité qui frise l’inconcevable)

 

Point de départ du grand cycle AAA_Date-maya.jpg

Cette date fameuse, dans le compte long, s’écrit : 13.0.0.0.0 4 ahau 18 cumku.
(4 ahau est le jour de ce point de départ dans le calendrier rituel et 8 cumku, le même jour représenté dans le calendrier « vague »)
La correspondance dans notre calendrier est le 11 août 3114 av. J.-C (date maya : 4 ahau 8 cumuk)

 

Il est probable que cette date corresponde symboliquement à une nouvelle création du monde ( 13 baktuns = 1872 000 jours, soit 5124,37 années)
Ce point de départ du grand cycle (qui est encore le nôtre jusqu’au 21 ou 233 décembre 2012, selon les comptes), établi au jour mythique du 4 ahau 8 cumku de l’an 3114 av JC correspond à une antiquité très supérieure à toute présence maya et pour l’heure n’est relié à aucun événement.

 

Exemple du calcul d’une date dans le compte long

9.17.0.0.0 13 ahau 18 cmuku  signifie que depuis le point 0 se sont écoulés 9 baktuns (9 x 144 000 jours) 17 katuns (17x 7200 jours) 0 (le reste) pour atteindre le jour donné, soit le 13 ahau 18 cumku.

 

Temps linéaire et  temps cyclique

Ainsi se conjugue, dans l’imbrication des deux calendriers maya, le Tzolkin et le Haab, avec cette date mythique de départ du Grand Cycle, à la fois un temps linéaire et un temps cyclique.
Ce grand cycle long de 1872 000 jours ou 5124,3661 années apparaît comme ainsi une sorte de compromis entre temps linéaire (parce assez long) et temps cyclique (parce que durée finie).

 P1030085.jpg 

Calculer sa date de naissance en maya

Date choisie : 12 mars 1993

 

Tout d’abord il faut convertir la date choisie en son équivalent en nombre de jours du calendrier julien, en usage jusqu’à l’adoption de notre calendrier actuel.

 

Facteur corrélation : 01 janvier 2000  = 2 451 545 jours
A ce chiffre, pour atteindre le 12 mars 1993, il faut retrancher le nombre de jours écoulés avant le référentiel du 01 janvier 2000, donc  :

 

Oter 7 x365 pour arriver au 01 01 1993 puis ajouter 1 jour (année bissextile 1996) et enfin ajouter 71 (le 12 mars est le 71ième jour de l’année).

Le résultat est : 2 451 545 + 1 + 73 – (7x265) =   2 449 064

 

[Pour ceux qui préfèrent directement aller au résultat, il existe sur la toile des calculateurs automatiques, où il suffit de saisir la date que l’on souhaite obtenir en calendrier julien – d’un calculateur l’autre il peut y avoir quelques jours d’écart]

 

Maintenant convertissons notre résultat en maya :
On enlève à ce chiffre une constante de corrélation de 584 283 jours et ce total est divisé par chaque unité de temps maya
2 449 064 – 584 283 =  1 864 761 P1040925

 

Baktun : 144 000 jours
Katun : 7200 jours
Tun : 360 jours
Uinal : 20 jours
Kin : 1

 

Ici donc 1 864 761 / 144 000 = 12,97
(reste 1 864 761 – 12 x 144 000 = 136 761)

On obtient : 12 baktum

 

136 761 / 7200 = 19
(reste 136 761 – 18 x 7200 = 7161)

 

On obtient : 18 katun

7161 / 360 = 19,89
(reste 7161 – 19x360 = 321)

 

On obtient 19 tun

321 / 20 = 16,05
(reste 321 – 16x20 = 1)

 

On obtient 16 uinal et 1 kin

 

D’ou la date 12.18.19.16.1

 

Les calculs des jours rituels de l’année solaire s’obtiennent par des divisions par 13 20 et 365

calcul-maya.JPG

Bon le résultat peut ici également directement s’obtenir via un calculateur, mais il est toujours bon de comprendre le mécanisme, la méthodologie, qui y amène les écarts proviennent des arrondis). 


(1) Pour ce billet je me suis largement adossé sur deux excellent ouvrages consacrés aux mayas. D’une part, Les Mayas, avec des textes d’Eric Taladoire paru aux éditions Chêne. D’autre part un guide des Belles Lettres intitulé également, avec originalité, Les mayas, et écrit par Claude-François Baudez.

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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 10:57

L’explorateur et illustrateur Frédérick Catherwood (1799 – 1854), est celui-là même qui, avec son comparse et archéologue par goût John Lloyd Stephens, contribua par ses lithographies à faire connaître à un large public les ruines de la civilisation maya….

Frederick-Catherwood---El-castillo-de-Tulum.jpg 

Idol-at-Copan---Catherwood.jpgA cette époque (sommes en 1839), « il était difficile à un américain du nord d’accepter l’idée d’une ‘civilisation indienne’. Pour lui, l’indien était un barbare, à moitié nu, avec qui la guerre était une fatalité… (…) Les noms : Hernan Cortès, Pizarro, Bernal Biaz del Castillo n’évoquaient que pillages. Les noms : Aztèque, Maya, Toltèque et Inca ne se trouvaient dans aucun dictionnaire. Très peu de livres d’histoires les mentionnaient. (…) De cette coiffe d’oubli plaquée sur l’histoire des Amériques, le principal responsable a peut-être été William Robertson (1721 – 1793). L’historien homme d’Eglise écossais, dont on avait vanté The History of the Discovery and settlement of America, avait une idée très arretée de la culture américaine : ‘Ni les Mexicains ni les Péruviens ne peuvent prétendre à figurer parmi les nations qui méritent le nom de « civilisés »’ » (1)

 

Mais il n’est point l’heure encore d’évoquer les fabuleuses civilisations de la méso-amérique.

Cite-mayas---Catherwood.jpg  Statue-of-Amen-Hotep-III---Memnon---Thebes.jpg

Nous somme en 1833, le 07 novembre plus précisément, le jour où Frédérick Catherwood se rendit au Dôme de Jérusalem malgré les menaces, bien décidé  à en croquer l’intérieur. A cette époque entrer en telle mosquée se faisait pour l’infidèle au risque de sa vie.
Son périple l’avait conduit de Grèce, alors considérée comme La Mecque des étudiants en architecture, en Egypte, en tant que membre de l’expédition de Robert Hay de Linplum, dont l’objectif était de remonter le Nil. Nous étions alors en 1824 et la grande expédition durera plus de dix ans.


En 1832 il se trouvait à Tunis et en 1833 il mettait « la dernière main aux préparatifs d’une expédition au Sinaï et en Arabie pétrée » . Il faut dire qu’au fil des ans, Frédérick Catherwood s’était mis « à porter djellaba et turban, à étonner son ami Arundale par ‘ses manières orientales’, à parler couramment l’arabe, l’italien et l’hébreu. »
C’est de la sorte que le 07 novembre 1833, il entra sans façon en habit d’officier égyptien et portant un ‘firman le désignant expressément comme ingénieur  au service de Méhémet Ali. L’affaire manqua de tourner mal mais, par un heureux hasard, fut tiré d’embarras par le gouverneur de Jérusalem en personne. Voici un extrait du témoignage de Catherwood :

 
« … Autour de moi, 200 personnes semblaient s’enhardir mutuellement, prêtes à se ruer toutes à la fois sur nous. Un bref instant aurait suffi pour nous mettre en morceaux. Mais un incident est survenu qui a transformé le massacre probable en triomphe : l’apparition soudaine du gouverneur sur les marches de l’estrade. Quelqu’un s’est précipité vers lui et tumultueusement réclamé le châtiment de l’incroyant qui profanait l’enceinte sacrée. Le gouverneur s’est alors approché. Nous avions souvent fumé ensemble. Nous nous connaissions bien. (….) et ne pouvant imaginer que je me sois aventuré si loin sans l’autorisation du pacha, il s’est mis aussitôt à calmer la foule… ».

 Jerusalem-temple-mount-frederick-catherwood-plan-of-jerusal.jpg 
C’est ainsi que durant six semaines Catherwood put à loisir dessiner les intérieurs de la fameuse mosquée, croquis qui seront hélas tous perdus en 1847. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, il jouissait d’un blanc-seing qu’il comptait bien mettre à profit. Ce qu’il fit, jusqu’au jour où la rumeur de la visite prochaine d’Ibrahim Pacha à Jérusalem se répandit. Et notre aventurier jugea bon de décamper.


Mais qui était donc cet Ibrabim pacha, de son nom Méhémet Ali ?

 

A-la-recherche-des-mayas.jpgL’anecdote que je vais ici rapporter se trouve narrée dans le délicieux livre d’un archéologue américain, Victor W.von Hagen (1908 – 1985) que je viens d’entamer et dont toutes les citations de ce billet proviennent. Son titre, A la recherche des Mayas raconte par le détail l’épopée de l’archéologie américaine, et cela, on l’aura compris, au travers des figures hautes en couleurs des pionniers Frédérick Catherwood et John Stephens, « juriste par profession, voyageur par goût, archéologue par vocation ».

 

Mais présentons en tout premier lieu brièvement Méhémet Ali :


« … né en 1769 en Albanie, il avait fait son éducation dans un régiment turc. Entre deux massacres, il avait appris les rudiments du beau langage et des bons usages. Il s’esseya au commerce du tabac de Latakiech, puis le sultan l’envoya comme lieutenant à la tête de 300 soldats albanais pour soutenir l’expédition égyptienne du général Bonaparte. Méhémet Ali fit preuve d’une grande fourberie. Il aida Napoléon contre les Britanniques, puis les Britanniques contre Napoléon. Lorsque Lord Nelson eut annihilé la flotte française, il resta en Egypte et ne songea plus qu’à consolider sa propre position. Dans le chaos qui suivit les guerres napoléoniennes, il soutint les Mamelouks contre les Turcs, puis opposa les factions entre-elles et enfin invita leurs chefs en son palais pour les mettre d’accord, ce qu’il fit en les faisant tous massacrer » .

 

D’où l’anecdote. Le consul français en poste en Egypte lui ayant fait remettre un exemplaire du Prince de Machiavel. Le pacha s’empressa de le faire traduire, à raison de dix pages par jour.

 

« Au quatrième jour, Méhémet Ali dit à son traducteur : ‘Dans les dix premières pages je n’ai rien découvert de grand ou de nouveau (…) J’ai attendu. Les dix suivantes ne valent guère mieux. Les dix dernières ne contenaient que banalités. Je n’ai rien à apprendre de Machiavel. Pour la ruse, je m’y connais mieux que lui. Tu peux t’arrêter de traduire’ ».

 

De Frédérick Catherwood il n’existe qu’une seule représentation connue, une miniature indistincte ou on le voit campé devant une ruine du site maya de Tulum.catherwood-tulum.jpg The-figure-depicted-in-this-detail-view-of-a-lithograph-mad.JPG

 The figure depicted in this detail view of a lithograph made from one of Catherwood's drawings is presumed to be a possible representation of Catherwood himself. No other portraits of Catherwood are known

 

Casa Catherwood


(1) A la recherche des mayas, Victor W.von Hagen, 1973. Réédition Lux 2012. P 100 – 101.

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 22:13

Paul-Delaroche-Napoleon-a-Fontaineblau.jpg

 

« Ce qu'il a commencé par l'épée , je l'achèverai par la plume ... » se serait un jour écrié Balzac, grand admirateur de Napoléon. Autre indéfectible partisan du général corse fut celui qui sera nommé sous-lieutenant au sein du 6e régiment de dragons après Marengo, Stendhal. A l’étranger, chez l’ennemi même, certains éprouveront ce genre d’émoi. Ainsi Hegel et son petit mot devenu célèbre : « J'ai vu l'Empereur — cette âme du monde — sortir de la ville pour aller en reconnaissance ». Bien d’autres suivront dans les générations à venir ; des simples admirateurs aux dévots les plus furieux.

 

De la même façon, longtemps, au souvenir de mes leçons d’histoires en classes de primaire et au collège, Napoléon m’apparut tel un phare incontournable dressé sur la tempête de notre récent passé.
Du général de génie, de l’inventeur du Code civil, de l’Empereur de tous les français, qui avait réussi à étirer les frontières jusqu’aux confins de l’Europe, de tout cela on m’avait rebattu les oreilles, aussi bien à l’école que dans mon entourage immédiat.
Je fus un élève placide – à dire vrai moyennement intéressé par la période de l’Empire, préférant nettement le Moyen Age, la préhistoire et les civilisations antiques - , peu porté donc à la contestation de la parole des maîtres et des adultes porteurs de l’autorité.
Ce ne fut que plus tard, lorsque confronté à d’autres avis sur le bonhomme que me prit l’envie de vérifier les dires que j’avais, jusqu’alors, engrangés pour monnaies sonnantes et trébuchantes. Je pressentais bien que cette affaire épique participait sourdement au roman national, que cette biographie du grand homme relevait peut-être, de ce qu’on appellera plus tard le ‘story telling’. Mais je ne songeais point y trouver ce qui me sembla alors relever de la falsification des mémoires.

 

Je lus deux livres à charge.Napoleon-imposture.png
Celui de Roger Caratini tout d’abord,  l’année même de sa parution (1998) Napoléon, une imposture. La préface commençait de la sorte : « Ce livre n’est ni une biographie, ni un pamphlet contre Napoléon Bonaparte : il dénonce l’imposture qui a consisté à le dépeindre comme une des plus grandes gloires de l’histoire de France ». Si l’ouvrage est controversé – y figurerait certains côtés outranciers ou anachroniques -, il n’en demeure pas moins une lecture décapante et argumentée valant détour. 
Ensuite me fut offert Le crime de Napoléon de Claude Ribbe sorti en 2005, livre qui relatait les circonstances du rétablissement de l’esclave et la traite aux Antilles en 1802.

 

Il me manquait cependant une approche plus neutre, plus ‘universitaire, dirai-je, pour parfaire ou contredire mon sentiment sur l’épopée napoléonienne. C’est chose désormais faite avec la lecture de L’empire de Napoléon d’Annie Jourdan, étude synthétique rondement menée et agrémentée d’un glossaire critique fort utile. C’est là un livre que j’ai piqué dans la bibliothèque de ma fille ; il faisait partie de son nécessaire du début d’année scolaire.

 


Voici les notes de lectures – très partielles – que j’en ai tiré. Puissent-elles susciter l’envie de se plonger dans le livre.


Jourdan-titres.jpg

Une vie
Naissance d’une ambition
Un jeune homme solitaire
Empire-Napoleon.jpgA l’école militaire de Brienne, il a neuf ans (…). A cette date, ce n’est pas son génie qui frappe ses professeurs, mais ses lacunes. Médiocre dans les lettres et les langues, peu brillant en histoire et en géographie, s’il excelle, c’est dans les mathématiques et le calcul. (…) Sa solitude, il ne tarde pas à le meubler de lectures…
Entre-temps décède le père, Charles Bonaparte. Napoléon est promu chef de famille et compense le manque affectif et l’isolement par une maturité précoce et un sens pratique inédit.
A en croire Joseph, « ses habitudes étaient celles d’un jeune homme appliqué et studieux (..), un admirateur passionné de Rousseau, amateur des chef-d’œuvre de Corneille, de Racine, de Voltaire », qui lisait Platon, Cicéron, Tite-live et Tacite, Montaigne, Montesquieu et Raynal.
Depuis 1786, il est officier, sorti 42e sur 58 de sa promotion et doit apprendre le métier d’artilleur à Auxonne, ce qui ne l’empêche ni de poursuivre ses études littéraires et historiques, ni d’accumuler les congés dans son île natale.

 

En Corse, à plusieurs reprises, confronté à de vives déconvenues, Bonaparte en conclut que, vus de près, « les hommes valent peu la peine que l’on se donne (…) pour mériter leur faveur ». Il n’en continue pas moins d’admirer Paoli et de le soutenir. Jusqu’en juin 1793, il se refuse à croire en la perfidie du patriarche.
Menacé d’arrestation, rejeté de ses compatriotes, obligé de fuir au plus vite avec sa famille, Bonaparte n’a d’autre choix que de rentrer en France.
Sa première et véritable mission : la libération de Toulon. Entre juin et septembre 1793, le jeune capitaine s’affirme non seulement comme patriote, mais encore comme patriote jacobin. (…)
Sa lettre du 22 juin 1792 en dit long à ce sujet, où il taxe les jacobins de « fous ». (…) Si, dans la plupart de ses lettres et de ses textes, il célèbre l’union et la modération, il encourage malgré tout Joseph à « ménager ceux qui peuvent être et ont été nos amis ». Déjà apparaît chez le jeune officier l’opportunisme qui lui sera propre et que dénonce à la même époque son frère Lucien : « … je le crois capable de volter casque ».

 


Un militaire cultivé et la découverte d’une ambition
Jean-Auguste-Dominique-Ingres-Napoleon-Ier-sur-le-trone-i.jpgChasser les anglais de Toulon : La fameuse victoire du 29 frimaire an II (23 décembre 1793) ne transforme pourtant pas du jour au lendemain le jeune officier corse en héros national, tout juste en général de brigade. (…)
Dans les 6 mois qui suivent, le général de brigade reçoit le commandement de l’artillerie à l’armée d’Italie et conçoit ses premières stratégies en vue de la campagne à venir. Campagne qui ne verra pas son accomplissement, car le célèbre Carnot s’y oppose, et la chute de Robespierre et de ses partisans coupe net tout espoir d’imposer d’autres vues. Bonaparte, qui a donc échappé de justesse à la répression thermidorienne, doit se contenter d’un poste au bureau topographique de la Guerre.
Bonaparte ne perd pourtant pas son temps (…) mais cultive des relations de tous genres dans l’espoir d’un avenir plus clément. Qu’il ait des raisons d’espérer, c’est ce que confirme la décision de Barras de l’avoir à ses côtés le 13 vendémiaire an IV, pour mettre un terme aux agissements  des sections royalistes : une journée qui transforme l’inconnu du bureau topographique en général Vendémiaire. (…) Ces  premiers succès ne brisent point son rêve d’une brillante campagne italienne et il assiège le Directoire des projets les plus audacieux. (…) Carnot se décide à le nommer commandant de l’armée d’Italie. Entre-temps, le général a rencontré Joséphine de Beauharnais, dont il est tombé amoureux. Il est un proche du directeur Barras. L’une et l’autre lui facilitent l’entrée dans le ‘beau monde’ parisien. C’est ainsi que meurt le 4 germinal an IV Buonaparte et que naît Bonaparte. L’étranger s’est définitivement francisé.

 

Ce qui séduisit Barras, ce fut le contraste entre la faiblesse corporelle du jeune homme et la force de son énergie, l’agitation de son esprit, « le mérite d’une activité courageuse ». (…) Mais sans doute pensait-il également que ce protégé se laisserait aisément diriger et serait un soutien énergique et fidèle au Directoire exécutif.
Envoyé en Italie en 1796, il a conquis en mai le Piémont et la Lombardie (…). Les victoires audacieuses du jeune général, la puissance de ses vues et l’énergie de l’exécution contribuent à raffermir cet ascendant auprès des soldats et des officiers.
A l’admiration s’ajoute bientôt la reconnaissance. Car le paiement de la solde se fait en numéraire, le pillage est parfois toléré. (…) Au fil de ses succès italiens, Bonaparte découvre aussi son talent de stratège. Il instaure des pratiques qui lui concilient les militaires : nouveaux grades, récompenses symboliques ou matérielles, avantages particuliers, armes d’honneur.
Auprès des civils qui le rejoignent à Milan, une autre tactique s’impose. Il ne s’agit plus de briller en tant que général victorieux, mais de séduire par les activités de l’esprit. (…)  Décrit par le botaniste Thouin, Bonaparte fait preuve d’une grande amabilité vis-à-vis de ses visiteurs. Le général en chef, écrit-il, fête ‘beaucoup les personnes invitées, rappelant à chacune ce qu’elle avait produit de plus marquant et parlant de ses ouvrages en homme de goût’. Ce qui frappe ici c’est que Bonaparte soit si bien informé. (…) Un des visiteurs – l’écrivain Arnault – en vient à se demander si la déférence de Bonaparte envers, écrivains, artistes et savants émane d’une véritable sympathie ou d’un calcul politique et si l’amitié que lui voue le général ne découle pas du désir d’avoir ‘à sa disposition un représentant de la littérature de l’époque’. (…) Mieux que personne avant lui, Bonaparte a compris de quel poids pèse l’opinion publique dans la renommée.
Son génie consiste plus précisément à parler à chacun son langage et à témoigner un vif intérêt à quiconque jouit d’une certaine réputation.

