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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 13:26

Fabre-1.jpg

 

Lors d’un échange de commentaires sur un blogue ami, il m’a été demandé d’expliquer pourquoi l’exposition Jan Fabre, qui se déroule actuellement au Palais des beaux de Lille, relevait selon moi du navet intégral - j’aurai pu dire d’une certaine forme de supercherie, sans véritablement trahir le fond de ma pensée. 

C’est cette réponse que j’adapte ici, du haut de ma flemmardise, sous la forme d’un billet qui n’a d’autre justificatif que la subjectivité et le parti pris revendiqués de son auteur, agacé par la fatuité des émois suscité par nombre d’impostures artistes contemporaines  - mais pas toutes (cf. « Jake & Dinos Chapman - No woman No cry »).

 

Fabre-3.jpg

Alors donc, pourquoi n’ai-je pas aimé cette double exposition ? (je mêle ici le Congo de Jan Fabre à ses illuminations du sous-sol, disséminées parmi les enluminures médiévales véritables).

 

Disons qu’une fois pénétré dans l’atrium où étaient exposées les œuvres, à la vue de ces immenses compositions verdâtres sans âmes, mon premier réflexe fut un saisissement. Non pas de stupeur admirative mais de perplexité ; entre envie de m’esclaffer ou de tourner illico les talons. 

 

Fort heureusement, il y avait les étudiants de science Po (organisateurs de la nocturne) pour nous expliciter un peu tout ça (je salue ici leur disponibilité ; sagacité distanciée mêlée d’un excellente connaissance de leur objet d’étude) . 

 

Côté originalité, disons que ces tableaux gigantesques sont constitués uniquement d’élytres de scarabées (provenance d’élevages quasi industriels en Asie) - en ce genre d’exposition il convient de toujours se singulariser !

Ajoutons que le Sieur Fabre met à peine la main à la patte, puisque ce travail de titan (coller des milliers d’élytres – j’ai oublié le nombre faramineux d’heures nécessaire à la réalisation d’un seul tableau) est confié à une équipe de 29 « collaborateurs » du maître (on pourra toujours dire ici qu’il ravive la tradition médiévale de l’atelier ; mon esprit mal tourné y voit plutôt une entreprise commerciale bien rôdée).

 

Au niveau du concept :

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L’objectif affiché de l’artiste est une dénonciation du colonialisme belge au Congo – de quoi susciter l’adhésion inconditionnelle des masses ; une approbation qui ne peut que justifier les œuvres (la critique serait ici malvenue, sinon suspecte).  

 

Au niveau des œuvres en elles-mêmes :

Pour faire spirituel (ou érudit) rien de mieux que de mettre dans chaque tableau un détail tiré du Jardin des délices de Boch ; outre en imposer au niveau culturel, cela fait un petit jeu de piste amusant - et permettra ensuite de pérorer doctement sur la profondeur de la démarche…

Pour le reste, une symbolique bien lourdingue, par exemple : une esclave qui ouvre la bouche devant une sorte d’énorme thermos plantée dans un coin du tableau - et sensé représenter le phallus d’un colonisateur ; ou encore des memento mori disséminés un peu partout (des fois que l’on aurait pas compris que la colonisation c’est le mal) ; cette autre ‘œuvre’ aussi, où il est noté en grand « Côte d’or » du nom de la firme exploiteuse de cacao que l’on sait. Que dire de « La bataille du rail» (car personne évidemment n’imagine un instant que ces tringles du progrès - porteuses de civilisation - aient pu se construire avec du sang d’esclave), ou ces « expositions coloniales d’Anvers » réunissant, oh grand dieu !, tout le gratin de la bourgeoisie d’alors ? 

Devant ce fatras, je ne puis laisser échapper qu’un gros soupir, laissant à chacun le soin se faire sa propre idée de la profondeur de la mise en scène… 

 

JF_Lapin.jpgPassons sur cette cervelle ailée, œuvre intitulée doctement « cerveau à ailes d’anges », ces scarabées moulés en doré (symbole de vie) transportant sur leur dos des crucifix ou des crosses d’évêques (le but ici est de mêler la tradition égyptienne au catholicisme - syncrétisme baveux, ou réminiscence new age, je ne sais - destiné à confondre d’admiration le pécore). On trouvera aussi une épée dont la lame porte inscrit en flamand quelque chose comme (je ne sais plus avec précision) «  Epée du désespoir ». Tout un symbole. J’en oublierai presque cette autre cervelle, d’où sort un petit arbre (l’œuvre est évidemment appelée « l’arbre de la connaissance »)…

 

Au final, seuls deux tableaux sortent pour moi de la médiocrité générale de cet accrochage. Est-ce un hasard s’ils s’agit des œuvres ou apparaissent des oiseaux ? J’opterai plutôt pour un attachement à une certaine forme d’esthétique dont, horreur, je n’arrive pas me défaire en matière d’art… 

Le premier de ces cadres est celui ayant servi - et pour cause - d’affiche à l’exposition. Quant au second, il montre en bonne place un pic, une huppe et un martin pêcheur… 

J’ajouterai enfin que les images de ces tableaux, trouvés ici ou là sur Internet, rendent d’un bien meilleur effet que lorsqu’on s’y trouve directement confronté. S’agirait-il d’un effet de l’écran, faisant office de masque au réel (à la manière d’un masque vénitien posé sur un visage vérolé) ? La raison m’en échappe.


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Pourquoi un certain public aime Jan Fabre ?
Pour ceci, sans doute :

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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 21:27

kahnweiler

Malgré mon peu d’appétence pour le cubisme - ou précisément au cause de cette réserve instinctive envers les créations des ‘géomètres’ du début du siècle dernier -  il m’a pris l’idée de pousser la porte du LAM où se tient actuellement une  exposition temporaire « Picasso, Léger, Masson ». 

