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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 00:32

e_chat_murr.jpeg

 

Il y a des années de cela je lus Le chat Murr. C’était à la belle saison, et on m’avait prêté le livre. Il me fit alors grand effet et je me promis de le relire un jour. C’est désormais chose faite et j’y ai pris beaucoup de plaisir.
Lecture nimbée de nostalgie bien sûr, avec des réminiscences ici ou là ; certains passages remontant à la surface et d’autres que ma mémoire avait tout a fait oblitérés. Je ne me rappelais d’ailleurs pas qu’Hoffmann, sous le joug déjà de la maladie, avait laissé le roman inachevé. Mais là n’est pas ici l’essentiel.

 

Je commis,  il y a quelques mois, un billet en faveur des belles et nobles actions, plaidant en quelque sorte, avec le renfort de Montaigne, pour la posture altruiste, dénuée de toute arrière pensée.
Il me fallait donc rééquilibrer les choses.

 

Le romantique allemand m’en donne l’occasion. Plutôt dans l’esprit d’un La Rochefoucauld qui pensait que « Quand on croit servir les autres, on ne fait que se servir à travers eux », il livre ici en de belles pages un contrepoint savoureux à la thèse du désintéressement.
Dans cet extrait il illustre par l’exemple que « L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.  »

 

Plantons le décor :
Le Chat Murr est en compagnie de son ami, le caniche Ponto. Devant eux un jeune homme recule soudain brusquement, manquant d’écraser Murr. C’est qu’il vient de reconnaître un ami cher. Ce dernier se presse à sa rencontre, et ils tombent dans les bras l’un de l’autre.
Ponto narre à Murr l’histoire de ces deux amis, Formosus et Walter.

 

La-Mort-du-Chat-Murr.jpeg

« Là-bas, dans la belle maison aux grandes fenêtres, habite le vieux et richissime Président chez qui Formosus a su si bien s'insinuer, grâce à sa brillante intelligence, à son savoir-faire, à son érudition immense, qu'il fut bientôt comme le fils du vieillard. Il arriva un beau jour que Formosus perdit toute sa gaieté, devint pâle et eut l'air malade, que dix fois par quart d'heure il poussait de profonds soupirs, comme s'il eût rendu le dernier souffle ; entièrement reployé sur lui-même, abîmé dans ses pensées, il semblait incapable d'ouvrir ses sens au monde extérieur. Longtemps, le vieillard pressa vainement le jeune homme de lui révéler la cause de son chagrin. Formosus finit par avouer, pourtant, qu'il était mortellement épris de la fille unique du Président. Celui-ci, qui avait sans doute pour sa fille d'autres vues qu'un mariage avec ce jeune homme sans rang ni situation, s'effraya d'abord de cette révélation ; mais voyant le pauvre soupirant dépérir, il se fit une raison et demanda à Ulrique si Formosus lui plaisait et s'il lui avait parlé déjà de son amour. Ulrique baissa les yeux et dit que le jeune Formosus, timide et réservé, ne s'était point déclaré à elle, mais qu'elle avait remarqué depuis longtemps son amour, car c'était chose remarquable. D'ailleurs, ajouta-t-elle, le jeune Formosus lui plaisait bien ; s'il n'y avait point d'obstacle, si son petit papa chéri ne s'y opposait pas, et... bref, Ulrique dit tout ce que disent en pareille occasion les jeune filles qui ne sont plus de la toute, toute première jeunesse et qui se demandent sans cesse : « Quel est celui qui t'épousera ? » Là-dessus, le Président dit à Formosus : « Relève la tête, mon fils ! sois gai, sois heureux ! mon Ulrique sera à toi. » Et Ulrique devint ainsi la fiancée du jeune Formosus. Tout le monde fut enchanté du bonheur qui survenait à cet aimable et modeste jeune homme ; un seul être en fut chagrin et désespéré, et ce fut Walter, l'ami intime de Formosus. Walter avait vu quelquefois Ulrique, il lui avait parlé, il s'en était épris plus encore que Formosus peut-être...
(…)

 Le chat Murr dessiné par l'auteur, E. T. A. Hoffmann.