Peinture-de-Meissonier--1814-Campagne-de-France---Apres-la.jpg 

Les lettres dont il assaille le Directoire trahissent une autorité impérieuse et la conscience de sa valeur et de sa puissance. Il est le maître de l’Italie. Et il le sait. (…) C’est donc un tout autre homme qui revient en France. Un homme qui, entre-temps, s’est acquis une clientèle, celle de Talleyrand, par exemple.
La campagne d’Egypte qui s’amorce quelques mois après le retour à Paris va permettre à Bonaparte de réaliser un rêve de jeunesse : le fameux rêve oriental… (…) N’a-t-il pas avoué à Bourienne : ‘l’Europe n’est qu’une taupinière. Tout s’use ici. Il faut aller en Orient ; toutes les gloires viennent de là’ ? Le nouvel Alexandre perçoit dans cette expédition le moyen ou jamais de rester dans les mémoires (…).
Le but visé en est précis, même s’il ne s’exprime pas ouvertement : valoriser l’étrange figure de Bonaparte. (…)
Bonaparte savait séduire les hommes par une apparence d’équité, d’humanité, de sincérité, par son activité et son énergie, sa curiosité et son intérêt pour les sciences, les lettres et les arts, et par ses initiatives débordant d’admirables promesses.

  ous l'Empire, Girodet profitant d'une messe au château de

Sur la terre des anciens pharaons, l’aventure sera moins agréable que prévu. (…) (Et si) la création de l’Institue d’Egypte et de La Décade égyptienne contribue au prestige de la campagne et assure Bonaparte d’une curiosité soutenue et d’une réputation scientifique accrue, en fructidor an VII, de plus en plus de voix s’élèvent, jusqu’au Conseil des Cinq-Cents, pour regretter son absence, pour s’interroger sur une expédition qui, avec le recul du temps et la situation déplorable, apparaît comme un piège tendu par Pitt et Talleyrand pour se défaire du Héros. (…) Les pires rumeurs circulent, stimulées par la presse étrangère. Bonaparte serait malade, blessé, voire assassiné. Et puis arrive l’incroyable nouvelle : tel Ulysse, le général débarque à l’improviste. De Fréjus à Paris, la traversée est un voyage triomphale.

 

L’impossible légitimité
Le 18 brumaire, ou la journée des Dupes ?
A son arrivée à Paris, un enthousiasme général accueille la Vainqueur de l’Egypte. (…) Le bruit court, adroitement colporté, que Bonaparte revient pour conclure un traité avec la Turquie, ce qui permet évidemment d’occulter le fait que le vainqueur a abandonné son armée. (…) Le héros, tout comme à son retour d’Italie, s’enveloppe de mystère. Il affiche une simplicité, une modestie, une réserve qui font l’admiration des parisiens. Il attend son heure et affecte de se plaire auprès des savants, des écrivains, des musiciens et des artistes, tandis qu’il reçoit discrètement de futurs acolytes : Regnaud de Saint-Jean d’Angély, Roederer, Talleyrand et qu’il tente de se concilier les membres influents des deux Conseils.
En ce mois d'octobre 1799, Bonaparte a-t-il été réellement sollicité, ainsi qu'il le prétendra plus tard, par divers partis : démocrates, Clichyens, royalistes, parti de Barras ou modérés, dont Sieyès est le chef ? De fait, les Clichyens se terrent et se taisent, les royalistes complotent certes, mais sans succès. (...) Les démocrates n'ont aucune raison de détruire un édifice qu'ils croient capable de fonctionner. (...) Quant à Barras, ses velléités conspiratrices sont relativement modestes. Il souhaite tout au plus modifier la composition du Directoire (...). Libéraux, idéologues et modérés souhaitent réviser la constitution et renforcer l'exécutif. (...) Aucun des projets n'envisage une dictature, bien au contraire, puisque chacun a conçu un garde-fou – un tiers pouvoir – à opposer à une éventuelle usurpation.
Parmi les conjurés invoqués après coup, il y en a donc peu de réels. Seul Sieyès est prêt. Seul, il cherche véritablement une ‘épée’. (…) Talleyrand depuis l’an IV est un partisan – quoique modéré – du Héros italique. L’idée initiale est d’opérer un coup d’Etat qui permette de réviser la Constitution de l’an III, de manière à renforcer le pouvoir exécutif, sans détruire pour autant la République. L’intervention militaire doit avoir avant tout un effet dissuasif, et le sabre, à peine brandi, réintégrerait son fourreau. C’est compter sans le talent de manipulateur de Bonaparte, qui n’entend pas demeurer dans un rôle subalterne.
Francois-Bouchot.jpgAdvient alors le 18 brumaire, où, sous prétexte d’un complot jacobin, les Conseils décident de se transporter au palais Saint-Cloud, ainsi que le stipule la Constitution. Leur garde est confiée à Bonaparte, qui reçoit le commandement de la garnison parisienne. Ce fameux jour, justement, le général bouge à peine de chez lui, si ce n’est pour aller au Luxembourg prendre connaissance de la décision des Conseils. (…) La date qui est entrée dans l’Histoire ne fut donc qu’une journée préparatoire. Et c’est le lendemain seulement que s’effectua le véritable coup d’Etat. (…) Le 18, tout fut « à la ruse », le lendemain y ajouterait la violence. Arrivé le 19 à Saint-Cloud à la tête de ses troupes, Bonaparte croit facilement impressionner les Conseils. Les députés ne l’entendent pas ainsi et s’insurgent au cri de « à bas, le Dictateur » ! On lui ôte la parole, on se saisit de lui. Le militaire est Lucien, alors président du Conseil, qui sut réconforter son frère et persuader les soldats qui les « représentants du poignard » avaient osé porter la main sur leur général. L’affaire est alors rondement menée. Murat et ses hommes dispersent les députés, en rassemblent suffisamment pour former un simulacre d’assemblée qui se voit confier la tâche de suspendre provisoirement le Corps législatif, de dissoudre le Directoire et de nommer deux commissions législatives et une commission exécutive, avec pour membres : Sieyès, Ducos et Bonaparte.
Pourquoi avoir imposé à l’Histoire la date du 18 brumaire, qui ne fut qu’une journée préliminaire et qui ne peut être confondue avec l’événement ? (…) Quinet ici aussi, révèle la supercherie – et, après lui, bien des historiens actuels. Car, au 18 brumaire la patrie ne courait plus aucun danger. Les armées étaient partout victorieuses, la situation économique , financière et sociale se redressait ; la République se consolidait. Si un danger réel menaçait la France, c’était seul celui que présentait les conjurés.
La partie libérée des soi-disant dangers, restait à Bonaparte à s’imposer dans le nouveau gouvernement. (…) Le jeune militaire réussit à imposer ses vues, entre autres dans la nomination des ministres – son ami Berthier devient ministre de la Guerre. Bonaparte s’affiche en outre comme le conciliateur face à Sieyès qui envisage de faire arrêter les néojacobins du Conseil des Cinq-Cents, et, surtout, il s’entend admirablement à le faire savoir aux français, par l’entremise de la presse. Bref, le 18 brumaire prend une autre tournure que celle qu’avait prévue Sieyès, qui fait bientôt figure de dupeur de dupé. (…) De ce point de vue, le 22 frimaire an VIII est une victoire décisive. Bonaparte, devenu premier consul, l’emporte définitivement sur son acolyte, confiné à la présidence du Sénat. (…) Qu’il en allât (ainsi) incite non point à en conclure à l’ascendant irrésistible du Héros, mais à s’interroger sur les appuis qu’il a trouvés et leurs motivations. (…) Ce qui ne fait aucun doute, c’est que Bonaparte cacha son jeu aussi longtemps qu’il le put et arbora le masque de Washinghton, alors que lui-même se rêvait en César.
Le 18 brumaire est une des plus grosses supercheries de l’histoire de France.

Raffet-Ils-grognaient--et-le-suivaient-toujours.jpg  


Le Premier consul : d’un coup d’Etat à l’autre
La France n’a pas applaudi unanimement à l’instauration du Consulat. A Paris, en effet, le peuple ne manifeste qu’indifférence. (…) En province plusieurs départements refusent de publier le décret du 19 brumaire, qui proclame l’institution du Consulat provisoire. La plupart des clubs jacobins et des cercles constitutionnels protestent contre l’usurpation. un mois après le 18 brumaire, il semblerait même que 20 départements français n’aient pas encore communiqué leurs adresses de félicitations, tandis que 13 seulement auraient adhéré au coup d’Etat dès le 27 brumaire. (…) Dans l’armée, l’allégeance au Héros italique, n’est pas inconditionnelle ni générale. Et fort nombreux sont les mécontents parmi les soldats et les officiers.
Cette image d’une France divisée, méfiante, indifférente, n’était pas pour plaire au nouveau chef de la République. (...) Le coup d’Etat fut suivi d’une épuration du personnel administratif. A Paris, 70% du personnel municipal aurait ainsi été destitué. Plus violentes sont les mesures mises en œuvre dans les provinces, où des tribunaux militaires sont chargés de mettre fin au brigandage, à la désertion, ou tout simplement à l’opposition. En Provence et dans le Bas-Languedoc, 461 personnes sont jugées et 266 condamnés à mort. (…) La repression est sévère dans les mois qui suivent l’instauration du Consulat. (…)
Répressions militaires et judiciaires, mais aussi censure, pour imposer le silence aux voix dissonantes. Dès février 1800, sur 73 journaux, seuls 13 sont maintenus. Au théâtre, Fouché exige un examen préalable des pièces à l’affiche. (…) Le Constitution de l’an VIII est portée au suffrage universel et acceptée à une vaste majorité par la grâce des manipulations du ministère de l’Intérieur qui gonfle le nombre de participations et compte les abstentions comme votes positifs.Fouche.jpg
Les quelques réalisations entreprises au cours des premiers mois ne suffisent pas pour poser Bonaparte en chef suprême. (…) Les brumairiens furent rapidement déçus par le cours autoritaire insufflé au régime ; quant aux démocrates et aux royalistes, nombreux étaient furieux de s’être abusés (…) L’insatisfaction est perceptible dès la deuxième campagne italienne de Bonaparte (mai-juin 1800) Au rythme des déconvenues corses, des trahisons de Joséphine, des intrigues de ses proches et des prétentions de ses frères, Bonaparte s’est dépouillé de ses illusions d’antan. Il est devenu méfiant, soupçonneux. (…) De retour de Marengo, auréolé de gloire et accueilli avec enthousiasme par la population, il demeure taciturne et mécontent.
Les complots plus ou moins sérieux qui se succèdent dans l’été et l’automne 1800 vont lui permettre de se débarrasser des opposants jugés dangereux et de décréter des tribunaux spéciaux, dépourvus de jury (…) Cette nouvelle vague de répression s’amorce par l’arrestation de 130 ‘anarchistes’ et l’exécution des coupables ou d’hommes présumés coupables. (…)
En 1800 – 1801, quand le Premier consul accélère l’élaboration du Code civil, dont les articles sont portés successivement devant le Tribunat et le Corps législatif, plusieurs sont rejetés. A la grande fureur de Bonaparte, qui suspend la présentation des projets. Le Sénat, quant à lui, a la fâcheuse idée de manifester des velléités libertaires (…) Nouvelle fureur de Bonaparte, qui ressent cela comme ‘une injure personnelle’ (…) La réaction violente du Premier consul ébranle l’opposition des sénateurs, mais non celle des tribuns. Qu’à cela ne tienne ! La loi portant que le premier renouvellement du Corps législatif et du Tribunat doit avoir lieu en l’an X, Bonaparte décide sans plus attendre de renouveler le cinquième des deux corps et de se débarrasser « de 12 à 15 métaphysiciens bons à jeter à l’eau ». Parmi eux, Benjamin Constant, qui avait osé révéler les défauts du système et dénoncer le despotisme naissant.


Le dictateur de la République
talleyrand.jpgLe plébiscite de 1802 en faveur du Consulat à vie sonne la victoire de Bonaparte et le véritable début de sa puissance. (…) Le général devenu législateur et magistrat se fait dictateur. (…)
Il en profite tout aussitôt pour modifier la Constitution et mutiler les prérogatives des parlementaires. Le Tribunat et le Corps législatif perdent toute prééminence au profit du Sénat, lui-même placé sous prétexte d’efficacité, mais aussi de sorte à garder le secret des délibérations. Reste donc un simulacre de représentation nationale. (…)
Tout au long de l’année se succèdent ainsi des mesures qui vont dans le sens d’un affermissement du pouvoir, ou plutôt d’une usurpation, puisque Bonaparte impose son impérieuse volonté. (…) Il en va donc ainsi du Consulat à vie, mais aussi de l’institution de la Légion d’honneur (…) Le Concordat ne fait pas non plus l’unanimité, surtout dans les armées, non plus qu’au Tribunat ou au Corps législatif (…) Le rétablissement de l’esclavage et la loi sur l’instruction publique suscitent la désapprobation tant du Tribunat que des députés. (…) En vain. Désormais, seuls importent les intérêts des notables. (…)
Certes, les insoumis et les incorruptibles ne sont qu’une minorité, mais c’est une minorité opiniâtre, qui ne se lasse pas de protester et ne se laisse ni rebuter par la crainte ni séduire par les récompenses. Parmi eux, Volney, Cabanis, Destuttt de Tracy, Garat, Lanjuinais, Lambrechts, Grégoire, Carnot, Constant, Chénier, Daunou, Ginguné, et d’autres encore. (…) Ce qui est certain, c’est que Napoléon dispose tout à la fois des armées, de la police, des finances, de l’administration, des postes, de la presse, des ministères, tandis qu’il contrôle les trois corps législatifs et le Conseil d’Etat. (…)
En 1804, quand il est question de proclamer l’Empire, au Conseil d’Etat, 7 voix sur 20 s’y opposent. (…) Carnot met en garde les français : Napoléon ne va-t-il pas avoir « toute la force exécutive dans les mains et toutes les places à donner » ? En vain. La majorité silencieuse accepte cet ultime abus de pouvoir (…) L’Empire proclamé, les résistances persistent (…). En 1808, Grégoire s’insurge : contre l’adresse de félicitation votée par le Sénat à l’occasion du rétablissement de la noblesse…
Au vrai, et on a tendance à les passer sous silence, les résistances sont perceptibles dans tous les corps de l’Etat. (…) Le clergé, depuis l’excommunication de Napoléon par pie VII, manifeste ouvertement son désaccord ; la bourgeoisie de négoce, de banque et de rente mène une guerre « couverte » contre l’Empereur (…) Les préfets eux-mêmes ne sont pas toujours des modèles d’obéissance. Enfin il y a les individus qui n’accepteront jamais le nouvel ordre des choses. (…) Germaine de Staël et Benjamin Constant, condamnés à l’exil ; Chateaubriand qui, depuis la mort du duc d’Enghien, se refuse à toute concession. (…)
L’acceptation volontaire ou forcée est certes motivée en partie par les intérêts – places, honneurs, titres, récompenses-, par la crainte – exil, destitution, disgrâce, misère-, mais tout autant par l’impuissance. (…) Tel fut le sort du poète Désorgues, enfermé à Charenton pour son célèbre épigramme : « Oui, le grand Napoléon est un grand Caméléon »…  La séduction opère de même, ces fameux « hochets », conçus par Napoléon pour mener les hommes.

naplouvre.jpg 


Le machiniste ou l’art de la manipulation
Napoléon excelle dans la manipulation (…) Grégoire affirme que celui qui institue l’Empire donna lieu à de nouvelles falsifications pour grossir la prétendue majorité des votes et compter les abstentions comme autant de votes positifs.(…)
Parallèlement aux infractions discrètes, Napoléon, afin de mieux tirer encore (des récompenses honorifiques), donne aux uns pour attiser l’envie des autres. Aussi ceux qui se voient dotés de sénatoreries sont-ils jalousés par les moins chanceux qui espèrent faire partie des prochaines dotations et, pour ce faire, adoptent l’attitude qu’exige Napoléon. (…) Bref, un autre de ses talents consiste à diviser pour mieux régner.
Les manipulations s’exercent sur les lois et les institutions, sur la presse et l’imprimerie, les élections et le mode de suffrage, mais aussi sur ce qui touche à la conscription ou aux finances (…)


Une œuvre
« Il a toujours gâté la plume à la main ce qu’il avait fait avec l’épée » affirme Stendhal. Propos surprenants de la part d’un admirateur de Napoléon.


Napoléon, politique

Les institutions : nouveauté ou héritage ?
Après la pacification intérieure et extérieure réalisée durant le Consulat, le 21 mars 1804, estcode-civil.jpg promulgué le Code civil, ne comprenant pas moins de 36 lois et 2281 articles. Ce code, le ‘code du siècle’ d’après Napoléon, ratifie les acquis de 1789 : l’égalité civile devant la loi, l’abolition du régime féodal, la liberté individuelle, la liberté de travail, de conscience, la laïcité de l’Etat. Il entérine le droit de propriété – et l’irréversibilité de la vente des biens nationaux. Mais il interprète à sa façon l’égalité des droits, en faveur des employeurs et aux dépens des ouvriers, en faveur des maris et aux dépens des femmes, en faveur du père et aux dépens des enfants. Ces réalisations rapides et spectaculaires feront la fierté du Premier consul et de l’Empereur, à tel point qu’il s’en attribue la paternité. Le code est baptisé Code Napoléon.
Mais c’est passer sous silence tout ce que cette législation civile doit à la Révolution. (…)
Parmi les autres réalisations dont se félicitera l’exilé de Sainte-Héléne, il y a encore les préfets, la justice, les finances et la fiscalité, la Banque de France et l’armée. Mais ici aussi, Bonaparte parachève plus qu’il n’innove. (…)
Le Code pénal, terminé en 1810, diffère de celui crée en septembre 1791 par l’aggravation des peines, mais introduit en revanche le concept de ‘circonstances atténuantes’. (…)
La conscription : décrétée sous le Directoire, à l’époque de la crise de 1798. Sous l’Empire elle deviendra un des devoirs incontournables des français.


Le mépris des hommes
Fouché s’avère indispensable à la police dont le ministère lui avait été confié sous le Directoire, tandis que Talleyrand redevient ministre des Affaires extérieures (…)
Malgré la défiance croissance que manifeste l’Empereur pour son ministre de la Police et les manœuvres intempestives de ce dernier, Napoléon ne se résout à lui ôter définitivement sa place qu’en 1810. Pourtant, dès Marengo, Fouché avait comploté et il complotera jusqu’en 1815, où il est responsable de la seconde abdication.
Aux affaires étrangères se trouve l’autre génie de l’intrigue : Talleyrand. (…) En 1808, il se concerte avec Fouché pour désigner un successeur à l’Empereur (…) Tombé en disgrâce, Talleyrand perd sa place de grand chambellan. (…) Fouché ‘le crime’ et Talleyrand ‘le vice’ se concerteront plusieurs fois encore, toujours au détriment de leur Empereur, et, de plus, en vue de satisfaire leurs propres ambitions. (…) Napoléon fit l’erreur de les sous-estimer (…)
De l’indulgence, Napoléon en a eu aussi paradoxalement pour Chateaubriand, relativement peu inquiété sous l’Empire en dépit de ses impertinences, tandis qu’à l’inverse, Mme de Staël est interdite de séjour en France, en dépit de tout ce qu’elle envisage de concéder. (…)
L’aveuglement tragique de Napoléon démontre à quel point il se voit et se croit irrésistiblement et infiniment supérieur, sous prétexte de son génie, mais aussi des faveurs, fortunes, titres et places qu’il distribue arbitrairement. Oublie-t-il que ces hommes, il les a blessés, humiliés, tyrannisés ?