 

Si cette visite ne m’aura pas permis de surmonter ma répugnance d’ensemble envers ce mouvement artistique, ne sauvant du naufrage des œuvres présentées qu’une poignée de compositions tournant autour de la tauromachie, elle m’aura à tout le moins offert la possibilité de découvrir une autre mise en scène provisoire, à mes yeux beaucoup plus intéressante, intitulée « Corps subtil », ou encore « Un panomara de l’art brut et collection indienne de Philippe Mons ».

 Fernand-Leger---Exposition-du-LAM.jpg

 

De l’exposition « Picasso, Léger, Masson » je n’ai aucune image, les photographies y étant interdites - ce qui est au fond idiot (passant, je ne vois d’ailleurs pas ce qu’il y avait à immortaliser sur les cimaises).  Par contre,  de ces « Corps subtils » il me fut loisible de capturer quelques spécimens.

Aussi, plutôt que jaser autour d’œuvres  dont je n’ai rien à dire de fondamentalement passionnant, ou de broder autour des documents remis lors de l’exposition, j’ai pensé que mieux valait laisser à l’appréciation de chacun les charmes de l’art indien.

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Une anecdote enfin, traduisant l’éternel ridicule de ceux – fort nombreux - cherchant à briller par procuration au travers de la notoriété (réelle ou supposée) d’autrui, suivisme allant parfois jusqu’à la dévotion. (Que l’on courre après les stars de show-biz, les sportifs ou encore certaines figures dites intellectuelles, cela ne change en rien la donne, bien que fâcheux et pédants de la dernière catégorie aient tendance, habités d’un illusoire sentiment de supériorité, à mépriser leurs sœurs et frères de sang). 

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Voici l’anecdote : 

 

Alors que nous déambulions parmi les œuvres indiennes, un groupe compact survint soudain, bruissant de mille chuchotements, avec des mouvements pareils à ceux des colonies d’étourneaux en vol, signe d’une petite foule en émoi. 

Nous crûmes tout d’abord à une banale visite guidée. Mais fûmes aussitôt détrompés. « C’est Philippe Mons  », entendîmes-nous murmurer. « Oui, oui c’est lui…. », « Oh c’est bien lui ! ». Diantre ! Et à chaque exclamation le groupe des suiveurs croissait et croassait, telle la grenouille voulant se faire plus grosse que le bœuf.

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Le maître, un petit bonhomme au crâne glabre avec un gros médaillon – son troisième œil sans doute –, septuagénaire bien mur (on ne dit plus ‘vieux’), sonotone bien arrimé à l’oreille et faussement indifférent à cette agitation causée par sa simple présence, trimballait ainsi la cohorte de ses admirateurs d’œuvre en œuvre, lâchant un mot ultime ici, une remarque essentielle là. Parole aussitôt bue par les dévots. Parmi les mieux lotis de cette cour, quelque indienne en minijupe, et autour de ce centre – axis mundi - le cercle étroit des « intimes », faisant écran à la plèbe.

 

Demeurés à distance honnête, nous laissâmes ainsi passer, presque à regret – il faut nous en croire -  le cortège du co-fondateur, en 1969, du SMAK (Signalétique Marginal d’Art Circonstanciel et kaléidoscopique) et accessoirement maître yogi et attendîmes que s’estompent ces ronds dans l’onde du néant avant de poursuivre notre odyssée. 

C’est de la sorte que nous reprîmes nos pérégrinations oisives, conservant au coin d’œil une pensée émue pour le principe bouddhiste de l’impermanence. 


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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 09:28

« Habituée à prédominer dans tous les domaines, la masse se sent offensée dans ses « droits de l’homme » par le nouvel art, qui est un art de privilège, de noblesse de nerfs, d’aristocratie instinctive »

 

Ortega Y Gasset

La Déshumanisation de l’art - 1925

 

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A propos  de l’impopularité du nouvel art (qui n’est pas défini clairement dans l’essai) :

 

Si je ne partage absolument pas cette vision aristocratique, ou d’un côté il y aurait la plèbe ignare, la masse, fondamentalement incapable de comprendre le nouvel art (car non figuratif en gros), et de l’autre la minorité éclairée, à même de savourer les productions les plus abstruses, je ne suis pas certain non plus qu’au fond Ortéga y Gasset y adhère véritablement – ou du moins s’il cautionne ce dualisme assez commun sorti après tout de son propre chapeau, il n’en goûte pas pour autant l’art nouveau (mais se trouve exempt de l’irritation provoqué par l’incompréhension : « Lorsque quelqu’un n’aime pas une œuvre d’art mais qu’il l’a comprise, il se sent supérieur à elle et l’irritation n’a pas lieu d’être »). Elite de l’élite donc... 

 

Car un bien lire, au fil de l’ouvrage semble se dessiner une progression du point de vue de l’essayiste. 

Au début, en effet, après avoir établi cette séparation quasi étanche ou il se place naturellement du bon côté, en opposition à la masse préférant le romantisme, « premier né de la démocratie » dont l’ennemi fut « justement une minorité choisie, ankylosée dans les formes archaïques de ‘l’ancien régime’ poétique », il glisse peu à peu à la neutralité, revendiquant le regard du scientifique  : 

« Je me limite à en établir la filiation comme le fait un zoologue avec deux faunes antagonistes ».

Et enfin, dans la dernière page  : 

« J’ai été exclusivement animé par le désir d’essayer de comprendre – non par la colère ni par l’enthousiasme. (…) D’aucuns diront que le nouvel art n’a rien produit qui vaille la peine et je ne suis pas loin de penser la même chose ». 

 

D’ailleurs, au final, d’un point de vue rossetien, ne serait-ce pas la plèbe qui aurait raison ? 

On peut se poser la question, lorsqu’on lit, à propos de la masse sous la plume d’Ortega y Gasset  : 

« Si on les invite à prêter attention à l’œuvre d’art, ils diront qu’ils n’y voient rien, car, en effet, ils n’y voient rien d’humain, mais seulement des transparences artistiques, de pures virtualités ». 

Ils ne verraient donc que réel… Et dans le tas de charbon un tas de charbon. 

