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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 15:12

Akselsen-Geir-02.jpg

Tocqueville, me semble-t-il, est revenu depuis quelques années à la mode. Il n’est pas un débat où il est question de Démocratie sans une citation du maître es  δημοκρατία. On vante le visionnaire et le démocrate ; on salue le considérable arpenteur de l’Amérique des années Jackson, celui qui a mis en mot l’irrésistible ascension de la démocratie dans le Nouveau Monde, ce mouvement qui entraine les sociétés modernes vers le développement de l’égalité.

 

« Aux Etats-Unis, écrit Raymond Aron, Tocqueville n'a pas été seulement, en voya-geur, observer les mœurs et coutumes d'autres hommes, il a voulu, en sociologue, tout à la fois décrire une communauté unique et comprendre les particularités dans lesquelles s'exprime, outre-Atlantique, la tendance démocratique commune à l'Ancien et au Nouveau Monde. Dans son étude de l'Ancien Régime, il n'a pas seulement tenté, à la manière d'un disciple de Montesquieu, de rendre intelligibles des événements, il s'est efforcé de saisir et d'expliquer le cours de l'histoire de France considéré comme un mode singulier d'accession à l'âge démocratique. » (1)

 

De-la-democratie-en-Amerique---tome-1.jpgIl ne m’en a pas fallu davantage pour me convaincre de me coltiner avec le premier des deux gros volumes constituant cette œuvre monumentale (le premier tome a été publié en 1835 et le second en 1840), rédigé dans le style sec propre aux grand commis de l’Etats ou aux experts (ou prétendus tels).
S’il n’est pas question pour moi de contester la richesse de l’œuvre de Tocqueville - cela serait bien pédant de ma part -, force est de constater, à la lecture donc du pavé que constitue le premier tome de cette aventure américaine, que si j’y ai trouvé de bons et nobles morceaux, d’autres m’ont parus nettement plus difficiles à mastiquer, lorsqu’ils n’étaient pas simplement indigestes. Un plaisir en demi-teinte donc. A se demander, d’ailleurs, si absolument tous ceux qui disent vantent la fraicheur de l’entreprise Tocquevillienne l’ont vraiment lu.

 

On sait que Tocqueville, d’extraction noble, ne fut démocrate qu’à reculons. Mais ce n’est pas rien, si on en juge par ses parents ultra-royalistes. Mon but n’est pas ici d’y revenir ni de faire une exégèse d’une si monumentale œuvre, chose dont je n’ai ni le goût, ni le loisir, ni la capacité, mais de livrer à la réflexion de chacun quelques phrases picorées ici ou là au fil de ma lecture. Sans doute pourra-t-on trouver le procédé un peu vachard. Mais quoi ! Chacun tire Tocqueville du côté de ses propres préjugés et de l’idéologie du moment chère à son cœur ; et face à un écrit si épais et si dense la chose n’est pas supérieurement difficile. Ainsi d’aucuns affirmerons sans ambages que c’est « pour son libéralisme que Tocqueville est critiqué depuis un demi-siècle. Aron l’aurait tiré de l’oubli uniquement pour lutter contre le marxisme à une époque où il était en concurrence avec Jean-Paul Sartre ». D’autres iront chercher « dans les ouvrages de Tocqueville les arguments d'un plaidoyer pour le libéralisme économique ou ceux d'une critique du socialisme » et certains penseront, au contraire, que son travail sur la paupérisation «  permet d'introduire des nuances dans le libéralisme de Tocqueville ». Au final, au vu d’une telle diversité, mon procédé ne m’apparait pas si mauvais. Et puis, aux curieux d’aller lire l’ouvrage en son entier pour se faire leur propre idée.

 

Quoi qu’il en soit, et avant d’entrer dans le vif de ces quelques pauvres citations tirées de La démocratie en Amérique, qu’il me soit permis de clamer haut et fort ma préférence envers le simple voyageur qui rédigea Quinze jours au désert, à la statue intimidante du descendant de Saint Louis.