L’Europe de Napoléon
On peut difficilement imputer aux seules puissances européennes la tragédie impériale. Ce qui précède démontre que si l’Angleterre en porte une part non négligeable, bien des responsabilités incombent à Napoléon lui-même, qui, fort de ses succès, ne sut presque jamais résister au désir de profiter de ses victoires (…) Et ce qu’il regrette, ce qu’il pleure, c’est non d’avoir mis l’Europe à feu et à sang, mais d’avoir échoué dans la réalisation de son grand dessein. napsainthelene.jpg

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 17:47

2011 04 - Crete 670

Strabon rapporte dans sa Géographie, (livre X-4, chapitre 14) : « Des trois villes fondées par Minos, la dernière, Phaistos, fut détruite par les Gortyniens : elle était située à 60 stades de Gortyne, à 20 stades de la mer et à 40 du port de Matalon. Quant à son territoire, il est encore occupé par ceux-là même qui l'ont détruite. Comme Phaistos, Rhytium est actuellement tombé au pouvoir des Gortyniens. Dans Homère les noms de ces deux villes sont déjà réunis : «Et Phaistos et Rhytium» (Il. II, 648). Phaistos passe pour avoir vu naître Epiménide, le même qui {le premier} procéda aux purifications au moyen des vers ou formules en vers. Lissên dépendait également du territoire de Phaistos. Quant à Lyttos, dont nous avons déjà fait mention précédemment, elle a pour port Chersonnésos, lieu célèbre par son temple de Britomartis. En revanche, les villes dont les noms figurent dans le Catalogue d'Homère à côté du sien, à savoir Milet et Lycastos, n'existent plus. Les Lyttiens ont pris pour eux le territoire de la première et les Cnossiens celui de la seconde après l'avoir préalablement détruite. ».

 

2011 04 - Crete 713Depuis les ruines du palais de Phaistos, posées en surplomb de la plaine de la Messara sur la colline d’Agios Ioannis, la vue sur les cimes enneigées, même en été,  de l’Asteroussia et de l’Ida est magnifique. Déambulant sous un soleil de printemps parmi les vestiges d’un si lointain passé, comment ne pas être séduit par la paix des lieux (les touristes se font relativement peu nombreux au-delà de Cnossos) ? La tentation est grande, en effet, d’imaginer la douce indolence insulaire de ces minoens, ce peuple si peu belliqueux qu’ils en oublièrent longtemps de fortifier leurs cités. Vision fantasmée sans doute. Il n’empêche, alors que dans tout  le bassin méditerranéen  se trouvait ordinairement répandue la pratique de l’esclavage et de la corvée, de maîtres et d’esclave en dans la civilisation minoenne il semble y en avoir eu que fort peu.

 

Les spécialistes s’accordent sur une apogée de la civilisation minoenne entre 1700 et 1450 av JC ; période donc du rayonnement de cette culture que d’aucuns ont pu qualifier de « thalassocratie minoenne». La Pax Minoica régnait, et les cités, à l’ombre des palais étaient florissantes. Ainsi, pour prendre les principales bâtisses royales, outre Cnossos, où résidait le légendaire Minos, il devait faire bon vivre à Phaistos, Zarkos ou encore en la2011 04 - Gournia 01 plaine de Malia. D’autres cités de moindre importance, telle la cité côtière de Gournia posée sur le dos d’une colline située à quelques encablures du golfe de Mirabello, n’avaient sans doute rien à envier à leurs ainées (1) quant au sentiment de langueur méditerranéenne qui devait étreindre le cœur de ses habitants. Aujourd’hui encore, à jouir de cette vue, de ce climat, de ces couleurs - tout en contraste - et de cette paix (le site est fort peu fréquenté et il nous fut loisible de parcourir les anciennes venelles sans autre dérangement que celui de nos propres pas), on comprend pourquoi les hommes eurent idée de s’établir en ce lieu qu’ils criblèrent de réceptacles d’eau ; d’ou le nom donné,  à sa découverte, à la cité ; Gournia, signifiant ‘abreuvoir’.

 

Difficile de parler de la Crète et de la civilisation minoenne sans évoquer la mémoire de l’archéologue britannique Arthur Evans, premier fouilleur et restaurateur (controversé (2)) du palais de Cnossos. Figure essentielle de l’archéologie crétoise, outre ses considérables travaux in situ (étalé sur 20 ans, entre 1900 et 1920), on lui doit la première grande classification de l’histoire de la Crète en trois périodes : minoen ancien, minoen moyen, minoen récent. Ces périodes sont elles-mêmes subdivisés en  trois sous-parties. Cette chronologie fut révisée en 1958 par un archéologue grec, Nikolaos Platon, ce dernier proposant une périodisation en quatre parties basées sur les découvertes et les évolutions de l’art minoen, plutôt que sur les phases successives de constructions et destructions des palais Crétois. Ainsi se distinguent les périodes pré-palatiale, proto-palatiale, néo-palatiale et post-palatiale. Plus précisément, la période allant de l’introduction du cuivre (2600 av JC) jusque 2000 av JC est décrite comme Pré-palatiale (2600 à 2000 av JC). Suivent le Proto-palatiale (2000 – 1700 Av JC), le Néo-palatiale (1700 – 1400 Av JC), et enfin la période Post-palatiale comprise entre 1400 et 1100 Av JC) (3) . Avant cela s’étendait le néolithique ou s’encre l’archéologie crétoise, avec des premières traces d’habitats peut-être dans le troisième millénaire av JC. Ce n’était alors, lorsque qu’il ne s’agissait pas de grottes, d’abris de pierres presque brutes et de branchages.

 

2011 04 - Crete 673Mais revenons-en à Phaistos. Le toponyme de la cité (Φαιστός) on s’en doute, est d’origine minoenne (en linéaire B Phaistos se lit  pa-i-to). Si le site est occupé depuis les temps néolithiques, la première construction trace de la construction d’un palais remonte aux environs de 2000 – 1900 av JC. C’était alors le centre politique et administratif de l’un des territoires qui se sont formés en Crète. Comme pour Cnossos cette bâtisse ne survivra pas à la grande destruction (l’hypothèse la plus avancée est celle d’un tremblement de terre) qui toucha toute la Crète. Contrairement au palais de Minos, rien ne sera immédiatement reconstruit, le centre politique de la région passant à Haghia Triada, non loin de là, plus proche de la côte. Ce n’est que vers 1600 av JC que les travaux reprennent, avec un palais plus petit que le précédent. Ce dernier demeurera en fonction durant un peu plus de 150 ans ; jusqu’à une nouvelle destruction qui aura lieu vers 1450 av JC (avec les autres palais excepté Cnossos : cause indéterminée). S’en est la fin du palais de Phaistos, et après 1100 AV JC le lieu n’existera plus qu’en tant que noyau fortifié au sommet de la colline.

 

Temple de Létô

Déambulant parmi les vestige, un peu à l’écart cherchant l’ombre sous un grand pin, on débouche en contrebas des principales construction, là ou se trouve les restes un temple remontant au VIIe siècle av JC et désormais attribué à Létô, mère d’Apollon et de la ‘vierge’ Artémis, déesse de la chasse, dont l’un des plus beau sanctuaire (4), comptant parmi les sept merveilles du monde , se trouve de l’autre côté de la Mare Nostrum, à Éphèse en Ionie.

 

Mais au delà des vielles pierres, que savons-nous du culte de Léto à Phaistos ? J’emprunte l’extrait qui suit à un excellent guide d’Antonis Vasiilakis acheté sur place :
« On sait par des sources antiques qu’à Phaistos se déroulait la fête des Ekdysia en l’honneur de Létô Phytiè. La fête avait un rapport avec le passage de l’enfance à l’adolescence. Le souvenir de la désse Létô est resté dans le nom des deux îles du golfe de la Messara, les îles de Léto, aujourd’hui Paximadia.
Il faut rechercher l’origine du culte de Létô dans le mythe de Lefkippos, un enfant né fille et que sa mère, Galatée, habillait en garçon, comme le voulait son mari Lambros. Quand l’enfant eut grandi, il fut difficile de cacher son véritable sexe. Pour ne pas qu’il soit découvert par Lambros, Galatée pria la déesse Létô et celle-ci ‘fit pousser’ (d’où l’adjectif Phytiè) chez la jeune fille des organes génitaux masculins. C’est ainsi que lorsque vint le moment pour Lefkippè (Lefkippos) d’échanger les vêtements d’enfant contre des vêtements d’homme, elle apparut en garçon, telle que l’avait transformée la déesse. »
Mais le mythe avait ses variantes, telle celle rapportée par Ovide sur lequel je ne m’étendrais pas. Quoi qu’il en soit, « en souvenir de cet événement, une coutume matrimoniale fut instaurée : le jeune couple s’étendait à côté de la statue de Lefkippos à Phaistos, dans un acte symbolique de fécondité. (…) La fête des Ekdysia (renvoie) aussi à une cérémonie d’initiation, de l’entrée du jeune homme dans la communauté des adultes ».

2011 04 - Crete 689

 

Disque de terre cuite de Phaistos Phaistos.jpeg

Découvert en 1908, le fameux disque d’argile de Phaistos a fait coulé beaucoup d’encre. Recouvert de pictogrammes sur les deux faces (242 signes répartis en 61 groupes), il est un échantillon représentatif de l’écriture « hiéroglyphique » des premiers palais. Les dernières datations le font remonter à l’époque néo-palatiale (1700 av JC) ; contemporain donc de l’écriture en linéaire A.
On n’a trouvé aucun autre texte semblable en Crète, ni ailleurs. Et pour l’heure le disque a résisté à toutes les tentatives de déchiffrage. Si les signes, pour nombre d’entre-eux, représentent des formes humaines, des animaux et des objets du quotidiens, certains demeurent tout à fait indéfinissables. On s’en doute, les interprétations de ce texte vont des plus prosaïques aux plus ésotériques. 

 

Epiménide et Radamanthe

Epimenides.jpegPour finir, et donner un peu de vie à cette promenade sous le ciel de Phaistos, évoquons l’ombre d’ Epiménide de Knossos, poète et chaman qui vécut à Phaistos et actif, selon Platon, vers 556 av JC, ou, selon Aristote, vers 595 av JC.

 
L’essentiel de ce que l’on sait de ce singulier personnage nous vient de l’incontournable Diogène Laërce :
« Mandé par eux [en -595] vint de Crète Épiménide de Phaestos, considéré comme le septième des Sages par certains de ceux qui ne reconnaissaient pas Périandre. De plus, sa réputation était celle d'un homme cher aux dieux et savant dans les choses divines, dans la connaissance inspirée et initiatique » (Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres)

 

Un dernier regard sur ces ruines avant de s’en retourner à la modernité. Et de se rappeler que Phaistos fut gouvernée par Rhadamanthe, le frère de Minos. Mais de ceux-là j’ai déjà brossé le portrait dans un autre billet.

 


 (1) Manière de parler, puisque le site de Gournia semble avoir été occupé depuis le minoen ancien.

 

 (2) Voir le lien sur le nom Arthur Evans (paragraphe ‘fouilles de Cnossos). J’empreinte ici un extrait : « Il procède également à des reconstructions massives en béton du palais selon son imagination, ce qui lui a été vivement reproché. De plus ces reconstructions illustrent bien le fait que chez A. Evans la recherche scientifique ne s’est jamais vraiment détachée de l’imaginaire qu’il s’était forgé des civilisations helléniques. Et lorsque l’on visite Cnossos aujourd’hui on voit un édifice moderne aux décors inspirés de l’art nouveau. »

(3) Repris de l’excellent petit livre, ‘La civilisation minoenne’ par Stylanos Alexiou, Ed Heraklion. D’une source l’autres ces datations peuvent varier.

(4) Il n’en reste hélas pas grand chose : Photographie du Temple d’Artémis.

 

 

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 09:49

Titre philoVers la pensée unique 

 La montée de l'intolérance dans l'Antiquité tardive

 

Polymnia Athanassiadi

Les belles lettres, 2010

Notes de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


Ce livre est tiré d’une série de conférences prononcées en 2006 au Collège de France, suite à une invitation de l’historien et exégète Michel Tardieu
Polymnia Athanassiadi est professeur d'histoire ancienne à l'université d'Athènes et membre du Conseil scientifique de l'École Française d'Athènes.


Gortyne - pretoireQuelques recensions de l'ouvrage :

  

 

Histoire -passion

Non Fiction

E-tudes

 

 

 

 

 

 

   


 

table-matiere.jpg

Introduction : D’Alexandre à Mahomet

Vers-la-pensee-unique.jpgAprès la période hellénistique s’étend un terrain vague qui prolonge l’héritage de Rome et celui de la Grèce orientalisée et qui, dans le jargon des historiens, s’appelle ‘l’antiquité tardive’.
Le fait crucial en est la transformation de la romanité en chrétienté, ou plutôt l’émergence de la religion comme trait identitaire de l’individu dans un monde de plus en plus globalisé – le passage, en d’autres termes, du fait politique au fait religieux.
Ce qui s’effectue dans cet intervalle n’est pas tant le passage du paganisme au christianisme que la transition du pluralisme à l’intégrisme.
Concept dont la pertinence contemporaine paraît évidente : l’intolérance grimpante dans la société méditerranéenne de l’Antiquité finissante.

 

Pour que l’empire païen fût métamorphosé en empire chrétien, il a fallu Eusèbe de Césarée, propagandiste. On lui doit la réécriture de l’histoire politique, sociale, intellectuelle et spirituelle de l’humanité selon une nomenclature purement chrétienne.
Constantin et ses successeurs immédiats : ont réalisé le modèle eusébien de la gestion d’un pouvoir à la fois temporel et spirituel. Constance surenchérit sur Constantin et Julien sur les deux.
Un regard désenchanté sur cette situation est porté par de rares individus. C’est le cas d’un Procope de Césarée. On dirait un anthropologue avant la lettre, qui promène un regard clinique sur son propre milieu (il est vu aujourd’hui majoritairement non point comme un réprobateur de sa société, mais comme un simple pratiquant d’une rhétorique surannée. L’objectif d’une telle lecture est de mettre en relief, dans un monde qui change vite, l’élément de continuité avec le passé hellénique et d’accentuer dans ce contexte la diversité d’attitudes et la liberté de son expression. Car la vision postmoderne, avec son regard libéral, découvre partout les bienfaits du multiculturalisme). 

 

agora.jpg 


Antiquité tardive

Qu’est-ce que l’antiquité tardive ? Quelle est sa nature, son étendue, sa durée ?
Notre antiquité est celle de l’Empire romain. On envisage aussi l’Autre, ou plutôt les Autres, Perses et Arabes, Berbères et Barbares du Nord. La notion ‘d’antiquité tardive’ présuppose donc une vision globalisée du monde. Du progrès cyclique au progrès linéaire : En abandonnant l’idée de progrès cyclique pour celle de progrès linéaire, on adhérait à un modèle optimiste de l’évolution historique, un modèle qui ne se pliait pas au schéma de la grandeur et de la décadence des civilisations (initialement la philosophie de l’histoire est calquée sur le modèle biologique de la naissance, maturité, vieillesse et mort des civilisations - Spengler). A la rigidité su schéma tripartite Antiquité – Moyen Age – Temps modernes, on a opposé la continuité et la fluidité de l’histoire, jusqu’à ce qu’on soit arrivé – suprême ironie – à fabriquer une période historique aussi artificielle que celles de l’historiographie scolaire voulait abolir.

 


Histoire d’une controverse

Peter Brown
En amateur éclairé des disciplines de la psychologie et de l’anthropologie sociale, il a mis leurs méthodes à son service pour avancer des interprétations originales et hardies. C’est ainsi qu’il utilisa la notion de démocratisation de la culture tardo-antique pour l’allier, en prestidigitateur génial, à celle de la contamination des courants spirituels de l’Epoque, proposée par Pierre Hadot – entreprise qui devait lui permettre d’animer un univers lumineux et irénique. L’ère d’angoisse devenait grâce ‘au parfum de révisionnisme passionné’ dispensé par Peter Brown, une ère d’ambition. On aurait pu pourtant souligner les remarquables analogies (plutôt que ‘continuités) entre notre époque et l’Antiquité tardive dans un esprit pessimiste ou cynique, en mettant l’accent sur les intégrismes religieux, le culte de la violence, la ‘démocratisation de le culture’ à pente descendante, et les armées croissantes de nouveaux pauvres parmi les classes moyennes dans l’Occident.   


L’antithèse   

‘The fall of Rome and the end of civilization’ (Bryan Ward-Perkins), est un livre qui souligne la violence des invasions barbares et s’attarde sur le trauma de la dissolution de l’Empire. Cette thèse contredit en tout point l’orthodoxie de la transformation du monde romain et de l’ethnogenèse des nations de l’Europe du Nord.  (…) Indigné contre le relativisme des milieux historiques dans les universités anglo-saxonnes où l’on prêche l’évangile de la continuité, Liebeschuetz conclut que ‘le déclin de l’un est le progrès de l’autre’.   


Miroirs identitaires
On sait le caractère relatif, et même autobiographique, de toute tentative dans le domaine de l’historiographie. Personne ne peut s’évader de son présent. Vérité de la Palice, mais qui mérite d’être répétée : nous sommes tous conditionnés par notre époque, et, ce qui est encore plus poignant, nous sommes les prisonniers de notre propre micro-milieu historique, social et idéologique. Et moi ? Echapperais-je au sort de subjectivisme historique ? Bien sûr que non ! Ayant été élevée dans le système éducatif grec, un système d’un héllénocentrisme outrancier, je salue avec enthousiasme toute violation des orthodoxies nationales et religieuses, sous le signe desquelles je fus introduite à cet autre univers : le royaume des morts – le passé. Pour l’écolier grec, l’Histoire commence avec l’antiquité grecque qui se termine avec les conquêtes d’Alexandre. De là on saute à Constantin, qui, avec sa conversion au christianisme, inaugure la période byzantine dont la gloire s’étend jusqu’en 1453 (…) Et les années passées à Oxford m’ont légué une certaine loyauté envers quelques aspects du modèle anglo-saxon de l’Antiquité tardive…   


L’imaginaire invisibleEmpereur Dece-Trajan
Ce glissement d’un univers anthropocentrique à un monde théocentrique est illustré de manière on ne peut plus frappante par la métamorphose du paysage urbain : à la multiplicité de petites et grandes cités, où l’aménagement de l’espace vital trahit le culte du corps et de l’esprit humain, succède la cité unique avec ses magnifiques monuments, symboles de la majesté du Dieu unique et son représentant terrestre, le basileus ou le calife. (…) Et comme dans les mosquées, de même dans les églises, on trouve de plus en plus ces tribunes élevées d’où le prédicateur adresse ses instructions à la masse uniforme des fidèles. Comment en est-on arrivé là, à la voix unique adressée à une humanité volontairement (ou, peut-être, seulement en apparence) écrasée ?
Cette capitulation de la volonté individuelle, qui va souvent jusqu’à l’effacement total du moi, ce changement d’humeur et de ton dans la collectivité ne pourrait pas être plus fidèlement rendu que par le terme qui couronne toute cette ère : islam, à savoir ‘soumission’.   