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Ai-je bien lu ? Y-a-t-il une seule manière de lire et d’interpréter le texte ? Difficile de trancher.

 

Et me vient ce passage de l’Histoire de la lecture d’Alberto Manguel :

 

« Ce que Constantin  (1) a découvert (…) c’est que la signification d’un texte est amplifié par les capacités et les désirs du lecteur. Face à un texte, le lecteur peut transformer les mots en message qui résout pour lui une question sans rapport historique avec le texte ni son auteur. Cette transmigration du sens peut enrichir ou appauvrir le texte ; invariablement, la situation du lecteur déteint sur le texte. Par ignorance, par conviction, par intelligence, par ruse et tricherie, par illumination, le lecteur récrit le texte avec les mots de l’original mais sous une autre en-tête, il le recrée, en quelque sorte, du simple fait de lui donner une existence ». 

 


(1) Alberto Manguel a expliqué peu avant comment Constantin à dévoyé les écrit de Virgile et autres grands anciens pour en faire des annonciateur du Christ et du christianisme : « Constantin jugea bon d’oublier discrètement les passages dans lesquels Virgile parlait des dieux païens, Apollon, Pan et Saturne. Des personnages antiques qu’on ne pouvait laisser de côté devinrent des métaphores de la venue du Christ… ». Etc.
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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 13:03

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Son regard noir intense...
Lorsqu’on lui demande comment elle s’y prend pour peindre, elle répond, énigmatique : « Je suis ».
Entourée de chats, l’égérie mondaine et solitaire, nimbée d’un mystère à l’élégance bizarre ne se laisse pas saisir.

Fini-Leonor---Autoportrait-avec-un-scorpion---1943.jpgQu’il s’agisse de son œuvre ou de sa personne les mots n’y suffisent point ; adepte du masque et du costume, de Buenos Aires aux ruines posées sous le ciel bleu limpide de Corse, elle traine la grâce organique, fière et féline tout à la fois, de ces cariatides atemporelle échappées de leur socle de servitude.

Et lorsque pressée de verbaliser le mystère des visions somnambuliques qui la hante, de décrire les filaments éthérés de ses absences au monde, elle se refuse la moindre incursion au-delà de la métaphore : « Peut-être pourrait-on dire qu’il y a dans mes tableaux une atmosphère baudelairienne et que tout y est peint dans des couleurs que nous imaginons baudelairienne ».

Aucun détours ne pourrait circonscrire l’érotisme trouble qui suinte de ces fantasmagories où le vaporeux le dispute à une sorte de mystique intime irracontable. A la lisière toujours de l’informulable... Aussi, avec ce filet de nostalgie d’ange déchu, nous voici réduits à voguer en cercle concentrique autour d’un impossible centre ; l’œil du cyclone  ne se laissant pas apprivoiser...

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Chaussés de nos gros sabots nous filons droit au but. C’est que cousus dans la trivialité de l’ordinaire, happés par l’utilitaire et le divertissement nous nous ébrouons sans percevoir la magie de ces petits riens essentiels ; ces épingles qui tissent d’étonnement les esprits capables de mimer l’acuité de l’ivresse. Ce pourquoi, peut-être, le dilettantisme onirique de Léonor Fini nous touche.
 « L’informel la fascine lorsque, d’écorces, de crins, de bouts de bois, de tôle rouillée, elle fabrique des masques ; lorsque, avec ce que la mer rejette sur son rivage en corse, elle construit des objets inutiles ; lorsqu’elle aligne galets, carapaces, poudre de coquillages sur de rustiques et maritimes panoplies » .

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« Ce dont on ne peut parler il faut le taire » a écrit un jour Wittgenstein. Se taire, oui, ou se perdre dans l’inquiétude incertaine.

« Parfois j’aimerais, en marge de mes créations, comprendre vraiment comment cela s’est formé et comment cela arrive à la surface, à l’expression. Je voudrais savoir ; j’aimerais qu’il n’y ait pas de choses échappent à la compréhension, à la lumière, que cela soit formulé dans toutes les manières possibles - en sommes maitrisé. Mais cela n’est pas possible et si on s’ingénie à trouver l’explication, on ne sait pas d’où elle vient et si ce n’est pas une illusion, une ingéniosité trompeuse, un leurre ».
Photo---Leonor-Fini---Paris---1937.jpg
Mais il est difficile aux hommes de renoncer à ce qu’il croient être l’essence de leur singularité...
Et si on confère volontiers aux taiseux une sagesse dont ils ne sont, pour la plupart, sans doute pas habités, il advient cependant que les volutes articulées des commentateurs professionnels, celles des simples amateurs ou des naufragés du concept, dans la vacuité subjective même du propos, parviennent à saisir, pour un instant, de ces grains qui font les lits des rivières.
Ainsi, ces extraits d’une lettre que Jean Genet adressa en 1950 à la peintre :

« Votre œuvre hésite entre le végétal et l’animal - les mousses, les lichens, avec les plus antiques représentations animales selon le mode le plus antique : la Fable (...)
Si vous tenez si ferme la bride de l’animal fabuleux et informe qui déferle dans votre œuvre et peut-être dans votre personne, il me semble, Léonor, que vous craignez beaucoup de vous laisser emporter par la sauvagerie. Vous allez au bal masqué, masquée d’un museau de chat, mais vêtue comme un cardinal romain... » 


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Mais l’image d’une Léonor Fini contemplative s’estompe à présent avec  « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante ».
Il y a, certes le tumulte des sens et l’envie de mordre la vie à pleines dents. Mais il ya aussi cette manière de dire les choses sans fioritures ni fausses complaisance.
En témoigne l’extrait de cette lettre à Nadine Monfils qui l’avait sollicitée pour illustrer son livres  Laura Colombe :


Laura-colombe.jpg« Le 13 janvier 1980


Chère Nadine,


Je suis en train d’écouter votre cassette. Je trouve Carole Laure très très belle, un peu antipathique aussi et ses films sont très mauvais !…


J’écoute, j’entends parler de moi… Pourtant, je ne trouve pas une grande affinité entre vos récits et mes tableaux. On en reparlera. Je vous enverrai « Mourmour » qui est parmi mes contes, celui qui me semble le plus proche de vous.