  Sarolta-Ban-01.jpg

« L’aristocratie est infiniment plus habile dans la science du législateur que ne saurait l’être la démocratie. Maîtresse d’elle-même, elle n’est point sujette à des entraînements passagers ; elle a de longs desseins qu’elle sait mûrir jusqu’à ce que l’occasion favorable se présente. L’aristocratie procède savamment ; elle connaît l’art de faire converger en même temps, vers un même point, la force collective de toutes ses lois ».

 

« en Amérique la législation est faite par le peuple et pour le peuple. Aux Etats-Unis, la loi se montre donc favorable à ceux qui, partout ailleurs, ont le plus d’intérêts à la violer. »

 ALEXIS DE TOCQUEVILLE

« … cette perception claire de l’avenir, fondée sur les lumières et l’expérience, qui doit souvent manquer à la démocratie. Le peuple sent bien plus qu’il ne raisonne ; »

 

« Cette faiblesse relative des républiques démocratiques, en temps de crise, est peut-être le plus grand obstacle qui s’oppose à ce qu’une pareille république se fonde en Europe ».

 

« Il se découvre, dans la corruption de ceux qui arrivent par hasard au pouvoir, quelque chose de grossier et de vulgaire qui la rend contagieuse pour la foule ; il règne, au contraire, jusque dans la dépravation des grands seigneurs, un certain raffinement aristocratique, un air de grandeur… »

 

« Le pauvre ne se fait pas une idée distincte des besoins que peuvent ressentir les classes supérieures de la société. Ce qui paraîtrait une somme modique à un riche, lui paraît une somme prodigieuse, à lui qui se contente du nécessaire ; et il estime que le gouverneur de l’Etat, pourvu de ses deux milles écus, doit encore se trouver heureux et exciter l’envie ».

 

« Le vote universel donne réellement le gouvernement des sociétés aux pauvres. L’influence fâcheuse que peut quelquefois exercer le pouvoir populaire sur les finances de l’Etat se fit bien voir dans certaines républiques démocratiques de l’antiquité, où le trésor public s’épuisait à secourir les citoyens indigents… »

 

captain-america2.jpg« Les grands talents et les grandes passions s’écartent en général du pouvoir, afin de poursuivre la richesse ; (…) C’est à ces causes autant qu’aux mauvais choix de la démocratie qu’il faut attribuer le grand nombre d’hommes vulgaires qui occupent les fonctions publiques. Aux Etats-Unis, je ne sais si le peuple choisirait les hommes supérieurs qui brigueraient ses suffrages, mais il est certains que ceux-ci ne les briguent pas ».

 

« Il se répand de plus en plus, aux Etats-Unis, une coutume qui finira par rendre vaines les garanties du gouvernement représentatif : il arrive très fréquemment que les électeurs en nommant un député, lui tracent un plan de conduite et lui imposent un certain nombre d’obligations positives dont il ne saurait nullement s’écarter ».

 

« Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique ».

 

« Si l’Amérique n’a pas encore de grands écrivains, nous ne devons pas en chercher ailleurs les raisons (la tyrannie de la majorité) : il n’existe pas de génie littéraire dans liberté d’esprit, et il n’y a pas de liberté d’esprit en Amérique ».

Tocqueville-par-Daumier-Honore.jpg


(1) Raymond Aron, Idées politiques et vision historique de Tocqueville, Revue française de science politique, année   1960   - Volume   10

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Published by Axel Evigiran - dans Société
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commentaires

Axel 01/03/2013 22:07


Ps : 


je dois être fatigué… Car je m’aperçois que j’avais justement évoqué dans un commentaire précédent mon trajet vers le tripalium. 


Il faut dire que je sors d’une semaine et d’un week-end placés sous l’égide des arts
martiaux…


(il me reste demain et dimanche session de 10 à 12h et 17 à 19h30)

Axel 01/03/2013 21:52


Cher Nuageneuf,


 


C’est singulier que cette recherche autour du tripalium. J’en avais fait justement un billet, il y a de cela quelques temps :


 


Autour de la valeur travail 


 


Très bonne soirée,


 


 


Axel fatigué et courbaturé

Nuageneuf 01/03/2013 12:01


 


Cher Axel,


 


1/ recherchant rapidement un moyen de me confirmer les traductions latines de tripalium, je tombe sur ceci que je vous livre, même si cela date de 1960 :


 