Périodisation de l’Antiquité tardive
D’où embarquerons-nous, où espérons-nous débarquer lors de cette aventure ? Je propose deux cités, où plutôt deux sites, emblématiques. Rome en 250, avec l’Empereur Dèce et Eusèbe de Césarée comme port d’embarquement ; Constantinople en 553, avec l’Empereur Justinien et le cadavre d’Origène comme port de destination.

  


Religion d’Etat et raison d’Etat : de Dèce à Constantin
La culture de l’amphithéâtre

Lorsqu’on parle d’intolérance dans le cadre de l’Empire romain, le groupe humain qui vient spontanément à l’esprit, dans sa capacité tour à tour de victime et d’agent de persécution, est bien sûr celui des chrétiens. Né dans un monde qui professe le pluralisme religieux, le christianisme exige de ses fidèles une dévotion exclusive à ses principes et, par conséquent, le rejet actif de toute autre voie menant à Dieu. Or, si la foi exclusive est un héritage juif (donc une attitude familière à l’homme hellénistique), le prosélytisme agressif des chrétiens apparaît comme une nouveauté absolue. (…) La nourrice qui berce la religion de Paul de Tarse et veille sur sa croissance n’est autre que la pax romana. Si c’est dans une atmosphère de violence croissance que grandit l’Eglise cette violence est le propre de la société dans son ensemble (…) Aux hécatombes de la République succèdent les hécatombes de l’Empire, à cette différence près qu’au lieu d’appartenir à un parti politique, les victimes appartiennent à une fraternité religieuse. Mais la banalisation progressive de la violence, qui permet l’intégration du martyre dans la vie quotidienne, est un phénomène cyclique qui procède de la société dans son ensemble (…). Le martyre est sans cesse encouragé par le discours chrétien, tel que nous le trouvons résumé dans un passage d’Eusèbe de Césarée, où l’on voit s’assembler tous les clichés évangéliques à son appui (martyr chrétien ; martyr volontaire, voire sollicité, désir de mort).
En soulignant le caractère ostentatoire du martyr chrétien, Marc Aurèle met le doigt sur un de ses aspects cruciaux : la théâtralité. « il n’était pas du tout dans l’intérêt de l’avancement de la cause du christianisme de souffrir le martyr dans un endroit où personne ne pourrait en être témoin ».
Chez les chrétiens, en même temps qu’une imitatio Christi, le martyr volontaire était un acte de protestation, une façon impressionnante de dire son rejet des mœurs de ses contemporains dans la société impériale.

 
L’édit de Dèce
Années 249 - 250 : on parlera d’un Etat entouré d’ennemis actifs et accablé de maux sociaux et de calamités naturelles. Trajan-Dèce, soucieux d’assurer à l’état en proie à d’inouïs désastres la faveur divine, la pax deorum, publie un édit ordonnant à tous les habitants de l’Empire (sauf évidemment les Juifs) d’offrir un sacrifice sanglant aux dieux du peuple romain.
A la fin de l’année 249 Dèce adresse son édit à tous les gouverneurs provinciaux et à la publication de l’édit, des commissaires locaux sont nommés dans les villes et bourgades de l’Empire avec le devoir de rechercher, à l’aide de registres spéciaux, leurs concitoyens pour les faire sacrifier. Parmi les milliers de chrétiens qui ont été recherchés par les autorités pour accomplir leur devoir religieux de citoyen, il y'en a beaucoup qui échangèrent, leurs convictions contre la sécurité du certificat de sacrifice. D’aucuns ont choisi la fuite, d’autres encore ont réussi à obtenir leur certificat sans se présenter pour sacrificier (graisser la patte du commissaire, ou envoyer à leur place un ami païen ou un esclave). En revanche, ceux qui avaient sacrifié se sont vus, une fois le danger passé, chassés de la communauté des fidèles, bannis de l’Eglise.   


La résurrection des corps
Le nouveau langage, qui tournait la mort en sommeil et les nécropoles en dortoir. Le désir de la ‘couronne rouge’ était palpable dans la société. (…) Le culte des morts et l’adoration des reliques voient leur vogue monter au IIIe siècle pour acquérir les dimensions d’une véritable folie au IVe. Pourtant, le chrétien moyen se sentait empiégé entre deux autorités également écrasantes : l’Etat et l’Eglise – et il en était terrifié. 
Au IIe siècle encore, la notion de la résurrection du corps était loin de former une croyance courante parmi les chrétiens.   


Dèce précurseur de Constantin
constantin-cheval.jpegAcheminement vers la pensée unique :
1 : en laçant le concept d’une religion d’Etat, action qui se traduisit par le transfert des prérogatives religieuses de la cité à l’Etat.
2 : en proposant un modèle persécuteur.
3 : en semant, au sein d’une Eglise déjà divisée, la querelle. 

 

Ambivalence de l’identité religieuse du premier empereur chrétien – Constantin – entre soleil et le Christ. Elevé dans le climat du monothéisme platonisant à la mode, Constantin honorera un dieu transcendant à identité solaire. Le jour consacré au Soleil fut déclaré jour férié par Constantin. Cela ne sera que 66 ans plus tard, en 386, que Gratien et ses collègues substitueront dies Domini – le jour du seigneur – à dies Solis – le jour du soleil – comme férié de l’Empire.
Par son caractère universel, le christianisme répondait parfaitement aux besoins spirituels d’un état œcuménique fortement centralisé. Constantin décida de s’en servir pour assurer un contrôle plus efficace du bras séculier de l’Etat. Il se dépensa pour mettre fin aux dissensions ecclésiastiques et il combla les cadres chrétiens de privilèges, matériels et moraux. (…) On s’empressa de toute part d’entrer dans les ordres pour se soustraire à ses devoirs de plus en plus onéreux de citoyen et pour jouir des apanages concédés à la nouvelle nomenclature.  Ce fut là un lourd héritage pour ses successeurs. (…) Pris dans le cercle vicieux d’un absolutisme de plus en plus impuissant à résoudre les problèmes qu’il enfantait, les maîtres de l’Empire ont suivi l’ornière qu’avait creusé le premier empereur chrétien.  


Le concile œcuménique
Deux ouvrages aux approches différentes consacrés à ce sujet : 

 

« Voter pour définir Dieu »… (Ramsay Mc Mullen)
Un élément crucial du concile serait son caractère démocratique. Le paramètre démocratique maintient l’illusion de l’égalité, car même si c’est une élite d’évêques qui détermine l’issue de l’affaire, et même si la décision finale ne dépend que de l’Empereur, chaque participant a droit à un vote.
L’élément intellectuel est en vogue. Même les illettrés (catégorie qui n’était pas sans compter des évêques) se passionnaient pour la controverse théologique.
Le troisième ingrédient était l’élément surnaturel.
Mais le trait le plus caractéristique du concile est la violence : « … en concile, les évêques font preuve de la plus grande obséquiosité et du plus grand respect ; mais parfois, même dans un cadre si solennel, ils se tapent dessus ou se ceinturent, ils se musèlent et se bousculent, ils lancent tel ou tel objet et poussent les cris les plus sauvages afin que tel adversaire soit mis à mort de telle ou telle manière cruelle. (…) A certains moments, arriver à un vote majoritaire puis à la décision voulue ne pouvait pas se faire autrement que par force physique ou par menace. Il est avéré que des évêques signèrent par peur… »

 

« … power & belief under Theodosius II » (Fergus Millar)
On s’attache ici à l’aspect rhétorique de la culture étudiée. Cette perspective est typique de l’approche postmoderne. Ayant mis l’accent pendant longtemps sur le volet violent de cette société, les savants ont, les dernières décennies, dirigé leurs recherches sur le discours qui accompagne l’action brutale, la justifiant ou la dénonçant selon le cas. (…) Si l’aspect rhétorique de la culture tardo-antique est frappant, plus frappant encore est son côté violent, voire cruel, la facilité avec laquelle les individus et les masses passent à l’action criminelle.  


Consensus omniumMiniature_Council_of_Nicaea_condemned_Arius_-Century_IV
C’est en 325 à Nicée que Constantin lança le modèle du concile œcuménique. En son rôle d’apôtre de la concorde il convoqua le concile pour trancher la question christologique qui occupait les esprits subtils. A Nicée, le Grand Commis fit circuler le credo approuvé par l’empereur. Tous (318 évêques), à l’exception d’une vingtaine (que le spectre de l’exil réduisit bientôt à quatre), s’empressèrent de signer. Eusèbe de Césarée, entre autres, dont les sympathies penchaient du côté arien, signa la condamnation de la doctrine d’Arius.  


Eusèbe de Césarée
origene.jpegIl est le chroniqueur des nouveautés apportées dans la société romaine par la foi et le culte chrétien. Né vers 260, il grandit dans la relative sécurité de la ‘paix de l’Eglise’, à laquelle allait mettre fin en 303 la Grande Persécution. Son héros fut Origène. Mais Eusèbe n’était pas Origène. Celui que je nommerai volontiers le maître du compromis ne ressemblait à son modèle ni par l’intransigeance du caractère, ni par la force de l’esprit. Dernier des Apologistes, il a défendu la singularité historique du Christ contre la propagande païenne, en même temps qu’il entreprit d’enraciner le christianisme dans la pensée grecque, à laquelle il attribue un rôle purement propédeutique à la révélation chrétienne. L’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe acquiert sa forme définitive vers 324 ou 325. (…) Avec un argument d’une désarmante simplicité, Eusèbe souligne l’ancienneté du christianisme : puisque ce dernier se rattache au judaïsme, il est infiniment plus vieux que l’hellénisme, aussi vieux que le monde. Puisant abondamment dans Flavius Josèphe, Eusèbe raconte avec une sauvage gaieté les humiliations et les défaites des nations juives aux mains des Romains, jusqu’à la catastrophe finale sous Hadrien. (…) On remarque dans L’Histoire ecclésiastique la prolixité et une incohérence digne d’un produit moderne de l’ordinateur. Des citations de longueur démesurée prête à cette narration un air d’authenticité. (…) Eusèbe ignore le schisme donatiste qui déchire l’Eglise pendant les longues années qu’il consacre à l’écriture de son livre. (…) Ainsi les thèmes qui sautent aux yeux du lecteur de L’Histoire ecclésiastique sont : concordisme dogmatique, violence multiforme et discours chrétien normatif.

 


Les « évêques du dehors » et le salut de l’Empire
Le roman de Constantin, par Eusèbe

Le christianisme naquit dans un monde  qui progressait irrésistiblement vers la centralisation,eusebe_cesaree.jpeg c’est-à-dire vers le contrôle, à partir d’un pouvoir unique ; (….) soutenu par une idéologie politique et spirituelle totalisante.
Le mannequin de Constantin crée par Eusèbe : il transforme le premier monarque chrétien en Empereur-prêtre. A l’entendre, à un moment critique de l’histoire universelle, alors que régnait l’impiété sur terre, Dieu choisit Constantin comme son agent (Incarnation du Logos divin). Treizième apôtre et le plus grand, Constantin est un double de Saint-Paul, comme le souligne que trop l’histoire de sa conversion à la suite de la vision de la croix dans le ciel, événement qui, en dehors de la Vita Constantini (rédigée après la mort de l’empereur), n’est rapportée par aucune autre source.
Un sujet qui divisait alors les Eglises concernait la fixation de la fête de Pâques. Constantin saisit l’occasion de la controverse pascale pour attaquer avec une pieuse virulence ces ‘âmes aveugles’ que sont les Juifs. Thème majeur de l’histoire ecclésiastique, l’avilissement des Juifs reçoit dans la Vie l’empreinte du sceau impérial. Le cliché médiéval est constitué.
Constantin construisit des églises et invita les évêques à en faire autant. Il inaugura la vogue d’une archéologie sacrée, à la suite de l’invention de la croix du Christ par sa mère et lança la mode du pèlerinage chrétien.

 


Eusèbe, Constantin et Constance
Publiée après la mort de Constantin, la Vita est adressée à ses trois fils. Eusèbe est anxieux d’établir la légitimité d’un succession qui se fonde sur le massacre de la quasi-totalité des représentants mâles de la dynastie des seconds Flaviens, que, vers la fin de sa carrière, Constantin avait associé au pouvoir (Voir Lucien Jerphagnon, histoire de la Rome antique)
Constance (337-361) : roi infortuné, que l’histoire à empiégé entre deux souverains d’exception : son père et son cousin, Constantin et Julien.
Constance avance sur le chemin tracé par Eusèbe avec son père comme modèle, mais sa personnalité sans éclat alourdit, pour ainsi dire, des actes qui chez tout autre personnage paraîtraient flamboyants.

 


julien-l-apostat.jpegJulien et l’Hellénisme
Julien, rendu orphelin à l’âge de 6 ans à la suite du carnage dynastique qui permit aux 3 fils de Constantin de se partager l’Empire, grandit loin des centres du pouvoir. Par dessein prémédité ou par pure négligence, son éducation fut confiée à des maîtres désespérément démodés. Auprès d’eux Julien étudia la littérature, la rhétorique, l’histoire, et bientôt la philosophie, et développa un respect sans bornes pour les valeurs intellectuelles, morales et politiques de l’hellénisme, un peu dans l’esprit de la seconde sophistique. Mais, comme il atteignait 20 ans, il découvrit Jamblique et fut converti à la théologie platonicienne par un de ses adeptes les plus fervents, le philosophe Maxime d’Ephèse.
L’autre univers, qui s’ouvrit devant Julien à la même époque, fut celui des religions à mystères. Il adhéra au culte de Mithra et à celui de Cybèle, en même temps qu’il s’initia à des mystères plus conventionnels, ceux d’Eleusis, par exemple.
Soudain, en 355, à l’âge de 24 ans, Julien est appelé par Constance à partager le pouvoir. (…) Au cours de 5 ans qu’il passe e Gaule, le dernier des Flaviens se forge une vocation de général et d’homme d’Etat.

 


Vers le pouvoir absoluDemeter-and-Persephone-celebrating-the-Eleusinian-Mysteries.jpg
Au bout de 4 ans de service ‘au poste où Dieu m’a placé’, Julien eut un rêve ‘prémonitoire’ (….) Ce qui arriva, nous le savons tous. Julien se fit élire auguste et marcha contre Constance. Et la mort inespérée de ce dernier, il devient l’héritier légitime de Constance.
Sans perdre un instant, Julien se jette au travail : décentralisation de la machine administrative, tolérance religieuse, méritocratie.
Julien, pour ne pas rompre la chaîne dynastique développe une théorie théologique originale : grâce à leurs ancêtres, mais aussi à leur descendant, Constantin et ses fils sont disculpés de leurs énormes péchés. Dans le drame de la culture gréco-romaine, Julien est le Messie qui vient absoudre et sauver.    


Pontifex maximus et basileus
Prenant sa propre personne comme modèle, Julien propose – ou plutôt impose – à son clergé les principes de conduite qu’il suit lui-même : vie chaste et studieuse en privé, magnificence ostentatoire pendant l’administration des fonctions liturgiques.
En sa fonction de calife de l’hellénisme, l’empereur se dépense pour établir l’unité de la foi. Révisant, à cet effet, le domaine de la philosophie grecque, il en exile les épicuriens et s’attache à en bannir les hétérodoxes, anciens et modernes – à savoir les pyrrhoniens, les cyniques, qu’il envisage comme les hérétiques du platonisme.
On sélectionne ceux dont le rôle est de conditionner les jeunes vers la monodoxie. Amnien se rend pleinement compte de l’esprit totalitaire qui anime cette loi, la condamne à deux reprises et la déclare digne d’être ensevelie dans un silence éternel.
La fameuse politique de décentralisation qu’on attribue à Julien ne s’exerce qu’à un niveau secondaire et selon des normes bien précises. C’est ainsi que les villes qui n’honorent pas les dieux sont frappées de châtiments sévères. (…) Dans l’armée Julien n’hésite pas à acheter la piété de ses soldats : les chrétiens parmi eux qui scellent leur apostasie en sacrifiant aux dieux reçoivent une somme en or ou en argent, « puisque les paroles ne suffisaient pas à les convaincre ».  


Mort de Julien
La mort n’a pas permis à  Julien d’opérer la conversion de la Perse aux lois divines et humaines des Romains. Mais sa tentative vers la pensée unique ne fut pas sans lui valoir la reconnaissance de ses propres descendants : loin d’être frappé d’une damnatio memoriae, le dernier des Flaviens est salué dans l’empire chrétien comme le défenseur accomplit de la romanité.

 


Codifier pour mieux contrôler : la loi et le canon

Julien écrit à l’une de ses prêtresses, la révérente Théodora «  Je te préviens, si tu aimes quelqu’un, homme ou femme, de condition libre ou servile, qui n’honore pas les dieux à présent et que tu ne peux espérer convertir, tu pèche ». La haine religieuse est désormais la vertu par excellence du souverain. En effet, dans la course à l’intolérance, Julien est un champion. La relève sera prise par Théodose.
Successeur de Julien, Jovien ne régnera que quelques mois. Deux frères, Valentinien et Valens, lui succéderont.  


Naissance de l’orthodoxie
Théodose est celui qui lancera l’orthodoxie comme concept et, surtout, comme programme politique. (…) Désormais tout ce qui s’oppose à la foi catholique est désigné du terme de superstitio et condamné.
L’empereur lance une campagne systématique contre le paganisme, en faisant toutefois la distinction entre religion et culture, entre culte – dont il proscrit les pratiques – et monuments cultuels – qu’il veut préserver pour leur valeur esthétique. Mais la distinction est trop subtile : évêques et moines déclenchent impunément une campagne iconoclaste à travers l’Orient, dont la victime la plus célèbre est le temple de Bel à Apamée (389). Bientôt le Sérapeion d’Alexandrie, temple symbolique s’il en fut, allait suivre le sort du complexe apaméen.  

Apamee.jpeg


Nestorios
Théodose a donné le ton – un ton combatif et acrimonieux. Ses fils, son petit-fils et surtout sa petite fille – la vierge agressive Pulchérie  (qui, à l’âge de 51 ans épousera Marcien à condition de garder sa virginité) – suivront son ornière. Un édit de 425, promulgué par Théodose II, résume bien l’esprit des lois du Code qui devait porter son nom : « Nous poursuivons toute hérésie et perfidie, tout schisme et superstition païenne, toute doctrine fausse ennemie de la foi catholique ».
theodose2Nestorios, choisi par Théodose II en 428 pour le siège de Constantinople, est un théologien de l’école d’Antioche. Le patriarche inaugure sa carrière pastorale par une violente persécution des principales communautés hétérodoxes. (..) Il lance un feu d’artifice dogmatique : le vierge ne devait pas être appelée Théotokos (mère de dieu), mais Christotokos (mère du Christ)… C’est dans ce climat tendu que la formule de Nestorios souleva une véritable tempête, dont le bénéficiaire final allait être Cyrille d’Alexandrie. Evêque depuis 414, l’homme qui avait inauguré son sacerdoce par le meurtre de la philosophe Hypatie, a perçu dans le comportement de Nestorios une belle occasion pour privilégier son siège au détriment de Constantinople et d’Antioche. (…) Tiraillé entre son archevêque et sa sœur, Théodose II a dû finalement céder aux pressions du parti cyrillien et convoquer un concile œcuménique (431). Le concile accepta la formule christologique de Cyrille et renvoya Nestorios de son siège. Mais ce dernier ne désarma pas et resta théologiquement actif. ( …) Pendant les 20 ans de son exil il réussit à réviser sa propre théologie à la lumière de l’actualité (climat de surenchère théologique)… Pour Rome, Nestorios sera l’hérésiarque absolu qui subsume en sa personne Mani et Arius.  
Légende de la mort de Nestorios : on ne se lasse pas de savourer les détails de l’agonie de l’hérésiarque, qui tombant de sa mule, mord sa langue qui se détache et roule dans la boue pour être mangée par le vers. Mort symbolique, qui renvoie à celle d’Arius, mourant dans les latrines publiques de la capitale d’une crise de dysenterie.