Vous avez une voix ravissante – bon signe !


Je suis perplexe que vous soyez mariée et avec un enfant. Cela me dérange et me paraît très étranger. Une soumission à la vie qui ne ressemble pas à vos contes. Pourquoi ? Mais pourquoi ?


Je n’aime que les vraies rebelles. Vous avez connu une soumission, quoi que vous dites maintenant. Cette surprise m’a un peu désorientée. Vos contes ont une grande grâce et une ravissante imagination. J’écoute votre voix avec plaisir. Il y a un double fond dans cette voix, comme dans certaines boîtes. Dans les contes, il y a des sucettes roses, dentelles, rubans roses et tous ces oiseaux qui, personnellement ne m’attirent pas.


Je trouve beaux les oiseaux, mais ils sortent de ma mythologie. Je n’en ai peint qu’un, dans un tableau « La reine de Saba ». Mais c’est un rapace… son gardien. Les contes que vous dites dans la cassette sont beaux. Mais ne dites pas « chat » pour parler du sexe… dites « hérisson » ou « mouette » ou autres (marmottes ou petit tapis) !


Maintenant, le mot « pervers » que vous chérissez m’est totalement étranger. De vrais crétins disent que je peins parfois des perversités. Je ne le suis pas. Je peux dire : des inversions, parfois ou des mélanges qui sont la réalité profonde des êtres. Je ne me sens pas perverse.
Je pense aussi que c’est inutile de dire « je veux rester toujours une enfant, une petite fille ». Inutile d’en faire une profession car tout être vraiment éveillé reste toujours enfant.


Je vous promets un dessin pour votre couverture. Un de ces jours vous le recevrez. Peut-être tout de suite. Je voudrais en échange une photographie de vous. Je ne sais pas quand on se rencontrera. Pour le moment, je dois finir certains dessins.


La musique est en trop dans votre cassette. Dommage, vraiment.
Je ne sais pas où avez-vous vu, connu tellement d’anges. Les anges sont pour moi des esprits les plus subtils. Ou les animaux… Eux sont des anges !


Bien d’amitiés, chère Nadine.
Léonor ».

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Plus d’un écrivain tomba sous le charme de la tisseuse de chimère à la main gantée laissant entrevoir un scorpion.


Alberto Moravia fut de ceux-là, et son texte de 1945 sublime de finesse :

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« L’humanité de Léonor Fini révèle une affinité, qui n’est peut-être pas tout à fait inconsciente, avec celle des écrivains tels que Poe et certains élisabéthains moins célèbres. Son goût pour le costume est lui aussi révélateur de ce penchant qui n’est pas seulement littéraire. Mais tandis que chez un Delacroix, costume et histoire, tragédie et mythe, ressortaient sur un plan de romantisme explicite et souvent conventionnel qui n’avait rien de mystérieux, la sympathie de Léonor Fini se tourne vers ce je ne sais quoi d’inexprimé, de rêve et d’inavoué qui se trouve dans ces écrivains « sinistres », pour emprunter l’adjectif à Praz, qui dans plusieurs de ses livres sur les décadents à travers les âges, en a fait un usage large et intelligent. Dans ses dessins et en particulier dans la collection exécutée pour illustrer l’œuvre du marquis de Sade, Léonor Fini s’abandonne et se révèle beaucoup plus que dans sa peinture. Non seulement elle y a repris ce mélange de grâce du XVIIIe et de fureur, de cruauté systématique et d’élégance, de raisonnement et de rêve, propre à l’auteur de Juliette, mais elle a également donné au texte une interprétation bien à elle, complète et libre. L’acharnement et la tristesse, le plaisir macabre et la monotonie malsaine de la machin érotique sont représentés avec une grande force dans ses nus insatiables, ses visages voilés de noire mélancolie. Le tout d’une touche légère et cependant charnue, irritée, rigoureuse dans les contours des membres, détendue dans les plis mousseux des vêtements.
Ce n’est pas par hasard que Léonor Fini a illustré le marquis de Sade. On peut cesser de parler du surréalisme, on parlera toujours de l’intelligence, que ce soit celle de Léonor Fini ou d’autres ».

Fini-Leonor---Flagellation.jpg
Plus proche de nous, et c’est là tout le plaisir des divagations oisives sur la toile, je suis tombé sur un singulier plaidoyer, le Dictionnaire inutile à l’usage de personne de Reine-Jeanne Lainé ; météore illustré d’œuvres de Léonor Fini.

Fini-Leonor---La-peine-capitale---1969.jpg

 


 

Liens

Petite mélancolie : Léonor Fini

Epigrammes pour l'oeil : Léonor Fini

 


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Photo---Leonor-Fini-by-George-Platt-Lynes-New-York-1936.jpg

 


 

VIDEOS

Léonor Fini en Corse

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Sur l'aquarelle

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Fini-Leonor---La-curieuse---1936.jpg
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Fini-Leonor---La-reine-petrifiee---1970.jpg
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Fini-Leonor---Memoire-de-fragments-passes---1984.jpg
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 11:26

family-wittgenstein.jpgVienne, début du XXe siècle. La cité est en pleine effervescence intellectuelle.
La société autrichienne est une société de contrastes où se mêlent modernité et archaïsme ; une société qui tangue entre repli sur soi et progrès.