Walter (reprit Ponto) sauta au cou de Formosus et lui dit en pleurant : « Tu me ravis le bonheur de mon existence, « mais que ce soit toi, que toi, tu sois heureux, voilà ma consolation. Adieu, mon ami, adieu pour toujours ! » Et Walter, s'élançant au plus épais d'un fourré, voulut s'y donner la mort. Mais il ne le fit pas, car dans son désespoir il avait oublié de charger son pistolet ; il se contenta donc de quelques accès de folie qui se répétaient chaque jour. Un beau matin Formosus, qu'il n'avait pas vu depuis de longues semaines, entra chez lui à l'improviste, comme il était justement agenouillé, se lamentant horriblement devant un portrait au pastel d'Ulrique qui était accroché, encadré et sous verre, à la paroi. « Non l « s'écria Formosus en pressant Walter sur son cœur. Je ne « pouvais supporter ta douleur, ton désespoir; je te sacrifie mon « bonheur avec joie. J'ai renoncé à Ulrique, j'a i amené son « vieux père à t'accepter pour gendre. Ulrique t'aime, sans « peut-être le savoir elle-même. Demande sa main, je m'en « vais !... adieu ! » Il voulut partir, mais Walter le retint. Celui-ci croyait rêver, il n'ajouta foi aux paroles de Formosus que lorsque celui-ci lui montra un billet du vieux Président qui disait à peu près : « Noble jeune homme ! tu l'emportes, « c'est malgré moi que je te rends ta parole, mais j'honore « ton amitié ; elle ressemble aux actions héroïques qu'on lit « dans les écrivains anciens. Si M. Walter, qui est un homme « doué de louables qualités et pourvu d'une bonne charge « rémunératrice, veut demander la main de ma fille, si elle « veut l'épouser, je n'y trouve rien à redire. » Formosus quitta la ville, Walter demanda la main d'Ulrique, Ulrique devint la femme de Walter. Le vieux Président écrivit encore une fois à Formosus, le couvrant d'éloges et lui demandant s'il accepterait avec plaisir trois mille écus, non point en dédommagement, certes, il savait bien qu'il ne saurait y en avoir en pareil cas, mais comme un très modeste signe de sa profonde affection. Formosus répondit que le vieillard connaissait la modestie de ses besoins ; l'argent, disait-il, ne donnait pas, ne pouvait pas lui donner le bonheur ; le temps seul le consolerait d'une perte dont nul n'était coupable, sinon le sort qui avait enflammé au cœur de son ami une passion pour Ulrique ; il n'avait fait qu'obéir à son destin, il ne pouvait donc être question d'un acte magnifique. D'ailleurs, ajoutait-il, il acceptait le présent, à condition que le vieillard le donnât à une pauvre veuve qui vivait à tel et tel endroit, dans une misère affreuse, avec une vertueuse fille. On trouva la veuve, on lui remit les trois mille écus destinés à Formosus. Peu de temps après, Walter écrivit à Formosus : « Je ne puis plus vivre sans toi, « accours dans mes bras. » Formosus le fit et, en arrivant, apprit que Walter avait abandonné son poste rémunérateur à condition qu'on le donnerait à Formosus, qui désirait depuis longtemps une charge de ce genre. Formosus eut ce poste, et, à part l'espoir déçu de son mariage avec Ulrique, il fut dès lors le plus heureux des hommes. Tout le monde admira la joute de noblesse des deux amis, on considéra leurs actions comme un écho d'une époque plus belle et depuis longtemps révolue, on y vit l'exemple d'un héroïsme dont seuls les grands esprits sont capables.
(…)

Trois Chats Franz Marc 1913
Il faut ajouter encore quelques détails auxquels la ville n'a pas pris garde et que je tiens en partie de mon maître, en partie de mes propres observations. L'amour de M. Formosus pour la riche fille du vieux Président ne dut pas être aussi violent que le vieillard le crut, car au plus fort de cette mortelle passion le jeune homme ne négligeait pas, après ses journées consacrées au désespoir, d'aller voir chaque soir une charmante petite modiste. Mais lorsqu' Ulrique fut devenue sa fiancée, il trouva bientôt que l'angélique demoiselle possédait le talent tout particulier de se changer, à l'occasion, en un petit Satan. 11 eut en outre le malheur d'apprendre de source certaine que Mll e Ulrique avait fait à la capitale, en fait d'amour et de bonheur amoureux, des expériences fort exactes; c'est alors qu'il fut pris soudain d'une irrésistible noblesse de cœur, grâce à laquelle il céda sa riche fiancée à son ami. Walter était réellement épris d'Ulrique, qu'il avait vue dans le monde, revêtue de tous les artifices éclatants de la toilette ; quant à Ulrique, il lui était assez indifférent de s'adjoindre pour époux Walter ou Formosus. Walter avait, il est vrai, une charge très rémunératrice, mais il l'avait administrée avec tant de fantaisie qu'il se voyait à la veille d'être mis à pied. Il préféra démissionner au profit de son ami et sauver ainsi son honneur par une action qui portait la marque des plus nobles intentions. Les trois mille écus furent remis, en bons et honnêtes billets, entre les mains d'une femme très distinguée qui passait tantôt pour la mère, tantôt pour la nourrice de la jolie modiste. En cette affaire, elle joua deux personnages. Elle fut d'abord, pour recevoir l'argent, la mère, puis, pour le transmettre et se faire donner un bon pourboire, la servante de la jeune fille que tu connais, cher Murr, puisque c'est elle qui vient d'apparaître à la fenêtre avec Formosus. D'ailleurs, les deux amis, Walter et Formosus, savent depuis longtemps de quelle façon ils ont rivalisé de générosité ; ils se sont longtemps évités pour s'épargner des louanges réciproques, et c'est pourquoi ils se sont salués si chaleureusement tout à l'heure, lorsque le hasard les a fait se rencontrer dans la rue. »
Jeunesse-de-Murr.JPG

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Published by Axel Evigiran - dans Auteurs éternels
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commentaires

Axel 26/06/2012 19:22


Entre les deux positions extrêmes mon cœur balance…


 


Un travail intéressant sur le désintéressement, celui de John Elster 


 


http://www.college-de-france.fr/site/jon-elster/audio_video.jsp?fields=ACTIVITY_TYPE2&fieldsdefault=0_0&index=40&prompt=&TYPE2=audio&fulltextdefault=mots-cles...&fulltext=


 


(les conférences sont parfois, j’avoue, un peu soporifiques, mais le fond donne matière à penser) 

corinneS 26/06/2012 12:34


Ah, que cache le jeu des apparences !

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