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L’appel à la conformité
La monodoxie : mentalité inverse à celle défendue par Platon (selon qui l’opinion de la foule, nécessairement erronée, s’oppose à la science du sage), l’idéologie byzantine veut que tout le monde pense exactement de la même manière.
Suivant la tendance générale de l’époque vers la classification et la simplification, on assiste du IIe au VIIIe siècle à une catégorisation de l’hérésie selon des normes de plus en plus strictes.


Justinien et la fin du rireJustinien---Mosaique-de-la-basilique-San-Vitale-de-Ravenne.jpeg
La systématisation de la loi, détaillant les châtiments qui attendent les indisciplinés dans cette vie et dans l’autre, va de pair avec la codification de la vie chrétienne idéale, celle du moine.
On constitue des indices des livres prohibés. Aux bons livres sont opposés les mauvais livres, les livres dangereux.
L’anathème jeté non seulement contre l’enseignement, mais aussi contre la personne même des morts, suscita une longue controverse : après beaucoup de délibérations on contourna cet écueil pour décréter « qu’il était possible désormais de condamner les morts en tant qu’hérétiques. (…) ces anathèmes consolidaient un climat de terreur théologique s’étendant jusqu’au plus lointain passé. Désormais, brûler des livres impies devenait un ‘acte de foi’, un auto da fé (beaucoup de gens, par peur que s’y trouve un livre jugé impie, se mirent à brûler leur propre bibliothèque).
Tout est réglementé, depuis le code vestimentaire jusqu’aux relations sociales et sexuelles et aux croyances privées : Constantin avait déjà décrété que la femme libre et l’esclave qui entretiendraient des relations sexuelles seraient condamnés à mort ; mieux encore : l’esclave qui les dénonce gagne sa liberté. Les homosexuels enfin, sont condamnés sous Justinien à la castration et la raillerie publique. (…) Ce qui frappe, c’est que les démarches tyranniques de Justinien n’étaient pas simplement tolérées par la majorité, elles étaient même admirées comme les actions d’un monarque fort.
 

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 10:40

Fiches de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.


Histoire logo-copie-1Lucien Jerphagnon 


Histoire de la Rome antique

 

(Tallandier, réédition 2002)

  

 

 


PARTIE I  - Des origines à Antoine

PARTIE II - De Auguste à Néron


 Rome sous les Flaviens
 L’année des 4 empereursLes Trois Muses. Fragment de décoration de la maison de Ti

Galba, richissime vieil homme de 73 ans. Général. Claude l’aimait bien, Agrippine beaucoup moins, ce qui fait qu’à la mort de l’empereur il avait jugé prudent de se faire oublier. Apprenant  chute des Pisons, il était passé à l’opposition. Néron l’avait appris, et Galba n’était pas passé loin de l’élimination. Il décida d’entrer en dissidence. Pour le Sénat, cette rébellion réussie était la divine surprise. Mais dans la même mesure, Galba désolait les gens d’armes. Il avait limogé un bon  général et avait nommé à sa place un certain Vitellius qui devait sa carrière à Néron. Curieuse idée d’aller placer en Gaule du nord-est ce néronien déclaré, toujours à court d’argent ! Galba manquait de clairvoyance. En janvier 69, fort de l’appui desGalba.jpeg effectifs de Germanie, le peu sûr Vitellius s’était révolté et trouvait dans sa marche sur Rome l’appui de plusieurs garnisons. Il y eut un troisième larron : Salvius Otho. La révolte de Vitellius lui parut le bon moment pour agir. Il joua donc de sa séduction naturelle, pour scier la branche déjà pourrie sur laquelle l’infortuné Galba était assis. Le résultat ne fut pas douteux : Salvius Otho fut acclamé empereur. Les prétoriens avaient lâché Galba, qui tomba aux mains de la soldatesque, fut occis et en propres termes dépecé. Ceux qui regrettaient Néron crurent bien l’avoir retrouvé en la personne de Salvius Otho, noceur suprêmement élégant de  37 ans, qui avait repris aussitôt la politique du César-poète. Les armées de Vitellius faisaient du chemin. Salvius Otho décida d’avancer à sa rencontre, en dépit de la maigreur de ses effectifs. L’affrontement eut lieu le 14 avril 69 dans le nord de l’Italie. Les othoniens furent vite enfoncés et l’empereur retrouvant un panache très romain, s’offrit en final un suicide à la Caton d’Utique. Il n’avait guère régné que 3 mois.  


Vitellius ne fit son entrée dans Rome qu’en juillet 69. Néronien de la première heure, il voulait ressembler à l’empereur tant regretté du peuple. Ses efforts pour rétablir le même style de gouvernement lui mirent à dos définitivement le Sénat. Accumulant les maladresses, un conflit s’éleva entre ses légions de Germanie et les troupes danubiennes, puis ce fut les prétoriens. Bref, sous ce brave homme, qui n’avait aucunement l’étoffe d’un empereur, le désordre fut vite à son comble. Les légions danubiennes décidèrent de rallier Vespasien et marchèrent sur Rome, où les légions de Vitellius, fraternisant avec les esclaves de la ville, faisaient régner la terreur. Dépassé par les événements, Vitellius songea bien à abdiquer, mais ce fut une valse-hésitation. Il était trop tard. Le 20 décembre, au cours d’une bataille de rue, il fut massacré par la populace dans des conditions lamentables.   


 Vespasien
En décembre 69 il était devenu empereur, mais mieux valait se faire désirer. Et surtout laisser Mucien, son homme de confiance, envoyé sur place avec Domitien César, régler les problèmes en suspend. Il fut son entrée à  Rome en octobre 70. L’état des finances publiques l’obligea à des mesures drastiques. On rapporte qu’il taxa même la collecte de l’urine par les fabricants de laine qui l’utilisaient industriellement comme dégraissant. Moyennant donc une redevance, l’artisan disposait devant ses ateliers une jarre ébréchée tout exprès, où les passants avaient la faculté de se soulager. Comme l’un de ses conseillers lui faisait part de ses scrupules, Vespasien lui avait mis sous le nez l’argent ainsi récupéré, lui demandant s’il percevait une odeur. De la vient la légende tenace autant que ridicule qui a fait de Vespasien l’inventeur des pissotières.   

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Vespasien à peine quitté l’orient pour Rome que le 8 septembre 70, Jérusalem tombait. En dépit, dit-on, des ordres de son fils Titus,  qui en appréciait la splendeur, le temple d’Hérode le Grand prit feu. On n’en voit plus aujourd’hui que les énormes soubassements, connus sous le nom de Mur des Lamentations.
Vespasien mourut de maladie  le 23 juin 79.    


 Les héritiers : Titus et Domitien
Titus, le fils aîné, accéda sans heurts à la direction de l’Etat : il l’exerçait déjà depuis des années avec son père. Il  gouverna dans la droite ligne de ce dernier, à la rigueur financière près. Le sort s’acharna sur ce règne : le 24 août 79, l’éruption du Vésuve raya de la carte Pompéi, Herculanum et Stabies. Et puis, ce furent un nouvel incendie à Rome, et une de ces épidémies mystérieuses qu’on a pris l’habitude d’appeler peste à tout hasard. Le 13 septembre 81, un mal non identifié emportait Titus, faisant au moins un heureux : son frère Domitien.


Enfermé dans un perpétuel ressentiment, Domitien surabonda comme à plaisir dans un style de gouvernement qui ne pouvait que déplaire aux sénateurs, pratiquement réduits au silence. Le régime ne tarda pas à tourner au despotisme à l’orientale. En 93 il édicta une mesure générale d’expulsion : tous philosophes devaient immédiatement quitter Rome et l’Italie. Dans cette charrette se trouvait un ancien esclave de la maison d’Epaphrodite, cet affranchi de Néron qui aida son maître à mourir. Il s’appelait Épictète. La petite guerre des philosophes annonçait la fin de Domitien. Enfermé dans un isolement tragique, il multipliait les condamnations, les persécutions en tout genre. Il ne sut pas deviner qu’un complot se tramait sans sa propre maison, à l’instigation de quelques sénateurs et 2 préfets du prétoire. Le 18 septembre 96, Domitien mourut poignardé. La dynastie des Flaviens était éteinte.     Epictete_2.jpg


 Un siècle d’or
Lorsque Domitien meurt en 96, Plutarque à autour de 50 ans et Epictète 46. Tacite a 41 ans et Suétone, le benjamin en a 27. Le grand Pline domine le temps. Le plus important de ses travaux, c’est son Histoire Naturelle. Philosophiquement, disons que son propos est d’accréditer l’idée raisonnable d’une nature ‘souveraine fabricatrice et ouvrière’ d’un grand ensemble fait des 4 éléments d’Empédocle, le feu, l’air, l’eau et la terre. De ce tout, le soleil en est en quelque sorte l’âme, et la divinité, unique, est partout. Sans illusions, Pline reconnaît d’ailleurs que la mort est encore ce que la nature a fait de mieux dans l’intérêt des hommes.    


 Le charme discret des origines
« Rome ta vertu fout le camp… », voilà, à peu près, ce qu’on lit à toutes les pages de la littérature de l’époque dite impériale. Jamais Rome n’a été aussi puissante, aussi incontestable et incontestée. Jamais les romains n’ont connus une si grande facilité de vie. Et voilà que les hommes de lettres, historiens, naturalistes et philosophes, poètes ; chez tous vous trouverez un couplet plus ou moins nostalgique de la Rome rurale et guerrière d’autrefois. (Selon eux) les fils de héros sont fatigués. Ils s’encroûtent dans l’excès de leur luxe, ils mangent les rentes de la gloire ancestrale – et la vertu s’en va. Salluste préconise vivement le retour de la jeunesse à l’austérité des anciens jours. Que ne l’a-t-il mis lui même en pratique, à l’âge où il s’enrichissait de façon éhontée ! Et Juvénal, trouvant trop gâtés les vétérans de son temps. Aujourd’hui, ajoute-t-il désabusé, le peuple ne demande plus que du pain et des jeux, gratuits bien sûr. Sénèque chantant les joies viriles du labourage fait évidemment songer à Mme de Sévigné aux champs. C’est une littérature de caste et de citadins obnubilés par le spectacle, déprimant il est vrai, d’une plèbe urbaine désœuvrée.  

  


 Pax Romana : la Rome des Antonins
 Nerva
En désignant le vieux Nerva, le sénat n’avait pas pris de risques. Il avait 70 ans et présentait le sérieux avantage de n’avoir pas d’enfants. il eut l’intelligence de promulguer une loi agraire favorable aux populations les plus démunies. Il résolut d’adopter un officier général confirmé : le chef des armées du Rhin, dont il venait d’apprécier la loyauté et la poigne. Le 28 octobre 97, Trajan en fut averti par lettre et le 25 janvier 98, le vieil empereur mourrait.      


Ephèse - Fontaine de Trajan Trajan et Hadrien
Dans les premières années de règne, on voit Trajan s’attaquer comme il peut aux effets pervers de la manipulation monétaire de Néron. En effet, les monnaies antérieures à la dévaluation étant plus lourdes en métaux nobles, se voyaient plus recherchées, et donc thésaurisées. Trajan semble avoir remédié à la situation en démonétisant les pièces d’avant la dévaluation et en opérant une remise en ordre du rapport or – argent. Il fallait donc trouver d’urgence le moyen de se procurer des métaux nobles : avec la conquête et la guerre.   


Les motifs étaient tout trouvés. Le royaume Dace mal vaincu par Domitien, menaçait de plus en plus la frontière danubienne. Dès 101 Trajan s’attaqua donc à la Dacie. Une première campagne aboutit à la capitulation de Décébale. En 105, la guerre pourtant reprit de plus belle. Dure campagne, mais dès 106, Trajan en avait fini. Il rentrait à Rome avec un butin faramineux : quelque chose comme 165 tonnes d’or et 300 argent. Trajan avait maintenant de quoi financer la seconde expédition qu’il méditait : vaincre les Parthes. Autrement plus risqué ! L’expédition fut préparée de longue main. Trajan concentra d’importants effectifs, du matériel et des approvisionnements en Asie Mineure. Il ne manquait plus que le Casus belli. Ce fut une fois de plus l’Arménie. Le roi Parthe, en violation de l’accord passé avec Néron, venait d’y placer comme roi un de ses neveux. Trajan sauta sur l’occasion et quitta Rome en octobre 113. La situation se compliqua. En Cyrénaïque, en Egypte et à Chypre. La contagion s’étendit en 117 à l’Orient tout entier. L’empereur, épuisé, dut se replier en direction de l’Occident, laissant à Hadrien, le légat de Syrie, le soin de les ramener à leur point de départ. Ce n’était pas un cadeau. Trajan allait mourir en  Cilicie au début d’août 117, à l’âge de 63 ans. Le rêve s’achevait en désastre.   


Un doute subsiste : Trajan a-t-il bien adopté ce petit cousin ? Il est permis de penser que la promotion du légatHadrien.jpg de Syrie doit beaucoup à Plotine, la femme de Trajan. Elle soutient, en effet, que son mari l’avait adopté sur son lit de mort. Cela suffisait. Fameuse figure de prince que cet homme arrivant au pouvoir à 42 ans, cultivé, raffolant de l’hellénisme. Fin poète à ses heures, aimant les grands débats d’idée, ou il avait forcément raison. Cet homme au charme inquiétant ne laissait personne indifférent. En 136 il adopta sous le nom d’Aelius César un certain Commodus. Pourquoi ce noceur décavé, poitrinaire de surcroît, et qui ne plaisait à personne ? Une explication : séduit par l’exceptionnel sérieux d’un jeune garçon nommé Marcus Annius Verus – le futur Marc Aurèle - , Hadrien l’eût voulu comme successeur. Encore fallait-il laisser grandir ce gamin d’une douzaine d’année ! L’idée était bonne, à condition que Commodus tint le temps voulu. Or, il se trouva que dès 138, le triste Aelius César finit de cracher ses poumons. Hadrien dut se rabattre sur un certain Antonin, l’une des plus grosses fortunes de Rome. C’était un homme vieillissant et distingué, qui ferait sûrement l’affaire. Il l’adopta sous la condition formelle qui lui même adoptât le si gentil Marcus. Hadrien mourrait le 18 juillet 138. Le soi-disant empereur de transition Antonin allait bel et bien se maintenir en place pendant 23 ans.    


 Paix romaine : mythes et réalités
L’empire est grand : 3.300.000 km2 au milieu du second siècle. La méditerranée est un lac intérieur, et autour vivent quelques 70 millions d’humains fort disparates. Un poncif voudrait que les civils de ce temps auraient dû rencontrer une patrouille tous les cent mètres. Bref on est tenté de voir l’Empire romain à l’image de la France sous l’occupation allemande. Depuis Auguste, les effectifs n’ont guère augmentés, et il ne semble pas qu’on dépasse les 350.000 hommes. C’est peu pour 10.000 km de frontières. S’aventurer hors de chez soi pour un voyage engageant plusieurs étapes reste une décision qu’on hésite à prendre. Les textes conseillent au voyageur de ne se mettre en route qu’une fois rédigé son testament. Mieux vaut décidément se coucher de bonne heure, ou alors, s’il faut vraiment aller dîner chez des amis, que ce soit escorté d’esclaves solides, porteurs de flambeaux et de triques. Les différentes contrées de l’Empire sont reliées à Rome non seulement par voie de mer, mais aussi par un important réseau routier, 75 000 km env. Si la vitesse moyenne du courrier était de 75 km par jour, on pouvait, en cas d’urgence, aller jusqu’à doubler cette distance. Les gros transports étaient évidemment beaucoup plus lents.   


 Les forces de l’espritAlma-Tadema_A_Favourite_Custom_1909_Tate_Britain.jpg
Il faut lire et relire Tacite si l’on veut savoir ce que fut la Rome de ce temps pour un aristocrate, pour un sénateur : seuls existent pour lui quelques centaines ou milliers de personnes qui composent son milieu. Le regard de Tacite ne va pas jusqu’à la plèbe, méprisable a priori. Suétone, lui, n’écrit pas de si haut, puisqu’il n’est que chevalier. Dans sa Vie des 12 Césars, qui va de Jules César à Domitien, il déverse une infinité d’indications sur la famille de chacun des princes. On a l’impression qu’il juge les empereurs en fonction de leur attitude à l’égard des chevaliers. Tout cela abonde en anecdotes, auxquelles il donne l’impression de croire dur comme fer, et en détails graveleux. Visiblement il s’y complait. L’histoire c’est Flavius Josèphe. Devenu le protégé de Vespasien et de Titus, il écrit l’histoire de la dernière guerre et de son peuple. Le poète de l’époque c’est Juvénal. Ce Campanien, fils adoptif d’un affranchi, s’est attaqué dans ses Satires aux ridicules et aux tares de la société de son temps. Tout y passe : les façons des parasites combinards à la recherche d’une ascension sociale, les mœurs peu édifiantes des dames, la misère des professions libérales, le luxe et la table…

  

Antonin et Marc Aurèle
Antonin, 52 ans : un brave homme d’empereur, vraiment aussi philanthrope et philhellène que son prédécesseur, le génie en moins. Prudent, économe, ennemi de tout faste, il gérait l’Empire avec un paternalisme précautionneux, un peu comme une moyenne entreprise familiale qui tourne en vertu de la vitesse acquise. Il gouvernait en s’appuyant sur Mar Aurèle. Il est attentif à la justice, il veille au droit des pauvres, des esclaves, des prisonniers. Entre autres, il limitera le droit à la torture. Il quittera le monde en mars 161, ne laissant que des regrets, même dans la plèbe qui l’estimait et se rappelait ses confortables gentillesses.   

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Marc Aurèle était depuis longtemps le second d’Antonin lorsqu’il ferma les yeux du vieil empereur. Moralement il ressemblait comme deux gouttes d’eau à Antonin le Pieux. Un homme infiniment sympathique – mais était-ce bien le genre de maître qu’il fallait à l’Empire ou moment ou les Parthes et les peuplades danubiennes allaient remiser la pax romana au musée des beaux souvenirs ? Il était de santé fragile. A force d’obéissance volontaire aux destins, il donnait l’impression d’une morne résignation. Et puis, il avait été suréduqué : 16 maîtres autour de lui dans sa jeunesse, qui l’ont tous couvé dans un milieu déjà confiné et vieillot. Et sur ces 16, on ne trouve pas moins de 10 philosophes dont 5 stoïciens. Marc Aurèle vénérait tout ce qu’il pouvait vénérer. Seul le christianisme, qu’il persécuta à Lyon en 177, ne trouva pas grâce à ses yeux. Au reste, son stoïcisme cadrait à la perfection avec son esprit dévot. Il n’avait, avec Antonin, exercé le moindre commandement militaire.   


Dès 161 le roi des Parthes entreprit de mettre la main sur l’Arménie. Les romains ne tardèrent pas à subir des revers et il fallut envisager une expédition dans les règles. Il fallut deux campagnes successives pour régler le conflit. La première récupéra l’Arménie en 163. Puis, en 166, un traité de paix avec les Parthes donna aux romains un peu de terrain en Mésopotamie. C’est à cette époque qu’on voit apparaître une pratique inquiétante : le long des frontières on installa des barbares soumis, avec un statut proche de celui des colons. Sans doute pensait-on les rendre inoffensifs en les coupant de la masse de leurs congénères. On enfermait le loup dans la bergerie. C’est à ce moment désastreux pour l’Empire qu’éclata en 175 une usurpation (celle d’Avidius Cassius, général si heureux dans la guerre contre les Parthes) qui vint compliquer encore la situation. En 3 mois Marc Aurèle en vint à bout et Avidius Cassius fut assassiné. En 176, après une absence de 8 ans, Marc Aurèle rentrait à Rome et célébrait son triomphe.   


Le triste épisode Avidius Cassius avait servi de leçon à l’empereur : il s’empressa de soustraire sa succession aux hasards des ambitions rivales en s’adjoignant son fils Commode, promu au titre d’Auguste.   