 

Selon Jacques Le Rider « le mythe de Vienne, la capitale pluriethnique, métropole novatrice sur le plan artistique et littéraire, a été largement créé a posteriori. ». A propos de la thèse développée dans son livre (Modernité viennoise et crise de l’identité) il indique : « De la fin du XIXe siècle à l'Anschluss de 1938, Vienne fut la capitale d'un des plus grands empires européens, une métropole de la modernité, à la fois à l'avant-garde de l'Europe occidentale et creuset des peuples d'Europe centrale. Grâce à cette interculturalité productive, Vienne fut un terrain fertile en génies dans tous les domaines : littérature (de Hofmannsthal à Schnitzler, à Karl Kraus et à Musil); arts plastiques (de Klimt aux expressionnistes Schiele et Kokoschka) ; musique (de Gustav Mahler à Arnold Schönberg); sciences (de la psychanalyse freudienne à Wittgenstein). Mais Vienne, dès cette époque, a préfiguré les principales pathologies du XXe siècle : l'antiféminisme, l'exacerbation des nationalismes, l'antisémitisme (auquel répond le sionisme politique de Theodor Herzl), la peur et la haine de la modernisation, le militarisme. C'est ce double visage de Vienne, entre la Belle Époque, la Grande Guerre et les années 1920, que j'ai représenté dans cette fresque d'histoire culturelle. »

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Pour parfaire le panorama, dans un billet intitulé « Vienne 1900 : contexte idéologique et culturel » (Elisabeth Malick (2007)), on peut lire par ailleurs : « … l'individuation et le culte du « moi » s'accompagnent de la découverte du vide et de la fragilité de ce même moi, et sont finalement synonymes d'aliénation. (…)Une redéfinition « moderne » du moi se trouve notamment au cœur de la théorie d'Ernst Mach. (…) Le moi est réductible à une série de sensations. Le sujet n'est plus une entité autosuffisante, le Moi n'est pas une fonction logique extérieure au temps et à l'espace.(…) C'est dans L'Homme sans qualités de Robert Musil que les théories machiennes trouvent leur application la plus réfléchie et la plus subtile (Musil a par ailleurs consacré à Mach sa thèse de doctorat).(…) Pour dépasser l'aporie de la vision machienne, réduisant la réalité, y compris le Moi, à ses seules qualités, Ulrich a recours à une solution radicale : la dissolution des qualités du réel. Il se reconnaît ainsi dans la désignation proposée par son ami Walter, celle d' « homme sans qualités », renvoyant justement à un réel littéralement inqualifiable, qui ouvre tout le champ du possible

 

Voici le décor planté (je laisse à plus docte le soin éventuel de discuter les assises et bien-fondé de cette esquisse).

 

La suite de ce texte, qui fait office de présentation sommaire de la toile « Portrait de Margaret Stonborough-Wittgenstein » (1905), empreinte largement à l’émission de la radio australienne Philosopher Zone d’Alan Saunders dont je voudrai dire un mot.
A dire vrai, Philosopher zone, est la seule véritable émission que j’avais trouvée sur la toile en langue anglaise consacrée à la philosophie et écoutable pour moi sans trop de difficultés. Ces séances hebdomadaires étaient d’un format idéal pour un francophone (30 mn). Pour chaque émission, outre le podcast, était proposée une transcription fidèle des échanges. Les sujets étaient variés et toujours intéressants. Enfin, la voix d’Alan Saunders, posée et d’une diction impeccable, était idéale pour qui n’est pas tout à fait familier à la langue de Shakespeare. C’était là, me semblait-il, une belle manière de travailler mon anglais.
Alan Saunders est mort brutalement le 15 juin dernier d’une pneumonie.

250px-Gustav-Klimt-1902.jpg 

Klimt, né en 1862, d’origine plutôt modeste, était le fils d’un orfèvre ciseleur. Après ses études à l’école des Arts figuratifs de Vienne et s’être mis à la peinture, pour gagner sa vie il prenait des commandes de portraits de femmes de la belle société viennoise. C’est de la sorte que l’une de ses premières commandes, en 1905, fut celle de la famille Wittgenstein, dont la fille, Margarethe (Gretl), se mariait la même année avec un américain dénommé Jerome Stonborough. Si ce tableau fut une innovation cruciale dans l’histoire de l’art, Gretl ne l’aima pas.

 

Voici, ce que dit l’invité de Philosopher zone, David Rathbone de ce fameux arrière-plan du tableau : « He'd had earlier experiments with abstract designs in the frames of the paintings, some of which got quite ornate -- metal worked frames -- being from a metal work background. But with this work, the abstract design is brought into the field of the painting itself in the background. So, behind Gretl we have this abstract design symbolising the Wittgenstein palace in Vienna, but also the milieu that Gretl had grown up in, the highly abstract intellectual world of, well, her famous brother and her other famous brother, who actually... Paul Wittgenstein had his arm shot off in the First World War, he was a concert pianist, and went on to become a famous one-handed concert pianist.
In the foreground of this work, we have a beautiful silk dress that Gretl Wittgenstein is wearing, and she seems to hover quite uneasily between this foreground and this background. Klimt is symbolising in a new way that the way in which this highly intelligent woman seems to be torn or pulled between the glamorous society of Vienna and the intellectual world in which she is embedded. »

 

wittgenstein-Ludvig.jpgUn mot de Ludvig Wittgsentein.
Issu d’une famille très fortunée, il naquit en 1889. Petit frère de Gretl (née en 1882) il suivit sa scolarité à Linz avant d’entamer des études ingénieur en mécanique. Mais finalement, peu satisfait des limites imposées par la science et la technique à sa pensée, il s’orientera vers les mathématiques et la logique. Et après un séjour à Vienne, il ira à Cambridge pour étudier auprès de Bertrand Russel (1908 – 1911). A la mort de son père en 1911 il héritera en 1913 d’une grande fortune. Sous l’influence de Tolstoï, il en fera partiellement don.
Son ouvrage majeur Tractatus logico-philosophicus, rédigé durant la première guerre mondiale, sera publié en 1921.
Plus tard, il se rendra en Norvège, et s’isolera dans une cabane perchée à flanc de montagne. Mais c’est une autre histoire.

 

Mais pour finir, voyons ce qu’à à dire le portrait de Gretl sous l’angle du Tractatus.