Pourquoi le travail est devenu une souffrance




Gérard Haddad


Février 13


112 pages
15.00 €


Isbn: 978-2-84941-367-8


 






Pourquoi notre rapport au travail est-il marqué par la souffrance, comme en témoigne l’étymologie du mot « tripalium », terme latin désignant un instrument de torture ? Et pourquoi certains
peuples refusent-ils le progrès technique, s’enfermant dans le sous-développement ? Telles sont les questions que se pose
Gérard Haddad, agronome en Casamance, au Sénégal, dans les années 1960.
Il a alors l’intuition de subdiviser les opérations de travail agricole en unités minimales. Apparaissent ainsi trois, et seulement trois, structures élémentaires du travail. Puis il découvre
que ces trois structures ressemblent étrangement à celles définies par Freud dans le travail du rêve. Ce qui établit un pont entre activités corporelles et activités psychiques.
Le problème s’éclaire d’une lumière nouvelle : en rejetant le progrès, les Africains casamançais refusaient d’abandonner leur mode de travail, sacré à leurs yeux, car il les liait à la terre
de leurs aïeux. À la fois structurelle et psychanalytique, cette analyse nous livre une clé majeure, inexplorée, pour comprendre la souffrance que l’homme moderne ressent devant les tâches
toujours plus technicisées qui sont les siennes.







***





2/ Je suis toujours aussi passionné par vos articles et la somme de travail qu'ils représentent. Plus encore, l'éclairage supplémentaire apporté dans vos dialogues avec M. Schiffter
enrichissent brillamment la réflexion.



Il fallait que ces choses soit dites.




3/ Bien noté pour Le Cher Chêne ! On est patient, rassurez-vous. 





Axel 26/02/2013 08:23


J’ai mis à profit ce matin le trajet vers mon tripalium pour réécouter la première émission des NCC avec Cynthia Fleury autour de la démocratie (2008).


 


Oui, elle voit Tocqueville de manière fort positive (le côté visionnaire déjà souligné et le fin analyste des dérives de la démocratie). 


Elle a eu ce bon mot (je restitue de mémoire) : « Il y a une mélancolie dans la démocratie… la démocratie c’est le malheur dans l’opulence ».


 


Dans cette émission il fut aussi question de :


La tyrannie de la minorité (problème des communautarismes de tous poils, du repli identitaire, etc.) 


Dérives démocratique : du principe à la passion : de l’égalité à l’égalitarisme.

Le chêne parlant 25/02/2013 21:36


N’est-ce pas là la présentation d’un visionnaire ? 


 


P 82- 83 : Entre démocraties naissantes et démocraties adultes, la conception de l'égalité s'est modifiée : aujourd'hui, on n'est pas « égal » parce que similaire, on est « égal » parce que
différent. Si pour Tocqueville, « le fait majeur » des démocraties était l'effacement des distinctions »  , il n'en va pas de même pour tout observateur du régime démocratique actuel : le «
fait majeur » renvoie à la cristallisation et à survalortisation des différences culturelles et identitaires. Le projet est sans nul doute séduisant – le droit à la différence étant un principe
démocratique essentiel -, mais les risques de segmentation de la société s'en trouvent aussi démultiplié.  


 


 


P 104 : De fait, Antoine Rédier, souligne que Tocqueville, contrairement aux libéraux, juge nécessaire que tous les esprits soient astreints à certaines limites dans le domaine spirituel, de
sorte que la société demeure unifiée par des croyances communes. 


 


 


P105 : (Tocqueville) : Il a en effet, mis le doigts sur le phénomène – typiquement démocratique – de l'assimilation entre liberté et libéralisme, entraînant la dissolution progressive de la
notion d'intérêt général, ou encore de ce que Robespierre appelait « la morale publique ». Il a parfaitement vu que le citoyen, pour mieux s'individualiser, pratiquerait la surenchère des
valorisations identitaires et sécessionnistes. Edgar Morin l'a lui aussi souvent souligné : l'individuation n'est pas l'individualisme. Et seule la première est au fondement des démocraties
naissantes. 


Tocqueville avait donc fort bien vu que l'enjeu majeur des démocraties adultes serait leur capacité à se prémunir contre leur propres démons, en veillant notamment à la préservation de la «
sensibilité civique ».


Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, 

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