Sur 19 années de son règne, Marc Aurèle en aura passé 17 à faire la guerre. Loin d’avoir l’imagination créatrice et le punch d’un Trajan ou d’un Hadrien, ni leur goût d’entreprendre, il se contenta de gérer comme il pouvait un Empire dont la crise économique avait déjà commencé de s’emparer. Le 17 mars 180, à Vienne, Marc Aurèle succombait à une épidémie de peste .   


 Commode
La première chose que fit Commode, qui avait évalué les possibilités de Rome dans la région danubienne, fut d’arrêter les frais. C’était simple réalisme : l’armée n’était plus guère en état de mener autre chose que des opérations ponctuelles de représailles. Là-dessus Commode regagna Rome et il eut la sagesse de s’en remettre un certain temps aux excellents collaborateurs de son père. Il est vrai qu’il avait accédé à la pourpre à l’âge de 19 ans. La personnalité du fils n’avait guère de points communs avec celle de son père. Mais dès le début du règne, il sentit grouiller autour de lui des conspirateurs. Sa propre sœur Lucilla, furieuse de se voir supplantée en influence par la nouvelle impératrice, Crispina, s’était lancée dans d’obscures intrigues de palais, où elle avait déjà entraîné des partisans. Quelques condamnations à mort s’en suivirent dans la famille impériale et parmi les sénateurs. Il dut se défaire aussi d’un préfet du prétoire. Désormais méfiant à l’endroit du Sénat, Commode s’en détourna au profit de l’ordre équestre.   


Commode.jpgDe 185 à 189, Marcus Aurelius Cleander, ancien esclave phrygien avait réussit à se hisser jusqu’au grade de chevalier. Il trafiquait des postes officiels, vendait l’entrée au Sénat. Parfois il avait la main heureuse, puisque Septime Sévère, bientôt empereur, lui devait son ascension… Mais des mœurs inquiétantes s’installaient à la cour, et de hauts personnages furent victimes de purges à l’instigation de Cleander. La cour retrouvait des ambiances des derniers temps de Néron et de Domitien. Finalement Cleander disparut, lui aussi, dans un coup monté.   


Commode se fit reconnaître comme l’Hercule romain en personne, instaurant à cet effet un culte officiel. Cela cadre bien avec une page célèbre de Dion Cassius, racontant avec un effroi rétrospectif une scène dont il a été témoin. L’Empereur venait d’occire une autruche. Alors « il s’avance vers la partie de l’amphithéâtre où nous autres sénateurs avions pris place, et il brandit vers nous la tête de l’oiseau de sa main gauche, sans un mot, avec un hochement de tête et un mauvais sourire. Nous avions plus envie de rire que de pleurer, mais il nous eût tous massacrés avec son épée si nous avions ri. Alors je pris le parti de mordiller les feuilles de laurier de ma couronne et je suggérai à mes voisins d’en faire autant… »


Se forma une conspiration qui devait aboutir, le 31 décembre 192, à l’élimination de Commode qui fut étranglé dans son bain par un gladiateur rallié à la conspiration. Les conjurés s’étaient entendus avec les prétoriens pour faire acclamer un respectable sénateur du nom d’Helvius Pertinax, fils d’un affranchi enrichi dans le commerce, et lui même professeur de lettres qui avait fait dans l’armée une carrière dont le brillant devait tout à ses qualités. Le choix était excellent. Mais il faut croire que les prétoriens n’étaient pas si loyaux, et le 28 mars 193, l’infortuné Pertinax fut assassiné par la garde prétorienne dont il avait trop tardé à satisfaire les exigences. C’est alors que les prétoriens firent monter les enchères et ce fut Didius Julianus qui l’emporta. Mais entre-temps, dès la nouvelle de la mort de Pertinax, les puissantes légions du Danube avaient proclamés leur chef, Septime Sévère. 

 


 La dynastie des Sévères
 Septime Sévère
Septime Sévère marchait déjà sur l’Italie du  Nord à la tête de ses légions du Danube, avec pour destination Rome, lorsque Niger, légat de Syrie, rameuta les légions de Palestine et d’Egypte, sans compter les partisans qu’il avait à Rome même. Il y avait donc déjà un candidat de trop lorsque le légat des armées de Grande-Bretagne, Clodius Albinus, résolut lui aussi de tenter sa chance. En fait, Septime Sévère était de beaucoup le mieux placé et Rome lui ouvrit finalement ses portes. Il monta en armes au Capitole accompagné de soldats, s’empressa de licencier les prétoriens, responsables du meurtre de Pertinax. En Orient, l’usurpation de Niger exigea presque 2 ans de combats qui conduisirent l’empereur jusqu’à Byzance. Restait Clodius Albinus. C’est au nord de Lyon qu’il fut mis hors jeu. Albinus, vaincu se donna la mort. Là-dessus Septime Sévère entreprit une tournée en Orient, et en profita pour visiter l’Egypte, et ne regagna Rome qu’en 202.  


Il était né sous Antonin en 146. Marié en secondes noces avec une princesse orientale que ses astrologues lui recommandaient chaudement : une certaine Julia Domna, fille cadette du grand-prêtre du dieu solaire Elagabal. Il avait deux fils : Caracalla, fait César en 196 et Auguste en 198, afin de décourager toute spéculation sur l’avenir. Le second fils s ‘appelait Geta. En 208, flanqué de ses 2 fils maintenant co-empereurs, Septime Sévère s’en fut guerroyer en Grande-Bretagne contre les barbares de Calédonie. Il mourut le 4 février 211 à Eburacum, l’actuelle York. Il avait 65 ans.   


 De Apulée à Lucien de Samosate
Apulee.jpgApulée, un africain de Madaure, avait collectionné les initiations à tous les cultes ‘à mystères’, ceux qui vous garantissaient ce que la religion traditionnelle ne songeait pas à vous offrir : la protection privilégiée d’un dieu durant la vie, et une mort considérée comme un cap de bonne espérance. On est loin du scepticisme d’un Cicéron. Le siècle est redevenu dévot, superstitieux même. Apulée sera l’auteur des Métamorphoses, qui conte l’histoire d’un homme transformé en âne.
Lucien de Samosate est un homme de la vieille école, classique, qu’agace prodigieusement la mode philosophaillante et superstitieuse de son temps. Cultivé et sarcastique, il s’amuse et nous amuse des faux mages, des faux philosophes, des faux prophètes de toutes sortes, qu’il rencontre à tous les coins de rue et qu’il taille en pièce dans une langue pleines de trouvailles.

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 Caracalla
A la mort de Septime Sévère, Caracalla, en dépit de ses 23 ans, était à ce point désireux de régner qu’il n’attendit pas un an pour faire égorger son frère cadet. La tête de Caracalla devait décourager toute velléité de le contrarier : un des plus beaux fasciés de brute qu’il soit donné de contempler. Son administration, pourtant, sa conduite des affaires n’avaient rien d’insensé, tout au contraire. C’est sous son règne que le juriste Ulpien déclare l’égalité de tout homme devant le droit naturel. Plus spectaculaire, en 212, l’empereur promulgua un édit qui fera date. Il étend au monde romain tout entier la civitas romana. Caracalla nivelait, mais par le haut, l’immense population de l’empire. A ce syncrétisme politique se superposait un syncrétisme religieux, les dieux multiples se résorbant en une sorte de divinité unique dont ils étaient les formes particulières ou locales.  


Le règne de Caracalla fut cependant rude. Conscient du rôle prépondérant de l’armée, il se livra, contre l’avis de Julia Domna, soucieuse des deniers de l’état, à une véritable démagogie militaire. L’armée devient ainsi, très ouvertement, une caste, et sa puissance politique n’est plus à démontrer. Pour faire face à la situation compromise par ces largesses, Caracalla dut recourir aux expédients classiques : pression fiscale jusqu’aux limites de l’absurde. Rien de tout cela ne le rendait sympathique aux victimes de ces initiatives. Les classes populaires, toutefois, ne souffraient pas de cette politique.  


Caracalla périt le 8 avril 217 assassiné, à l’instigation de son préfet du prétoire Macrin. Ce dernier avait réussi ce que Séjan et quelques autres avaient échoué à réaliser : désespérés de la mort de Caracalla, ignorant tout du complot, les soldats acclamèrent l’instigateur du crime. Pour contenter l’armée il fit diviniser Caracalla. A Antioche, où elle avait transporté sa cour pendant la campagne contre les Parthes, Julia Domna se désolait moins de la perte d’un fils aîné qu’elle n’avait jamais aimé, que de sa propre chute. Macrin s’était bien gardé de l’offenser d’aucune manière. Jusqu’au au moment où s’apercevant que l’impératrice mère avait quand même gardé beaucoup d’influence, Y comprit à Rome, il dut la prier de quitter Antioche. Minée par un cancer du sein, le moral définitivement atteint, elle devait mourir peu après. La sœur et les deux nièces de Julia Domna n’avaient pas désarmé et elles tenaient Macrin pour un usurpateur. Soi-disant retirées à Emèse, ces dames se mettent donc à comploter. Les troupes, en effet, sont restées fort attachées à la mémoire des regrettés Septime Sévère et Caracalla. Comment faire pour faire d’un gamin de 14 ans, Avitus Bassianus, fils de Julia Soaemias, grand-prêtre d’une pierre noire sacrée, d’un aérolithe divinisé, un Auguste romain à part entière ? Le projet paraît délirant en pourtant…  


La grand-mère a trouvé : on va faire passer Avitus Bassianus pour le fils adultérin du défunt Caracalla. Un peu de propagande sur place, in peu d’intox et la crédulité des soldats fera le reste. Et de fait, le 16 mais 218 au matin, avec la complicité du préfet, ces dames introduisent dans le camp romain le jeune prêtre solaire, aussitôt acclamé du nom de son pseudo-père, César et Auguste. Il ne restait qu’une formalité : régler le problème Macrin qui s’était fâché et avait envoyé ses troupes contre les mutins. Après quelques tentatives, Macrin et son fils disparaîtront successivement. Le père sera égorgé, et le fils, rejoint et massacré en chemin. 

 


d-Alma-Tadema-se-rapporte-aussi-a-Heliogabale---Spring.jpg Héliogabale
Quand on vit débarquer triomphalement dans Rome, avec son aérolithe dont il n’avait jamais voulu se séparer, ce gamin grassouillet et fardé, accoutré à l’orientale et marchant à reculons dans la fumée et l’encens, soutenu par ses acolytes, on eut un choc. Il avait pris tout son temps pour arriver là-bas, car il avait fallut trimballer à grands frais la divine pierre noire depuis la Syrie jusqu’à Rome en passant par l’Asie Mineure. Tant est si bien qu’Héliogabale n’était arrivé à Rome qu’un an et trois mois après les mémorables événements d’Emèse. La vieille Maesa exultait enfin : elle prenait sa revanche sur sa sœur défunte Julia Domna. Et c’est ainsi que le nouvel empereur ne se rendait jamais aux séances sans sa grand-mère bombardée « mère du Sénat », et qui se prélassait au banc des consuls. On vit s’installer dans l’entourage une faune inquiétante. Un ancien acteur comique prit la direction des cohortes prétoriennes. On vit se hisser aux plus hauts postes des eunuques, des travestis, des coiffeurs, des cochers de cirque. Pour cet enfant de chœurs pervers, le pouvoir était comme un gros jouet. Il jouissait de voir tant de gens entre ses mains, dont il pouvait faire ce qu’il voulait, y compris les briser, et il ne s’en privait pas.  


Le 13 mars 222, une émeute éclata dans un caserne de prétoriens où l’empereur s’était rendu ; c’était à vrai dire un guet-apens. Fidèle au genre littéraire antique, l’Histoire Auguste nous fait voir l’empereur massacré dans les toilettes où il s’était placardé, et son corps balancé dans un égout qui le régurgita. Cet intermède bouffon et sanglant, sur fond de décor exotique, laisse une impression désolante. 

 


 La fin d’une dynastie : Sévère Alexandre
Aux corps mutilés d’Héliogabale et de Julia Soaemias sa mère, décapités, estropiés, outragés de mille manières, ne tardèrent pas à s’ajouter ceux du préfet de la ville et du ministre des finances, arrangés de la même façon. Le jeune Sévère Alexandre en l’honneur de la dynastie, fut acclamé Auguste dans la cour même où l’on venait de vilainement accommoder son cousin et prédécesseur. Il avait tout au plus 17 ans et il était aussi insignifiant que son cousin était flamboyant. Pour ce qui est de la politique concrète, on imagine bien qu’elle était entre les mains plus expertes de maman. Cette dernière mourra dès 223, laissant à Julia Mammaea les clés du pouvoir impérial.  


Les Perses Sassanides qui avaient pris depuis 227 le contrôle de l’empire Perse devenaient menaçants. Il fallut se transporter en Orient pour une campagne qui connut des hauts et des bas. Sévère Alexandre n’était évidemment pas l’homme de la situation. Arriva donc ce qu’il devait arriver : le 18 mars 235, un putsch se déclara en faveur d’un homme autrement énergique, le prefet des recrues Maximin. Abandonnés de leur garde personnelle, Sévère Alexandre et sa mère furent assassinés sous leur tente. 

 


 Coup d’état permanent
 La pourpre et le sang
Une autre ère commençait : 49 ans, 23 Augustes ou Césars. 13 meurent assassinés, 7 tombent au combat, 2, pour autant qu’on sache se suicident, et un seul s’éteint dans son lit, mais de la peste. A n’en pas douter, la pourpre, en ce IIIe siècle, est devenue une profession à haut risque.

 


 L’empire remodelé
 Dioclétien et la tétrarchie
Quand Dioclétien arriva au pouvoir, cela faisait bientôt 20 ans que s’escrimaient les empereurs illyriens pour reprendre en main un Empire qui se délitait sous les coups des barbares et des usurpateurs. Il était né à Salone, l’actuelle Croatie, et de très modeste origine. Officier d’élite, fait aux commandements et aux responsabilités, sa position de chef des protectores lui avait permis de se former une idée globale de la situation. Il commença par se pourvoir d’un adjoint, un officier nommé Marcus Aurelius Maximianus, (Maximien) qu’il fut César puis Auguste. A chacun des Augustes, Dioclétien adjoignit un César ou vice-empereur. Galère et Constance Chlore, tenant son nom de son teint blafard tirant sur le vert. C’étaient tous des illyriens. 

 

diocletien.jpegDioclétien, lui-même premier Auguste, ferait de Nicomédie, à 2 pas du Bosphore, sa capitale, d’où il gouvernerait plus spécialement l’Orient. Maximien siégerait à Milan. Quant aux 2 Césars, Galère résiderait à Sirmium, sur le Danube et Constance Chlore, se tiendrait à Trèves. Ainsi aux 4 points chauds de l’Empire, il y aurait désormais 4 capitales pourvues de concentrations de troupes prêtes à intervenir dans le secteur. Rome est devenue capitale nominale, honoraire en quelque sorte, musée et conservatoire des gloires éternelles.  


L’organigramme imaginé par Dioclétien comportait une troisième innovation : le dispositif anti-usurpation. Tous les 20 ans les deux Augustes devaient obligatoirement laisser place à leurs Césars, qui devenaient sur l’heure empereurs à part entière et devaient désigner aussitôt 2 nouveaux Césars. Tel est le système que l’histoire connaît sous le nom de tétrarchie. Cette réforme structurelle sera étalée sur 8 ans, de 285 à 293, montre assez que Dioclétien, parti pour régner seul, avait été amené sous la pression des circonstances à échafauder un autre dispositif.  


Toute l’organisation territoriale se vit remaniée. Les anciennes provinces subirent un découpage. Du plus ces nouvelles unités territoriales furent regroupées dans les préfectures, dites de région, dans 12 circonscriptions originales : les diocèses. Ces régions administratives étaient gouvernées par un haut-fonctionnaire, le vicaire. La centralisation s’opère donc progressivement. A son sommet, le conseil impérial et les 5 grands bureaux se ramifient selon les 4 résidences. On passa également de 39 légions à une soixantaine, mais allégées, soit 450.000 hommes.  


Profitant d’une longue période de paix religieuse, les chrétiens s’étaient multipliés et largement installés un peu partout dans la société romaine. Il n’y avait plus guère de discrimination entre chrétiens et non-chrétiens dans la distribution des hauts emplois. Une réaction s’amorça donc, sans doute à l’initiative de Galère : il fait valoir aux Augustes le danger de subversion que représentait cette religion à vocation universaliste, et si imbue d’elle-même qu’elle prétendait exclure les autres. En 303 apparurent les édits impériaux portant interdiction formelle du christianisme. Ordre était donné de détruire leurs églises, de brûler les livres sacrés. Puis les fidèle durent sacrifier aux dieux ou alors accepter d’être condamnés aux mines ou de mourir, souvent de façon abominable. La persécution fit cette fois de nombreuse victimes (env. 5000). En dépit de ces atrocités, il faut pourtant reconnaître que cette colossale réorganisation de l’Empire laissa un bilan positif. Maximien réduisit les pillards et assainit durablement la frontière rhénane, la mer du Nord et la Manche. L’usurpation d’un certain Carausius fut anéantit par Constance Chlore. Maximien défendit l’Afrique contre les incursions de peuplades insoumises, Maures et Berbères et ferma aux Francs le détroit de Gibraltar.   


 Les derniers jours de la Rome païenne
Dioclétien s’était avisé de renforcer l’union des 4 souverains par un lien de famille. Lorsqu’il avait recruté Constance Chlore, il l’avait trouvé vivant avec une certaine Hélène, serveuse dans une auberge, en Bithynie, et dont il avait un fils, Constantin. Il lui fit mettre fin à sa liaison pour épouser une Théodora, princesse Syrienne, belle-fille de Maximien. On imagine sans difficulté l’état d’esprit de ladite Hélène et de son fils Constantin… Maximien avait également un fils nommé Maxence, à qui il ne fallait pas en promettre. Inutile d’être expert pour deviner que Constantin et Maxence, aussi ambitieux l’un que l’autre, se voyaient déjà Césars dans la seconde tétrarchie. Dioclétien, conseillé par Galère, avait combiné les choses. Il annonça les noms des nouveaux Césars : Sévère et Maximin Daïa. Tous furent frappés de stupeur… Ce Sévère était un officier illyrien ami de Galère, et Maximin Daïa un sien neveu ; ils furent adoptés dans les règles. Seulement, ces nominations saignaient noires dans le cœur de Constantin et de Maxence.  


Battle_at_Pons_Milvius_detail_1__f.jpgConstantin n’eût rien de plus pressé de rejoindre son père, Constance Chlore, qui guerroyait avec succès en Angleterre. L’idée n’était pas mauvaise, car le pauvre Constance décédait de maladie à York en 306. C’était le moment ou jamais de se faire proclamer Auguste par les troupes de son père. C’était une usurpation pure et simple. De son côté Maxence ne perdait pas ses esprits. Se trouvant à Rome il s’y était fait proclamer, lui aussi et avait rappelé au pouvoir le vieux Maximien qui ne demandait pas mieux que de reprendre du service. Galère, maintenant premier Auguste, voyant le tour que prenaient les choses, tenta de reprendre le contrôle et nomma Sévère second Auguste et fit Constantin César, grade que l’autre jugeait désormais tout à fait insuffisant. Sévère voyant le danger marcha sur Rome pour déloger Maxence et Maximien. Mais trahis par ses propres soldats qui passèrent aux usurpateurs, il échoua et fut assassiné. Le vieux Maximien et Maxence décidèrent de traiter avec Constantin, allant jusqu’à lui reconnaître son titre d’Auguste. Galère riposta en faisant empereur un autre illyrien, Licinius. De son côté, Maximin Daïa, qui ne voulait pas être en reste, se bombarda lui-même Auguste. L’invraisemblable suite de luttes qui allaient suivre fait penser à un jeu d’échec. Le vieux Maximien, chassé de Rome par son fils Maxence qu’il commençait à encombrer, se réfugia auprès de Constantin, puis se fâcha avec lui et disparut de la circulation en 310. Et d’un. Puis se fut le tour de Galère, qui décéda en 311 des suites d’une longue maladie. Et de deux. Maxence et Constantin avaient les mains libres pour se combattre à mort. Contre toute attente, c’est Constantin qui l’emporta devant Rome en 312, à la bataille fameuse du pont Milvius où Maxence s’étant jeté dans le Tibre s’y noya. Et de trois. Vaincu près d’Andrinople, Daïa s’enfuit et disparut mystérieusement en 313, probablement empoisonné. Et de quatre. En 313 il ne restait plus donc que Constantin et Licinius. On aurait ou penser que ces messieurs allaient se partager sagement les 2 zones d’influence, Orient et Occident. Mais après une dizaine d’années de calme, ils finirent par s’affronter en 324. Ce fut Licinius qui perdit et périt assassiné sur l’ordre de Constantin. Et de cinq.  