  KLIMT-Portrait_of_Margarethe_Stoneborough_Wittgenstein_1905.jpg

David Rathebone : « So, there we can see a distinction between what the portrait says and what the portrait shows. What the portrait says, what the picture says, is that Gretl Wittgenstein is a woman torn, as I said, between the abstract intellectual world and the social world symbolised by her beautiful gown. There I slip into the wrong way of speaking, it's the relationship between Gretl herself and the gown that is beautiful or not, not the gown, not the woman. So, we see in fact if you look at the face, and contrast it with the hand, you can see the hands are sort of clasped in a very awkward manner, and we can see the picture saying that Gretl is not happy in her world, not comfortable in her world.

Gretl in fact saw this herself; when she saw the portrait she was not at all happy with it. In fact, she had another artist repaint the mouth. Even then she wasn't happy, and she stuck it away in the closet where it remained until the 1950s when it was rediscovered as the highly significant work of art that it is.

So, the painting, the picture itself, is a kind of proposition, a kind of statement concerning that woman in her time and place, and the milieu she's in. But, at the same time, as we know, whatever we say always has a way of saying, there's always a tone of voice, a context, a mood, a mode of delivery. And this shows what in fact cannot be said. The painting can't say its meaning for Klimt or for Gretl, but it can show these things. It shows quite a lot about Klimt and his importance in the history of art and the way this movement in art that becomes crucial in the 20th century called abstract art, is being brought into juxtaposition with the literal concrete picturing that portraits are traditionally engaged in. »

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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 10:55

Devant-La-jeune-martyr-de-Paul-Delaroche.jpgThomas Bernhardt dans Maître anciens met en scène un vieux monsieur, Reger, qui depuis plus de trente ans se rend au Kunsthistorisches Muséum de Vienne, et s'assied sur la même banquette, dans la salle dite Bordone, face à L'homme à la barbe blanche de Tintoret."Il a suffit d'un tout petit pot-de-vin pour m'assurer pour toujours la banquette dans la salle Bordone, voilà ce qu'a dit un jour Reger, il y a des années".

 

Je ne trouve rien d'étrange à cela. Tout au contraire, il est bon, me semble-t-il, de se sentir familier d’un lieu, particulièrement d'un musée ayant quelque patine… La force de l’habitude, les connivences secrètes et le plaisir de se sentir en quelque sorte chez soi dans une place publique n'y sont probablement pas pour rien… Le corolaire livresque d'un tel état d'esprit est sans doute cette manière lente, décrite par Nietzsche, de remastiquer les nourritures érudites ou poétiques. "Il est vrai que, pour pratiquer de la sorte la lecture comme un art, une chose est nécessaire que de nos jours on a parfaitement oubliée (...), une chose pour laquelle il faut être presque bovin et, en tout cas, rien moins qu’ « homme moderne » : la rumination ».(Nietzsche, 1887, Généalogie de la morale)

 

Ainsi, sans pousser le vice ou l'infortune dans ses plus extrêmes retranchements, me plait-il plusieurs fois l'an - profitant de la gratuité mensuelle des musées nationaux  (1) - de remettre mes pas dans une certaine tanière à la devanture de pierre blanches.
D'y découvrir des toiles que je n'avais fait qu'effleurer du regard, à défaut de les avoir tout à fait dédaignées, de me trouver fortuitement placé de telle sorte qu'apparaissent, sous l'effet des jeux de lumière saisonniers, de nouvelles couleurs, des tonalités conférant aux œuvres un caractères que je n'aurai soupçonné, de déambuler encore parmi les sculptures, finir par m'accoutumer et à aimer même cette forme artistique dont mes sens, entre méfiance et inquiétude, me tenaient jusqu'alors sur les franges, d'arpenter le dédale vouté des galeries inférieures, parmi les Christs désarticulés et les dorures médiévales, de me délecter pareillement du spectacle de ces vases canopes, dont les égyptiens du Nouvel Empire faisaient grand cas, les remplissant des viscères des trépassés... Tout cela me charme.
Et je goûte ces jeux dilettantes à leur juste mesure. Savourant l'inutilité précieuse de ces doctes flâneries avec cette paisible langueur des dimanches après-midi où les au revoir ne sont jamais d'irrémédiables adieux.

 

Le long des cimaises s'élaborent de la sorte peu à peu mes lieux de prédilection. Etapes privilégiées d'un pèlerinage délicieux, où l'impromptu se mêle à l'attendu, un peu à la manière de ces rencontres en forêt, lorsque soudain le pas d'un chevreuil, le tambourinement d'un pic ou le vol d'un épervier effleure l'enivrante torpeur des sous-bois.

 

Voici quelques uns de ces étonnements.

Esquisse-pour-paradis---Veronese.jpg Esquisse-detail-.jpg

Ce rouge de fond de ciel, ne m'avait jamais tant frappé que se soir là d'automne - il n'est pas même certain que je visse la toile lors de mon précédent passage.
Gradin d'une Babel céleste, amphithéâtre à-rebours, avec la scène placé à son sommet et étirée tout en largeur : telle m'apparut cette paradoxale Esquisse pour paradis, à la saveur d'enfer. Cette étrange composition fût réalisée par Véronèse à l'occasion d'un concours organisé pour remplacer la fresque de Guariento (1365), détruite par un incendie, et qui ornait l'arrière-plan de la tribune du doge dans la salle de grand palais ducal de Venise. Bien qu'il remportât la compétition, pour des motifs inconnus le coloriste italien ne peignit jamais ce ciel de chaudron dans le dos du doge. Et cela sera le fils du Tintoret, Domenico, qui, suivant le programme de son père, dirigera l'équipe qui se chargera au final de la réalisation de l'œuvre.   

 

 Esquisse-pour-paradis--2----Veronese.jpg

Esquisse pour Paradis - Véronèse

(selon l'éclairage, et le réglage de l'appareil photo, le rendu est sensiblement différent. Cette teinte me paraît plus proche de l'original... mais peut-être est-ce effet de mon imagination)

 

 "Cléopâtre, s'écria-t-il, je ne me plains pas d'être privé de toi, puisque je vais te rejoindre dans un instant ; ce qui m'afflige, c'est qu'un empereur aussi puissant que moi soit vaincu en courage et en magnanimité par une femme". Tels sont les mots d'Antoine, selon la version qu'en donne Plutarque dans les Vies parallèles, à l'annonce de la mort de Cléopâtre avant de se plonger lui-même l'épée dans la poitrine. Mais la fille du roi d'Egypte, Ptolémée XII, retranchée dans son mausolée, n'était pas morte. Pas plus d'ailleurs que la blessure d'Antoine n'était de nature à lui offrir une prompte mort.


Laissons à l'historien romain d'origine grecque conter la suite de cette tragédie :

 

Cleopatre--2-.jpg"Antoine, apprenant qu'elle vivait encore, demande instamment à ses esclaves de le transporter auprès d'elle ; et ils le portèrent sur leurs bras à l'entrée du tombeau. Cléopâtre n'ouvrit point la porte; mais elle parut à une fenêtre, d'où elle descendit des chaînes et des cordes avec lesquelles on l'attacha; et à l'aide de deux de ses femmes, les seules qu'elle eût menées avec elle dans le tombeau, elle le tirait à elle. Jamais, au rapport de ceux qui en furent témoins, on ne vit de spectacle plus digne de pitié. Antoine, souillé de sang et n'ayant plus qu'un reste de vie, était tiré vers cette fenêtre ; et, se soulevant lui-même autant qu'il le pouvait, il tendait vers Cléopâtre ses mains défaillantes. Ce n'était pas un ouvrage aisé pour des femmes que de le monter ainsi : Cléopâtre, les bras roidis et le visage tendu, tirait les cordes avec effort, tandis que ceux qui étaient en bas l'encourageaient de la voix, et l'aidaient autant qu'il leur était possible. Quand il fut introduit dans le tombeau et qu'elle l'eut fait coucher, elle déchira ses voiles sur lui, et, se frappant le sein, se meurtrissant elle-même de ses mains, elle lui essuyait le sang avec son visage qu'elle collait sur le sien, l'appelait son maître, son mari, son empereur : sa compassion pour les maux d'Antoine lui faisait presque oublier les siens. Antoine, après l'avoir calmée, demanda du vin, soit qu'il eût réellement soif, ou qu'il espérât que le vin le ferait mourir plus promptement . Quand il eut. bu il exhorta Cléopâtre à s'occuper des moyens de sûreté qui pouvaient se concilier avec, son honneur (...). Il la conjura de ne pas s'affliger pour ce dernier revers qu'il avait éprouvé ; mais au contraire de le féliciter des biens dont il avait joui dans sa vie, du bonheur qu'il avait eu d'être le plus illustre et le plus puissant des hommes, surtout de pouvoir se glorifier, à la fin de ses jours, qu'étant Romain, il n'avait été vaincu que par un Romain. En achevant ces mots, il expira (...)".

 

Peu après, lorsque l'on eût mis au tombeau l'Empereur d'Orient, Cléopâtre se donna elle-même la mort. Les gens d'Auguste, arrivés trop tard, " la trouvèrent sans vie, couchée sur un lit d'or, et vêtue de ses habits royaux".


On a beaucoup glosé sur le suicide de la maîtresse d'Antoine et les versions divergent. La postérité retiendra la morsure d'un aspic.
" On prétend qu'on avait apporté à Cléopâtre un aspic sous ces figues couvertes de feuilles; que cette reine l'avait ordonné ainsi, afin qu'en prenant des figues elle fût piquée par le serpent, sans qu'elle le vît : mais l'ayant aperçu en découvrant les figues : « Le voilà donc! s'écria-t-elle; et en même temps elle présenta son bras nu à la piqûre. D'autres disent qu'elle gardait cet aspic enfermé dans un vase, et que l'ayant provoqué avec un fuseau d'or, l'animal irrité s'élança sur elle, et la saisit au bras. Mais on ne sait pas avec certitude le genre de sa mort. Le bruit courut même qu'elle portait toujours du poison dans une aiguille à cheveux qui était creuse, et qu'elle avait dans sa coiffure. Cependant il ne parut sur son corps aucune marque de piqûre, ni aucune signe de poison; on ne vit pas même de serpent dans sa chambre : on disait seulement en avoir aperçu quelques traces près de la mer, du côté où donnaient les fenêtres du tombeau. Selon d'autres, on vit sur le bras de Cléopâtre deux légères marques de piqûre, à peine sensibles : et il paraît que c'est à ce signe que César ajouta le plus de foi; car, à son triomphe, il fit porter une statue de Cléopâtre dont le bras était entouré d'un aspic. Telles sont les diverses traditions des historiens. César, tout fâché qu'il était de la mort de cette princesse, admira sa magnanimité; il ordonna qu'on l'enterrât auprès d'Antoine, avec toute la magnificence convenable à son rang; il fit faire aussi à ses deux femmes des obsèques honorables. Cléopâtre mourut à l'âge de trente-neuf ans, après en avoir régné vingt-deux, dont plus de quatorze avec Antoine, qui avait à sa mort cinquante-trois ans, et, suivant d'autres, cinquante-six."

 Cleopatre.jpg

Nombreuses œuvres peintes, ou sculptées, relatent cet épisode célèbre du suicide de Cléopâtre, bien plus d'ailleurs que ceux représentant le coup d'épée d'Antoine. C'est que les artistes y ont trouvé, bien souvent, le prétexte à la mise en scène d'une composition teintée d'un érotisme où le macabre se pare d'atours équivoques. Et l'expiration de la princesse égyptienne, l'exhalaison de son dernier souffle prend les allures de cette petite mort dont le XIXe, notamment, engoncé dans sa pruderie bourgeoise en haut-de-forme n'osait directement montrer.
Le plâtre de Charles Gauthier (1831 - 1891), artiste dont on ne sait presque rien, n'échappe pas à la règle. Son œuvre s'intitule tout simplement Cléopâtre (1880).