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Il n’était pas théologien, pas davantage un philosophe. C’était une âme simple, proche de la nature. Question credo, jadis adepte comme ses ancêtres du culte solaire, il n’est pas impossible qu’il ait mêlé toutes ces dévotions. A la réflexion, les fidèles de Christus et ceux de sol invictus possédaient en commun bien des intuitions. Les chrétiens eux-mêmes ne se gênaient pas pour représenter Christus sous les traits d’Apollon-Hélios conduisant son char.  Constantin aurait-il superposé les différentes images, identifiées à ce Christus la divinité unique à laquelle se référaient tous les syncrétismes de l’époque ? c’est ce que j’imagine de plus probable pour rendre compte d’une conversion qui fut sans doute aussi sincère que confuse. Disons que si Constantin s’est converti, ce ne fut pas par politique – mais que s’étant converti, il fit en sorte que cela servît sa politique, tandis que ceux qui l’accueillaient dans l’Eglise s’arrangeaient pour que cela aidât la leur. Avec les années, Constantin en vint à se démarquer de plus en plus du paganisme. Les célébrations chrétiennes prirent le dessus sur les vénérables cérémonies. Il promulguera en 319 une loi autorisant les païens à suivre les exercices du culte : c’était le monde à l’envers ! Il avait donc fallut 7 ans pour que la tolérance ait changé de sens.  


 Le grand ?
Constantin, comme déjà ses prédécesseurs, mais de façon plus massive ouvrit largement les légions aux tribus soumises. Ces guerriers frustes, mais avisés et courageux faisaient merveille comme supplétifs dans les coups de main. On enfermait évidemment le loup dans la bergerie. Cette armée assez bigarrée a pu atteindre le demi-million d’hommes. L’administration fut plus que jamais centralisée. Tout, nominations, commandements militaires, édits, circulaires ; tout émane de la Cour, fastueuse jusqu’à la démesure.  


La Cour et ses splendeurs, l’armée, le lourd appareil d’état, et pour couronner le tout, Constantinople, capitale nouvelle, le rêve d’un mégalomane – tout cela coûtait fort cher. Entre les gens de peu et les puissants l’écart se creusa de plus en plus.  


Les textes législatifs de Constantin s’inspirent parfois d’un certain esprit évangélique, mais pour le reste, on parlerait plutôt aujourd’hui d’ordre moral : sévérité parfois atroce à l’endroit de l’inconduite – adultère concubinage… Les lois semblent avoir été concoctés par des furieux et certains détails lèvent les cœurs…


A mesure qu’avançait le temps, Constantin songeait à sa succession. Il lui restait 3 fils : Constantin II, Constance II et Constant. Il demanda in extremis en mai 337 la grâce du baptême et s’éteignit le 22 mai.

 

 Le clan des chrétiens
Constantin avait réglé sa succession, répartissant entre ses 3 fils et ses 2 neveux les territoires de l’Empire. Il n’avait oublié qu’une chose : la propension de tout un chacun à lorgner la part des cousins. Et puis, il y avait toute cette famille parallèle, demi-frères jusque là tenus en lisière avec quelques honneurs sans conséquences. Les 3 Augustes étaient songeurs. Puis tout alla très vite. Une rumeur incroyable se répandit : on venait, paraît-il de retrouver un billet froissé que Constantin expirant tenait dans sa main. Il s’y disait empoisonné par ses demi-frères, et l’on devine ce qu’il était censé conseiller à ses 3 fils… L’histoire était évidemment montée de toute pièce. Au terme de l’opération, Jules Constance, Delmatius César et bien d’autres encore gisaient sur le carreau. On envoya même liquider à Césarée l’éphémère ‘roi des rois’ Hannibalianus. 15 morts ? 20 ? Plus ? On avait ratissé large. On mit ce tableau de chasse sur le compte de Constance II. Seuls avaient échappé, Dieu sait comment, au massacre Gallus, le futur César, et Julien, le futur empereur. Les 2 orphelins furent séparés et expédiés l’un du côté d’Ephèse pour y faire des étude et l’autre chez sa grand-mère maternelle à Nicomédie.

 


Trois Augustes pourtant c’était trop. Entre frère les lutte ne tardèrent pas. Constantin II tomba dans une embuscade et y trouva la mort. On se retrouvait dans une situation classique : un empereur d’Occident, Constant, résidant à Milan, et un empereur d’orient, Constance, régnant à Constantinople. Ils s’accommodèrent de la situation durant 10 ans.

  


Curieux personnage que ce Constant. Chrétien convaincu, fanatique même, mais borné ; noceur, ne dessaoulant pas, porté sur les trop sympathiques jeunes gens et de ce fait bourrelé de remords. Avec un acharnement maladif, il prohiba toute forme de culte non chrétien, et consolida à coup d’édits vengeurs la position hégémonique de la nouvelle religion. Ajoutons à ce tableau le fait qu’il avait réussi à se mettre à dos non seulement les populations civiles, accablées d’impôts, mais aussi les légions elles-mêmes. Si bien qu’un complot se forma. Le 18 janvier 350, profitant d’une partie de chasse où l’empereur d’Occident se délassait du côté de Autun, les soldats proclamèrent un officier nommé Magnence. Soutenu par la population, l’usurpateur se trouva vite maître de la contrée. Constant, voyant que toute résistance était inutile, prit le large en direction des Pyrénées, où il fut promptement rejoint et éliminé.

  


Pris entre l’usurpation de Magnence et la guerre contre les Perses, Constance se souvint de ceux qu’il avait tant chercher à faire oublier : Gallus et Julien, reclus depuis le carnage de 337. Julien était trop jeune et trop intellectuel. Gallus, en revanche, était sommaire à souhaits et lui parut apte à faire un César à sa botte. En 351, le jeune homme se vit donc promu César, marié à Constantina, sœur de l’empereur, et expédié à Antioche pour administrer l’Orient le temps que Constance en finirait avec Magnence. Ce dernier battu se replia en Gaule et s’en fut à Lyon se donner la mort. En Orient, pendant ce temps, le César Gallus et Constantina accumulaient les erreurs. Il se conduisit en tyranneau. D’exécutions capitales en bannissements, de confiscations abusives en scandales, ce couple malavisé avait fini par s’aliéner tout le monde à Antioche. Devant l’étendue des dégâts Constance le neutralisa progressivement avant de l’isoler complètement, de le faire juger à huis clos et décapiter. Cela se passa au cours de l’hiver 354.
Songeant à cette expédition contre les Perses, Constance désigna comme César chargé des affaires de Gaule le demi-frère du défunt Gallus, le jeune Julien. Lettré, philosophe ou du moins passionné, Julien était ce qu’on appelle une conscience. Devenu expert en pensée grecque, julien-l-apostat.jpgféru surtout d’un certain platonisme de style mystique, Julien avait renoué dans le plus grand secret avec le culte solaire de ses ancêtres illyriens. Tout en gardant les formes extérieures du christianisme, il adorait les anciens dieux de l’Empire. Pour lui, la religion chrétienne était un égarement passager dont l’oncle Constantin était le grand responsable, une parenthèse malheureuse dans l’histoire de Rome. A la fin 355, Julien fut donc bombardé César, marié sans qu’il l’eût souhaité à Hélène la Jeune. Ce que Constance n’avait pas prévu, c’est que Julien, consciencieux comme on ne l’était plus guère dans ces milieux, allait prendre au sérieux son rôle de César fantoche. Au grand désespoir des vrais généraux, il apprit tout sur le tas : les manœuvres élémentaires, l’art de disposer les unités, et jusqu’au métier d’administrateur des provinces. Julien parvint à s’imposer, tant est si bien que Constance dut se résigner à contrecœur à lui laisser la direction effective des opérations. Julien avait établi son quartier général à Lutèce. Il fit merveille, puisqu’en 360, au terme de nombreuses campagnes, la situation des Gaules était rétablie et les barbares calmés.

  


Constance pensa faire d’une pierre deux coups. En rappelant de Gaule les excellents effectifs qui venaient de réussir la reconquête, il se donnait les moyens de vaincre les Perses et il coupait court à l’éventuelle usurpation dont Julien avait pu caresser le projet… Mais l’imprévu se produisit. Les troupes de Julien, composées en majorité de Gaulois et de Barbares ralliés, refusèrent obstinément à quitter les Gaules. Si bien qu’au cours d’une nuit mémorable de février 360, Julien fut acclamé, tout à fait contre son gré – du moins l’a t-il dit et répété – aux cris répétés de ‘Julien Auguste’. La mirifique combinaison de Constance avait abouti à un usurpation.

  


Le 3 novembre 361, Constance, subitement malade, était mort. Il avait in extremis désigné Julien pour successeur. Pour la première fois, un usurpateur devenait empereur. Le 11 décembre de cette même année, Julien faisait une entrée triomphale dans Constantinople, sa capitale, et recevait l’allégeance des souverains alliés.
Le premier acte que le premier acte administratif de Julien fut un édit de tolérance, promulgué en 361, restituant à chacun de pratiquer le culte de son choix. Les difficultés vinrent de ce que les chrétiens, qui s’étaient trop facilement emparés des trésors des cultes païens et des édifices, se virent contraints de tout restituer. Julien pratiqua un délestage sévère des services administratifs et du personnel pléthorique mis en place par la dynastie constantinienne.
La guerre reprit avec les Perses. L’armée de Julien, forte de 65 000 hommes, quitta Antioche le 5 mai 363. L’invasion prit d’abord les allures d’une avance triomphale bien que lente. On prit quelques villes et l’armée remporta sous les murs de la capitale Perse une belle victoire. Mais les Perses en avaient une citadelle inexpugnable. Il eût fallut un siège dans les règles, mais l’on ne pouvait s’attarder en terrain découvert. Il n’y avait plus qu’à se replier vers le nord. Le retraite se fit dans les pires conditions et le 26 juin 363, l’empereur Julien à Samarra lors d’un combat d’arrière-garde. On voudrait être sûr que le javelot qui l’atteignit venait bien des lignes adverses. Ammien, qui était sur place, a des doutes. 

  


Julien mort on acclama l’incolore Jovien, dit Jean Gagé, un chrétien. Les maladroits qui s’étaient engagés trop avant aux côtés de Julien payèrent leur imprudence : ce fut la classique chasse aux sorcières. Les philosophes et les desservants des temples païens furent pourchassés dans des conditions souvent atroces. Cette fois les dieux de Rome étaient bien morts.

  


 Les derniers jours de la Rome antique
 Dernière dynastie : les Valentiniens
Le 25 février 364 on trouva l’empereur Jovien mort sous sa tente, où il s’était retiré la veille saoul. L’armée proclama Valentinien. Teigneux au possible mais courageux et patriote, fut contraint par les soldats de s’adjoindre un collègue. Il choisit son frère Valens. Valentinien aurait en partage l’Occident et Valens, l’Orient. Valentinien mourut en novembre 375, paraît-il d’un coup de sang. Valens, mal entouré, laissa persécuter les intellectuels païens. Le 9 août 378, lors d’une épouvantable déconfiture près d’Andrinople, l’actuelle Edirne en Turquie, Valens disparut dans le désastre.

  


Valentinien mort, c’est son fils Gratien qui prit en charge l’Occident : il était déjà Auguste depuis 367. Et tout incapable de régner seul, Gratien désigna comme Auguste d’Orient en janvier 379, un Espagnol nommé Théodose.

 


Théodose et le pâle Gratien régnèrent chacun de leur côté en bonne intelligence jusqu’en 383. Mais l’armée de Bretagne acclama Maximus. Nul ne porta secours à Gratien : abandonné de ses troupes et rattrapé à Lyon, il y périt massacré. La situation devenait dangereuse pour Théodose. Plusieurs fois défait, il finit néanmoins par prendre Maximus à Aquilée, et ce dernier fut massacré. Théodose allait gouverner seul de 388 à 391. Abandonnant l’Occident, qui comptait de moins en moins, au triste Valentinien II, d’ailleurs placé sous tutelle du général franc Arbogast, Théodose regagna Constantinople. Arbogast, véritable maître d’occident, s’arrangea pour le rester le plus longtemps possible et un beau jour on retrouva mort le pauvre Valentinien II. Entre-temps Théodose était tombé sous la coupe des pontifes de l’Eglise chrétienne.

 


Le 28 février 380 il promulgua un décret fameux, dont les termes étaient sans équivoque : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre (…) c’est-à-dire reconnaître la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Le christianisme devenait donc religion d’Etat.

 


Théodose mourut à Milan le 17 janvier 395. C’est à partir de ce moment que l’empire laisse l’impression d’aller à l’abandon : invasions barbares, insurrections, usurpations, guerres civiles. Alaric, le chef des Wisigoths réussit à investir l’Italie du nord. Et le 24 août 410, il entra dans Rome comme chez lui. Cela fait, les Goths s’en retournèrent comme ils étaient venus, emportant une bonne charge de souvenirs. Alaric ne tenait pas à risquer la famine dans un endroit désormais si mal ravitaillé.

 


Avec Rome disparaissait l’idée d’une civilisation qu’on croyait éternelle.

 


Arcadius, l’empereur d’Orient n’avait rien su de la prise de Rome, car il était mort en 408, remplacé par son fils Théodose II, l’insignifiance faite empereur.

 


En Occident, en 423, Honorius, lui aussi était mort, et à la faveur du vide, un bureaucrate nommé Jean s’était lui-même proclamé empereur, tandis qu’en Afrique, un général avait fait sécession. En Orient Théodose II avait accepté dès 430 de servir aux Huns une subvention annuelle de 350 livres d’or, mais 6 ans plus tard les Huns auront doublés leurs prix

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 09:07

 

Fiches de lecture

De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.


Histoire logo-copie-1Lucien Jerphagnon 


Histoire de la Rome antique

 

(Tallandier, réédition 2002)

 

 


Partie II  :    D'Auguste à Néron

Lecture partie I  


     

Le Principat sous Auguste

 

Octave Auguste ou le césarisme sans César

 

Quand Lépide sera mort, en 12 AV JC, Auguste se retrouvera souverain pontife. Il a été, de plus, été déclaré divin, et il porte désormais le nom d’Auguste. Il est le premier président, le princeps, et le premier des Romains, rt à vrai dire le patron universel dont Rome et son Empire deviennent clients. Une telle accumulation de pouvoirs n’a pas d’équivalent aujourd’hui. Bref la monarchie était instaurée sans que la République fût abolie.  

   

AugusteLe gouvernement des réalités

 

Le Sénat vit son prestige rehaussé dans la mesure ou s’exténuaient ses pouvoir réels. Auguste réduisit à 600 le nombre des titulaires, et les candidats au titre devaient justifier d’un patrimoine d’un million de sesterces.

Pour l’ordre équestre, constitué d’un réseau de notables issus de la grande propriété terrienne traditionnelle, du grand commerce, Auguste a eu tôt fait de se rallier cette couche influente de la société romaine, dont il fit le second ordre. Il fallait pour y prétendre, justifier d’un patrimoine de 400.000 sesterces. Désormais ces notables auront vocation à occuper des postes importants : gouvernement de provinces de moindre classe, certaines préfectures, etc. Cette confiance du prince, et aussi les mille agréments qui toujours et partout font le ravissement des gens d’appareil : passementerie vestimentaire, places réservées, etc., tout cela va donner à l’ordre équestre un lustre apprécié des titulaires… et envié des postulants.

Côté des armées : service allongé à 20 ans, recrutement limité autant que possible aux citoyens romains. A la fin du règne, Rome disposera de 25 légions, soit 140.000 hommes, appuyés désormais sur des escadrons de cavalerie. Chaque légion a son numéro d’ordre, et se trouve commandée par un légat ayant rang de sénateur, et qui tient ses pouvoir du princeps. Une exception bien sûr : l’Egypte, où commande un préfet équestre. L’encadrement est assumé par des tribuns militaires et des centurions.

En Italie, on ne trouve pas de légions, mais des cohortes d’élite, fortes de 500 hommes triés sur le volet. On y doit que 16 ans et l’on y est 3 fois mieux payé.

De modestes effectifs en somme, si l’on considère l’immensité des territoires sous domination romaine.

 

Les gens de l’entourage

Auguste avait su s’entourer dès le départ. C’était un groupe d’amis très chers. Et d’abord l’excellent Agrippa, son viel ami, qu’il avait marié en 21 AV JC avec sa fille, l’explosive Julie.

Côté philosophe : Areios Didymos, un érudit qui avait pondu deux doxographies. Areios constituait, en somme, une encyclopédie sur pattes, un dictionnaire ambulant qu’il pouvait consulter à tout moment. Auguste avait même son coin de transcendance, avec les pythagoriciens. Toutes ces influences philosophiques se retrouvent d’ailleurs dans Virgile, dont on sait les relations qu’il entretenait avec le prince.

A partir de toutes ces influences, Auguste a su tirer, théoriquement et pratiquement, ce qu’il lui fallait pour mener à bien ce qu’il avait entrepris. Quel art de la synthèse ! Le résultat ne laisse pas d’être impressionnant, et permet de pressentir ce qu’il en a coûté à un homme d’ailleurs chétif, légèrement contrefait, affligé d’un système digestif délabré et avec cela mangé d’anxiétés diverses.

 

Le siècle des étoiles

Lucrèce est mort depuis 55. Un peu d’épicurisme survit toutefois dans la muse élégante d’Horace. Properce est flatté de compter dans la pléiade qui entoure Mécène. Ovide lui, est la coqueluche de la société romaine qui raffole de ses œuvres légères.

Auguste exile Ovide à Tomes, sur la mer Noire, sous prétexte officiel de pornographie, mais peut-être du fait d’intrigues de palais jamais éclaircies. Il ne sera jamais rappelé.

Salluste venait de mourir quand survient Actium, si bien qu’il n’avait connu Octave que comme triumvir. Il avait connu tout le monde : Cicéron, Pompée, César, Antoine, Brutus… Il se mit donc a consigner les événements, et surtout à réfléchir dessus, en s’inspirant de ses lectures : Thucydide, Platon, Poseidonios. Salluste est clairvoyant. Son style, la pénétration de ses analyses, sa recherche des causes, surtout psychologiques, en ont fait un modèle de Sénèque et de Tacite.

Tite-Live est tout juste le contemporain d’Auguste. C’est un rat de bibliothèque, qui accumule et met en forme la documentation encyclopédique puisée à même ses devanciers.

Varron ? Un monument. Rien n’aura échappé à sa curiosité : grammaire, dialectique, rhétorique, géométrie, arithmétique, astrologie, musique, médecine, architecture, toutes disciplines qui constituent le cycle, le programme des études.