 

 Marie-Madeleine-agenouillee--1897----Georges-Lacombe.jpg

Marie Madeleine agenouillée (1897) - Georges Lacombe

(en arrière-plan, une toile d'Odilon redon, et une autre d'Emile Bernard)

 

 Emile-Breton---La-nuit-de-noel--1892-.jpg

Emile Breton - La nuit de noël (1892)


(1) Passant, parler de culture pour tous me parait bien excessif. Le musée reste généralement un endroit onéreux (Pour une famille de 4 personnes, par exemple, avec deux adolescents, la visite d’un musée national revient en moyenne entre 20 et 30 €. Ceci sans compter le complément à ajouter pour les expositions temporaires, ce qui, grosso modo, double la mise). Mais c'est un bien autre sujet.

 

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 10:45

Medee.jpgC’est quelques jours après avoir assistés à une conférence, plutôt moyenne, avec Pascal Quignard, organisée autour de l’exposition temporaire « Portraits de la pensée » au palais des beaux arts de Lille, que nous avons déambulés dans les soubassements du musée pour y admirer la cinquantaine d’œuvres exposées, datées pour l’essentiel du XVIIe siècle : De Velasquez à Johannes Moreelse, passant par Salvator Rosa, José de Ribera ou encore Hendrick Ter Brugghen.

 

Sur la conférence, non pas tant que Pascal Quignard fut intéressant, mais le sujet s’est trouvé être vite enlisé dans des considérations vaporeuses et le verbiage savant des conférenciers. Contre le philologue Bernard Vouilloux d’ailleurs, je souscris avec l’auteur des « Ombres errantes », à l’idée d’évidence que l’image est première et que la parole ne vient qu’ensuite nimber l’expérience directe de son pinceau - et non l’inverse… Hormis cela, rien de saillant sauf quelques anecdotes étymologiques ; mais il me plait beaucoup à connaître ce genre de choses aussi futiles qu’essentielles. Primordiales même, en tant que soubassement de la langue et ossature de biens des idées ou de concepts. Ainsi le terme ‘contempler’, viendrait de cette façon qu’avaient les aruspices de compter dans un cadre formé de leurs mains, et qu’on appela le temple, le nombre d’oiseaux qui y passaient sur une période donnée. Selon qu’ils venaient de gauche, à Sinistra, ou de droite, dextre,330px-Etruscan_mural_achilles_Troilus.gif l’augure était considérée bonne ou mauvaise…


Le texte inséré dans le catalogue de l’exposition écrit par Pascal Quignard reprend bonne part de sa présentation ; causerie articulée autour de deux œuvres qui ne sont pas présentées dans l’exposition : la fresque de Pompéi ‘Médée préméditant le meurtre de ses enfants’ et le ‘Tombeau des taureaux : l’assaut d’Achille’. A cette lecture un constat : l’oralité est moins bien passée que l’écrit. Sans doute eût-il mieux valu qu’il se trouvât seul sur l’estrade ce soir là. Des autres contributions du catalogue je retiendrais surtout celle de Tzvetan Todorov, utile et claire. Du premier texte de J.J Melloul je retiendrai ce versant interprétatif qui a tout pour me séduire : «Un autre modèle, matérialiste, est concevable, qui fait de la pensée l’une des manifestations de surface d’une fonction du corps parmi d’autre : le corps ‘pense’ et non pas ‘exprime la pensée’ »...

 

Rosa-salvator-democrite-en-meditation.jpegSur ces « Portraits de la pensée » en eux-mêmes, et pour ne point y développer d’absconses tant subjectives considérations jaillies tout droit de la cuisse de Jupiter, je puis qu’inciter chacun à se faire une idée par soi-même in situ (jusqu’au 13 juin). D’autre part, cette exposition fait écho à celle qui fut organisée à Rouen début 2006, et qui était intitulée : ‘Les curieux Philosophes’. En avait été tiré un catalogue avec une passionnante contribution d’Elisabeth de Fontenay intitulée ‘Rire et larmes Présocratiques’ dont voici, pour mise en bouche deux minces extraits choisis : « Les érudits ont de bonnes raisons de penser que c’est à l’époque romaine impériale que la Lettre 17 (Hippocrate) a été écrite. Le rire de Démocrite et les pleurs d’Héraclite sont ensuite devenus à la Renaissance un lieu commun, un topos rhétorique, faisant partie de ce qu’on appelait les exempla, anecdotes significatives dont étaient friands les humanistes ». (…) « On ne sait que penser de l’incompréhensible hiatus entre le Démocrite, dont on connaissait, déjà au XVIe siècle, le matérialisme et le relativisme radical par l’édition de l’œuvre de Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres (…) et le portrait peint par Velázquez. Hiatus, de même, entre l’Héraclite peint par Ribera ou Rubens et ce que les gens cultivés de la Renaissance pouvaient déjà pressentir de cette aurorale et profonde philosophie – que critiquait si fort Platon – du devenir absolu, du temps, du fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, car il n’est jamais le même. Comment consentir à la bouffonnerie involontaire que suggère ce couple molièresque du docteur Tant Pis et du docteur Tant Mieux, à cette paire de jean qui pleure et Jean qui rit, digne de la Comtesse de Ségur…». Voici enfin quelqu’un qui n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat ; et qui incite aussi à se rendre aux sources et lire - ou relire - de ce qu’il reste à lire de ces philosophes, ainsi que les savoureuses ‘Vies’ De Diogène Laërce. Castiglione-Giovani---diogene.jpeg 

A noter enfin, sur le plan technique, un support audio  très bien fait, téléchargeable et podcastable depuis chez soi. C’est plaisir et toujours enrichissant à réécouter ensuite avec le livre de l’exposition sous le nez.

Ribera_Sybille.jpg 

 Rouen_Bor_La_logique.jpg

Giordano-A_Cynical_Philospher_f.jpg 

 Rosa autoportrait

 

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