 

Eterniser le provisoire

Tout le temps qu’il fut aux affaires, soit pendant 45 ans, Auguste fut tourmenté par le problème de sa succession. Il lui sembla, n’ayant pas de fils, que l’appartenance à la lignée, à la gens Julia pouvait constituer un titre convenable. C’est pourquoi Auguste avait d’abord songé à un neveu, Claudius Marcellus, le fils de sa sœur Octavie. Mais à peine Marcellus eut-il ses 18 ans qu’il mourut. Auguste se tourna alors vers son vieil ami, Agrippa, le fit divorcer, le remaria avec Julie et vit avec bonheur 2 petits César, Caius et Lucius, naître de cette union politique. En 2 et 4, ils avaient, hélas, rejoint les dieux. Sans enthousiasme il songea alors à son beau-fils Tibère. Et peu avant sa mort, il se résigna à s’adjoindre Tibère en tant que coadjucteur, si bien que le 17 août 14, lorsque Auguste s’éteignit, c’est tout naturellement que le Sénat, le peuple et l’armée prêtèrent serment de fidélité à Tibère.

   

Le second César : Tibère

Tibère proposa qu’on répartît sur trois têtes l’énorme charge de gérer l’Empire. Là où il proposait sincèrement une ouverture, on crut voir une grosse ficelle. Cette offre désintéressée avait pris de court ces politiciens rancis, déshabitués à des vraies responsabilités par 40ans de tutelle. Quelle tête faire quand un supérieur vous apporte sur un plat ce dont vous n’avez pas envie ?

Si Tibère était conservateur, il ne l’était pas au point de vouloir perpétuer les abus invraisemblables qui avaient amené la République à l’abus que l’on sait. S’il entendait favoriser l’aristocratie, il n’allait pas quand même pas jusqu’à lui sacrifier les provinces. L’incompréhension s’installa. Comment ! Il nous comble de respect, nous accable de faveurs, et il prétend mettre son nez dans nos comptes ! Quel homme, quel tyran est-ce donc là, quel ennemi de la " liberté " ? Quant à la plèbe, elle trouve le nouveau prince sérieux, trop, revêche même, alors qu’elle aime le sourire, les allures décontractées.

TibereMilitairement, le règne n’eut rien de particulièrement brillant, ni d’ailleurs de décevant. Rome digère ses conquêtes et ne les étend pas. Digestion d’ailleurs difficile. En Germanie éclate une nouvelle révolte. Las Bas c’est Germanicus qui commande en chef. Sa femme Agrippine l’accompagne. Le couple à plusieurs enfants, dont le petit Caius, chouchou des soldats. On le surnommera Caligula, le petit godillot. Quand éclate l’insurrection, Germanicus est absent. Apprenant les troubles particulièrement meurtriers, il revient d’urgence et découvre avec des sentiments mêlés… que ses soldats l’acclament imperator. Il faudra tout le prestige personnel de Germanicus, et aussi son énergie pour venir à bout de ce pronunciamiento. Tibère, qui sait ce qui pouvait se passer dans l’esprit de ce jeune homme adulé, et de sa femme surtout, était de plus en plus perplexe. Le contact avec le peuple, ils l’avaient eux ! Or, les affaires d’Orient devenant de plus en plus embrouillées, il devenait urgent d’y envoyer quelqu’un en mission. Il démontra au Sénat que c’était Germanicus le plus qualifié en la circonstance. Dans le même temps, Tibère nomma à la préfecture de Syrie un sien ami nommé Pison, qui s’installera avec sa femme, une amie très chère de Livie, et qui avait ceci en particulier qu’elle détestait Agrippine, la femme de Germanicus. Ainsi Tibère et son auguste mère ne seraient pas sans nouvelles de l’expédition. En 18, donc, Germanicus et Pison s’en furent chacun de leur côté pour l’Orient. Le jeune prince fit un large périple. Il inspecte les provinces, vérifie les comptes de gestion, relève les anomalies, entend les doléances, bref il se conduit en vice-empereur. En 19, Germanicus, sûr de lui, fait un crochet par l’Egypte, dont nous savons le statut de chasse gardée impériale. Alexandrie l’accueille en petit-fils d’Antoine. On l’accable de marques de respect, de titres – y compris celui d’Auguste ! Tibère et Livie ne manqueraient pas d’apprécier… Là-dessus, Germanicus remonta le cours du Nil jusqu’à Assouan. Et là, il se sent subitement très mal. Peu après il meurt, non sans avoir laissé entendre qu’il était victime de Pison et Plancina. La nouvelle consterna Rome et fit le pire effet. Sur les murs de la résidence impériale, des graffiti vengeurs réclamaient : " Rends-nous Germanicus ! ". Les obsèques prirent un tour séditieux. Pison fut traduit en justice, et son procès souleva l’hystérie des foules. Le gouverneur prit le parti de se suicider le lendemain. Pourtant, la mort de Germanicus était sûrement fortuite, mais ce fut la rumeur qui prévalut. Pour Tibère, c’était la brisure définitive des liens entre le peuple et lui.

Un homme s’active dans l’entourage, car il a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de la solitude désenchantée de l’empereur : c’est un chevalier nommé Séjan, préfet du prétoire. Il a la haute main sur les puissantes cohortes prétoriennes, et il intrigue sans cesse auprès du Sénat pour faire nommer ses propres créatures aux postes à influence. Les " princes héritiers " ne voient évidemment pas la chose d’un bon œil. Drusus, le propre fils de Tibère, en vient à se colleter avec le préfet, qui entre-temps l’a bel et bien fait cocu. Peu après, Drusus meurt, dans des circonstances mal éclaircies. Bien plus tard Tibère apprendra par l’ex-épouse de Séjan que l’infortuné Drusus aurait été empoisonné par les 2 amants. Séjan prend de plus en plus d’importance, et Tibère, durant les années 24-30, va vivre littéralement sous influence. Qu’espère au juste Séjan ? Disposer dans l’ombre du pouvoir absolu par tacite délégation. Il cherchera même à épouser sa maîtresse, la veuve plus ou moins " volontaire " du pauvre Drusus. Alors Séjan trouve un autre moyen de gouverner à sa guise : il habitue l’empereur à l’idée de s’éloigner de Rome. En 26 c’est chose faite. Tibère se retire pour toujours sur le fameux rocher de Capri. Séjan a mainte nant les mains libres pour mener à bien la seconde partie de son projet : éliminer Agrippine et le jeune Néron César. L’affaire sera rondement menée : traduits en justice, Agrippine et son fils seront déclarés ennemis publics et déportés séparément. A Rome, le " cher Séjan " disposait tout à son gré et bénéficiait d’un avancement incroyable : consul à Rome, proconsul dans toutes les provinces. Du jamais vu pour un simple chevalier ! Il y avait bien encore un fils de Germanicus, Caligula. Séjan s’en inquiétait d’autant plus que Tibère l’avait fait venir auprès de lui à Capri : il se demandait comment évacuer de son chemin cet ultime obstacle. Il ne savait pas encore qu’il était perdu : Tibère avait reçu une lettre intéressante d’Antonia, la veuve de son cher Drusus où elle racontait tout : les menées de Séjan, les réactions des milieux romains, où l’on commençait à se demander si un empereur n’en cachait pas un autre. Tibère en secret, avec l’aide d’un ancien préfet des vigiles prépare sa vengeance. Elle sera foudroyante. Il s’assure sur place, moyennant finance, de la fidélité des prétoriens – et il fait lire au sénat une lettre : ordre d’appréhender immédiatement Séjan. En un instant la situation se retourne. Le maître de Rome n’est plus rien. La nuit d’après, Séjan est exécuté et son corps tiré au croc – suprême déchéance – jusqu’aux Gémonies. Trois jours plus tard il ne reste plus rien de sa famille ni de ses amis : tous lynchés ou exécutés dans des conditions horribles. La terreur s’abat sur Rome durant toute l’année 32 : une effroyable purge de la classe politique menée de Capri et exécutée sur place par les dignitaires trop heureux de se défausser de toute imputation de " séjanisme ".

Qui désigner à présent, comme successeur à l’Empire ? De la famille de Germanicus, il ne reste comme descendant mâle que le jeune Caligula. Tibère le trouve inquiétant, mais qui d’autre proposer ? Passe pour Caligula.

En 37, miné par la maladie, épuisé, Tibère veut une dernière fois retourner à Rome, mais de nouveau il fait demi-tour et repart pour la Campanie. Il meurt seul, à 68 ans, après 23 années d’un règne implacable, douloureux et pleinement efficace.

 

Les princes et les destins Caligula

Le système politique inauguré par Auguste au lendemain d’Actium, reconduit par Tibère, le sera par plus de 80 souverains après eux. Ce sera toujours la République et ce que nous appelons l’Empire. Bref ce régime qui, à ses débuts, ne cessait d’être affirmé provisoire et qui va se prolonger plus de 4 siècles. D’un bout à l’autre, la res publica, l’Etat va reposer finalement sur un seul homme . Mais le prince n’est seul que dans les chronologies : il a une mère, un père, des frères et des sœurs, des beaux-frères et des belles-sœurs, de neveux et des nièces. Et puis, le prince a des conseillers, bons, moins bons, ou carrément dangereux. L’empereur a souvent son philosophe personnel, et ces " abbés de cour ", des aumôniers stimulants ou reposants, des éminences grises qui trafiquent de leur influence.

Il faut mentionner le rapport du princeps et des forces politiques, et d’abord le Sénat qui, de repli en repli n’était plus qu’un mauvais institut où l’on discutaille avec pertinence et raffinement rhétorique sur les droits du sénateur et du peuple romain aisé. Le Sénat, c’est la propriété foncière, l’argent, la culture, et donc le prestige, même si de plus en plus on le voit cantonné dans le rôle de chambre d’enregistrement. (…) Il a toujours la faculté de faire sentir plus ou moins son inertie, de faire perdre du temps, de créer des courants favorables ou défavorables dans sa clientèle, et donc par totalisation, dans l’opinion.

L’hérédité des Julio-Claudiens pesait lourd sur Caligula : il était très probablement épileptique, ce qui n’arrangeait rien. Toujours est-il qu’il dépêcha aux Enfers un sien cousin et frère adoptif cohéritier de Tibère, Macron, le préfet du prétoire, et Silanus, son propre beau-père. De 38 à 39, son comportement avec le Sénat fut ahurissant. Mêlant le loufoque à la cruauté, il semble vouloir non seulement décimer la vénérable institution mais encore la ridiculiser. Il fait courir des sénateurs en toge à côté de sa voiture, il fait battre au Cirque des hauts personnages âgés ou infirmes ; il condamne aux bêtes des gens irréprochables, etc. En revanche, il ne se gênait pas pour affirmer qu’il entendait gouverner pour le peuple et les chevaliers. De tout cela, il ressort à l’évidence que si Caligula détestait la très haute société romaine, il aimait le peuple et ne savait qu’inventer pour lui faire plaisir.

En 40, Caligula reprit de plus belle ses ruineuses extravagances de monarque oriental divinisé, vida les caisses impériales laissées pleines par Tibère, et entreprit d’éponger le déficit par des exactions fiscales d’une telle ampleur qu’elles lui aliénèrent même le petit peuple.

Le 24 janvier 41, des conjurés coincèrent opportunément Caligula dans un cryptoportique du palais. Ainsi s’achevait se règne cruel et surréaliste.  

 

Messaline - Gustave Moreau 1874 

Claude, empereur malgré lui    

Débarrassés de Caligula, désorientés par ce qui venait de se passer, les gardes parcouraient le palais lorsqu’ils avaient vu dépasser d’un rideau soigneusement tiré les pieds d’un homme vert de peur, qu’ils avaient délogé : c’était Claude, le frère de Germanicus. Il fut sans doute le premier surpris de se voir à porter une pourpre à laquelle il n’avait jamais songé. Bègue, bourré de tics, bâfreur, ivrogne et porté sur les femmes, c’était cependant un authentique érudit. Né à Lyon en 10 Av JC, il avait donc 52 ans lorsque le Sénat, qui n’en était plus à cela près, entérina le choix des prétoriens, et lui confia solennellement le 25 janvier 41 l’investiture suprême. Il n’avait pas souhaité le pouvoir ; il allait l’exercer, et dans le sens d’une stricte loyauté dynastique. Son premier acte fut de condamner et de faire exécuter les assassins de son neveu Caligula.

Il fut à coup sûr le meilleur administrateur qu’ait connu Rome jusqu’alors. Claude avait compris la nécessité d’assimiler largement les provinciaux. Il est triste d’entendre Sénèque se moquer de cet empereur qui " avait décidé de voir en toge les Grecs, les Gaulois, les Espagnols et les Bretons ". Encore s’agissait-il que de l’élite évidemment.

Ce fut finalement un règne brillant sous un César qui ne le paraissait guère. Il est bien dommage que tout cela ait été finalement terni par des intrigues assez sordides où furent impliquées les épouses du prince. Laissons les deux premières, qui n’ont aucun intérêt. Messaline, en revanche, la troisième, a laissé un nom. Cette descendante d’Antoine complotait. Elle ne sut se modérer ni dans sa nymphomanie ni dans ses manigances. Elle avait fini par bafouer ouvertement l’impérial cocu en épousant, dans le cadre d’une sorte de bacchanale, l’un de ses amants. Messaline fut donc invitée à aller voir aux Enfers s’il y avait du monde à séduire.

Claude n’eut pas la main plus heureuse en épousant sa propre nièce, une fille de Germanicus qui s’appelait Agrippine comme sa redoutable maman. Elle profita de la décrépitude accélérée de Claude pour le manœuvrer à sa guise. Elle voyait sans plaisir grandir son beau-fils Britannicus, tout désigné pour succéder à son père. Aussi s’arrangea-t-elle pour faire adopter par Claude le fils qu’elle avait eu d’un premier mariage avec une abominable crapule, mais très noble, du nom de Domitius Ahenobarbus. Une fois adopté, le jeune homme s’appela Tiberius Claudius Nero. Agrippine le confia au meilleur précepteur qu’elle put trouver : le philosophe stoïcien Sénèque. On maria le prince avec Octavie, la fille de Claude.

Le 13 octobre 53, Claude dîna d’un plat de champignons qui fut le dernier. Nul n’en saura jamais plus long.  

 

Néron, l’empereur-soleil Néron

Né à Antium le 15 décembre 37. (…) Avec une touchante dignité, le jeune homme âgé de 17 ans, prononcera l’éloge funèbre de Claude.

Quand Néron prononça devant le Sénat son " discours du trône " - entièrement mis au point par Sénèque – ce fut la divine surprise : il promettait de respecter les droits du Sénat, de ne se mêler en rien des procès, et de distinguer radicalement sa Maison et l’Etat. L’anti-Claude en somme ! Et de fait, les premières années se passèrent de cette manière et furent sans histoires. Seulement, Agrippine, voulait gouverner par fils interposé, et ne prenait même pas la peine de s’en cacher. C’est ainsi qu’un jour, elle se mit en tête de présider avec Néron une audience d’ambassadeurs… et se fit remettre à sa place. Elle avait tout prévu, sauf que Néron, une fois empereur, voudrait l’être pour de bon. Mortifiée elle essaya la chantage., laissant entendre que Britannicus pourrait constituer une solution de rechange. Peu après, en 55, l’infortuné Britannicus décéda brutalement au cours d’un repas amical.

Après l’épisode Britannicus, Agrippine aurait dû entendre sonner le glas de ses espérances. Mais elle continua son chemin dans l’ombre, au point que Néron commença à s’en inquiéter sérieusement. Il avait éventé les manigances de sa mère, et agacé de la sentir toujours entre deux complots, il donna de plus en plus consistance à l’idée qui se formait en son esprit. Il ne serait tranquille qu’une fois sa mère incapable de nuire. Des spécialistes concoctèrent un artifice de leur cru. On avait en effet saboté la vedette qui devait reconduire l’Augusta de la baie de Naples jusqu’à sa résidence d’Antium après une fête donnée en son honneur par Néron. Le bateau gagna la haute mer ; là, la cabine préalablement bricolée s’effondra, tuant plusieurs suivantes, et ratant l’Augusta qui put regagner la cote à la nage. Néron attendait tranquillement la nouvelle du naufrage lorsqu’il reçut un petit mot r assurant de sa mère. Grâce aux dieux elle était sauve… C’était le désastre : elle aller rameuter ses partisans, soulever les soldats, quoi encore ? Néron fit alors réveiller d’urgence Burrhus et Sénèque. Le lendemain, le Sénat perplexe apprenait le suicide d’Agrippine, suite à un attentat manqué… contre la personne du prince. C’est à partir de ce drame que Néron échappa à Burrhus et à Sénèque, et s’abandonna de plus en plus aux extravagances inspirées de ses phantasmes orientaux, particulièrement égyptiens.

Les choses s’étaient gâtées entre Néron et le Sénat. En 62, Burrhus mourut de sa belle mort et Néron décida d’autoriser Néron à prendre la retraite qu’il sollicitait. Néron choisit pour conseiller un certain Tigellin, le nouveau préfet du prétoire, homme de moralité douteuse, et avec cela très hostile au Sénat qui le lui rendait bien. Désormais entre l’aristocratie et le prince, la rupture était consommée. Il répudia dans des conditions scandaleuses l’irréprochable Octavie. Puis il épousa Poppée. Le règne allait évoluer rapidement vers la monarchie orientale, rééditant, en somme, le triste pré décent de Caligula.

Neron devant le cadavre d'Agrippine - APPERT Eugene

Le 18 juillet 64, alors que Néron rentrait d’une tournée triomphale dans le sud de l’Italie, le feu se déclara à Rome. La ville était calcinée à 20%, et de nombreuses victimes avaient disparues dans les flammes. L’empereur, revenu en toute hâte, avait aussitôt organisé les secours, mettant ses immenses jardins à la disposition des familles éprouvées. Toutefois des mauvais bruits coururent : c’était l’empereur qui avait programmé l’incendie à des fins d’urbanisme – ce à quoi plus personne ne croit aujourd’hui, ne serait-ce que parce que Néron avait perdu dans le sinistre des collections auxquelles il tenait beaucoup. Mais l’opinion voulait des coupables. Des malins s’avisèrent que le quartier juif, situé sur la rive droite du Tibre, n’avait pas été touché. Tout ce que l’on sait, c’est que quelques centaines de chrétiens furent appréhendés et voués à des supplices écœurants. Ce n’était d’ailleurs pas en tant que chrétien – Néron ne s’en souciait guère – mais en tant qu’incendiaires présumés. Par suite Néron fit reconstruire Rome selon des plans remarquables.

Tout cela joint aux dépenses somptuaires du règne finissait par coûter cher. Il fallut donner aux provinces un tour de vis fiscal peu apprécié. On rêvait d’abattre le tyran. Des complots se formèrent, vites éventés, vites réprimés. En 65, une conjuration hétéroclite se forma en vue de déposer Néron et de le remplacer par un certain Pison. Le projet n’avait aucune chance d’aboutir : il était aussi mal préparé que possible, et le candidat était tout à fait quelconque. Naturellement, le secret transpira et la répression s’abattit, sauvage, car Néron s’enfermait dans la hantise d’un assassinat. Le poète Lucain, neveu de Sénèque, s’y trouva impliqué et dut mourir. Sénèque lui-même fut invité à s’ouvrir les veines.

Luca Giordano - La mort de Seneque - vers 1684

En 68, à Rome, une nouvelle conspiration s’organisa. C’était la fin. Néron, perfidement conseillé, fut pris de panique : on venait d’apprendre que le Sénat l’avait déclaré ennemi public, avec les sinistre conséquences que la sanction impliquait. Là-dessus, il fut trahi par un préfet du prétoire, nommé Sabinus. Se voyant perdu, c’est vers l’Egypte bien-aimée que Néron songea à fuir. Mais c’est dans une villa de banlieue, dans un coin sordide, envahi par les ronces, que l’attendait son destin. C’était le 9 juin 68. Quel artiste meurt avec moi ! (Qualis artifex pereo !). il venait juste de se poignarder, avec l’aide d’Epaphrodite, son secrétaire, lorsque ses poursuivants arrivèrent.

 

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Published by Axel Evigiran - dans Histoire
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